I.iégc, ô janvier
Je viens de recevoir les mémoires sur <« l’Inlluence pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres (5). »
Ils sont au nombre de quatre. 11 y a un drame en cinq actes, un poème dithyrambique; les deux autres sont des ouvrages en prose...
Entre nous .soit dit, les mémoires n’écraseront pas les ennemis. Ce que je me proposais n’était point de faire taire les babillards, mais seulement de détruire la confiance publique dans ces ignorants. Il fallait, pour cela, des faits, des faits authentiques, des lettres manuscrites, signées, qui missent à nu, pour ainsi dire, la conscience, le trafic, l’ignorance et la mauvaise foi. C’était, donc moins une œuvre d’art qu’une trouvaille qu’il fallait, une trouvaille dans le genre de celle-ci :
Un homme est accusé d’un grand crime. Nul n’en fut témoin. La voix de la justice, éloquente, terrible, persuasive comme celle de Cicéron, a épuisé toutes les ressources de la rhétorique pour prouver sa culpabilité. Celle éloquence,
(1) Elle p.irut, avec la lettre du ministre, dans le Charivari du 25 et dans (|uel- <]ues autres journaux du temps.
(2) Souligné dans l’original.
(3) Le concours était ouvert depuis le mois do septembre prccédenl.
cetlc véhémence n'a point convaincu l'auditoire. 11 reste dans le doute. Tout ;► coup un enfant paraît et s’écrie : « Je vois une tache de sang sur l’habit de l'accusé! » Ces paroles simples, nées d’une circonstance qui prouve réellement le crime, ne sont-elles pas plus fortes , plus éloquentes que toutes les plus belles paroles du monde?
Pour convaincre, il faut des choses palpables, des choses qui frappent... Je ne sais si vous comprenez... Autre exemple :
On lit dans la gazelle : « Prodige de la chimie ! Guéri.son radicale de l'asthme et des cors aux pieds. On ne paie qu’après guérison complète!!! » Croyez -vous que l’éloquence la plus persuasive, la plus empreinte de raison ou de bon sens, parvienne à dissuader le public de l’efficacité de ce remède? Non. .Au contraire, le charlatanisme, attaqué par d’immenses forces, n’en devient que |)lus orgueilleux et plus affermi.
« On ne paie qu’après guérison complète ! » Ici .je défie Cicéron de renverser un tel argument. Cependant, moi, qui ne suis pas Cicéron, je prétends l’anéantir et voici comment :
Un tailleur vient de trouver dans la poche de l’habit de ce charlatan la lettre suivante :
« Mon cousin, nous avons fait ici assez de dupes. Le charlatanisme de notre prodige de la chimie va être découvert. Vendons bien vile le reste et filons. »
Cette lettre publiée dans tous les Journaux, Je veux être nommé directeur (l’une Académie, si, trois Jours après, un seul individu croit encore au prodige!
Un incident, un rien produit de grands événements.
Les armées de Napoléon montant le Saint-Bernard , se découragent à un tel point que l’éloquence des généraux ne peut parvenir à leur faire faire un pas de plus. On consulta le grand homme (1). Après un instant de réflexion : « Qu’on Joue la Marseillaise, » répondit-il. Et, d’un bond, les armées franchissent le mont Saint-Bernard.
Voltaire, avec son éloquence. Racine avec ses beaux vers, seraient restés au pied de la montagne, enfoncés dans la neige Jusqu’au cou.
De tout ce baragouin, que je vous prie de me pardonner, je conclus que tous les mémoires de nos poètes ne feront pas croire le moins du monde que nos feuilletonistes sont des ignorants ou des imposteurs.
Il faudra bien que Je m’en mtde. J’ai plusieurs plans; entre autres, celui-ci : la publication des lettres autographes où la conscience des connaisseurs en
(I) S’il fut au momie un homme petit pour l’auteur de ces lignes, cet homme est celui à (]ui le (chauvinisme français décerna le nom de Napoléon le Grand. VViertz citait volontiers, parmi les prodiges de la volonté humaine, cette marche militaire, où l'impossible disparaissait au chant d'un refrain où vibre l'&me d'un siècle.
peinture sera mise dans tout son jour. Pour tuer l’imposture, il faut divulguer ses secrets. Le plus fameux coup que Molière porta aux médecins est le moment où il fait faire M. Fillerin un discours qu’en secret il adresse ;'i ses confrères. Ce discours dévoile toute la forfanterie de leur art. C’est trèsadroit.
Je vous prie de m’écrire le plus tôt possible. Vous m’engagiez à lithographier les charges (I) et vous ne m’envoyez pas les dessins.
Addio, varo. J’écris mal en diable. Ainsi que je vous l’ai dit, je vais bientôt enfoncer mes Parisiens (2). J’ai trouvé un moyen sûr et étonnant de porter cet événement à la postérité la plus reculée.
AU MÊME
Liège, 20 janvier 1810.
Je suis bien fâché que vous n’ayez pas eu le temps de répondre à ma dernière lettre. J’aurais voulu savoir votre opinion sur tout ce baragouin. Vous ne savez donc pas que votre sentiment sur mes griffonnages est une leçon pour moi Vous ne sauriez croire combien Je désire, là-dessus, m’instruire.
Je vous envoie une lettre que j’adresse au ministre (3). Vous y verrez me.s projets. Je vous prie de me la renvoyer de suite, et de vous armer de patience contre mes exigences.
Vous me feriez un furieux plaisir de marquer ce qui manque avec de l’cncre rouge. (Si vous en avez.)
Pour l’amour du bon Dieu! tâchez de me renvoyer mes dessins. Je n’ai pas besoin de pierre ù lithographier. J’ai trouvé le moyen de vous les transmettre sur le papier à décalquer.
Tout est prêt pour l'Exposition de Paris. Un tableau de Rubens a reçu ma signature, pour aller confondre de la manière la plus éclatante l’ignorance, l’amour-propre et la prévention des Parisiens !!!!!
J’ai ajouté un pendant.
Addio, cariüsimo. A demain, j’espère.
(1) Pour le Charivari.
(2) Le jury de peinture.
(!5) Voir la lettre qui suit.