‹ Antoine WiertzChapitre 3 sur 29 · CO · texte numérisé non relu

CO

sentait la grande fête de lame dans l’amour partagé. 11 était aussi cet liomme-là, et à ce même moment pour le cœur, de la possession de l’idole. Mais j’ignorais alors et d’autres ignorent encore le nom sans rival écrit dans le rêve de sa vie. Et si le nom idéal de Gloire y personnifiait la plus belle des femmes , et si l’auguste maîtresse lui avait donné son premier rendez-vous au pied du Capitole , le regard plein do mystère du fiancé disait qu’elle s’y était trouvée, à l’heure marquée. Au front de l’amant restait pour jamais la trace sacrée du premier baiser.

Nous étions seuls avèc lui. Car, pour des motifs que j’ai oubliés, l’exposition publique du Patrocle^ à Anvers, ne put se faire qu’en 1840. A l’extrémité de la salle, se trouvait, à gauche, une petite pièce obscure où l’auteur se réfugiait volontiers contre les curiosités importunes. Là , il lui arrivait de passer des heures entières, seul avec sa pensée, un volume d’Ilomère et sa guitare , qu’il maniait d’une main à en désespérer les rares et derniers maîtres. Et, tandis que les anciens camarades de l’Académie se groupaient bruyamment ou en silence devant le grand tableau, quelques notes lointaines s’élevaient du réduit, confidentes des mystérieuses rêveries de l’artiste. Parfois, comme prélude à de nouvelles pages guerrières, il y semblait peindre un bruit de bataille, de fanfares et de canon. Car il fut peintre en chacun des arts étrangers au pinceau auxquels il laissa, en passant, son empreinte. 11 l’était, avec la plume, ainsi que le prouve cet Eloge (h Rubens qui, en tout autre pays que le sien, eût suffi à une réputation d’écrivain. 11 fut aussi le peintre de Palrode dans ses audacieuses esquisses sculpturales. Il prouvait, sur l’ingrat instrument ,. qu’il l’eût été en musique. Il nous fit entrer dans la pièce solitaire.

On conçoit si, sous le feu de nos impressions, le voyageur

se vit aussitôt assailli de questions. Le peu que nous savions de l’apparition de l’œuvre à Rome nous était revenu de cette ville par la voix publique disant : qu’elle avait été exposée à l’académie de Saint-Luc, aux applaudissements de milliers d’artistes parlant toutes les langues ; qu’au bruit des acclamations , le peintre se tenait caché derrière sa toile , impatient de recueillir, avant toute chose, les impressions de Tardent aréopage cosmopolite ; qu’enfin , comme couronnement de son début, il avait été proclamé membre d’honneur de l’illustre Académie. Le mot de Thor-^'aldsen avait aussi retenti jusqu’à nous, comme l’infaillible prédiction de l’avenir. Quant aux mille détails curieux de l’événement, nous les ignorions , ainsi que les autres circonstances artistiques du vojmge. Et, comme les Carthaginois de Didon, nous nous apprêtions à accueillir de la bouche du héros le récit de tout ce qu’il avait fait et vu sur la terre classique des prodiges.

Mais, s’il s’échauffait promptement au souvenir des grands monuments du génie, il ne s’arrêtait, un bref instant, aux choses exécutées par lui-même, qu’avec le sentiment du peu qu’il avait fait, en présence de tout ce qu’il lui restait à faire. Car, là, sa modestie se mariait si naturellement à l’ambition de ses audacieux projets , qu’on eût dit que pour lui seul les lauriers présents n’étaient rien. Ainsi que le penseur, l’artiste n’aura vécu que dans l’avenir.

Rien, en revanche, n’était plus facile que de le faire parler, s’il s’agissait des souvenirs étrangers aux graves pensers de l’art. Il leur souriait aussitôt, et les rassemblait avec la touchante gaîté d’un enfant. A ceux-là il s’attachait, en ce moment, comme aux derniers compagnons de la jeunesse, et avec le pressentiment que les joies de la veille auraient peu de retour, passée l’heure qui avait sonné, à son départ de la

Ville éternelle. C’est ainsi qu’il se complaisait tant à raconter les folles excursions de la bande artiste dont il était l’âme, et les divers chapitres de cette Odyssée où son imagination se reposait, par des fantaisies d’atelier, des bouillonnantes veillées de l'Iliade. Belges, Français, Italiens, Allemands , ils s’en allaient tous chevauchant à âne par la campagne de Rome , et l’un de leurs artistiques exercices consistait dans des improvisations parlées ou chantées du haut de leurs montures. Lui , il improvisait sur la guitare ou sur la flûte, et il se vantait d’avoir, plus d’une fois, remporté le prix dans ces concours, qui , bien des années après son retour en Belgique, étaient rappelés par la tradition romaine à la jeune population des peintres , des sculpteurs , des architectes et des musiciens.

Parmi les compagnons de ces pèlerinages se trouvaient, entre autres Belges, des Anversois et des Liégeois. De ces derniers, l’un seulement, M. Eugène Simonis, aujourd’hui directeur de l’Académie de Bruxelles, a donné un artiste à son pays. Un autre, qui promettait un architecte à sa ville natale (1), était cité parWiertz comme l’exemple le plus triomphant du charme de l’existence humaine sous le ciel de Rome. Insensiblement, il avait, dans la contemplation passive des glorieux monuments, dit adieu à la pratique de l’art qui l’appelait. Mêlé au peuple, parmi lequel il se laissait vivre au soleil, il en avait pris les goûts, la langue et le costume. Pour faire face aux médiocres besoins de la vie matérielle en ce pays , il devait finir par se faire ouvrier cordonnier , et alors habiter leTrastévère, après y avoir épousé une superbe Trastévérine.

Ce dénoûment silencieux d’une vocation d’artiste, bien qu’il

(1) M. Maréchal.

— Ca-

en eût vu les premiers tableaux, amenait encore un sourire (l’incrédulité sur les lèvres de Wiertz. Cela lui rappelait le romanesque sommeil d’Achille à Scjros, dont soudainement la vue d’une arme de guerre venait rompre le charme. 11 comprenait pourtant l’ivresse de ce sommeil du corps dans la première jouissance de Rome, mais avec la pensée à l’état de veille, et le pinceau, l’ébauchoir ou la plume au côté. C’est ce vij'il embrassement de Fimagination à la muse romaine d’où avait jailli Patrocle, et il avait célébré par ces mots la sainte joie du travail : « l’ous les jours sont des fêtes pour moi. »

Pourtant, sur toutes les splendeurs et la séduction naturelle de cette terre bénie des dieux, nos questions faisaient descendre les ombres du régime pontifical. La royauté du prêtre représentait aux yeux du voyageur les sombres coups de pinceau, antithèse de cette lumière céleste, la honte et la prose de cette poésie. Entre mille autres détails d’un empire divin et qui, en vérité, n’a d’humain que la mort sous ses pas de la pensée humaine, le brigandage aujourd’hui florissant, croissait et se multipliait sous l’œil du Saint-Père. Au sein même de la ville, « on n’est, disait le peintre, environné que de voleurs. On en est harcelé. Pas un étranger qui n’ait été volé. Les portes et les coffres s’ouvrent comme par enchantement. 5»

A l’appui de ce simple tableau, il nous racontait alors l’histoire des brigands qui s’étaient « introduits dans sa chambre, à l’aide d’une fausse clef, avaient fait sauter les serrures de son coffre , et enlevé 22 louis doubles que je conservais, ajoutaitil, pour mon voyage de Najjles et de Venise. « Seulement, ils y avaient laissé religieusement “ les autres objets. » La police pontificale, avertie, n'ayant pu mettre la main sur ses voleurs, le peintre adapta à son colfre une sorte de machine

infernale, bien de'cidé à faire sauter la cervelle à ceux qu> font sauter les serrures. » Mais il en fut pour ses frais. Les voleurs, plus infaillibles que la police du pape, ne s’approchèrent plus du coffre vide, et, pour achever son voyage par Naples, Venise et Florence, l’auteur de attendit le

prochain trimestre expédié d’Anvers au grand prix de Rome.

Il nous parlait aussi des femmes dltalie. Mais c’était au point de vue suprême du beau pittoresque et sculptural , et avec ce culte de l’idéal qui nie la perfection de l’ensemble plastique chez la plus belle. Il citait la Vénus de Médicis comme un splendide assemblage de formes empruntées à diverses filles de la beauté, dont aucune n'avait pu réunir tous les détails du chef-d’œuvre de l’art antique. Ainsi, dans la réalisation do l'idéal souverain, il faisait à l'imagination du statuaire la part égale à l’œuvre de la nature. Pour l’adorable pureté des lignes et le charme divin du dessin, ni une seule femme n’avait pu fournir le type complet, ni un môme âge de la vie, tous les détails.

Nous quittâmes Anvers le lendemain^ nos concitoyens dinantais, pour aller annoncer chez eux que Wiertz n’avait pas fait mentir les espérances proclamées à l’IIôtel de-ville, en octobre 1832; moi, pour apporter à Bruxelles le bulletin de la bataille gagnée à Rome par un jeune AVallon en qui Rubens reconnaîtrait sa race.

Je faisais, au Courrier belge, mes premières armes dans la presse. Ce journal, qui avaitdonné deshommes à la Révolution, appartenait à M . Lucien Jottrand, nature enthousiaste et sympathique au mouvemenl artistique et littéraire qui rappelait au souvenir de l’Europe l’ancien génie de la nation, rentrant en possession de ses destinées. Mais, à côté du nom de Rubens, il entendait prononcer, pour la première fois, celui de l’homme nouveau. M. Jottrand voulut voir. Nous

repartîmes ensemble pour Anvers. Il vit et me ddclara que, pour annoncer au paj’s la bonne nouvelle, toutes les colonnes du Courrier m’étaient ouvertes.

Il faut rappeler ici un fait à peine croyable aujourd’hui, et c’est que, sauf une ou deux exceptions, les autres organes de la publicité bruxelloise se recueillirent huit ans et des mois, avant de consacrer un feuilleton au début d’Antoine Wiertz. Celui du Courrier avait paru le 23 juin 1837, Celui de \Observateur est daté du 27 août 1845. L’article du Moniteur belge est de la même époque. L’un et l’autre, il faut le dire, respirent l’enthousiasme. Mais, pour preuve que le nom du peintre est alors prononcé pour la première fois par le journal officiel, son analyse du Patrocle débute par ces mots ; « Un M. AViertz a osé se prendre corps à corps avec Homère, et, dans sa lutte, a jeté sur une toile de colossales figures, qui s’acharnent autour d’un colossal cadavre. ?»

