‹ Antoine WiertzChapitre 18 sur 29 · COUP D'ŒIL SUR SA REVUE DU SALON D'EXPOSITION · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL SUR SA REVUE DU SALON D'EXPOSITION

Ne sutor ultra crepidam.

Le feuilleton a fait parler de lui, cette année, Monsieur, au Salon d’exposi* lion. Et comme sur cet objet de réjouissance publique, je ne comprends pas plus pourquoi je me tairais que pourquoi vous avez la parole, vous et plusieurs Belges mineurs de ma connaissance, j’en suis venu à me demander pourquoi aussi, seul en ce pays libre, je ne mettrais pas la plume à la main. Notez que je vois à faire, comme tout le monde, des avantages qui valent üien qu’on jette un peu par dessus les moulins le droit public de ne pas imprimer sa pensée. D’abord, on publie, pour l’instruction des artistes, des machines littéraires dont ils se moquent, entre nous, comme de juste. Mais le feuilleton aura toujours sur eux cette extrême supériorité, que ces messieurs ne répondent pas,

(1) On lisait en tiHe de la première édition :

« Ceci est un opuscule littéraire déjà jugé par des artistes. Ces deux lettres, dont la première avait vu le Jour, forment le mémoire couronné au concours annoncé par M.Wiertzsur une grave question : De l’influence pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres.

« L’histoire de ce concours a fait assez de bruit. Un peintre, auteur d’un tableau porté haut ou bas par les journaux, ouvre contre le journalisme un tournoi littéraire, convoque comme juges du camp les artistes, fait de son tableau même le prix de la lutte, et le vainqueur, c’est un journaliste.

« Ces diverses circonstances étaient, non moins peut-être que la nature du sujet, doublement propres à exciter la curiosité du public. Double raison aussi pour moi de trembler, et devant ce public, seul juge suprême de la chose jugée, et devant les journalistes eux-mêmes, devenus aujourd’hui juges dans leur propre cause. »

d’où ils passent aisément pour battus. Et puis, si l’on a de l’esprit, on le fait voir. On dit que ce tableau-ci ressemble à une « grande omelette aux fines herbes, » et cela fait rire les gens. Mais deux motifs graves me retiennent jusqu’ici. 1® Je voudrais, pour juger les peintres et les sculpteurs, m’entendre un peu à leur affaire, afin de ne pas tomber dans les écarts qu’on vous reproche, il vous, à M. Jérôme Raruch et à quelques autres. 2“ J’ai le préjugé de croire qu’avant de traiter, comme vous faites, de haut en bas, tous ces artistes qui ont acquis dans leur art des titres au Jugement de leurs pairs, il serait honnête que l’écrivain fût lui-même quelque chose dans les lettres. Il n’est, selon moi, que ce moyen de fermer la bouche aux personnes qui ne trouvent pas beau que les grands artistes voient leurs œuvres barbouillées par les auteurs de grands feuillelons,et qui ne s’imaginent pas que vous raisonniez peinture et sculpture, par la belle raison que vous n’en avez rien appris.

Pour ce motif-ci, d’abord je déclare que vous-même. Monsieur, avez pris soin de me mettre à l’aise, moi et beaucoup d’autres ignorants comme moi, dans ce préambule où vous confessez que vous ne jugez tout ce monde-là que « par impression, » ce qui permet le recours en appel à des voisins moins impressionnables. Et pour le premier point, c’est encore votre exemple qui me rassure, puisque n’ayant fait aux lettres d’autre présent que Livia, vous n’avez pas craint pour cela d’appeler à votre tribunal des hommes tels que Wappers, lie Keyser, Wiertz, Mathieu, Simonis, Geefs, Jéhotte, etc.

Donc, qui m’empêche de faire aussi mon compte-rendu? ou plutôt qui m’y oblige? Personne, Dieu merci ! pas même l’impression que j’ai de mon incompétence. Mais, d’un autre côté, je remarque que vous avez, vous et M. Jérôme Baruch, écrit sur le Salon des choses en vérité si baroques et si contraires à l’opinion des hommes qui, n’étant point forcés d’écrire, se contentent de penser un peu, que l’envie m’a pris de vous faire quelque réponse. A la grâce de Dieu !

Cependant ici emore je me sens arrêté par une singulière question. Peutêtre sera-t-il aussi inutile de répondre à vos feuilletons, lesquels, grâce au ciel, ne sont pas d’un méchant homme, que de plaider une circonstance rendue par vous-même suffisamment palpable, savoir : que, s’il est permis à un chacun de juger, en vertu de ses impressions, de omni re scibili el qiiibusdam aliis, il est donné à peu de citoyens, même passé l’âge du jeune Pic de la Mirandole, de s’impressionner avec jugement, c’est-à-dire en connaissance de cause. J’estime, pour moi, que, ne sortant pas du code de l’impressionnabilité, la critique est si innocente personne de sa nature, que je ne reviens guère de la surprise que m’a causée. Monsieur, cet étrange appel au jugement de Dieu dont votre imagination seule, j’aime à le croire, vous crut menacé.

Ou^re que les cannes des artistes ne sont pas plus des raisons que les moines de Pascal, on ne voit guère ce qui, dans des feuilletons pleins d'une douce folie poétique, motiverait de la part de ces messieurs un tel excès de

prose. Dans la simple détinilion de votre système esthétique, vous vous donner, sous la libre pression de votre seule conscience, comme le juge du monde le plus incompétent en matière d’art. Vos motifs semblent si clairs que tout homme équitable vous croit sur parole. Lfi-de-ssus, vous écrivez des feuilletons qui prouvent qu’il a raison, mais dont on se fâche. qui les torts? Le;> artiste.^ ont le bon sens de rire les premiers de ces jeux d’esprit où ils trouvent, à leurs dépens, un stimulant à la vieille gaîté belge. Le bourgeois, non point parce qu’il y a là de l’esprit, mais bien un éreiiitement d’artistes, partage, à sa grosse manière, la line joie de ces derniers. .Malheureusement, les amis s’en mêlent. Grande folie (tes amis. Ils prennent la note tragi(iue, et vont s’écriant :

(tomme avec irrévérence

Parle des dieux ce maraud !

Qu’arrive-t-il? que vous vous moquez des dieux, des amis et de tout le monde. Cela se voit dans votre réponse à l’épître où vous étiez traité de pédant et de régent du Parnasse : « Pardonnez-moi, messieurs, je ne suis point le régent du Parnasse ; je ne suis que le premier feuilletoniste de la Belgique. » Répartie d'autant plus ingénieuse et hardie que, d’abord, vous n’êtes pas plus Belge que Jean Jobard, etque, ce disant, vous vous riez délicatement, à leur barbe, de ces mêmes indigènes qui se figurent qu’un feuilletoniste est un pédant, pour parler des choses qu’il ne sait pas. Le côté magistral de son affaire, au contraire !

Aussi, si j’étais des amis, me garderais-je religieusement de toute impression indignée. Et si j’étais des peintres et des sculpteurs, ne serait-ce pas de mon aveu qu’on vous reprocherait votre régence au Parnasse. La police que vous y faites ne saurait blesser personnellement mes guerriers, mes bèies ou moi-même. Eh! (jue de bruit pour rien! Comme s’il n’était pas permis à qui ace don naturel des impressions, d’entrer en colère devant un chef-d’œuvre ou de tomber en extase devant une croûte, sans avoir dans la matière plus de jugement flue vous n en avouez, et ce, avec une loyauté dont les preuves sont là. Personne ne le niera.

Sur quoi je me passerais, comme un autre, la joie inolTensivc d’un compterendu, n’était qu’il est plus fort que moi, dont j’enrage, d’ouvrir la bouche des choses où je n’entends rien. Ce cas ridicule m’empêchant de me livrer à une (cuvre comme la vcjlre sur l’œuvre des autres, avec la permission des autorités, c’est-à-dire les impressions en question, je me bornerai à vous faire part des miennes propres sur les viitres. Ce qui. les principales bévues de votre * deuxième feuilleton aidant, me sera, j’imagine, un exercice peu ardu, malgré mon iiuiompétence pittoresque et sculpturale plus grande, s'il se peut, que la vôtre. Soit dit, Monsieur, sans compliment pour moi-même.

Vous partez de là que l’on juge un tableau, une statue, comme on bâtit un drame métaphysique, Livio, par exemple; que, bref,on juge des œuvres d’ima-

gination qui ont pris corps sous la main de l’artiste et qu’on a sous les yeux, comme on dépose soi-même sur le papier les imaginations individuellement trouvées dans un nuage de cigare. Le tout sans autre raison d'écrire cela ou de juger ainsi que cette indéfinie titillation du cerveau qui appelle la main vers la barbe d’une plume d’oie, et que vous autres appelez vos impressions.

Or, c’est là, me paraît-il, comme vous dites vous-même, au sujet d’autres tableaux moins imaginaires, « une déplorable erreur » Car, une fois admis que les impressions représentent chez le feuilletoniste une infusion de science et la dose de jugement nécessaire, il s’ensuit donc que le voilà, avec ce bonnet de docteur sur la tête, revêtu, au nez des gens, du sacerdoce de la critique ! Et, comme il ne se trouvera àme qui vive, fût-ce une âme d’épicier, (pii n’ait ses impressions particulières, voilà, disons-nous, que nous verrons .M. Jérùme Baruch décerner ses palmes barucliiennes à la même infortunée personne qui aura été par vous retroussée et fouettée à la face du public ! Alors, surviendra Jean. lobard, qui s’impressionnera, lui, non pas comme vous, en poète métaphysi(iue, ni comme .M. Baruch, en poète de circonstance, mais à sa manière, en Jobard qu’il est. Je ne doute point alors que ce quiest pour l’un « une omelette aux fines herbes, » ne soit pour l’autre un magnifique tableau, comme aussi pour le troisième un fricandeau à l’oseille.