Wiertz avait rejoint sa raère^, à Dinant. Mais, dans les fêtes de la famille, un souci connu l’accompagnait. Le môme qui le poursuivait à la veille du départ pour Rome, revenu plus palpitant avec la perspective des mêmes obstacles matériels. Hormis la force de son bras, rien n’était prouvé, et maintenant comme alors, le sol manquait sous ses pas aux oeuvres gigantesques déjà déroulées dans son imagination. « Plaignez-moi, nous disait-il. s’adressant aux écrivains, vous qui, avec une plume et un canif, pouvez faire des chefs-d’œuvre. Il me faut, moi, des couleurs, des toiles, un atelier et le temps pour exécuter ! »»

Ce rêve de sa jeunesse, l’atelier qui verrait surgir ses héros, et où, réunis, ils attendraient la visite de la postérité,

ne devait se réaliser que vingt ans après (1). Jusque-là, rien ne lui dit qu’il s’accomplirait jamais, et on l’entendit s’écrier, en contemplant d’un regard jaloux une de ces baraques servant de Cirque dans les kermesses : « Voilà pourtant la seule chose que je demande au monde! »

En attendant, notre batelier dinantais, ministre de la destinée, veillait sur l’auteur de Patrocle. Liège était le terme de ses traversées sur la Meuse. Comme il comptait des amis dans cette ville, autrefois unie à Dinant par les liens de la commune, il avait résolu que, sur ses rives hospitalières, ^Viertz irait planter sa tente. Là, les portraits arriveraient d’abord, et, avec eux, de l’argent pour une grande toile. Et qui savait si, un beau jour alors, l’atelier aussi ne s’ouvrirait pas de lui-même (2)?

Wiertz s’embarqua pour Liège avec sa mère. Un bateau, conduit par son radieux parent, portait, avec quelques vieux meubles, une palette, des pinceaux et des esquisses, toute la fortune du vainqueur des Trojens.

Lorsque, vers la fin de l’année suivante, j’allai saluer ses pénates, les portraits suffisaient déjà aux humbles besoins du foyer. Dans la chambre où je logeais et qui lui servait d’atelier, il s’en trouvait deux que j’ai revus depuis dans son Musée. Je ne saurais dire s’il les avait gardés en souvenir de cette époque, ou si, pour un motif quelconque, il avait refusé de les livrer aux originaux. C’était la célèbre cantatrice alle-

(1) En 18i", on lui accorda, dans les ateliers abandonnés du Renard, à Druxelles, une vaste pièce où fut peint, la même année, le Triomphe du Christ. Le ministère obtint ensuite des Chambres un crédit pour l’érection de l’atelier où il acheva sa carrière.

(2) Ce ne fut qu’en 18i0 que le Conseil communal de Liège lui ouvrit les portes de l’ancienne église de Saint-André où fut, en quelques semaines, exécutée la Révolte des Enfers.

mande, Sabine Heinefetter , avec Mgr Mercy d’Argenteau , évêque de Tyr in partibiis.

Sur les murailles de ma chambre, on voyait, attachés avec des épingles ou des clous, des morceaux de papier ou de toile qui, s’ils existent et s’ils étaient à vendre, se couvriraient aujourd’hui de Ilots d’or. C’étaient des esquisses tracées à Anvers, à Rome et à Dinant, dont l’une devait s’appeler, un jour, la Fin du monde. La scène se passait à Rome, Le ciel funèbre qui l’éclairait, semblait se rouler sur lui-mème. Les eaux de la mer ensevelissaient la terre, se confondant avec le ciel. Une lutte suprême entre tous les éléments. Les monuments s'écroulaient, sous la droite invisible qui présidait au dernier cataclysme. La coupole de Saint-Pierre, enlevée par la main de Michel-Ange au temple pa'ien pour s’élever, avec la croix, dans le ciel romain, descendait dans la ruine du monde, au bruit des célestes trompettes. Cette toile aurait eu cent pieds de long, et, dans sa pensée d’alors, devait clore la carrière du jeune peintre.

C’était, au milieu de mille autres qui n’auront pas eu le temps de prendre un nom pour la postérité, un des projets qu'il roulait alors dans son vaste cerveau. En attendant, il venait d’achever la suave page du Christ au tombeau , dont un panneau représente, dans Ève, la pomme à la main, le mystère de la science, et l’autre, dans l’Ange catholique du mal, le beau et male génie de la révolution humaine.

Dans cette figure aussi on retrouverait empreint l'esprit qui auimait l’artiste à l’époque de la composition. Avec Patrocle, il avait franchi, d’un bond furieux, l’entrée de la carrière. Mais le premier obstacle, renversé le mettait en face

du monstre entrevu dès 1828 et qui, debout à la même place, menaçait de mort quiconque, étranger ou Français, refuserait le serment de foi et d’obéissance à l’opinion parisienne , souveraine et infaillible. En peignant l’ange de la révolte première, il retraçait sur un panneau son propre serment de rébellion aux faux dieux du monde moderne. Le géant Paris se présentait le premier sur son chemin. La campagne de France y était marquée d’avance comme suite fatale des victoires d’Italie.

A cette époque, le plus mortel ennemi de l’honneur français n’aurait pas prévu le jour où , sous la solidarité des monarchies d’Europe, nous voyons l’Empire de la nuit ici présent fournir sa quinzième année de dictature politique universelle. Mais les peuples, donnant, sur un autre terrain, l’exemple à leurs maîtres, ne s'étaient-ils pas librement soumis à la suprématie des mêmes magistrats de l’opinion publique qui avaient ri au nez du Misanthrope, condamné Shakspeare comme un «sauvage ivre, » et livré Rubens aux bêtes du Cirque, sous le nom de « grand boucher tlamand (1) ? » Tous autant qu’ils étaient, n’avaient-ils point jusque-là aliéné le droit national à la vie de leur propre génie, que de cette superbe Flandre ellemémeles successeurs du victorieux Pierre-Paul s’en vinssent faire acte de vasselage au pied du suzerain trônant au Louvre? Comme à la voix d’un suffrage universel à l’état d’abdication, Paris ne s’était-il pas, à la façon d’un Bonaparte à Notre- Dame , sacré de sa propre main dictateur de l'intelligence humaine ? Ne voyait-on pas, dans toute patrie, des maîtres de la pensée proclamés citoyens du monde , l'autocrate de l’art et de la poésie armé du droit impérial de mort sur qui-

(1) Le mot est attribué à M. Ingres. Le « sauvage ivre » est de Voltaire en personne.

conque, mort ou vif, n’avait pas reçu, de la main de ses grands prêtres, l’encre du baptême parisien?

Or, à cette heure surtout où il fait nuit dans l'âme de la France et où, durant le long silence du coq gaulois, on peut voir l’œil morne de l’aigle comme cloué par une idée fixe sur nos frontières, il nous plaît de rappeler au pays convoité par le stupide oiseau , un trait de fierté nationale bien marqué au front de l’artiste. Il voyait, avec un frémissement qui se traduisit un jour dans le Lion de Waterloo (1), l’annexion territoriale favorisée par l’incessante invasion de la mode française dans les arts et les lettres. S’il aimait, dans la terre natale, la mère de tant de soldats du droit montés au premier rang de l’histoire, il honorait, en même temps, l’héroïne des luttes séculaires avec l’étranger dans tous les domaines de l’esprit humain. Si bien qu’entre tous les pays tributaires de la France dans l’empire usurpé de la renommée, il voyait, avec une sorte de deuil filial, l’exemple de la plus profonde soumission donné par celui-là même qui avait porté dans ses flancs, avec les Van Artevelde et les hommes de la bataille des Eperons d’or, les Roland Delattre, les Vésale, les Marnix et tant d’autres génies devenus l’honneur de l’humanité. Et c’est à l’idée que, de sa propre patrie et des autres nations solidaires, tous les libres esprits lui viendraient à la rescousse dans une guerre d’émancipation intellectuelle, qu’il s’écriait, donnant le signal : « Il est temps que les peintres de notre Belgique chantent leur Marseillaise! »

S’il comptait, pour sa part dans la cause commune, sur l’ancien esprit de résistance à l’invasion de nos provinces, également avait-il foi dans les autres signes historiques du

(I) Le SaM rf.’ la 'hume belge est conçu dans le même esprit, et date de la même époque.

caractère de notre race. Il savait qu’il y a, au cœur du peuple belge, comme un principe inhérent au sang, un sentiment du beau et du droit dont le voisinage du Nord n’exclut pas l’enthousiasme. Mais il s’y est trouvé, de plus que dans l'impressionnable esprit français, une constance des idées qui, par une môme Ipi physique, assure la durée aux jugements publics dans le patrimoine de l’imagination, avec le maintien des libres institutions dans le champ politique.

Au seul souvenir des grandes choses produites par ce petit pays , il croyait interdit par l’honneur de céder , sans combat, une palme quelconque à qui que ce fût. Par ce fait, la famille belge se fût elle-même proclamée inapte à succéder aux aïeux. C’était, dans sa bouche, la déclaration publique d’abâtardissement de la race , le bilan de la faillite à l’honneur du nom, signé de sa propre main. Dans les choses de l’art, il s’expliquait par une simple cause matérielle comment les étrangers semblent donner dans Paris une capitale au monde de la pensée. « Paris est un but d’attraction, non par son bon goût, son jugement ou son esprit, mais par son énorme masse. Sa population fait sa force. C’est un tyran devant qui le génie ne s’incline que parce qu’il a un suprême pouvoir matériel. »

Même sur le théâtre aujourd’hui vermoulu de la gloire militaire , cette supériorité de nos voisins, si naïvement proclamée par eux-mêmes, il la ramenait à une simple question de masse. A nombre égal , il ne croyait pas plus à l’invincibilité de l'épée que des pinceaux de la France , ou de ses lyres. Voici une image qui lui souriait alors : Il supposait qu’acceptant un concours de la force et do l’intelligence , ce grand pays se réduisît lui-même au nombre des cinq millions que nous sommes, et se demandait ce que, de part et d’autre, il sortirait, hommes et choses, de ce duel à armes égales.

Par le caractère profondément mobile de la nation , la capitale de la France lui paraissait, plus que toute autre, inapte aux fonctions d’organe des lois immuables dans la république de la pensée humaine. Au milieu des qualités généreuses qui fout du peuple cosmopolite de Paris la plus hospitalière et vaillante agglomération d’hommes et de races, ni la reine bourgeoisie, ni ses représentants dans la presse et à la tribune ne revendiquent la constante impassibihté de jugement, premier titre à l’arbitrage de l’opinion.

A l’âge de vingt-quatre ans, \Mertz avait vu cette grande ville capitale de cinq gouvernements. En moins de temps qu’il n’eu faut à la jeunesse pour faire place à l’âge mûr , il y vit la République renaître pour porter aussitôt dans ses flancs, ainsi que sa mère, un César. La chute de cette fille du peuple fut encore l'ouvrage d’une nuit. Pour la seconde fois, en moins d’un siècle, s’écroulait, avec elle, tout l’édifice des conquêtes remportées sur un fleuve de sang. L)e plus , le nouveau maître, à cheval sur des ruines, retrouvait, pour reconstruire le passé , les fils des mêmes manœuvres qui avaient jeté aux vents les cendres de la Bastille. Lés légitimes héritiers de Brutus étaient là pour faire Auguste empereur.

Que la nouvelle dictature fût sortie du viol de la patrie endormie par des serments prêtés aux dieux et aux hommes, l’infâme circonstance ne faisait point quelle n’eût trouvé, toute mort-née qu’on l’annonçât, un principe de vitalité dans la nuit de la conscience publique. Cette maladie périodique des esprits semblait arrivée à ce moment de crise où la suppression des idées par le sabre est admise par le patient lui-même à titre de loi historique. A ce prix, l’empereur de la nécessité promettait le « couronnement de l’édifice , » et chez le peuple le plus spirituel de la terre, il se trouva des

milliers de plumes et de bouches pour affirmer que l’homme disait vrai, et des millions d'hommes sains de corps pour le croire.

Le jour vint où, dans les hallucinations d’un cerveau en proie aux fièvres du changement, seul parmi ses amis et ses ennemis, le malade n’eut plus conscience de son état. Certains organes se relevaient aussi fièrement que si rien n'était arrivé. D’autres ne ressentaient le mal honteux que pour se dire ; « C’est un simple cauchemar. Ne croyons pas à ce fantôme. Les peuples nous calomnient. » Comme , dans la constitution présente du corps français , la capitale y représente l'âme de la nation , et comme , après avoir, dans son sommeil , laissé passer la justice de l’empereur sur le corps entier, elle donnait quelque signe de réveil, parfois des paroles telles que celles-ci nous arrivaient des frontières ; « Sachez que Paris est le cœur et la tête de la France. Quand Paris se lèvera, vous reconnaîtrez le peuple français. Ainsi, en attendant l’honneur, l’amour-propre était sauf. Vous auriez dit que, seule, sur l’abîme où tout périssait, droits, dignité, raison, la vanité nationale surnageât, dernier témoin survivant pour attester que là avait vécu la grande nation.

Car, Paris ne se levant pas et les pavés ne se soulevant point d’eux-mêmes , il fut manifeste qu’avec la tête et le cœur, les bras aussi pouvaient manquer à la France. Un silence de mort se fit enfin , durant lequel nul autre signe de vie ne se constatait que le mouvement convulsif d’où l’on conclut que la matière survit à l’esprit. Aux yeux des peuples fraternels, ce ne pouvait être qu’une léthargie. On en mesura la durée d’abord avec des mois, puis avec des années. Mais, puisqu’un autre 18 brumaire était bien venu, un autre 24 février viendrait bien, à son heure, qui réveillerait le

géant en sursaut , effacerait de son histoire une page lamentable, lui rendrait, une fois encore, la soif des héroïques changements.

L’artiste démocrate le savait comme nous , et avec nous tous, aurait salué le retour du tocsin entendu par le monde entier en 89, en 1830, en 1848. Son cœur de fils du peuple aurait bondi de joie au glas funèbre ouï par la liberté au matin de brumaire et de décembre , et sonnant derechef la dernière heure de la Bastille.

Cependant le rêve seul avait son réveil , et c’était pour s’évanouir au spectacle de la réalité. La main d’un ancien repris de justice avait mis à nu cette grande misère du caractère national : l’infidélité de la France à elle-même causée par une impressionnabilité telle que, chez elle, la chaleur vitale semble réduite au culte enthousiaste du nouveau. Si bien que même l’amour du beau et du droit, même la vaillance naturelle , même le soin de l’honneur ne reparaissent là-bas que sous l’aspect d’une affaire de mode.

Tout ce qu’il nous fut donné de voir depuis 1851, lui disait alors si ses terribles impressions du premier voyage à Paris n’avaient été qu’un jeu cruel, de l’imagination. S’il n’avait contemplé avec toute la pitié de la pensée les effets mortels pour la famille humaine et pour la France elle-même, do la fébrile inconstance de l’esprit sans quoi cette nation, en effet, légitimerait devant le monde son orgueil natif, quel réalisme le llegmatique petit-fils d’une Créole n’imprimait-il pas au portrait que l’écolier belge s’était fait de l’héroïque et puéril pays !

Quoi qu’il en fût, l’avenir était chargé de nous apprendre si c’était à la fois un droit pour le citoyen et un devoir pour l'artiste que l’insurrection projetée, à l’époque de sa vie où nous sommes arrivés. Un jour sans doute, aux assises de

1 histoire, il sera dûment acquis que celuhlà a menti à la terre et au ciel, qui a déifié, au nom d’une loyale et généreuse patrie, le guet-apens, le parjure, le meurtre; qu’il en a menti comme un prêtre ou comme un juge décembriste, celui qui a proclamé qu’à un moment venu, l’étoutfement du génie national par décret impérial y est loi périodique de salut public. Iln’en sera pas moins démontré atout jamais qu’au même < moment, quiconque exprimait une pensée par la bouche ou

la plume, s’y est trouvé d’accord avec le sabre et la croix pour porter contre elle-même ce faux témoignage et cette fausse nouvelle au monde.

Plus solennellement alors il sera jugé que la presse parisienne fut, sous l’Empire, l’éliontée courtisane dont le nom seul faisait rougir les témoins, plus on saura qu’il avait bien mérité de la cause commune, le peintre patriote du Lion de Waterloo. Vingt ans avant l’avénement de ce monde-ci, il signalait le danger pour l’Europe d'une simple dictature littéraire et artistique, à Paris. Et si lui ni personne n'eût pu se représenter le tableau auquel il nous est donné d’assister, encore n’avait-il pas besoin, pour conclure à la suppression du sceptre dans ces mains légères, de l’amnistie morale qu’allait lui apporter le second Empire. Il suffisait à sa conscience de ce qui se voyait alors et s’était vu avant nous sur cette grande scène changeante.

Le drame de décembre n'aura fait que couronner, par le spectacle de la dégradation de la presse, l’édifice des crimes et des folies de ce ministre de l’opinion publique. Seulement, et c’est ainsi que l’auteur et le héros aura servi, de tout le poids de son despotisme, la loyale insurrection de l’artiste, lui maître, une heiire, de cette 'maîtresse de l’opinion, la question est tranchée ; le dernier mot a été dit. Pas plus la France qu’aucune autre nation amie ou hostile, ne peut laisser

la magistrature de la pensée à une courtisane, eût-elle fait, sous la prochaine République, amende honorable de ses orgies impériales aux Filles repenties ; eût- elle, dans un autre serment aux dieux et aux peuples renouvelé des Grecs, abjuré pour jamais la religion bonapartiste, et condamné au feu par la main du bourreau ses œuvres et sa mémoire.

!Même à n’envisager le passage de Louis Bonaparte sur la scène du monde qu’à l’état d’anachronisme dans la vie de la France, le même principe organique qui, à point nommé, permettait l’éclipse de la conscience publique, devait survivre à ce revenant d’un autre âge. Cet Empire, après l’autre, aura pu laisser son effigie sur les institutions , ainsi que sur la monnaie du temps, sans toucher à une loi de la nature. Après la question d’indignité vidée contre les faux témoins, organes de l’opinion à cette époque, reviendrait la question de compétence d’un parterre qui avait, sans rien abdiquer de l'orgueil national, regardé passer ces hommes et ces choses de la tombe.

De quelque côté que se tournât l’imagination endolorie du«peintre belge, les archives de la haute cour parisienne étaient là, toutes grandes ouvertes à un affligeant spectacle. Car, si l’art, citoyen du monde, revendique en tout pays des droits imprescriptibles, le goût public, sur cette terre mobile, se montre aussi variable que l’humeur et les institutions locales. Le moment vient où le jugement du parterre y apparaît aussi profondément endormi que la conscience des juges ordinaires. C’est alors qu’il rend, lui aussi, des arrêts sommaires, au nom du goût régnant. César d’un jour, ou bien, avec toute la galanterie française, au nom d’une impératrice-

régente qui s’appelle la mode. Il les date de l’éphémère dictature, s’appuyant sur ses impressions présentes, comme l’unique code en vigueur au moment du procès. C’est ainsi qu’à l’égal de la justice politique, le tribunal de la mode a ses tables de proscription du génie. Alors aussi, comme les honnêtes et modérés sous les magistrats de César, on voit les estimables et les médiocres s’avancer en paix et triomphe, à coté des libres esprits réduits au silence et prenant le chemin de l’exil.