C’est ce que nous avons vu, et il fallait s’y attendre. Il y avait déjà à Rome un proverbe là-dessus: Tôt capita, tôt sensus. Autant detêles de feuilletonistes, îd cs( autant de machines à impressions; ergo, autant de juguments qu’en puisse désirer le sabre de.Salomon. En résumé, trois fois avant le coucher du soleil, le même objet mis en pièces ou porté aux nues, trois fois le même artiste éreinté, glorifié, roulé, et trois fois stupide le passant, s’il allait quérir ses impressions chez les vôtres ! Aussi n’y va-t-il guère, dont je le félicite, et s il y va, n’est-ce pas pour en rapporter matière à l’horripilalion de ceux des artistes qui ont, comme ils disent, du poil au menton. Le plus clair de l’affaire est que, lorsque .M. Jérôme Baruch vous a, coram populo, envoyé un fraternel soutllet, et que le Cottrner de Jean Jobard a riposté, par une part égalede ruades audit Baruchet à vous,lepublic,qui est là,se demande quelle est donc la morale de l’attitude peu dogmatique, pour lui, de ces messieurs du sacerdoce. Sur quoi,comme il n’a pas reçu de réponse satisfai.sante,le bonhomme remonte à cheval sur sa conscience et, au libre gré du dada, commence, lui aussi, sa revue du Salon, tournant en tout bien tout honneur le dos à ceci, faisant face à cela, fût-ce la Bataille de Woeringen ou Patrocle, et ne se souciant ni de Jean, ni de Jérôme, ni d’Eugène.

Et non-seulement, en vertu de lajurisprudence que vous dites, trois hommes différents porteront trois jugements divers sur un même objet, mais trois diverses impressions pouvant survenir dans une même cervelle, il arrive qu’on lit dans une seule colonne trois sentences contradictoires. Ainsi, dans votre deuxième feuilleton, vous dites : « M. De Keyser n’a produit que de très-mau-

vais élèves. — Monsieur un tel estun élève très-remarquable de M. Deheyser. — La Bataille de Woeringen n’annonce pas de progrès chez M. De Reyser; il n’y a pas de drame dans cette Bataille; cette Bataille n’est qu’un bulletin; il n’y a là que des passions vulgaires. — Mais, ajoutez-vous, M. De Reyser nest pas vulgaire un seul instant; .M. De Reyser comprend le drame; il ne faut pas croire que nous trouvions beaucoup à redire à cette Bataille; certes, cette Bataille ne pouvait être mieux représentée. »

Vous voyez, Monsieur, ce n’est pas moi qui vous le fais dire. Passant à d’autres, vous écrivez : « M. Mathieu n’a pas cessé de travailler. — M. Mathieu est encore un de ces peintres que le défaut d’études a perdus. — Nous faisons à .M. M iertz grâce de son Patrocle. — Nous nous abstiendrons de porter sur cette œuvre gigantesque un jugement définitif. »

Admirez, M. le feuilletoniste, combien, en pays étranger, les impressions sont un traître cicerone ! Outre qu’à chaque pas que vousy faites, vos impressions changent suivant que vous changez de place, voilà que vous-mèrae, en commençant votre feuilleton, savez si peu comment cela finirait, et le terminant, vous souvenez si peu de ce que vous avez écrit, qu’on vous voit, dans votre dernier paragraphe, vous vanter d’avoir fait ce que précisément vous juriez, dans le premier, ne vouloir à aucun prix ! Celui-ci disait : « Il nous importe de montrer une réserve excessive dans cette matière délicate; nous prendrons tous les biais imaginables; nous épuiserons tout le formulaire des périphrases pour dispenser le blâme. » Voilà qui allait bien, et c’était parler en homme sage. Seulement, du premier paragraphe au dernier, il y avait eu de la place pour les impressions, et ici vous dites : « Libre d’engagement vis-à-vis de tous les artistes, nous ne leur avons pas marchandé le blâme. » Ce qui était bien encore, puisque l’homme indépemlant avait rejoint en route l’homme aux « biais » du départ. .Mais les « périphrases, » Monsieur ?

t" périphrase. « Il faut, pour former des élèves, des qualités que n’ont ni M. Wappers ni M. De Reyser : il faut avoir étudié l’anatomie, et ne plus douter de soi-mème. »

2' périphrase. « Nous désirons que M. De Reyser prenne son art un peu plus au sérieux. »

5* périphrase. « .M. Wiertz est l’auteur d’un Quasimodo que nous avons signalé comme une déplorable erreur; d'une A’6mVfl/d« sans grâce et sans charme ; d’une Ève dont la pose est assez maladroite, et qui manque tout à fait de pensée. »

i® périphrase. « M. Coomans est descendu au dernier degré de la copie. Il ne s’est pas contenté de s’inspirer de John Martin, il lui a pris des lambeaux entiers de sa toile. Cela passe toute croyance. )>

.6® périphrase. « L’imitation on plutôt le calque est choquant dans les deux tableaux de M. Mathieu. Cela ressemble à tout. Le couleur est d’une crudité déplorable. »

6* périphrase. « Nous ne croyons pas que l’auteur de l’Apolhcose de Mozart ait eu la prétention de faire un tableau. »

Et 7* périphrase. « L’auteur de la Bataille de Preslc est un pauvre diable qui a crevé une intinilé de vessies sur un immense espace, » etc., etc.

A part la modestie naturelle dont il ne peut être question ici, je me figure, .Monsieurle feuilletoniste, que ceu’est passansuncertain rengorgement que votre « excessive réserve » aura, pour cette collection de « biais, épuisé tout le formulaire » de vos délicatesses. Entre nous, il n’est guère dans la logique des choses que vous ayez, sans une légère ivresse du cerveau, reniflé ce bouquet cueilli dans le jardin de votre rhétorique. Et qui sait si le premier effet de toutes ces périphrases et autres sur vos sens combinés, n’aura pas été une exclamation mentale qui pourrait, peu s’en faut, se traduire par cette prose: « Que j’ai d’esprit, juste ciel ! que j’en ai ! »

A qui le dite.s-vous. Monsieur ? et n’est-ee pas ce que, pour ma part, je me tue à répéter? Assurément, oui, un jeune homme qui, le lundi de chaque semaine, imprime neuf colonnes sur des « matières délicates, » où il n’a mis le nez de sa vie, doit avoir bien de l’esprit! Mais vous en avez trop. Cela vous mène trop loin, et, bien que vous « ne doutiez plus de vous-même, « peutêtre vous embarrasserais-je fort, si, vous demandant la permission de voir un peu le fond de vos formules, je vous priais de m’expliquer d’un style pratique : 1® En quoi n’a pas pris son art au sérieux l’auteur d’une bataille qui ne pouvait être mieux représentée ? 2® comment M.M. ^Yappers et De Keyser ont assez peu étudié l’anatomie pour que vous-même, qui ne l’avez pas du tout étudiée, voyiez où ils pèchent contre ses lois? 5® pourquoi vous avez signalé \e Quasimodo comme une déplorable erreur, et ce que vous entendez par là? t® quels sont les lambeaux de la toile de Martin volés par M. Coomans, et si vous avez vu des toiles de Martin? î>® en quoi l’imitation diffère du calque; à quoi ressemble un tableau (pii ressemble à tout; ce que c’est qu’une couleur d’une crudité déplorable, et quand et pourquoi la couleur n’est pas d’une crudité déplorable, etc.?

Malheureusement, les questions, comme vous les posez aux curieux, ne sont pas de celles qui permettent le point d’interrogation. Elles portent en ellesmêmes celle réponse fatale : Cela est, parce que cela est. Ce qui revient au bon mot après lequel Pilate vase laver tranquillement les mains : (c Ce qui est écrit, est écrit. » .\ussi n’y a-t-il en tout cela qu’un mal, et c’est que cela soit écrit. Vous êtes né feuilletoniste. Monsieur, c’est-à-dire homme de fantaisie et tout ce qui s’ensuit. Seulement, de ces messieurs que vous remettez sur les bancs avec un simple : C’est ainsi, quelques-uns sont nés artistes et ont, vingt ans, étudié leur affaire. Or, que vous veniez donner à leurs pinceaux et à leurs maillets des leçons graluilesaprès Michel-Ange, Haphael, Kubens, voilà ce qui fait crier les amis, rire les autres et rend le public tout stupide.

Mettez-vous à sa place. Vous imprimez : Cela est ; on vous demande pour-

quoi, et vous répondez : Parce que. Voilà un parce que qui ne nous dit rien de bon. Si j'avais écrit d’un tableau qu’il ressemble à « une omelette aux fines herbes, » je tiendrais à honneur de prouver qu’il y a sur la toile des œufs et du persil.

Vous, Monsieur, vous écrivez que la BalaiUede Woeringen est parfaitement traitée, et vous ajoutez que le peintre ne vous satisfait pas. Pourquoi? Parce que sa bataille est parfaitement traitée? Vous trouvez /e Patrocle une toile trop gigantesque pour votre cabinet, et vous en faites grâce à l’artiste. A qui la faute? A votre cabinet? Vous dites à M. Mathieu que vous ne lui direz pas ce que vous pensez de lui. Croyez-vous lui dire quelque chose? Au jeune auteur du Supplice d' fl ugonet et d'imbercourt vous apprenez que nous avons la responsabilité ministérielle. Ceci est de la politique, non de la peinture. Vous soutenez à grands coups que Jacops n’est pas Wouvermaiis. Le catalogue. Monsieur, l’avait dit avant vous. Vous ne parlerez pas du groupe de Geerts, une Scènedu Déluge, par la raison que vous ne l’avez pas vu. La belle raison, quand vous enseignez les choses que vous n’avez pas apprises! Mais voyez donc la bonne critique ! Van Hrée peint la femme d’une manière charmante, mais nous voulons.... Leys est un grand coloriste, mais nous désirons ... Génisson fait bien les intérieurs, mais il nous plaît que.... Ilunin a de la grâce, mais nous prétendons.... Gallait, Jacquand, De Caisne, Sebron, Dobbe, Wahlorp, Brackeleer, DeJonghe, Bothwel, Yerwée, Duwée, Hart, Baugniet, sont des hommes qui.,., que.... mais nous leurapprendrons..,. » Mais queleur apprendrez vous? mais que voulez-vous? que vous plaît il ? (lue vous faut-il ? qu’y a-t-il ? C’est le pourquoi qu’ils vous demandent, et vous leur donnez le parce que. Parce que, quoi? Si vous nous dites que la Baigneuse de Jéhoite est une belle femme que vous, dans votre for intérieur, aimeriez mieux moins Callipyge, sans doute la confidence au public est i)ropre à donner au lecteur et à la lectrice l’idée de votre esthétique intime. Mais à lui, l’auteur de la Baigneuse, que lui apprenezvous ? Qu’apprenez-vous même à ceux de ces messieurs pour qui le callipyge est un principe personnel? Et quand vous donnez à entendre qu’il vous semble que peut-être vous admirez Simonis, tandis que vous faites sentir qu’il vous paraît que sans doute vous ne l’admirez pas, qui admirerai-je moi, vous ou Simonis? Chacun, .Monsieur, croit voir ce qu’il voit, et il n’est pas jusqu’au bedeau de ma paroisse à qui aussi il ne puisse sembler que ceci parait plus ou moins beau que cela. .Mais pourquoi ? Il ne sait. Aussi n’imprime-t-il pas, dont on lui sait gré.