Notre compatriote contemplait ce spectacle, l'imagination travaillée par la pitié et la colère. Pas une cause jadis célèbre de l’esprit contre les contemporains qui n'eût été l’objet d'une mémorable erreur judiciaire! Pas un attentat contre le droit commun du beau qui n’eût eu son heure d'acquittement et de gloire par ordre du tribunal ! Pas une héro'ique manifestation du génie qui ne gardât la marque d’une condamnation publique I

Une de ces sentences avait, à ses yeux, le sanglant mérite de réaliser une sorte d’idéal dans l’inique. C’était celle qui, à Paris, dans la soirée du 4 juin 16CG, fut rendue contre le Misanthrope. Cependant, s'il est constant aujourd'hui que cette terre de France ait produit, dans Molière, le type de la raison et de l’honnêteté humaines, il l’est également que les hommes y naissent si naturellement loyaux et francs, que le public ne rend pas ses légères sentences de mort avec plus de spontanéité qu'il ne les casse, dans la journée du lendemain. Ainsi des autres arrêts. Sa bonne foi n’y est pas moins manifeste que cette rapide faculté d’expansion qui fait de lui tour à tour le plus admirable ou le plus insensé des juges, sans en faire, pour plus de vingt-quatre heures, un juge sûr de lui-même. Si donc de tant de faux arrêts rendus et cassés dans l’intervalle d’une nuit et d’un jour, on recherche la cause

permanente chez un public compatriote des plus merveilleuses intelligences, à qui une mobilité de sensations féminine et l’honneur de l’orgueil patriotique doivent inspirer le désir complexe de la justice dans l’inconstance, il résulte d’une fidèle analyse que cette cause première, attachée tout entière au tempérament, s’y montre, peu s’en faut, indépendante du libre arbitre. De sorte qu’au résumé, de tout ce qu’il a fait ou fera jamais en mal, ainsi qu’en bien, on ne constaterait, pour unique agent responsable, que le mouvement trop prompt avec lequel le sang est porté, chez le Français, du cœur à la tête.

L’analyse d’un caractère en apparence compliqué fournit un autre détail intéressant. C’est, à coté d’une succession inouïe de sensations que la vanité nationale, dans sa bonne foi reconnue, prend pour des idées nettement formulées dans le cerveau de son public, une répulsion instinctivement provoquée par chaque idée ou forme nouvelle, laquelle produit, à première vue, le plus étonnant contraste avec un immuable besoin de changement. C'est en vertu de ce principe constaté dans l’organisme français que fut rendu le jugement qui condamnait le Misanthrope, dans sa nouveauté. Se présentant sans a'ïeux et seul de sa race dans le monde, il n'apportait pas sur la scène française l’autorité de la chose jugée. Faute d’une formule connue, il ne pouvait, sans un effort renouvelé, arracher l’intelligence publique à la souveraine jurisprudence de la routine.

En conséquence, il fut condamné tout d'une voix, sans que ce terrible exemple des arrêts sommaires dans les grands cas nouveaux, présentât un caractèrje inconciliable avec le mouvement perpétuel du public vers le changement. Une même loi physique rend logiques, au contraire, les deux effets différents d’une même cause. Seulement, c’était un fait

grave acquis pour la mise en suspicion de la justice parisienne, que celui d’où il résultait que, chez le grand justicier de l’Europe, en dépit d’un tempérament ennemi des lois immuables et universelles, la nature a mis une soumission de sujet au vieil empire de la coutume française.

De Icà sur la tête du nouveau venu et do l’étranger une double menace, nuit et jour suspendue. Un glaive à deux tranchants dans des mains aussi fidèles à lu pesante servitude de la chose établie qu’aux journalières révolutions des humeurs. Une conscience déjugé qui ne s’appartient pas à ellemême, pour l’intervalle qui rapproche de l’heure sombre du couvre-feu le' réveil matinal aux fraîches sensations. Bref, pour tout gage de justice otfert à l’inconnu, une si elfrayante versatilité de toutes les facultés sensitives, quelle semble son unique garant contre elle-même. Elleapparaît comme son propre juge en appel. La même loi organique qui lui permet les arrêts rendus dans des causes non entendues, répond delà cassation, pour le lendemain, des blessants triomphes de la banalité, comme de la réhabilitation des plus grands condamnés.

Le peintre belge considérait ce fait comme aussi constant que le phénomène qui, en conséquence d’une facile digestion ou de tout autre réactif favorable de l’estomac sur le cerveau, peut fiiire, à certains moments, d’un tyran un bonhomme. Seulement, s’il en concluait à l’innocence du juge jusqu’à la plus entière irresponsabilité morale, c’était pour en tirer la conclusion non moins légitime de la parfaite incompétence d’une juridiction établie sur un terrain aussi mouvant que la bile d’un despote ou les nerfs d'une 'femme. En un mot, il résumait eu ces termes le caractère judiciaire de l’ondcyant et divers public parisien : « S’il admire Molière, c’est que c’est la mode de l’admirer. Si Molière se présentait à lui sous un nom inconnu, il serait sifflé. »

Ce qui est certain, c’est qu’à voir M. Clairville traverser une suite de règnes, en honneur croissant sur toutes les scènes des 89 départements, quand Molière n’a pour refuge, en France, que le théâtre reconnu par le décret de Moscou, c’est encore une question de savoir si, pour l’immense majorité de leurs concitoyens, ce ne sont pas, quant au dernier, les juges du premier soir qui ont dit le mot durable. A supposer qu’entre le Misanthrope et la Foire aux idées, ainsi qu’entre la République et l’Empire, la question reste aujourd’hui indécise, il n’en est pas moins acquis que, même en matière de réhabilitation du génie, les causes gagnées en appel retombent derechef en suspens. Le définitif ne semble pas plus français que l’impossible.

Dans ce temps-là, le monde saluait le retour de Corneille et de Racine à la scène parisienne. Malheureusement, deux causes passagères disaient à quoi l’un et l’autre devaient de revoir la lumière de la rampe. C’est qu’à point nommé de la réaction contre les vivants, s’était trouvée une jeune fille à la voix assez sonore pour évoquer les morts de la poussière des coulisses. Avec la mode Ronsard, arrivait une autre Clairon. Le vieux viol de Lucrèce était, à Paris comme à Rome, le signal d’une révolution populaire. Contre le poète présent des Buryraves,\ü. perruque de Corneille au front du tragique viennois servait de drapeau au nouveau. L’archaïsme à la scène était pour lors la source où venait se désaltérer runiversellc soif du changement. L’auteur d'Horace et l’auteur de Phèdre profitaient de cette restauration de cent jours pour faire entendre leurs étranges voix d’ombres. Ils se hâtaient. Car, au premier chant du coq, les revenants s’évanouissent, et, Ronsard et Rachel passés, il fallait, avec ces deux causes fugitives d’apparition, rentrer dans la nuit de Toubli.

L’oubli, une autre forme des sentences de l’opinion pu-

Llique en France, mais une forme si facile à l’esprit de la nation et tellement sûre dans ces effets, qu’Edgar Quinet propose à la justice politique de substituer l’exil qui le représente, à l’ancien glaive des révolutions. J’aurais pu, sur ce sujet, ainsi que sur les autres détails du caractère esquissé ici à un simple point de vue, invoquer les mille témoignages de l’histoire. Les faits sont trop constants pour qu’il ne suffise pas d’en appeler aux Français mêmes qui liront ces lignes. Je ne saurais pourtant résister au désir de dértache du nouveau livre de l’illustre proscrit, la Révolution, cette page où le deuil du citoyen laisse passer la justice de l’histoire :

« Chez lin peuple aussi mobile que le nôtre, l’exil produit absolument les mêmes effets que la mort. 11 tue moralement celui qui en est frappé, tant nous avons horreur de ce qui ressemble à la défaite. 11 rompt tous les liens de famille. Après dix ans, le peuple ne se souvient plus de ses chefs les plus aimés; il a oublié jusqu’à leurs noms.

« La légèreté produisant ainsi les mêmes effets que la cruauté, vous pouvez vous fier à l’exil du soin de tuer les exilés dans les cœurs de leurs concitoyens.

« Le retentissement du supplice entretient encore un reste d’intérêt ou de curiosité. On veut savoir si le condamné est bien mort, quel a été son visage, son altitude, son geste; quelquefois même on recueille et on répète ses dernières paroles. .Mais qui se soucie de ce qu’a fait l’exilé? Qui veut «avoir où se trouve son tombeau? Les Terroristes avaient pour maxime que les morts seuls ne reviennent pas ; cela s’est trouvé faux. Ce qui ne revient pas, en France, c’est l’exilé, ou, comme on dit plus complaisamment, le réfugié.

« Dans les pays où la mémoire est plus robuste, en Italie, en Hollande, en Angleterre, on a vu, après de longues années, des bannis reparaître, et leurs partisans se retrouver à point nommé plus fidèles, plus enthousiastes et plus nombreux.

« Cela ne s’est jamais rencontré en France sous aucun régime, tant le vaincu ou tout ce qui le touche nous devient promptement odieux, si nous l’avons combattu, indifférent, si nous l’avons aimé. Quelques Girondins se .sont dérobés à l’échafaud et ont vécu à l’étranger. Ils n'y ont gagné qu’un oubli plus profond. Pour leur parti, la perte fut égale.

« Quelle est la différence de Duport mourant sur l'échafaud ou de Duport

mourant au loin dans les montagnes d’Appenzell ? Le supplice ne l'aurait pas si bien enseveli qu’a fait le long exil.

« J’ai vu moi-même, en 1850, le retour des conventionnels, exilés depuis 1815. Ce souvenir me navre encore au moment où j’écris. (Et me préserve le ciel de pareille avanie dans mes vieux jours!) Personne ne leur tendit la main. Ils reparurent étrangers dans leur propre maison; leur ombre toute seule eût fait plus de bruit ; leurs enfants avaient pris d’autres opinions, le plus souvent toutes contraires; ce reniement domestique, journalier, incessant, était un de leurs supplices.

« Ils voulurent revoir leurs provinces natales où ils avaient été autrefois honorés, applaudis. Pas un seuil ne s’ouvrit à eux; le séjour leur devint bientôt insupportable. .Après s’être convaincus qu’ils étaient incommodes aux vivants, ils se retirèrent à l’écart dans quelque abri obscur, regrettant, comme l’un d’eux me l’a avoué, l’exil lointain d’où ils étaient sortis, et trouvant le retour pire cent fois que la mort qui ne pouvait tarder de suivre.

« De nos jours même, nous avons vu des foules de proscrits rentrer, après de longues années, dans leur pays, et le peuple, qui n’avait témoigné aucune douleur de les perdre, ne témoigner aucune joie de les retrouver. C’étaient des revenants qui excitaient la surprise. On les tenait pour morts. Ils embarrassèrent les vivants. »

.\insi finissent en France les représentants de cette vertu étrangère au pays, la foi au drapeau de la veille. A ces hommes chez qui un souvenir vivace est crime envers la nation, le sol moins mouvant de nos bonnes provinces tint souvent lieu de l’oublieuse patrie. L’histoire dira qu’alors môme qu’en ces derniers temps, nos frontières se fermèrent aux martyrs d’une constance exceptionnelle chez nos voisins, la police de ce pays ne fit que courber la tête sous le bras de la France impériale. Dans ces coups de sa main qui, jusque sur notre sol, venaient frapper ses propres proscrits, il y avait un viol du caractère et de la terre belges que notre peuple n’oubliera jamais.