Donc, premier tort; avoirécrit vos impressions. Deuxième tort, plus grave; avoir permis à ces folles du logis le bonnet et l’hermine du juge. Et, troisième tort sur lequel la galerie sera unanime : n’avoir pas cherché d’autres périphrases dans votre sac, vous qui, dans vos déclarations de principes, vous dites « de bonne compagnie. » Car, lorsqu’au sujet du téméraire essai d’un jeune écolier, vous écrivez que « l’auteur de la Bataille de Pi eslc es,l an pauvre

diable qui a crevé une infinité de vessies; (jue son tableau est un paravent monstre, » etc., croyez-vous. Monsieur, je vous le demande, croyez-vous être de meilleure compagnie que celui qui écrirait de vous : Que l’auteur de ces grosses formules est un gentilhomme qui manque de gants, ou bien que le poète de Livia est un pauvre diable qui a perdu de bon papier à imprimer des vers tels

Qu’un homme est pendable après les avoir faits ?

Je crains bien plutôt pour vous que de tout ceci. Monsieur, il ne vous revienne rien, hors l’épithète assez bourgeoise de pédant qui vous fut si dru appliquée. En ellèt, vous déclarez d’abord que, n’entendant rien aux règles de la peinture, vous ne prétendez juger les tableaux que par impression, et à peine cet aveu de votre procédé enregistré, voilù que ces impressions se donnent dans votre cervelle un tel corps et une telle forme, qu’il vous échappe partout de prendre votre bonne plume de collège pour une férule et d’en donner sur les doigts à tout le monde, petits et grands, comme vous en donniez naguère à ce Lamennais, et comme vous en donna depuis à vous-même, pour vos « déplorables erreurs» de grammaire, cet excellent M. Kaoul. « Pourquoi, demandezvous, pourquoi .M. Wappers n’expose-t-il pas ? Nous aurions voulu juger de ses progrès. Nous savons gré à M. un td d’avoir fait son tableau ; à cet autre, nous faisons grâce du sien. — Tout ce que nous disons là n’est point pour chagriner M. DeKeyser. — Nous allions, presque à dessein, oublier M. Coomans. — Nous ferions de la peine à M, Mathieu en lui disant ce quenous pensons de ses tableaux. — Un jour, il sera peut-être à propos de montrer les écueils où pourrait se jeter l’École flamande. Qu’il nous sullise de dire que nous ne vouions point que la nouvelle École emprunte autre chose à sa devancière que le sentiment religieux, si cela lui est possible. Hors de la poésie religieuse, avons-nous dit, point de salut pour la peinture. »

Rubens... Pardonnez-moi d’invoquer Rubens en cemoment. Monsieur le feuilletoniste. C’est que vous-même l’avez reconnu maître, et faites en toutes lettres l’aveu qu’il « est bon de l’étudier. » Je dis que Rubens, feuilletoniste à Ylndépcndanl, ne prendrait pas un autre style. « .Mes amis, mes jeunes et glorieux disciples, Wappers, Wiertz, De Keyser, et vous tous qui savez déjà un peu d’anatomie, et que pour cela j’aime et j’estime fort, puisque vous me faites l’honneur de m’appeler votre maître, écoutez-moi. » Après ce petit préambule, Rubens, pere de l'Écolè flamande, eût pu ajouter : « Il est à propos, jeunes amis, que je vous montre les écueils où pourrait se jeter notre École. Donc je ne vous ferai ni phrases ni périphrases, mais voici mes tableaux ; éludiez les, et gardez-vous de les copier. » Alors encore Rubens eût pu, lui qui savait l’anatomie, porter ces jugements dans son compte-rendu : « Je sais gré à celui-ci d’avoir fait ce tableau; je fais grâce à celui-là, pas à Wiertz, du sien, » et puis demander à l’auteur de Charles I": « Wappers, pourquoi n’exposez-vous

pas? J’aurais voulu juger de vos progrès. » Mais Rubens n’ëlait pas feuilletoniste, et l’on ne m’a point dit qu’il « ne doutât plus de lui-même. » Or, vous, que vous avez la langue bien pendue ! Et songer que vous n’avez rien étudié de tout cela ! Hélas ! le gentilhomme limousin avait donc bien raison de dire que les « gens de bonne compagnie » savent tout, sans avoir rien appris ! Et que deviendrions-nous, bon Dieu ! si vous saviez les choses dont vous parlez ?

Cela vous est arrivé une fois. Une fois, au milieu des folles machines dues au système de votre invention, un trait de science positive vous échappe, et alors... t’est à propos du Palroclc, au bas duquel est écrit Itoma. A Paris, bien des personnes, prenant ce nom pour celui de l’auteur, s’étaient écriées : « Roma ! oh ! quel nom ! Roma, M. Roma ! » C’était comme le singe de la fable, lequel parlait du Pirée comme d’un bourgeois d’Athènes, et de qui Jean le Ronhomme a dit :

Notre magot prit, pour ce coup.

Le nom d’un port pour un nom d’homme.

Vous, Monsieur, au contraire. Et vous avancez d’abord : « .M. Wiertz est un peintre belge qui, si nous en croyons la siijnalure de ses oeuvres, a habité l’Italie. J) Voilà ce qui s’appelle parler. El admirez avec moi combien la science rend doux, honnête, modeste ! « Si nous en croyons... » Combien celle formule littéraire fait plaisir à voir, auprès de ce vilain biais : « Nous faisons grâce ! » 11 y a même, dans îe Médecin malgré lui, un liait que le vôtre rappelle avec honneur. Géronte consulte Sganarelle pour sa tille, qui a perdu la parole. Sganarelle répond : « Un ignorant aurait été embarrassé, et vous eût été dire : C’est ceci, c’est cela : mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette. » Vous, .Monsieur, vous comprenez que Roma veut dire Rome. Vous avez, en outre, appris par le De viris que Rome fut bâtie par Romulus en terre italienne, et vous nous annoncez : M. >Vierlz, peintre belge, a habité l’Italie. Là-dessus tout le monde, j’espère, sera d’accord ; et j’estime qu’entraînés par une impression commune, .M. Jérôme Raruch et Jean Jobard n’hésiteront pas à venir atlirmer, à leur tour, que l’auteur d’un tableau fait à Rome a dû habiter l’ilalie.

Ah ! monsieur, si vous possédiez seulement en peinture et en sculpture la moitié de cette science spéciale que vous déployez sur la langue du Dante et la géographie ! Vous seriez tout simplement le premier critique du monde, comme vous êtes déjà le premier feuilletoniste d'ici. Il est vrai que ceci se passe avantageusement de cela. Être un grand critique n’est après tout qu’être le grand appréciateur des autres. Avec des impressions qui ont leur source en vous, vous voilà comme qui dirait le grand feuilletoniste de vous-même, et les œuvres de quatre cents artistes sont là pour servir de relief à votre littérature, et d’objectif à votre personne tout entière. A tel point qu’à propos, je crois, de la toile du nommé Bataille, vous nous apprenez que les artistes sont, comment

dirai-je? des manants, et que vous, « un homme de bonne compagnie! » dansâtes au bal donné à la cour par la bonne ville de Courtrai. « On ne s’attendait guère à voir Mattau en ceite aflaire. » Mais ainsi le veulent les impressions qui, dans le feuilleton de leur homme, trouvent le précieux morceau du Salon, et ne feraient pas plus de l’Exposition la chose, le cadre et le piédestal du feuilletoniste, s’il était lui-même le véritable objet exposé.

J’entends des gens nous dire sérieusement : Quel honneur pourtant ne retirerait pas de son travail un homme grave qui, nous venant expliquer le pourquoi des choses, ainsi que ce modeste confrère, — c’est de vous qu'il est question. Monsieur, — le lit au sujet du mol Uoma, commençât par déposer au vestiaire sa personnalité des dimanches, et, au milieu de tout ce monde d’artistes, le chapeau à la main, se tint la tête assez froide pour ne courir pas, au grand dam de sa position d’homme de sens commun, après la ruineuse principauté d’un Brid’oison littéraire !

Hélas! pour vous. Monsieur, c’était bien différent. Pour vous qui, comme vous dites, n’entendez rien â tout cela, si vous ne vouliez pas porter de « déplorables » jugements, la première condition fut de ne point juger, passer votre chemin avec nous, garder votre esprit pour d’autres exercices. Mais alors que devenaient vos échantillons d’impressions pittoresques et sculpturales? Je ne dis pas non : c’était dur à laisser au cabinet, et je crois, de plus, que c’était une bonne chose au fond que cette expérience publique de votre système. Mais, maintenant (ju’on l’a vu jouer, experto crede Iloherto, ne prenez pas de brevet. La garantie du gouvernement n’y ferait rien. L’invention ne prendra pas dans ce pays-ci.

Car enlin, entre nous, qui dit impressions ne dit-il pas ces choses étran- .gères à l’esthétique que nous connaissons sous le nom vulgaire d’ébranlement nerveux, detravail de la digestion, debile, de belle humeur’De sorte que toutee que vous avez confié au papiera puêtreaccidentellementdéterminé,ou parutipeu de presse au Salon, ou par le visage désagréable d’un spectateur, un commencement de migraine, ou, pourquoi non? un pur caprice de votre estomac. Oui, ■Monsieur, je soupçonne fort votre estomac en personne d’être pour beaucoup dans toute cette affaire, et c’est même pour cela qu’il n’en faut plus parler. Pour la science d’un art étranger, aucune : votre profession de foi fut sincère. Vous n’avez pas reconnu qu’il se trouve là des œuvres de génie, puisque vous, feuilletoniste d’un journal ministériel, n’avez pas su prendre le ton respectueux. Vous n’avez pas non plus deviné la différence du grand au médiocre, puisque pour tout le monde vous, homme d’esprit, vous êtes servi de la même férule. Et je croirais, si je ne voulais être poli quand j’ai l’honneur de m’adresser à quelqu’un qui a dansé au bal de Courtrai, que vous n’avez pas même compris à quoi bon une Exposition, puisque dans tout cela vous n’avez vu pour vous qu’une belle occasion de lâcher la bride à votre plume. Enfin, M. le feuillclonisle, enfin donc, vous aviez si peu de foi dans ce que vous alliez dire,

cl vouliez si bien que personne ne vous crût, que vous dites dans votre deuxième feuilleton : « Pour ce qui est des bonnes critiques, s’il en existe, elles servent d’ordinaire, avant la fin de l’année où elles ont vu le jour, à faire d’excellente pâte dont on fait quelquefois d’excellent papier. « Mais la vôtre, qui est mauvaise, à quoi diable, voulez-vous qu’elle serve?