Sur un terrain étranger aux changements politiques,

l’hospitalité ancienne donnait droit de cité aux proscrits du public français. Wiertz, dès ses premiers voyages à Paris, y avait été témoin de sentences condamnant, en l’honneur des morts, des poètes et des artistes vivants à la mort par la faim et par le suicide, et d’autres décrets prononçant contre le génie la peine d’exil à temps. Parmi ces derniers, se remarquaient ceux qui venaient de frapper deux hommes dont un seul suffirait à la gloire d’une génération : Rossini, l’Italien, et llérold, le Français. Alors on vit ces deux grands condamnés de la mode parisienne venir s’asseoir au foj'er du peuple belge, et le parterre bruxellois signer des deux mains, à Guillaume Tell et à Zampa, des lettres de naturalisation dans le monde de la poésie.

Ce n’est pas que, dans sa lutte contre le chauvinisme en matière dq goût, qui monte, en France, au degré du chauvinisme mili taire, l’artiste revendiquât pour le pays natal un droit de haute justice sur les œuvres de l’esprit qu’il déclinait dans tout autre. Si, aux yeux d’un tel homme, la patrie était un point trop étroit dans l’espace pour ne pas disparaître devant l’humanité et l’art, de même ne reconnaissaiî-il ni dans un seul pays, ni dans l’époque présente, le juge universel et la voix des temps. Une ligne de sa main contient, avec un portrait réaliste, toute sa pensée sur le juge contemporain: « Le public est un animal têtu, à l’oreille dure et à la vue basse. »

Avec une loyauté comparable à son culte de l’éternellement et humainement beau, il déclinait parmi nous l’autorité des « connaisseurs ?» et des « protecteurs des arts ?» Il 3’^ constatait, ainsi que chez nos voisins, le règne étroit des lois de l’école devant lesquelles, si Rubens est un « barbouilleur flamand » pour M. Ingres et les siens, aux yeux des artistes flamands « Raphaël, c’est du pain d’épice; les Allemands,

— Bâ-

cles hommes secs comme du bois. « A la veille même du voyage à Paris qui va être rappelé, il écrivait, parlant des tableaux qu’il venait d’exposer à Liège : « Ce sont de véritables hiéroglyphes pour notre pays. »

Seulement, à part la forme des jugements qui, rendus sous l’influence de variations atmosphériques sans exemple sous le ciel plus fixe du Nord et du Midi, 21e revêt nulle part ailleurs Ip caractère superficiel de la vanité française, l’injustice même des autres publics d’Europe ne lui présentait un danger égal en rien, quant aux effets sur l’opinion générale. Nul d’entre eux ne rêve d’usurper la royauté spirituelle sur le monde. Seul, grâce à sa masse, sa langue et une chaleur intermittente du sang compliquée de la foi en sa propre infaillibilité, • le parteri'e parisien possède la force d’expansion voulue pour communiquer aux publics étrangers la foi en lui-même. Phénomène d’autant plus dangei’eux pour ces publics d’humeur plus stable, que rien, même dans les justes sentences du premier moment, n’assure pour le lendemain la croyance du juge à la chose jugée; qu’en aucun cas, pas plus les arrêts en cassation que les jugements en première instance ne lient devant lui-même l’hiamovible et mobile magistrat.

C’est pourquoi, à part égale d’ignorance (1), nulle autre opinion nationale ne semble réunir les conditions d’incom-

(1) .\n Louvre, an milieu d’un groupe arrêté devant le Patrock, au bas duquel est écrit en italien le nom de la ville de Home, un Parisien s’écriait, Wiertz et moi présents : « Itoma! .M. Roma ! Oli ! ce nom ! n A Liège, lors de l’exposition de la Révolk des Enfers, un Belge s’a|)procha, chapeau bas, de l’artiste, et lui demanda « Combien pouvait bien lui coûter celte grande toile. » Le Français, prêt à rire de l’œuvre sur le seul nom étranger de Borna ; le Belge, prêt îl l’admirer, devant la dimension de la toile. Dans ces deux traits, il y avait pour le peintre toute l’étendue de la frontière naturelle entre les caractères nationaux.

■pétence judiciaire, naturelle aux balances et au glaive français. Avec cela que les erreurs passagères n’ont point, dans les autres pays, force de loi passé la frontière, le peintre belge savait que, sous un ciel où le sang coule plus également, une fois la voix du temps entendue, l’autorité de la chose jugée survivrait à la passion ou au bandeau contemporain; qu’alors le jugement y serait définitif, et l’artiste en possession de sa place dans l’histoire.

Ainsi en devait-il advenir pour lui-même au tribunal de la patrie. Si, dans le silence des premiers jours, les voix favorables se comptèrent, il n’en est pas moins acquis, pour l’honneur du jugement belge, que les années suivantes amenèrent l’unanimité d’un durable suffrage populaire. Si bien (ju’on put dire que c’était au nom de la nation que, du sein de la métropole anversoise, le populaire poète flamand, Van Ryswyck, formulait dans ces termes le ver- <lict de la postérité : « Chacun retrouve en Wiertz l’âme de Rubens ! 51

Telle était son opinion de la cour de justice siégeant à Paris, lorsque l’homérique jeune homme résolut de comparaître devant ces juges de l’univers moderne. Il arrivait d’ailleurs avec toute la fierté propre à provoquer les bravos de la générosité française. Car, en homme qui dédaigne de combattre avec le masque, il se déclarait hautement décidé à “ attaquer de front tous les vils moyens, et, avec une furie digne du moins d’être comprise d’un peuple militaire, il ajoutait qu’il avait le défaut « de vouloir tout emporter d'assaut et par la force de la baïonnette.» Sa résolution aussi méritait d’autant plus les applaudissements du public européen, que c’était à la cause commune de l’émancipation intellectuelle qu’il allait se dévouer. Cette cause était, en outre, celle des provinces de France qui, aujourd’hui même,

poursuivent l’œuvre de la décentralisation dont le jeune Belge allait donner le signal (1).

Bref, on saurait enfin si le génie naît, oui ou non, avec le droit naturel à la vie dans sa propre patrie, et a sa part du soleil parisien. Car, la question allait être posée au tyran et, quoi qu’il advînt, serait résolue « avec lui, sans lui ou contre lui (2). »

Ce fut, comme on le sait déjà, à l’Exposition de 1839 qu’eut lieu l’expérience définitive . AViertz, dans son impatience, la voîilait dès l’année précédente. Mais, comme si la nature aussi lui donnait un avertissement de ce qui l’attendait sur la terre de France, Patrocle^ surpris par un dégel subit, avait vu le chemin de Paris se fermer à son approche. Lorsque enfin il se présenta au Louvre, le terme fatal était expiré. Les portes ne s’ouvraient plus.

C’était, du premier pas, le retard d’une année. Lepeintre, dans son impatience, ne pouvait l’accepter sans combat. De Liège, il court rejoindre son héros à Paris, va frapper aux terribles portes, accusant le ciel de son arrivée tardive au rendez-vous. Mais le gardien ne connaît ni ciel ni terre.

(1) Les tenlalives de décentralisation littéraire ont précédé, sur les théâtres de Nantes, de Rouen, de Cordeaux, etc., le signal de la liberté municipale donné par les petits livres de Nancy. On annonce, en ce moment, vingt Expositions de peinture dans les départements, et nous apprenons qu’il vient de se fonder, à Londres, une Société internationale des beaux-arts.

(2) Cette formule, comme on sait, est de Mazzini, avec qui l’artiste lutteur offrait des traits remarquables de ressemblance physique et morale. Il avait exprimé à deux de nos amis communs, .M.M. J. N. Colard, J. Pauwels et moi, le désir de peindre cette grande figure. Ce projet d’œuvre immortelle fut, avec tant d’autres, anéanti par la mort.

Tout ce qu’il sait, c’est que le règlement est là, et que l’heure irrévocable a sonné. Repoussé avec perte par cet homme sourd dont les réponses ressemblaient « à celles de l’iutiexible geôlier qui conduit les ombres du Styx, « l’artiste demande à tous les échos de la grande ville un refuge hospitalier. Tout en frappant de porte eu porte, son regard s’arrête sur l’École des Beaux-Arts, qui, « dans son vaste local, » pourrait lui « prêter un petit coin. » Mais « une permission est une grande affaire dans Paris, quand, privé de la protection de princes ou de ducs, l’on ne se présente qu’au nom des beaux-arts. — Je m’y présentai, m’écrivait-il, comme artiste, comme étranger, comme Belge, et pour me prouver qu’on était fort sensible à tous ces titres, 'on me refusa très -poliment, n

Un écrivain qui, contrairement à l’usage de ses confrères parisiens, avait toujours professé des sentiments de justice envers notre pays, M. D. Nisard, vit le peintre belge en cette détresse, et lui tendit la main. Mais ce protecteur unique trouva, à son tour, l’École des Beaux-Arts fermée à Patrocle. Wiertz, dans l’intervalle, avait conçu un projet désespéré. Il voulait dresser sur la place du Louvre, une tente où se réfugiât le guerrier grec. « Mais obtenir cela, me disait-il, me paraît plus difficile que les douze travaux d’Hercule. Une descente aux Enfers. » L’asile en plein vent fut refusé au proscrit. Ses lettres dépeignent admirablement la position d’un étranger “ isolé au milieu de la foule, comme dans une forêt où chaque arbre est un être vivant auquel on adresse vainement la parole . »

Un seul détail frappe, eu ce moment, dans l’attitude physique du lutteur. C’est une volonté de résignation attestée par un regard déjà familiarisé avec ces premiers signes de l’hospitalité parisienne aux inconnus, et qui, pour s’enflammer, attend les coups à venir. Sauf un pli railleur de la

lèvre, rien, dans le masque de l’homme, ne trahit la blessure déjà ancienne de l’artiste. Le Salon du Louvre s’était ouvert à quelques milliers d’objets expédiés et déballés à temps, et à cette exhibition des modes de l’année, il trouve l’occasion d’une étude sur le goût du jour où, avec les exposants, le public pose devant lui. Cet essai de sa plume otfre cela de remarquable qu’il est tracé avec des couleurs tranquilles et porte, dans l’ironie de la forme, l’empreinte d’un jugement impassible autant que sa volonté.

Le fond est triste toutefois. Car, si, sous le règne toujours nouveau de la mode, spectacle était fait pour révolter une conscience d’artiste comme la sienne, c’était celui du mercantilisme dans le patrimoine de la pensée. Celui-là devait renouveler amèrement toutes les impressions rapportées plus haut de son premier séjour à Paris. Il lui apprenait, en outre, qu’on n’avait calomnié âme qui vive, en rattachant aux questions de commerce et do concurrence industrielle que soulève, dans la grand’ville, une exhibition d’objets d’art, le refus d’admettre son œuvre au Salon, malgré le cas de force majeure qui avait produit le retard d’un jour. « C’est, lui dit-on, que souvent des artistes du premier ordre exposaient à la fin ; que, captivant alors l’opinion publique, ils empêchaient les autres de vendre leur marchandise; que d’autres enfin, profitant des défauts des ouvrages exposés, faisaient bien vite un tableau qui, par sa supériorité, éclipsait tous les autres. La Commission a voulu remédier à cela, et elle s’est dit : — Tout tableau arrivant trop tard ne sera point reçu, comme faisant tort au commerce de la généralité des exposants. » Aussi de ces raisons assez claires, ainsi que des preuves matérielles que lui fournissait le Salon, concluait-il en ces termes : « Croyezvous qu’un artiste songe à faire une belle chose par amour

pour l’art ? Non. Il calcule quels sont les goûts ou les caprices de la mode. Puis, comme les nombreux industriels de la capitale, il va porter son ouvrage dans un marché qu’on nomme Exposition du Louvre. ^

Une telle conclusion, pour une nature moins dévouée à une cause, c’était la défaillance, la désertion avant le combat. Wiertz, dans ce sujet de panique , ne voit, qu’un but ardu d’émulation. « Je reviendrai avec de nouvelles forces. J» Voilà son premier mot. « De nouveaux projets roulent dans ma tôte, » ajoute-t-il. Voilà l’homme tout entier.

L’un de ces projets, exécuté dès son retour à Liège, était le Christ au tombeau. Il m’annonce ses premiers coups de pinceau, en me disant que son « duel est commencé. » Le duel avec Rubens, dont Paris sera témoin, le duel avec Paris, où Rubens sera son second. A cette œuvre succèdent, sans intervalle, les Femmes romaines, les Trois souhaits, d’autres impérissables improvisations, qu’en termes d’atelier il appelle « de petites bamboches, pour le een« truste. »

Tant de travaux coup sur coup abordés et terminés suffisent à son cerveau ni à sa main. En même temps que la lutte avec les maîtres de la peinture, sa pensée commence la lutte avec le public et les maîtres de la presse. Pour le triomphe de l’idée expriméepar l’art, ilreconnaît l’impuissance du pinceau, et s'exerce au maniement d’un instrument plus lumineux, la plume (1). Tous les problèmes d’esthétiiiue et de critique, qu’il n’eut que le temps d’eflleurer dans de rapides

(1) Un de ses essais, daté du mois d’août 1838, avait pour sujet Vue leçon d’anatomie par Mathieu Van Urée. C’était, pour le lecteur, tout un tableau pittoresque de l’enseignement de l’excellent professeur, qui fut un peintre médiocre. C’était aussi un monument de la reconnaissance de l’élève.

écrits (1), et qu’il eût résolus dans un livre sur le Beanoix il voulait dire « le grand pourquoi, » se dressent à la fois entre son époque et lui. C’est l’heure où toutes les facultés de la plus large organisation artistique d’un siècle, s’apprêtent ensemble à ce vaillant combat qu’un homme seul livre à son temps pour une éternelle vérité.

L’Exposition de 1839 devait s’ouvrir le l®'‘mars. Aussitôt la date fixée, son premier mouvement est de partir pour Paris. Cai-, cette fois, c’est à la porte du Louvre qu’il attendra l’heure du rendez-vous. Mais, à l’approche du moment fatal, le pressentiment le moins trompeur qui ait annoncé à une âme un amer calice à vider, lui apporte son troisième avertissement. Le 11 janvier, il m’écrit: « Quand je pense qu’il faudra passer un grand mois à Paris en attendant l’Exposition, j’éprouve un certain dégoût, une certaine frayeur qui s’augmente encore à l’idée de mon misérable voyage de l’année passée. Les humiliations et les déceptions retentissent encore au fond de mon cœur, et si l’espoir dont vous m’encouragez ne soutenait point mon entreprise, j’enverrais au diable Paris et les Parisiens. Il est affreux qu'un artiste de bonne foi soit obligé de se montrer à des gens qui ne reconnaissent de talent qu’en celui qui l’achète. »

Malgré ce que je savais des hommes et des choses à Paris, j’avais longtemps combattu, comme trop absolu, ce que je regardais alors comme une prévention née, chez lui, des premières impressions. J’avoue que je le trouvais injuste, et qui m’aurait prédit, après lui, que l’événement irait au delà de

(t) L'Éloge de Rubens, — le Secret du diable, — Un mot sur le Salon de 1812, — Petite promenade au Salon de 1818, — la Critique en matière d'art est-elle possible ? — École flamande de peinture, etc.

Ces divers écrits, réunis aujourd’hui, formeraient un volume précieux pour les artistes, les écrivains e le public.

ses propres prévisions, m’eût semblé outrager la grand’ville dans son honneur de foyer intellectuel. C’est pourquoi il désirait m'avoir pour compagnon de voyage et témoin de ce qui allait se passer. Il m’annonça qu’il serait à Bruxelles le 21 janvier, et, le lendemain, nous partions,, en compagnie du Christ au tombeau, des Femmes romaines et de deux autres petites toiles de genre, pour aller rejoindre Patrocle, attendant, depuis l’année précédente, aux abords du Louvre.

Au premier pas à la frontière, se présenta un augure hostile. A Quiévrain, un douanier belge lui avait demandé à combien il évaluait ses tableaux , et il avait répondu :

« 300,000 francs. » A la même question, posée par le douanier français,' jl répondit : « 600 francs. » En Belgique, c’était un simple renseignement de statistique artistique. En France, une question de droits d’entrée. « Monsieur, nous pouvons préempter, fit remarquer le représentant de l'hospi- i

talité française. — Préemptez, » dit l’artiste. Le douanier entra au bureau de l’inspecteur, pour lui donner avis qu’il se présentait un marché à faire. Il reparut, suivi de l’ofiîcier qui, ayant promené un regard d’expert sur le Christ au tombeau et les autres toiles, déclara que la préemption allait se faire, et, de ce pas auguste du droit, regagna son bureau. ■

Ce mot barbare de préemption, Wiertz l’entendait pour la j

première fois. Quand il sut ce qu’il voulait dire en bon fran- I

çais, et que, moyennant la somme de 600 francs, la douane j

avait le droit de faire main basse sur ses œuvres, l’artiste '

frémit. Je vois encore son regard subitement reporté de ses j

tableaux sur l’ennemi. Croyez bien qu’il eût été un brave, '

celui qui se fût chargé de traduire en fait le mot qui venait d’être prononcé!

J’avais suivi le chef, et lui représentais que l’anteur du Christ au tombeau n’était pas un marchand de tableaux, mais seulement un artiste allant se présenter à l’Exposition française, dont les toiles ne faisaient que passer pour rentrer en Belgique, l’Exposition terminée. Mais le terrible personnage restant froidement à cheval sur son droit de préemption, je finis par lui demander : « Est-ce donc pour cela que la France invite les artistes étrangers au salon du Louvre? En Belgique, on ne préempte que la marchandise fraudée. « L’homme, sans rouvrir la bouche, se leva de sa chaise, et, sortant, pour la seconde fois, du sanctuaire, revint vers les tableaux, sur lesquels Wiertz veillait, sans une parole, mais l’œil en fiamme.

Après une nouvelle inspection des objets, il constata derechef son droit à la préemption, mais, bref, vu l’absence d’intention frauduleuse, consentit à descendre de ce droit souverain, se bornant, comme amende honorable au tarif, à la perception d’un droit d’entrée à calculer sur la valeur des cadres. Dès que l’artiste eut versé la somme, une trentaine de francs, aux mains de la France personnifiée en un douanier, celui-ci nous déclara que nous étions libres de passer. Mais, tout en remballant les toiles, il y laissa un autre souvenir de leur bienvenue. Une pointe, dont on retrouverait la trace, clouée brutalement sur une des caisses, traversa la face du Christ ou de l’une des saintes femmes qui pleurent l’homme divinisé par le gibet.

Après ce premier présage de l’hospitalité qui attendait Je peintre au Louvre, il fallut boire le vin d’honneur présenté par riiôte d’un coupe-gorge, et achever, comme sur une barricade, le dîner deux fois interrompu par l’eimemi, les

douaniers d'abord, le conducteur de la diligence ensuite. Comme nous reprenions nos places, seuls à l’intérieur, un Hollandais, consul, je crois, à Constantinople, avant de rentrer dans le coupé, vint fraterniser avec nous, à la portière. C’était, malgré le cri de guerre poussé aux frontières du Limbourg et du Luxembourg, une figure amie et internationale qui nous venait souhaiter la bienvenue à la frontière de France.

La nuit arriva bientôt. Je voulais communiquer à mon compagnon mes impressions du passage. Mais, en homme qui va avec calme où la destinée l’appelle, il s’était endormi.

Le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, nous aperçûmes le dôme du Panthéon, où avaient reposé Mirabeau et Marat; où reposaient alors Rousseau, Voltaire et des sénateurs de l’Empire ; où, depuis, ont été inscrits en lettres d’or les noms des insurgés de 1830, tombés les armes à la main, et qu’en attendant sa propre chute, le second Empire a rendu à V sainte Geneviève, son ancienne propriétaire. Au-dessous du fronton, œuvre de David, que la nuit de décembre 1851 devait proscrire, on venait de rétablir l’inscription décrétée, le 4 avril 1791, par l’Assemblée nationale : « Aux grands hommes la Patrie reconnaissante, » et que la mobile Patrie avait effacée dans un de ses incessants changements d'hommes et de choses.