Je tiens, pour moi, que vos spirituels feuilletons ne devant servir qu’à montrer votre belle incompétence en peinture et en sculpture, l'excellent papier de Vliidé pendant eût mieux servi à l’éloge des mauvais ministres à qui appartient votre journal Mais pour vous qui, faisant d’abord profession de ne rien savoir, déclarez ensuite n’avoir pas même foi dans la bonne critique, au moment où vous maltraitez tout le monde, la punition de vos péchés de jeunesse sera plus grande que vous ne pensez. A peine. Monsieur, si les gens vous rendront cette justice, qu’il faut à votre seule ignorance attribuer, je ne dis pas le mal que vous avez fait, mais le mal que vous avez dit. On va, Monsieur le feuilletoniste, on va jusqu’à vous croire un... mauvais jeune homme! On ose soutenir de vous — des gens sans« biais «bien enieiulu — quevous avez destraits de ces soldats de l’ancienne Home, qui poursuivaient de toutes sortes de refrains le triomphateur sur son char, et l’on cherche à vos périphrases peu en harmonie avec une « matière délicate, » des causes auxquelles je ne me rends point. On suppose, par exemple, que n’aimant pas .M. Verhoeckhoven, vous avez juré haine éternelle à ses moutons. On prétend — ceci est plus fort — que, désirant pour quelque autre la chaire occupée par M. .Mathieu, à l’académie de Louvain, comme vous avez déchiré les toiles de cet artiste en 1856, en 1857, en 1858, vous les déchirez en 1859, et les déchirerez, s’il le tàut, en i8i0. Voilà, voyant votre acharnement contre un peintre de ce mérite, les cancans que l’on fait. Je ne crois pas cela de vous. A peine le croirais-je de Jean Jobard, cette honnête plume qui en 1857 imprima sur P«/roc/e les choses les plus flatteuses, et qui, celle année, accable f’fi/roc/c de jobarderies, pourquoi? parce (jue moi, qui pourtant ne suis pas un Grec comme tant d’autres, je suis l’ami de Wierlz !... Enfin, l’on n’a pas honte d’ajouter, et voyez, en passant, à quelles calomnies s’expose quiconque prête son esprit à un journal comme r/Hdc/;c«drt«t/ que par celte conclusion chaleureuse : « Hors de la poésie religieuse, point de salut pour la peinture en Belgiipie, » vous n’ayez eu d’autre pensée que celleci : Hors du ministère catholique de .M. de Theux, point de salut pour la patrie, comme qui dirait point de salut pour V Indépendant, point de traitement de 6,00it francs pour vous, .Monsieur le feuilletoniste.

Voilà où vous ont conduit vos impressions. Et moi, je vous dis, à mon tour : Hors de la réputation d’écrivain ignorant dans les arts, point de salut pour votre réputation d’écrivain sincère, et vous voilà pour jamais, de ce coup, feuilletoniste gouvernemental !

Mais je m’aperçois que vous me faites faire aussi ma folie. Je vous réponds, me diriez-vous bien pourquoi? Ce que vous nous confiez en commençant, étant

pour que nous sachions bien que vous n’êtes pas un critique, il fallait regarder votre compte-rendu artistique comme nul, et vos impressions, comme non avenues, ainsi que je vous prie de considérer cette épître. Seulement, puisque nous y sommes, un dernier mot.

Je suis d’avis que tous les feuilletons du monde seraient assez payés si, après vingt ans, ils nous donnaient un grand artiste de plus. Mais je n’en crois rien, et l’on se moquerait de moi, avec raison, de vous avoir adressé ces lignes, si pourtant je n’apportais mon excuse. Il y a quelques années, surgit Wappers. A son début, comparé à Uubens, il ne pouvait monter plus haut : on le fit descendre, et l’artiste méprisant la critique, n’expose plus. En 1855, parut Mathieu. Son triomphe fut si beau, et deux ans après, sa défaite si amère, et si inique, que cet bomme assurément serait mort, si un artiste avait le droit de mourir de vingt feuilletons rentrés. C’était le tour du jeune De Keyser. Il avait bien fait, et cependant vous l’élevâtes aussi bien haut. Cette année, il a fait mieux, et vous le descendez si bas que ces coups d’encensoir dont vous l’enivrâtes alors, aujourd’hui vous retombent, il faut le dire, sur le nez, et ce, sans dommage pour le sien. Cette année, 5Viertz s’est levé, et, encore que vous lui en « fassiez grâce, » Wiertz donne son premier tableau à celui qui dira que, si le Capitole est menacé, ce n’est, avec vos belles plumes blanches, ni Jérôme, ni Jean Jobard, ni vous, leur prince à tous, qui le sauverez de l’invasion des barbares.

Pour vous. Monsieur, si vous trouvez qu’aussi inexperl en litlérature, que vous-niêmé en peinture et en sculpture, je n’aie pris pour juges de vos impressions que les miennes, tant mieux! Car, alors vous me pardonnerez mes fautes comme je vous pardonne les vôtres. Si, au contraire, vous trouvez que j’aie eu le bonheur de vous faire entrevoir, moi plus ignorant que vous, combien votre ignorance est grande, et combien insensé le système de votre invention, tant mieux encore ! Je n’aurai donc pas perdu, comme vous, d’excellent papier. Maintenant, je vous dirai tout bas un mot que vous auriez pu apprendre avec le nom de Homa, et qu’inventa pour l’instruction des hommes de bonne compagnie de son temps, ce « pauvre diable » d’Apelles : Ne sutor riltrà crepidam. Je vous le dis à l’oreille. Ne l’oubliez pas. Monsieur le premier feuilletoniste.

Octobre 1859.

Ma lettre, Monsieur, a eu quelque succès, et c’est vous que je veux en remercier. Il a suffi qu’on sût que c’était une réponse à vos impressions, pour que trois ou quatre désœuvrés courussent chez le libraire. .Mon Dieu! oui, ce rien dédié à votre personne, a eu une certaine vogue que n’aurait point un bon ouvrage que l’on ferait, et dont vous ne diriez pas assez de mal. Que sais-je, moi? votre plume des grandes revues fait de vous quelque chose de si considérable, que je n’ai eu qu’à montrer qu’il n’est dans vos feuilletons artistiques pas un mot qui regarde l’art, pour qu’on me prit moi-même pour quelque chose. Je dois, Monsieur, une profonde reconnaissance à votre ignorance qui me fait du bien, et achève de me convaincre d’une vérité dont déjà je me doutais, à voir l’éclat que firent vos feuilletons, durant l’Exposition.

Oui, je le vois maintenant, quiconque n’est ni un grand écrivain, ni un grand orateur, ni un grand peintre, ni un grand sculpteur, ni un grand compositeur, ni un grand acteur, a pourtant un moyen bien simple de s’élever audessus de tout ce monde-là : c’est d’être feuilletoniste. Feuilletoniste, Monsieur! Ah! la belle position d’un homme qui, n’étant rien, se trouve par état plus haut que tout ce qui est ! qui, n’étant rien dans les lettres, se trouve pour cela juge naturel de tout ce qui existe dans les lettres et ailleurs! Que béni soit trois fois pour vous et les vôtres le jour où il fut dit à une jeune plume :

« Ignore tout, écris sur tout ce que tu ignores, et tu auras dans le monde du gai savoir, du bien dire et du bien faire, une place que les maîtres t’envieront et où, comme « tous les plus gros monsieurs » de Petit-Jean, ils te parleront,

« chapeau bas. » ^

Le rare mérite, après tout, d’avoir tracé sur le papier ou sur la toile quelque chef-d’œuvre? Le cas phénoménal pour le public, c’est de voir un homme raisonner peinture mieux que les peintres; musique, mieux que les musiciens; littérature, mieux que les hommes de lettres, sans être lui-même rien de tout cela, la merveille étant qu’il sache ce qu’il n’a pas appris, et en parle comme personne de ceux qui le savent ou le font. Tel est l’avantage de cette époque de progrès sur ces temps si vieux où l’on dit que les bêtes parlaient, mais où il n’y avait point de feuilletonistes. Ce qui, à la vérité, ne priva point le monde d’alors d’hommes illustres dans les arts et dans les lettres : Homère, Apelles, Phidias, Sophocle, Platon, Démoslhènes et quelques autres. Au contraire,

illrait-on, si l'on ne craignait de trancher par une impression une question plus compliquée que celle de « la grande omelette aux fines herbes. » Car s’il est suftisaniment clair et constant qu’un certain nombre d’immortels génies, la gloire de notre espèce, jadis n’attendirent pas, pour naitre, que la criliquefùt inventée; si, au besoin, on rencontrerait dans l’histoire quelques siècles féconds en grands hommes avant cet ûge fécond en feuilletons où le grand homme a l’air de se faire rare, ne semblerait- il pas qu’il y ait certaine connexité à rechercher entre ces deux effets palpables l’abondance relative d’autrefois et l’es|)èce de disette signalée à un moment où est feuilletoniste quiconque n’est écrivain ni artiste?

Voilà. jem’imagine, les simples inquiétudes d’esprit qui auront conduit l’auteur de Patrocle à ouvrir sur cette question : Dr l'influence pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres, un concours dont son oeuvre sera le prix, et juges les artistes.

Mais l’idée même est contre vous, Messieurs du feuilleton, que l’autenr d’une toile qui a eu l’honneur de stupéfier plusieurs journaux fasse de celte toile le prix d’une croisade contre le journalisme ; et ce qui d’abord donne à réfléchir, c’est que le peintre convoque comme juges raturels des écrivains, qui? les artistes. N’est-ce pas faire peu de cas de vos balances? N’est-ce pas croire vos arrêts chose peu sacrée? Est-il donc d’avis que les artistes ne sauraient jamais plus mal juger les écrivains, que les écrivains du feuilleton, les artistes? Ces façons de penser et d’agir d’un homme qu’au fond vous portez plus haut que vous ne le dites, vous font tort, Messieurs. Et si votre colère contre vousmême est grande, d’avoir pu « faire grâce » de quehiue chose à qui vous fait cet affront, -gardez-vous pourtant de le faire paraître, n’en dites rien, ne l’écrivez pas surtout. Dieu sait s'il ne serait pas fier de vos mépris, celui qui osa mépriser vos louanges !