Une heure après, nous débarquions rue du Bouloy. Le lendemain, après avoir passé la nuit dans le voisinage des Messageries, où étaient déposés les tableaux qui venaient rejoindre Patrocle, nous accompagnâmes au Louvre ces victimes vouées aux dieux infernaux. Après quoi, nous allâmes occuper, pour la durée de l’Exposition, un appartement composé de deux chambres, dans un petit hôtel de la rue de Rivoli, ayant vue sur le Louvre. Il s'appelait V Hôtel des deux Pavillons.

C’était là qu’ Antoine Wiertz devait passer les nuits sans sommeil de la campagne de France.

Dans le cri de guerre à Paris qui fut le Delenda Carthmjo du peintre belge, ceux qui n’ont pas vu l’homme de près ont pu se figurer le cri de rage d’uu Titan blessé au cœur, et demandant vengeance. Or, ce serait renouveler contre sa mémoire l'iniquité du coup reçu dans le plus héro’i’que dévouement à une idée où il voyait pour l’art une question de vie ou de mort. Mais, outre que les lettres déjà citées font foi que la malédiction artistique ne date pas de 1839, il y a, à Paris même, un témoin qui redirait quelle était, avant le désastre personnel, l’opinion de l’artiste sur les chutes ou les triomphes dans la grand’ville.

On a rappelé comment M. 1). Nisard avait tendu la main au peintre dePatroclc, dans ses déboires de l’année précédente. Ce critique célèbre, le seul que Wiertz ait connu dans ce pays, présentait un des traits non moins naturels au caractère français que la foi ambulatoire allant du bonnet phrygien au coq gaulois et du coq à l’aigle : la courtoisie et la bienveillance. 11 était, de plus, comme il a été dit, connu en Belgique par un esprit d’équité, oiseau rare dans la presse parisienne, pour le génie de notre nation. Wiertz désirait son témoignage dans la catastrophe qu’il pressentait. Nous allâmes le voir ensemble. Mais, au premier mot de bienvenue à Paris, le critique français sut quelle question Patrocle venait poser sur ce grand théâtre.

A peine félicitait-il le peintre d’y être venu chercher la consécration du triomphe remporté à Rome, que l’homme d’Homère s’enflammant : « Je défierais, dit-il, Michel-Ange,

Raphaël et Rubens de triompher ici sans des moyens étrangers à leur art ou sans les bonnes chances du hasard, de même que je défierais Corneille, Racine et Molière inconnus d’y faire rendre les armes aux dieux de l’École du jour et aux déesses de la mode. — Fournissez-moi la preuve d’une telle accusation, répondit l’écrivain français, et je m’engage à mettre moi-même le feu aux quatre coins de Paris. »

Que de fois depuis, à chacun des spectacles qui faisaient saigner sa conscience, au Salon, au théâtre, à la tiibune, dans la presse, Wiertz me répéta : « Allez donc dire à M. Nisai’d d’exécuter son serment ! Voici le moment. »

Un long mois devait encore s’écouler avant l’ouverture de l'Exposition, et nous attendions un autre témoin de l’épreuve dont l’idée faisait alors palpiter trois cœurs belges, le fidèle batelier dinantais. !Mais ce fut, au lieu de sa vaillante et joyeuse figure, une image de deuil qui vint remplir les jours de la fiévreuse attente. Un matin que, contre l’habitude, Wiertz était allé déjeuner seul dans un café voisin, je reçus deux lettres de notre ville natale. Je les ouvris eu même temps, croyant y trouver la date de l’arrivée de l’ami commun. Elles m’annonçaient sa mort !

Ma main se retrouve glacée en retraçant ce souvenir. Comment préparer Wiertz à une telle nouvelle? 11 allait revenir. Sentant qu’à ma seule vue, il devinerait le coup qui le frappait au cœur, je n’osai l’attendre. Je m’enfuis, emportant les lettres fatales. Je me précipitai, sans autre but que d’échapper à sa rencontre, de l’extrémité de la rue de Rivoli jusqu’à la rue transversale qui me menait je ne savais où, loin de lui. Je me trouvai place Vendôme, et par je ne sais quel instinct, machinalement et éperdûmeut, je me réfugiai dans la colonne. J’étais dans l’ombre de l’étoutfante spirale.

et n’osais m'arrêter. Au bruit de mes pas je croyais reconnaître les siens dans les flancs du trophée césarien. Je me souviens qu’arrivant aux pieds de l’homme de bronze, je reculai, comme devant un fantôme. Je restai là je ne sais combien de temps, sans respiration, regardant tout autour dans l’espace, si, d’aucun côté, Wiertz n’accourait, conduit par un pressentiment, à ma poursuite.

La nuit était venue, lorsque nous nous retrouvâmes à V Hôtel des deux Pavillons, ie me croyais assez maître de moi pour le préparer doucement au coup cruel. Je lui annonçai donc que j’avais appris, le matin, que son parent ne viendrait pas nous rejoindre. Et comme aussitôt il m’interrompait pour me demander de qui je tenais cette nouvelle, j’ajoutai que des lettres de Dinant m’apprenaient qu’il était malade. Mais, à ce mot, comprenant que je lui cachais un malheur, et dépassant la réalité : « Ma mère est morte ! s’écria-t-il. — Non, lui dis-je, pas elle, mais le pauvre Gilain Disière. » Alors, il retomba affaissé, dans un long silence. Seulement, de grosses larmes roulaient sur ses joues. Tel fut le deuil avec lequel nous attendîmes l’ouverture de l’Exposition.

Enfin, le jour se leva, et le l®"" mars vit luire son pâle soleil sur le Louvre. Nous attendions l’heure fatale, au milieu du groupe énorme des artistes, des critiques et des bourgeois amoncelés aux abords du temple. A dix heures sonnantes, apparut au seuil un huissier solennel, armé de sa canne et harnaché de son baudrier. La porte sacrée roulait sur ses gonds , et le tourbillon des prêtres de l’art, mêlés à leurs juges et aux profanes, s’engouffrait dans l’étroite entrée ouvrant sur l’escalier qui monte au salon d’honneur.

Nous avions gravi, nous donnant le bras, la moitié des marches , lorsque , comme s’il eût voulu renverser cette montagne humaine trop lente dans son ascension , Wiertz tout

à coup prit son élan et, les deux poings sur les reins de tout ce Paris présent, m’entraîna, dans une homérique trouée, jusque sur le palier.

Nous ne devions arriver que trop tôt au but de l’irritante marche. Au troisième pas dans le premier salon, une violente contraction de son bras , accompagnée d’un sourd cri d’angoisse , m’annonça que ses pressentiments n’avaient pas menti. Il ne parlait pas. Son poing crispé me montrait vers les hauteurs un vaste objet enseveli dans un mélange sans nom de faux jour et d’ombre. Des membres et des tronçons do géants. Des fragments de casques et de boucliers. Des cuirasses et des épées brisées. Tous les sanglants restes d’une bataille, sur lesquels se jouait une lumière horrible, plus infâme qu’une nuit de trahison. Somme toute, une mêlée ridicule et odieuse, où seul l’œil d’un père aurait reconnu son enfant. Car c’était Patrocle! Pour couronnement de la sanglante ironie du jury, il avait pris place au salon d’honneur!

Wiertz avait eu beau pressentir le sort de cette journée, beau le rêver avec un amer désir, en combattant dont la chute , plus profonde sera-t-elle , d’autant plus servira -t-elle la cause publique. Ce premier moment trouva l’homme en proie à toutes les angoisses du soldat vaincu sans combattre. Devant l’héroïque premier né de sa gloire voué aux ténèbres d’un jour dérisoire, il restait là, immobile à la même place d’où il avait, d’un premier coup d’œil, découvert son désastre. Il le contemplait dans toute son étendue. Après le gémissement de détresse, perceptible pour moi seul, échappé à sa mâle poitrine, pas une parole, plus un souffle, plus un mouvement. Mais si jamais face humaine , sur la toile ou dans la réalité , dut représenter l’âme d’un capitaine trahi sur le champ de bataille, ce fut, à cette heure, la figure d’Antoine Wiertz. -

La bataille, en effet, était bien perdue. L’objet informe qu’il avait devant les yeux, c’était bien lui, Patrocle, le beau jeune homme d’Homère , mais mort sans honneur et sans vengeance, de la main des barbares Troyens du jury parisien! Je venais seulement de le reconnaître à mon tour.

Je regardai le peintre dans les yeux. « Eh bien? me ditil. Maintenant, cherchons les autres. « Hors une légère rougeur aux joues, plus rien, en cet instant, ne révélait le combat qui venait de s’achever dans l’âme vaillante.

Il s’avançait dans les longues galeries où 1,’on débouche du salon d’honneur. Il s’arrêta, sans ouvrir la bouche, devant un tableau exposé, ainsi que Patrocle, dans les combles , mais celui-ci du moins dans une nuit complète. C’était le Christ au tombeau! « Allons! » me dit-il, en poursuivant la sanglante recherche.

Nous avions à traverser des rassemblements pressés devant les modes de l’année. Nous entendions les cris de joie de la foule et les applaudissements des groupes stationnant devant les étalages de nouveautés. Mais, au milieu de ces railleries de son sort, il ressentait une âpre joie. Ces jugements simultanés du Paris imbécile le tlattaient , dès ce moment, comme une vengeance personnelle. Au bout d’une demi-heure environ , nous parvînmes à découvrir , dans un étroit et obscur couloir, le troisième tableau admis aux honneurs du Louvre. C’était un petit tableau de genre représentant, sur son lit de mort à Rome, Madame Lœtitia, la mère des Bonaparte, un de ceux qu’il comprenait sous le nom académique de « bamboches, » et auquel M. Jules Janin consacra dans l’Artiste une de ces balourdises parisiennes que je me reproche d’avoir oubliées. Car elle rappelait avantageusement cette impression d’une visite à Anvers , où notre prince des critiques prit un nom de ûeuve pour un nom de mer.

Nous passâmes, recherchant une quatrième toile représentant les Femmes romaines. Mais , cette fois , la démarche était vaine. Ce chef-d’œuvre de grâce ne figurait pas au catalogue. Le jury lui avait fermé les portes du Louvre (1).

« Quand j’exposerai , je ne demande que le jour et la distance. Le vœu du soldat qui, à l’heure du combat, ne connaîtra qu’une peur : celle de ne pas voir l’ennemi , ou une autre plus terrible : la peur de n’en être pas vu. Le Christ était plongé dans une nuit plus profonde que celle du tombeau. De celle qui l'attendait là, je jure qu'un dieu même n’eût pu le ressusciter. Putrocle, exposé dans un jour plus mortel encore que cette nuit , s’entrevoyait dans des ombres sanglantes, au-dessus des têtes de la foule. Pour lui, pas seulement la distance sans laquelle même la lumière eût été une ironie. Aussi, pour l’un et l'autre, une chute plus complète que la mort réelle. Deux cadavres inconnus. Des funérailles sans nom.