Si l’envie me prenait de concourir, il y a, ce me semble, quelque parti à tirer de là. Comment des hommes, pour qui la renommée est le fruit de leurs travaux, en sont-ils venus à craindre vos morsures moins que vos caresses? Et ce ne sont pas les artistes seuls. Ce sont, avec eux, les écrivains du siècle les plus loués. C’est M. Hugo, c’est M. Dumas, c’est Georges Sand, dont pas un ne perd l’occasion de vous remettre à votre place, qui en prose, qui en vers. C’est M. de lîalzac, qui a fait tout exprès pour cela son dernier livre, où l’on voit que de tant de crimes dont il vous accuse, celui qui lui tient le plus au cœur, c’est que vous ne répondiez que par des flatteries et des baisemains à tous ces coups de fouet dont sont pleines ses préfaces.

Chose inouïe avant nous! témoignage accablant pour les critiques contemporains ! malheureux feuilletoniste ! plus malheureux lecteur! — « Mais quel siècle n’a pas ses erreurs? Quand la critique fut-elle infaillible? N’est-il donc que le feuilletoniste qui se soit trompé? » — Ah! Monsieur! que nous ditesvous là ? La bonne vérité ! Aussi ce qu'on reproche au feuilletoniste, ce n’est

(lüintde se tromper, c’est d’être. Qui nesaitcela, que le premier des « déplorables « chapitres de la critique est antérieur à rinvention de rimprimerie? Or, que vous ne soyez point infaillibles, vous non plus, c’est trop juste, Messieurs,, dans cette belle époque-ci, quand on sait ce qui arriva dans des temps bien différents. Sans doute, il n’est pas besoin de comparer ù ces Ages loin de nous, où les ouvrages incompris se voyaient, avec leurs auteurs, brdiés par les soins du bourreau, un siècle de progrès comme le noire, où il est permis à chaque feuilletoniste d etre le bourreau de chaque ouvrage. N’allons pas si loin. Il y a dans le voisinage tous les échantillons désirables de faux Jugements que nous offrent les plus grands écrivains d'une bonne époque. Voyez! L’immortelle Sévigné prédit que « Itacine passera comme le café. » Le grand Corneille, consulté par celui qui sera l’auteur iVMhalic, lui donne avis qu’il fera bien de ne pas faire de tragédies. I.e loyal et sage Boileau, après avoir rendu justice à plusieurs, finit, dans son Art pocHiqitc, par oublier la fable et La Fontaine. Le Cid est censuré par l’.Vcadémie en corps. F.t l’auteur de CAnnn et de Rodogune, se prononçant entre ces deux enfants de sa muse, se range contre la postérité du côté de Rodogune.

Ces exemples ne seraient-ils rien? N’est-ce rien de voir de tels hommes se tromper sur les ouvrages des contemponins, à commencer par les leurs? O» si, par hasard, ce serait là l’excuse de nos sottises à nous? N’en croyez rien. Messieurs. (!ar, si l’auteur d’un chef-d’œuvre, parce qu'il n’est pas juge infaillible de l’œuvre d’autrui, non plus que de la sienne propre, nous avertit, par son exemple, qu’un chacun est sujet à errer, ne montre-t-il pas d’abord quel sera le degré de l’erreur et quels scs résultats, dans un moment où tout le monde écrit sur tout le monde?

Qu’on mesure, à la lueur de ces quelques jugements d’une date éclatante, l’étendue de nos misères présentes ! Kt notez que, si l’intelligence littéraire cl artistique d’une époque a pour niveau celle des hommes qui y personnifièrent la poésie et l’art, ce n’est pas ce qui se passa au parterre du grand siècle qui doive nous rassurer fort sur la présence du feuillelon au milieu de l’indigence relative du nôtre. C’est ainsi qu’à l’heure même qui vit s’élever les plus illustres monuments de l’esprit français, un jour, un jour entier, la l'hèdre de Pradon triomphe de la l^hèdre de Bacine. Ainsi chaque comédie de Molière se voit, à sa naissance, le jouet des juges du temps, marquis et précieuses, toutes personnes, s’il se peut, non moins pleines d’esprit et de » périphrases » que nos feuilletonistes, mais qui du moins ont cet incomparable mérite, qu’elles n’écrivent pas, et n’écrivant pas, font aux gens le très-grand bien de leur faire le moins de mal possible.

Vous le voyez, ici, Monsieur, la question se réduit à peu de chose : Quelle est de la langue ou de la plume l’arme la plus pernicieuse? En d’autre termes : Si de deux maux le moindre est le meilleur, laquelle vaut mieux de la sottise écrite ou de la .sottise parlée? Celle-ei a sur l’autre de nombreux avantages.

is

dont le principal est que, passant vite et laissant moins de traces de son> passage, elle laisse aussi plus de place à la réparation. Ainsi voit-on, quand Doileau, ce pauvre Boileau, vous savez? a bien gourmandé les Barnch et les .lobard du temps, que pas un ne lui répond par la plume de ceux à qui il ferme la bouche. L’on s’aperçoit même, à quelque chose dans sa parole, que le silence se fait à sa voix, tout autour, et que, dans ces braves et bons vers adressés à Racine et à Molière, les longues oreilles de la sottise contemporaine ont de loin reconnu le timbre sonore de l’avenir.

Bon temps passé! Mais nous autres, comment ne pas nous effrayer à l’idée <;ue du déluge de plumes qui, depuis tantôt dix ans. inonde les nues, les deux tiers ont pour unique fonction sociale de répandre dr l’encre sur les plumes, les brosses, les ébauchoirs, les archets, les larynx, et tous les autres instruments du génie d’autrui? Que le génie .soit une parcelle de ce feu dérobé au ciel par Prométhée, et qu’il ne soit pas plus en Zoïle de l’éteindre, ce rayon sacré, qu’en Aristarque de l’allumer, c’est ce qui nous rassurerait assez quant à la chose elle-même, si, pour la faire étinceler à la face du monde, il ne fallait, après tout, le cerveau et la main ou le souffle d’une créature humaine, et si, sans force devant la flamme céleste, les mille souilles de l’injustice d’un siècle ne pouvaient être mortels à l’homme, son fragile foyer.

Mais, pour commencer la ruine de cet homme, n’est-ce pas assez que les mille dispensateurs de la lumière vitale lui refiusent sa place au soleil? S’ils peuvent, dans les nuits périodiques de l’intelligence publique, convier au factice banquet de la gloire les médiocres et les impuissants, ne peuvent-ils exclure cet homme-ci de son droit à la renommée qui est comme le pain du génie, l’emprisonner dans la nuit du silence, l’ensevelir vivant dans l’oubli, cette mort désespérée où l’âme est dans la tombe avec le corps? Serait-il donc vrai que l’histoire de nos jours manque d’exemples? N’y a-t-il pas un seul poète que la faim de justice ait emporté avant l’àge? pas un seul artiste à qui le doute, celte misère incomparable, ail fait tomber le ciseau des mains taillant le marbre? pas un qui ait courbé sa tête inspirée, et, ayant appris parle contemporain à ne pas croire à l’avenir, ail brisé ce front où brûlait le feu du ciel? pas un dont le nom soit tout entier mort avec lui ? pas un sur la tombe duquel la postérité puisse écrire : « Mort trop tôt? »

Il arrive pourtant, c’est une justice à lui rendre, que la critique soit assez mauvaise pour être bonne ù quelque chose. C’est quand elle a, par l’excès même de ses coups les plus sanglants ou les plus ridicules, inspiré à un lutteur la force de lui répondre par une œuvre immortelle. Or, la belle besogne encore, si le salut d’un seul doit être la perte de plusieurs, ou si, pour ne pas perdre ses droits, la critique achève par le poison de l’inique louange, ceux qu’elle n’avait qu’à moitié anéantis par le refus de la part voulue d’air vital, de lumière et d’espace !

Tout, en effet, arrive de telle sorte que du bien et du mal que croit faire la

critique, le mal seul surgisse à coup sûr. Sans doute afin que chaque cerveau inspiré soit dûment averti que, dans la justice à rendre aux créations de la muse, la pensée d’un seul, quel qu’il soit, n’est rien, et que lù, comme il n’y a de juge que le public, de même il n’y a d’infaillible que le temps.

Il semblerait que le génie fût une chose banale, et il faudrait, dirait-on, qu’il courût les rues, pour qu’il fût donné au premier passant de le reconnaître, et à la première plume venue de lui délivrer son brevet d’immortalité. Si, au contraire, il a fallu plus d’une fois l’assemblée de plusieurs siècles pour renverser le monument de l’injustice contemporaine, comment voudriez-vous que la critique du premier jour et d’une seule impression se trouvât, dans le feuilleton du premier venu, l’arrêt de l’éternelle justice? Si à rendre au génie ce qui lui est dû, le génie voisin semble lui-même se montrer impuissant, et si à cette œuvre-là il a fallu vingt fois le génie des peuples et le génie des temps réunis, je vous demande comment un homme impressionnable qui, pour son journal (|uotidien, juge aujourd'hui chaque homme et chaque œuvre d’aujourd’hui, peut se considérer, je ne dis pas comme le juge de demain, mais comme le simple ministère public ou, si vous préférez, l’augure de l’avenir ! Mais ne me répondez pas. Qu’on fasse seulement venir ici Jean Jobard et Jérôme Baruch, et que si l’un de vous trois peut regarder les deux autres sans rire, c’est que la question est résolue. Je déclare que \Viertz a tort de ne pas vous « faire grâce » de vos feuilletons, et que son concours est une ironie gratuite à la justice de ses contemporains

Ainsi que nous disions tantôt, jadis fut le bon temps. Voyez Apelles. Un jour, Apelles exposait son tableau, placé, lui, de manière à tout voir et à tout entendre. Quelques hommes simples, des femmes, des enfants arrivent, et par leurs gestes autant que par leurs paroles, laissent voir au peintre l’impression que produit la vue de son œuvre. Un savetier passe, lequel critique la chaus- .sure. Bon ! se dit Apelles : ce juge est compétent, et je profiterai de son avis. Mais l’homme ne s’en tient pas là, et passant aux parties qui ne sont point de sa spécialité, il trouve à redire à la jambe, puis au bras, puis... llalte-là, camarade ! Ne sulor ultra crepidam, dit Apelles au savetier.

Exemple précieux en notre affaire ! Car, d’abord, jugeant par ses yeux de l’effet que produit son tableau, l’artiste trouve justement ce qu’il a intérêt à connaître ; et, de plus, reconnaissant dans le savetier un juge compétent de la chaussure, il peut mettre à profit sa critique. Plus heureux qu’un artiste de nos jours, qui, s’il lient à l’opinion, aura d’abord à la chercher dans cinquante journaux, lesquels lui apprendront que la chaussure est bonne et que la chaussure est mauvaise ; (jue les bras, que les jambes sont bien et sont mal dessinés, et que non-seulement les bi as et le reste y sont appréciés par des gens qui n’y entendent rien, mais que souvent même la chaussure n’a pas cet avantage d’avoir eu pour juge un savetier. .Mais ce qu’il y a de bon dans l’histoire d’Apelles, c’est que la sotte critique d’un homme n’est après tout que la cri-

lique (l'un sol, et qu’antaiit en emporte lèvent. Verba volant, dit l’aulre. Chez nous, il y a la sottise écrite, et comme scripta manenl, il y a en face la sottise pensée et parlée pour en faire son profit et trancher la question. « Mon journal l’a dit! » Voilà le Ju£tement public. Or, remarquez bien ce caractère de la critique. Le savetier, très-expert en chaussure, ne s'arrêtera pas qu’il n’arrive à ce qui regarde les anatomistes, le tailleur, les physiologistes, le coiffeur, et perd ainsi volontairement tout l’honneur de sa première critique Mais que dire du feuilletoniste qui, n’étant rien de tout cela, prend, lui, la plume pour écrire à la fois sur les tableaux, les statues, la musique, la poésie, le ihé<âtre, la danse, I histoire, les modes, la philosophie, et qui pour (dre compétent dans tant de « matières délicates, » n’a eu que la peine d’avoir des impressions? Je conclus qu’Apelles avait plusàrecuillirde l’impression produite par ses tableaux sur les passants, comme aussi, par exemple, l’artiste dramatique et l’écrivain, des diverses émotions du parterre, que peintres, s('.ul|)teurs musiciens, orateurs, poètes, dans ce torrent d’opinions individuelles venant inonder régulièrement, chaque matin, tous les rez-de-chaussée du journalisme.

Direz-vous, Monsieur, que je charge le portrait? Maladroit que je suis, si j’ai besoin de l’arme de Basile, là où j’ai les mains pleines de tant de vérités ! je veux dire de tant de feuilletons. Ai-je avancé quelque part que tout critique se distingue par une impressionnabilité comparable à la vôtre? Ai je seulement voulu reconnaître chacun des vôtres, dans ce portrait avant ma lettre du bon Nicolas? (f II n’y a rien, disait-il, déplus insupportable qu’un auteur médiocre, qui, ne voyant point ses propres défauts, veut trouver des défauts dans tous les plus habiles écrivains. Mais c’est encore bien pis lorsque, accusant ces écrivains de fautes qu’ils n’ont point faites, il fait lui-même des fautes, et tombe dans des ignorances grossières. » .Vu contraire. De même qu’il semble prouvé que Pierre Corneille et d’autres, feuilletonistes littéraires, dramatiques et pittoresques, eussent pu verser, avant vous autres, dans de « déplorables erreurs, » je veux qu’aujourd’hui sur cent juges de contrebande, il s’en rencontre un, mettons en trois, munis de papiers en règle. Hélas! qu’aura prouvé le rare oiseau contre la nuée des pies, des merles et des geais aux plumes de paon?

Je vois justement là, à côté de votre revue, les questions que se pose sur le sacerdoce du feuilleton quelqu’un qui l’a exercé avec honneur (1) et qui, parlant d’un collègue en prêtrise de l’art, se demande : « De quel droit a-l il critiqué les œuvres d’autrui? Si le droit est incontestable, a t-il été digne de l’exercer? y était-il désigné par la voix publique? de qui ce censeur tenait-il son élection? Supposons, à mettre les choses au mieux, qu’il ail eu la conscience (jui donne le droit, et assez de talent, eu égard à la mesure commune de son époque, pour exercer ce droit à l’honneur de son esprit, quel bien a-t-ilfait? Le critique, même approuvé du public, qu’empêche-t-il? que corrigc-t-il ? »

(1) M. D. Nisard, Éludes de mœurs el de critique.

Ne trouvez-vous pas que l’on n’eût pu exprimer en moins de mots tout ce que donne à penser un tel sujet? Tellement qu’id la plume habile ne serait pas tant celle qui montrerait en quoi la critique est pernicieuse, qu’en quoi salutaire et à qui. C’est ce point-ci qui oftrirait de la besogne à son homme. Pour moi, je n’ai jamais vu ces légions de feuilletonistes s’abattre sur un Salon, un livre ou un théâtre, sans me rappeler celte armée de sauterelles qui eut une place d'honneur parmi les sept plaies d'Kgypte. Un seul de ces insectes n’eût guère incommodé personne, bien que, réunis, il ne fût gêne et avanie qu’ils ne causassent au peuple d’Israél. .Ainsi, .Monsieur, votre forcées! dans le nombre. Cette influence qu’un seul n’aurait pas, une grosse bande l’aura sans peine. Il en est des gens qui lisent comme des Hébreux, dont pas un n’eût pris garde aux impertii.ences d’une sauteivlle, tandis que des nuées leur tombant sur la tète, finirent par aveugler et troubler un peuple tout entier, au point de n’y plus voir goutte et de laisser, peu s’en faut, son esprit au désert.

l.e monde est au journalisme. .Mais de savoir positivement ce qu’est un journal, c’est ce dont assez peu de gens se mettent en peine. Ils ont lu l’enseigne de la maison et, selon la spécialité, entrent ou vont à la maison du coin. Parfois, si leur propre partie n’est pas tenue à leur gré, il leur arrive une impression en style bourgeois : « C’est une boutique! » .Mais (pielle boutique? S’ils savaient à ([uel |)oinl l’esprit du siècle s’y marie à l’esprit de parti, à quel point la partie bouliquière y est soignée à côté de la partie libérale ou cléricale, je vous donne ma parole et la sienne que notre contemporain n’en parlerait pas (le cet air. Donnons-lui, pour sa gouverne, avis de ceci :

Un journal n’est, aux yeux de ses patrons, une affaire d’opinion sérieuse qu’autant que la partie commerciale rap|)orte, si bien que c’est à la e.aisse que se mesure, lin trimestre, le succès du drapeau. Un journal bien tenu s’adresse, il va sans dire, aux princip(^s de ses chalands, mais sans que jamais cet article, dans une comptabilité en parties doubles, puisse aller sans la bourse de ces messieurs. C’est ainsi que, pour l’intérêt commun de la cocarde et de la caisse, le journal s’occupe religieusement de politique, de bourse, de commerce, d'industrie, de modes, la partie sérieuse et intéressant le monde ; puis viennent, s’il ya place, comme frivoles, pour la variété, le théâtre, les Expositions d’objets d’art, le compte-rendu des produits de la librairie. C'est la partie du feuilletoniste, la politique, le commerce, et autres objets .sérieux étant du ressort des hommes graves, des rédacteurs consciencieux, chefs de l’entreprise et chargés de faire l’article, au gré des pratiques.

Le feuilletoniste, trop jeune de corps ou d’esiu'il pour montrer au public la fête chauve du critique, trouve, en revanche, dans la fougue de l’âge la pétulance dont il a besoin pour amuser, par ses drôleries au bas du journal, le lecteur fatigué de son excursion dans le domaine de la politique, à la bourse, à l’église ou â la loge. l‘our former son style, il écrit sur le style des écrivains, il parle musique, théâtre, musées, et il écrit lâ-dessus, attendant qu’il ait vu

le théâtre, pris connaissance de la gamme, et qu’on lui ait montré des tableaux. Comme un tout jeune enfant dont les folies intéressent, qui bâtit des châteaux de cartes, les démolit, commande une armée de petits soldats de plomb, fait l’amour à sa poupée, la flatte, la déchire, la bat, le feuilletoniste joue aux jeux innocents, donne sans malice une inlinité de petits coups de couteau, en guise de gentillesses, et, véritable prodige, raisonne, avant que la raison lui vienne. C’est lui, jeune échappé du collège où, entre autres belles choses bonnes à savoir, il n'a pas api)i is sa grammaire, c’est lui qui, pour les gloires à faire ou à défaire, a en mains pleins pouvoirs, conformément à l’esprit du journal (pii fait bon marché des grands hommes morts et à naître, mais non de ceux qui sont de mode, ont cours dans le commerce, ni des actionnaires du journal, abonnés, amis ou maitresses des rédacteurs graves. Le directeur lui confie, comme exercice, la critique dans les lettres et dans les arts. Ce qui rajipeile assez le mot du lîourgeois gentilhomme à ce maître de musique (lui faisait com- |)Oser par des écoliers ses airs de commande : « Mais vous n’étiez pas vousmême trop bon pour cela. »

Et voilà comment quelques plumes frivoles sont, sans qu’on y prenne garde, les maîtresses de l’opinion ! Le malheur est quand un homme de talent est réduit, pour avoir du pain, à plaire à de tels juges; quand, après une vie de travaux, un vétéran de l’art se voit forcé d’oublier ce qu’il a appris, pour descendre à la portée de ce juge qui n’est pas son pair. Et c’est le sort de beaucoup. Telle, est la déplorable cohue des écrivains , des artistes de toute espèce, que la presse, que la scène, que la peinture, ne produisant guère que des manœuvres, sont devenus métiers dont il faut vivre. Pour cela ne faut-il pas vendre, publier son industrie, afficher sa marchandise? Et pour le peintre qui veut vendre sa toile, pour l’acteur qui marchande un engagement, pour le compositeur qui rêve droits d'auteur, pour le dramaturge qui fournit de drames la ville et la province, pour le romancier qui livre son roman aux cabinets de lecture, pour eux tous le feuilletoniste n’est-il pas le premier, le seul indispensable instrument? N’est-ce pas l’homme-afliche, meuble non moins nécessaire aux besoins de la civilisation et au progrès des arts, que le génie à celui qui crée, et qu’une paire de ciseaux à votre tailleur; lui que le monde lit, de qui il reçoit, en passant, son impression, à qui seul il soit besoin de plaire? Et n’est-ce pas lui dont l’annonce fait qu’on achète ou qu’on n’achète pas?

Car, être ou n’être pas vendu, ceci est la question du jour, il n’y en a pas d’autre. Et c’est ainsi que ces mêmes artistes qui, dans leur féroce amour de l’art, demandaient la tête du bourgeois, pris du génie du siècle, se contentent de la bourse; ainsi que le poète qui, sifflé par le bonhomme, lui eût pris l’oreille, avec ce mot : « Frappe, mais écoute, » maintenant lui tend la main avec la joue ; « Frappe, mais paie! » Avec le médecin de la comédie, ils ont changé tout cela, et mis dans les poches le cœur qui jadis se portait de l’autre côté.

Mais je m’aperçois que celte lettre nous menace de se faire longue, ce qui serait un grave défaut dans un sujet où il y a tant à dire, ([u’il faudra toujours laisser la grosse part à rintclligence de nos six lecteurs. .Je crois qu’il sera temps de finir, lorsqu’on leur aura rappelé quelques traits relatifs à un des points légers de la question, la conscience de vos honorables collègues du sacerdoce.

Il y a deux ans, on lut dans V Indêpendanl des lettres fort spirituelles sur les écrivains français, qu’y inséra .M. Jules Lecomte. En même temps, paraissait dans VÉmancipaUon une réponse aussi fort s|)irituelle ù ces lettres, et partant du même M. Jules Lecomte. Comme le petit écrivain de la ville se trouvait être le grand du lendemain, on eût pu craindre que ce ne fussent, là aûssi, desjugemenls par impression, La vérité est que c’étaient des impressions de conscience, le feuilletoniste trouvant la chose originale d’avoir gagné de l’argent ù maltraiter Janin et Dumas, et d’en gagner à traiter de (ailomnies ses propres médisances. De même, plus d’une fois, on a fort admiré dans le public l’esprit de ce dit M. Janin répondant par l’organe du Constitutionnel ù ses articles des Débats, et par le canal de la Quotidienne à ses articles du Constitutionnel. De même encore me suis-je laissé dire que messieurs les feuilletonistes du gouvernement admirent par ordre, et méprisent au nom des fonds secrets. « 11 n’y a point de sot métier, dit l’autre, mais bien de sottes gens, »

Il s’imprime, à l*aris, une Gazelle des Théâtres cjui éreinte — style officie!

— tous les acteurs qui ne sont point ses abonnés, et fait mousser tous ceux (jui le sont. I.es malheureux acteurs le savent bien, et les rédacteurs ne s’en cachent pas. 11 n’y a hors du secret que le public, lequel est fait comme, en foire. Une même gazette se imblieà Druxelles,oùlelecteurpcut voir iju’un acteur a été silllé le jour où il fut apjilaudi, ou couvert d’applaudissements à l’endroit où il se fit huer, ce qui ne laisse pas d’être plaisant pour celui des lecteurs qui fut lui-même spectateur. Et c’est ainsi qu’un homme silllé chaque soir de sa vie, laisserait en mourant une mémoire chargée de couronnes, si les neveux n’arrivaient à propos pour revoir les gazelles de leurs bons aïeux.

Voici une petite affaire du même ordre moral. Certaine question divise en deux camps la presse bruxelloise. Une partie des journaux trouve charmant tout ce (jui se fait au théâtre; les autres, tout détestable Les premiers louent toutes les pièces et tous les acteurs; les autres démolissent — terme technique

— tous les acteurs et toutes les pièces. Quant au mot de l’énigme, le voici. L’administration théâtrale a commis l’immense sottise de modifier les droits d’entrée des journalistes. Des premières, où nos messieurs présidaient aux jeux de la scène, ornés de leurs insignes, les gants blancs et les blanches jumelles, il se sont vus relégués aux secondes. Plusieurs ont accepté, plusieurs refusé. Les premiers, dans la crainte d’être envoyés aux troisièmes, admirent tout, trouvent tout prodigieux, jusqu’au soullleur. Les seconds, ce qu’ils ont perdu croyant le regagner parla terreur, dénigrent tout, donnent à tout le monde du pied

•lut'ique pari. De telle sorte que lesnieilleurs auteurs el leurs meilleurs interprètes doivent à une imprudence de la direction d’être horriblement vilipendés, alors que les plus sottes pièces et les jilus incontestables el avérés cabotins sont, pour leur part, traités divinement. Dans ce contlil, il n’y a de neutre que le juge suprême de tout conflit, le bonhomme public. Il est vrai, Monsieur, de dire que ce scandale ne dure que depuis un an et des mois.

.Mais que dites-vous de ce pontife de l’art parisien, porteur du nom fatidique de Cassagnac, lequel vient de se signaler en mettant en pièces, dans la maison •le Molière, le buste du ci-devant divin .leaii Haciiie? Le Vandale, pour dresser son monument à l’auteur de fiinj Blas, croyait qu’il n’y avait que ces morceaux de marbre en France! Il n’avait, l’injurieux admirateur de Victor Hugo, rencontré que ces impressions-lù dans son sac!

Il n’est pas de jour, à l'aris, ni de semaine, t'i Hruxelles, où pour un déjeuner, pour un verre de Champagne, pour quelques cigares, pour une jarretière bleu de ciel, un feuiliclonisie ne mette quelqu’un, mais qui? plus haut que Molière, lUibens, .Michel-.Vnge, .Mirabeau, Dossini, Talma, .Malibrari.

Il est, à Paris, un journaliste dont le nom bien connu m’échappe (1), à qui, la veille de ses débuts sur une scène connue, un grand chanteur offrit un billet de mille francs, el qui répondit au grand chanteur ; « Suis-je assez malhonnête homme pour accepter mille francs que vous m’offrez pour dire du bien de vous, quand, pour en dire du mal, j’en ai reçu deux mille? » O délicatesse d’impressions ! Il est vrai que les tilles de joie ont leur honneur. Elles tiennent pour indigne de l’autel de Vesla celle qui prend aux autres vierges de la maison leurs fidèles particuliers.

Il est, à Hruxelles, un feuilletoniste, homme de cœur el de style, qui a aujourd’hui sur le dos un paletot que lui a donné le marchand pour qu’il écrivît contre les makinlosh. J’ai vu le paletot et le feuilleton. Un autre qui, une fois la semaine, imprime que le tailleurdont ila crédit, est un grand artiste; un autre, qui fait un héros du dentiste qui lui extirpe, pro Iko, des canines. Et tous raisonnent, qui élûfl'e, qui coulure, qui mâchoire, pas plus mal que d’autres clairobscur, bleu de Prusse, bémol, dièze, etc.

On a connu ici, l’an dernier, un bon diable qui est maintenant à Paris, et qui, payé pour écrire dans une feuille contre une actrice, était payé par l’actrice elle-même pour répondre à ses attaques dans une autre feuille.

Il n’est lias que vous n’ayez aussi applaudi à un tour assez plaisant que joua ,M. Victor Joly à « cet animal de public, » comme on dit parmi vous si bien. Il imprima, un beau mardi, dans la Esmcralda, le compte-rendu d’un drame qui fut joué le mercredi. Il avait pris soin de recommander aux porteurs du journal, de n’en faire la distribution que le jeudi. Les porteurs oublièrent la recommandation et, la Emérnlda tirée, n’eurent rien de plus pressé que de la

M) Ot lionnéto homme s’appelait C.liarles Manriee.

remellre aux abonnés le mercredi dans l’après-midi. De façon que les personnes qui attendaient au café l’heure du spectacle, furent fort aises d’apprendre, par lejournal, qu’elles avaient été satisfaites du drame auquel elles allaient assister ; de savoir qu’elles y avaient bien ri pour leur argent, et applaudi judicieusement au magnifique haut-de^cliausses du jeune premier, ainsi qu’à la passion et à la queue de robe qu’allait déployer la divine amoureuse.

Le trait, du reste, n’est pas neuf dans les annalesdu feuilleton. Il a pour inventeur Geoffroy, un des pères de cette église. Ce premier des feuilletonistes d’alors avait accoutumé de maltraiter un grand tragédien, Talma ou un autre. Un soir, il rendit compte d’une représentation où il n’était point allé. Le matin, on lut que l’acteur avait, comme d’habitude, joué d’une manière déplorable. Or, l’acteur n’avait pas joué.

>i’est-il pas arrivé à un jeune homme de beaucoup d’avenir, M. Guénot- Lecointe, dans l’analyse qu’il fit d’un volume qu’il n’avait point lu, de faire à l’auteur compliment de sa belle prose? L’ouvrage était en vers.

Ltonnons-nous, monsieur, »iu’il se rencontre, à Druxelles et ailleurs, à l’instar de Daris, des gens sages qui, instruits par des exemples dont le détail serait trop long, aiqmrtcnt à la critique, dans son temple, de religieux gages de leur estime et de leur culte! Pour moi, je n’en vois point, parmi ces témoignages légitimes, de plus éldt]uent que celui de ces écrivains, de ces orateurs, de ces musiciens et autres qui, malgré les lois de la modestie, dont parle le chevaleresque don Quichotte à Sancho sur son âne, respectent assez les mystères de l’arrière-boutique, pour y aller déposer en personne leur propre panégyrique, avec aimthéose, manuscrit. Ame (pii vive n’a l’idée de rougir d'une pratique aujourd’hui naturelle. On voit les plus honnêtes personnes se conlor mer à une naïve mode du jour, et le grand-prètre du temple, pour mentir six fois par jour à sa religion artistique et littéraire, n’en est pas moins, le cas échéant, un digne citoyen et tout à fait homme de bien.

Voilà, .Messieurs, au milieu de milliers d’autres, quelques faits qui me tombent sous la main, et qui ne déposent pas moins de la conscience du feuilleton, que vos revues hebdomadaires, de sa science des choses. Votre conscience... Ce mot vou^ fait sourire? Je m’en doutais. Mais pardon de ma simplicité de profane. Je m’imaginais, jadis, que la bonne foi devrait se retrouver au feuilleton, fût-elle bannie du reste du journal. Je me figurais la critiiiue dans l’art, la poésie et la science, libre de toute passion humaine, impartiale comme la loi, alors qu’aussi je me représentais dans ce nom une chose, et dans cette chose un homme qui, bien que venant après les créateurs et n’étant pas sans leuiœuvre, apportait, pour sa part, cette sorte de compréhension spontanée du génie qui serait son génie à lui, et qui ferait de lui, sinon le pair du poète, du moins son traducteur devant le public et, s’il fallait ce titre à cette gloire, son juge. Une double erreur dont me voilà revenu, vous pouvez m’en croire. Votre sciencedu bien etdu mal, qu’est-ce, sinon vos impressions?et votre conscience

elle-mf-mc n’est-elle pas impressionnable? Sur cent journaux, où vont chaque Jour puiser leur opinion cent mille lecteurs, en est-il trois dont le feuilleton soit à l’épreuve de tout ce qui, par les yeux, la tête, le cœur, l’estomac, les poches ou la boutonnière, peut aller dire un mot à l’oreille de ce juge d’autant plus sensible qu’il est de nature élastique ?

K’a-t-on pas vu votre journal, lui qui pourtant s’appelle V Indépendant, lancer les bulles d’excommunication du chevalier de Theux sur Lamennais républicain, de la même main qui canonisait le ministériel de (ierlache ? N’a-t-on pas vu vos collègues légitimistes de France condamner au feu de l’enfer l’ombre sanglante du pauvre Nourrit, attendu que le citoyen artiste avait entonné la Marseillaise, au soleil de juillet ? Faut-il vous citer par leurs noms propres les cent autres qui se sont jetés comme des Espagnols en fureur sur l’innocente Mnelte, vu que ses malheurs inspiraient ù Auber des croches révolutionnaires ? Ne vous rappelez-vous chez nous ni un peintre ni un sculpteur à qui, au nom de l’Encyclique, lé feuilleton ait fait payer cher les pots cassés par une liberté ou l’auire? Citez-moi la feuille gouvernementale qui ait laissé passer, sans les trois grognements d’usage, la parole d’un orateur démocrate. N’est-ce pas ainsi que votre propre journal, le Coarncr et maint autre que je ne me soucie pas de nommer aujourd’hui, accueillaient, à chaque mot, le populaire Alexandre Gcndebien, tandis qu’ils laissaient aller cet Eloi de Burdines qui, trois jours durant, pérora, à la tribune, sur les betteraves et les carottes, et à qui le président, quand le troisième soleil allait se coucher, se vit forcé de couper la parole dont il abusait ? Ne vous souvient-il pas de ce qui arriva ù ce jeune écrivain agréable d’abord au feuilleton ministériel, le jour où, par suite d’une déplorable coquille, le « ventre de la Chambre » se trouva sous sa plume, à la place du « centre ! »

Or, que ces choses et toutes les autres arrivent ainsi pour « les beaux yeux » de la liste civile , ou de la fille « sans dot , » ou de tout autre objet étranger ù l’art, ou même par un pur amour platonique de l’art pour l’art, la question de la critique ne se trouve t-elle pas vidée par son histoire ? Et que conclure, pour en linir, d’un tableau qui montre partout le faux juge assis devant le public, sinon de ces deux choses l’une : Ou bien que « l’influence de la critique est pernicieuse, » et alors tout est dit; ou bien qu’elle n’est pas pernicieuse, et c’est qu’alors elle n’est rien; que, somme toute, la critique est inutile au monde? Cela étant, prenez garde, vous. Monsieur, pour votre part, que le premier des feuilletonistes et le plus spirituel sera celui-là même qui aura l’esprit de se taire, et, sur ce, dites votre meâ culpâ pour tant de papier inutilement noirci; mais quelque impression qui vous arrive, n’y revenez plus, vous ni elle.

Et surtout, pour qu’il n’en soit plus question, rappelez-vous bien, vous et les vôtres, ce simi)le fait d’Aristote arrivant après Homère. Ce qui veut dire, en toutes lettres, que le poète paraissant avant le critique, n’attendait rien de

lui. Si bien que l’inutilité primitive démontrée, resterait seulement à savoir quelle eût été, le critique précédant le poêle, l’influence de la didactique sur la poésie, et des impressions du grammairien sur celles du créateur.

Rappelez-vous aussi, .Monsieur, — car il faut en revenir là, — l’exemple des temps passés, où il n’y avait point de journaux, et où se firent tant de grandes choses, comparés à cette époque de crise pour lu pensée humaine, où il va tant de journaux et où il se fait si peu de grandes choses et tant de petites. Deux époques, à vrai dire, bien dilférentes ! Car, dans l’une, on s’inspirait de l’amour de la gloire, et l’on ambitionnait pour prix de son œuvre une branche de laurier, mais on travaillait longtemps, parce que c’était pour le temps, et que l’œuvre d’une vie entière ne devait point mourir. Dans l’autre, on travaille pour l’argent, et l’on fabrique encore plus de livres et de tableaux que de machines à vapeur ; et, à l’exemple de ceux qui l’inspirent, le critique va vite, parce qu’il sait en écrivant ce que lui rapporte la ligne qui coule de sa plume; que son œuvre n’a, pour toute mesure de sa valeur, que le compas' d’un caissier, et, pour durée, que les vingt-quatre heures qui séparent aujourd’hui de demain, .\lors, .Monsieur, comme aujourd’hui, la sottise eut le verbe haut, mais le feuilletoniste n’était point; et, que si quelque grand génie de.scendit méconnu dans la tombe, ce souvenir que vous invoquez n’absout guère la triste époque où meurent sous nos yeux tant de ridicules immortalités.

Ceci pourtant, M. le feuilletoniste, est une simple vérité, si simple peut-être que c’est pour cela que vous ne l’apercevrez pas. Y avait-il des journaux, quand .Molière lit le Misanthrope, Rubens la Descente de Aujourd’hui que le nombre des journaux est au comble, où sont les .Molières ? où sont les Rubens? .Mais puisque ces deux grands noms se rencontrent à propos sous ma plume, c’est une belle occasion de résumer, par des exemples qui regardent ces princes de la poésie et de la peinture, toute ma pen.sée dans cette question.

A la représentation du chef-d’œuvre de .Molière, le jugement du parterre fut mis en défaut, et le Misanthrope, mal accueilli, dut se retirer. Repris bientôt après, cet immortel ouvrage reparut sur la scène, où depuis lors il règne, et sera, tant que la langue française se parlera, regardé comme le comble de l’esprit humain.

Rubens emporta dans la tombe l’admiration des contemporains. .Après deux siècles d’une gloire consacrée par les générations, quand pour la première fois .ses tableaux parurent dans les galeries du Louvre, longtemps les journaux parisiens furent pleins de railleries à l’adresse du plus grand des peintres.

Comprenez-vous maintenant? voyez-vous la dilférence? Voilà .Molière grand poète avant le feuilleton ; voilà son ouvrage objet d’une injustice, quoique le feuilleton ne soit pas ; voilà, parce que le feuilleton n’est pas, une prompte et triomphante réparation. Maintenant, voici, dans la maison de Molière et de Corneille, des choses sans nom auxquelles les vôtres font un succès monstre, mais dont aucun ne se relève, le lendemain. C’est, pour que, du même couj).

justice soit faite du feuilleton et de ses hommes, iiuc ceux-ci meurent de leur belle mort, sur le théâtre même de leur triomphe. Voici enlin que, chassés par le feuilleton, les maîtres de la maison reviennent, sans que, dans l’hommage suprême à la raison publique, le feuilletoniste soit pour rien, lui, l’auteur de toute celle affaire, pernicieuse d’abord, inutile ensuite !

El quant à ces railleries qui, réveillant Kubenssous les lauriers de la tombe, lurent vraiment une insulte à la raison humaine, ne tremblez-vous pas à l’idée qu’arrivant deux siècles plus tôt, elles eussent pu porter le trouble et le découragement dans l'âme de l’artiste? Et n’irons-nous point au Capitole rendre grâces au ciel de ce qu’il n’y avait point de journalistes, quand on pense qu’ils eussent pu faire trembler dans sa carrière ce pinceau, l’éternel honneur du génie humain ?

Non, grâces aux Dieux, vous n’étiez point. Messieurs. .Mais vous êtes aujourd’hui, et vous étiez, je pense, quand Gilbert mourut à l’hôpital ; quand le Gilbert de la peinture, Géricault, mourut de désespoir, son Naufrage de la Méduse roulé dans un grenier, loin de tous les regards; quand Gros termina dans la Seine une carrière abreuvée d’injustices; quand Elisa Mercœur mourut de faim ; quand llégésippc Moreau, mort de faim, fut livré au scalpel ! Vous êtes, «t votre nombre est grand, quand l’or ni l’encens ne manquent à M.M. . . .

Décenitirc 1839.

Loris I.ABAIUtE.

Ilo l4i critique.

« I.a critique n’est (lu’un besoin de ramoiir-propre, a dit un pliilosophe, et la louange et le blâme ne sont que les vengeances de la vanité. »

Si l’on en excepte les idiots, il n’est peut-être pas un seul homme sur cette terre, séjour de passions et de misères, qui ne soit pourvu d’une dose assez palpable d'amour-propre. L’aspect d'une belle œuvre, le récit d’une action glorieuse, le bruit d’un grand nom apporte toujours dans l’ânie même la plus, modeste une sorte de trouble et de perturbation. I.a supériorité des autres excite en nous un secret mouvement, y anime une puissante envie d’attirer les regards d'autrui sur notre propre mérite. Louer ou blâmer sont les petits moyens commodes, faciles, souvent mis en usage en pareille occasion.

Quelle âme est assez bonne, assez candide pour ignorer qu’au fond du cœur des hommes louer veut dire: .le suis Juste, Je suisgénéreux. Je suis connaisseur, Je suis né pour le grand. Je sais apprécier le beau. Je sens vivement le sublime? que è/«»icr veut dire: Je suis ditlicde. Je suis éclairé. Je suis capable, et moi aussi. Je pourrais faire de belles cho.ses. Je pourrais même devenir un Jour un grand homme?

Quand par la louange ou le blâme, nous croyons être parvenus à faire près-

sentir que nous possédons aussi de belles qualités, <(ue nous sommes aussi dignes d’admiration, un baume salutaire se répand dans toute notre âme ; le mérite d’autrui s’abaisse devant nous; l’amour-propre est satisfait.

.\insi est faite notre chétive nature. Hélas !

I*clito prérogative «le la critique.

Elle a l’immense avantage d’être absurde sans crainte, d’avoir toujours beau jeu alors même qu’elle a tort, .\ttaque-t-elle des hommes dont le talent par son éclat blesse généralement les amours-propres, elle trouve de toutes parts des approbateurs nombreux. On est toujours charmé de voir la critique rabattre un peu d’une gloire qui n’est pas la nôtre. Malheur à qui regimbe contre la critique ! Quels que soient les droits à la plainte ou à la justification, il faut se laisser piijuer, mordre et déchirer à belles dents, sous peine d’être battu jusqu’à ce que mort s’ensuive. Un pauvre diable se plaint de ce que son (cuvre est jugée avant même d’avoir vu le jour : tout le monde s’écrie qu’il n'est pas modcsle et que la critique a bien raison !

Les prérogatives de la critique sont belles. En vérité, elles sont mêmes consolantes. Il est juste après tout que nous ayons le droit de battre tout à notre aise ceux qui, par des chefs-d’œuvre, nous font un peu souffrir dans notre amour-propre.

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