Ce supplice de l’artiste était le seul qu’il n’eût pas prévu, à Paris. Jamais, on l’a vu , il n’avait cru au triomphe de ces héroïques étrangers parmi les galants exploits des modes de la saison. Quelle figure feraient les hommes d'Homère et de la Bible parmi les articles Paris? Cette question, résolue dans son esprit , n’avait pas arrêté le porte-drapeau de l'art européen. L’image qui seule peut-être l’eût fait reculer, c’était l’absence de combat au champ de mort. C’était l’ensevelissement de ses héros , par les mains du jury, avant la mort naturelle , sous la masse sans regard du Polyphème parisien.

(1) Wiertz l’exposa, moyennant une rétribution à la semaine, à la porte d’un marchand d’estampes de la place du Louvre.

Assez de distance pour que la foule sût qu'il y avait là des morts sur son chemin r assez de lumière pour l’ignominie de la chute. Voilà tout.

Que la multitude eût, dans son écoulement cyclopéen, renversé, foulé aux pieds, écrasé sans les reconnaître , ces hôtes parlant une autre langue, ces qimemis se servant d’une arme inconnue de nos jours, ce n’était pas là un coup imprévu pour celui qui les amenait non loin des mêmes galeries où Rubens avait été traité, comme Shakespeare, en «sauvage.^ Que rOlympe de la critique, douce aux Troyens et aux Juifs, applaudît à Hector ou se lavât les mains avec Pilate , réservât ses foudres à l’ami d’Achille et au crucifié d’IIérode et de César, cela aussi était à prévoir. Et même , dans cette lutte superbe et railleuse de la vàleur contre le nombre, il y avait quelque chose qui répondait aux mouvements enthousiastes de l’artiste. Lui, qu’on se le rappelle à jamais, n’avait pas rêvé pour lui-même le triomphe public. Au milieu de l’imbécile dédain de la foule , ce qu’il cherchait, c’était le témoignage seul de quelques-uns contre la foule. « Pour moi, misérable, je ne demande, pour toute récompense , qu’un seul bravo , le bravo de deux ou trois hommes d’esprit qui ont de l'âme au corps.» Seulement, ce bravo unique ne pouvait venir. Pour le combat d’un seul contre une armée, ni jour ni distance. Il n’y eut ni combat, ni, chose plus effrayante, un homme pour attester qu’il n’avait pu avoir lieu ; que les morts n’avaient eu ni leur place au soleil , ni leur part d’espace devant l’ennemi.

Au XVII® chant de VIliade, au moment dc'la chute de Patrocle, les dieux favorables au vainqueur interviennent. Le ciel et la terre se confondent , comme à la mort de Jésus, dans la profondeur des ténèbres. Homère lui-même a dit l’angoisse de Wiertz dans la nuit parisienne. Ajax apostrophe

en ces termes le maître des dieux : Dissipe cette nuit qui

nous couvre les yeux , et , si ainsi le veut ta haine , combats contre nous à la clarté des deux ! ”

En vain, l’Ajax belge allait-il interpeller les dieux du Louvre. Ni le jour vengeur ni Achille ne vinrent. Ni une aine ne vit mourir ces deux beaux jeunes hommes, ni personne ne sut pourquoi ils étaient morts pour la seconde fois.

Cette seconde mort fut si profonde quelle laissa ignorer la première. Hector et Ilérode restèrent impunis, pour lors. Les morts purent, du fond de leur conscience, saluer le César de la place de la Bourse qui passait sans les regarder. C’était devant d’autres juges qu’ils devaient avoir vengeance d’un immortel assassinat juridique. Pour le moment, ils étaient livrés sans défense aux bêtes du Cirque. *

Que s’il plaît à la foule blasée d'aujourd’hui d’assister à un ineffable déchirement, quelle plonge un regard dans l’âme d’où s’exhale cette plainte : « Nul ne saura jamais ni comment ni pourquoi cela a été fait. On ne saura jamais que, seul, renfermé sans modèle, sans ressource aucune, j’ai voulu mettre mes moyens à l’épreuve. On ne saura jamais l’enthousiasme, l’amour de l’art qui me brûlait, lorsque je fis cela ! » Je dois avouer qu’au premier moment de la funèbre catastrophe, il y eut, chez le plus vaillant des hommes, quelques heures d’abattement. Dans la soirée de ce jour terrible, j’assistai, éperdu moi-rnôme, à la violente tempête que m’avaient annoncée, non-seulement un sourd gémissement de sa poitrine, en face du Palrocle, mais surtout le silence sinistre qui l’avait suivi. Un de ses premiers mouvements fut de courir aux hommes du Louvre ; de les sommer, au nom de la bonne foi publique , d’avoir à faire le jour sur son grand tableau, ou sinon, de le descendre de son lieu d’ignominie et de le restituer à son auteur.

Il y avait là, en effet, pour moi comme pour lui, une sorte de droit des gens respecté même à Ja guerre. Mais ce qu’il savait par expérience du respect militaire porté au reglement dans ce château-fort des arts , ne lui permettait pas de se faire illusion sur le succès de cette démarche. En France, tout citoyen revêtu d’une autorité, y semble em- |Trunter quelque chose de la raideur de la consigne. Ainsi que dans une caserne , il faut marcher à l’ordre. Placé dans un jour mortel au Salon, l’artiste devait, comme le soldat de .Scribe, apprendre à « souffi-iret se taire, sans murmurer. »

Dans un moment d’exaltation , une pensée violente traversa son esprit. 11 me jurait que, si on lui refusait le jour dont il avait besoin, il prendrait un couteau, une arme quelconque , et mettrait son œuvre en pièces. Je m’efforcais de calmer une fureur que je comprenais, en lui représentant que, sans nul doute, on lui accorderait le jour auquel il avait droit, sous peine de déloyauté de la part des maîtres du Louvre. Plus tard, un autre objet parvint à triompher de ses résolutions menaçantes. Ce fut la réflexion qu’il était venu à cette Exposition dans un but qu’il fallait atteindre pour une épreuve décisive , et que plus éclatante serait l’iniquité du juge souverain des arts, plus accablant serait; un jour, devant l’histoire, le témoignage porté par l’étranger contre le sceptre et le glaive parisiens.

Le lendemain matin, il se présenta au Louvre, demandant à paraître devant le directeur, qui s’appelait, je crois, M. de Cayeux. Je ne sais plus si ce fut ce puissant personnage ou quelqu’un de ses lieutenants qui lui accorda audience. Il lui fut répondu que, les tableaux placés, aucune réclamation ne pouvait, aux termes du règlement, se faire entendre avant la fin du mois. En vain objecta-t-il qu’à ce terme légal tout le mal serait fait devant le public; qu’alors il serait trop tard,

le spectateur se laissant aller à l’impression de la première vue. Tout fut inutile. Comme le douanier delà frontière, le chef suprême du Salon artistique resta à cheval sur les règlements de l’endroit. Cependant Wiertz avait trouvé , dans la nuit, un moyen de salut. Il demanda que, sans autre changement, \e Patrocle îni penche d’une couple de mètres. Alors du moins.se verrait-il, sinon dans son jour, du moins dans une ombre plus égale. Il n’y avait , pour cela, qu’à relâcher d’autant la corde qui , d’en haut, le fixait à la muraille. C’en était encore trop pour le règlement. Il fallait attendre , à sa place et immobile , l’heure militaire.

Le premier mois se passa dans cette horrible position. Au jour fixé, Wiertz réclama de nouveau, et, cette fois, on consentit à lâcher la corde. Seulement, comme en punition d’avoir réclamé trop tôt , il ne lui fut accordé que la moitié de sa demande. Il avait besoin de deux mètres d’ombre. On lui en mesura un seul. Patrocle demeura attaché à ses demiténèbres. Le grand cadavre resta prisonnier aux mains des Troyens jusqu’à la fin de l’Exposition. Le supplice de l’artiste dura deux mois.

Durant cette éternité, l’énorme public s’écoula dédaigneux ou railleur, devant l’insaisissable spectacle. Or, la circonstance lamentable pour nous, c’est qu’il en avait le droit. Il ne pouvait pas même deviner que l’auteur de ces choses, ainsi entrevues, n’avait pas mérité la mort de ses héros. Ce qu’il y eut de plus terrible, c’est que des cent porte-plumes chargés du sacerdoce de la critique, pas un seul ne se trouva, pour s’aviser seulement que ces tableaux n’étaient pas vus , et faire au public part de sa découverte. Pas un ne consacra une demi-colonne au Patrocle et au Christ. Le Constitutionnel, digne organe de la badauderie parisienne, qui, après avoir trouvé le serpent de mer, devait proposer l’aigle im-

périale par la plume d’oie du marchand de pâte Véron , cet imbécile journal écrivit quelques lignes dont le sens était qu’il ne saurait dire , en présence de ces toiles , si l’auteur était “ un jeune homme ou un vieillard. »

Au milieu de cet horrible abandon , pas un des milliers d’artistes parisiens ne se leva, du sein de la foule, pour protester contre l’indignité de la position. Pas une voix amie , pas une voix juste! Un million d’hommes et soixante jours s’écoulèrent, sans qu’un être vivant, dans cet abîme humain, soupçonnât qu’il y avait là, errant comme une âme en peine, et assistant à sa longue exécution , un homme que les bourgeois de Paris appelaient M. Roma, lequel était le grand artiste de son siècle, un des grands parmi les siècles (1).

C’est à lui seul aussi qu’il faut demander le tableau de sa misère dans le salon d’honneur. 11 en avait eu la perception dès l’année précédente, lors de ses inutiles recherches d’un asile dans ce Paris qu’il dépeignait d’un mot : « On s'y perd, ou s’y noie ! » Lisez cette description où la plume est un pinceau : « Je ne crois pas qu’il soit possible de trouver exemple d’une situation semblable à la mienne. C’est celle d’un homme qui, dans un songe, poursuit une ombre qu il croit toujours atteindre et qui lui échappe sans cesse. C’est le supplice que fait endurer cette affreuse paralysie où l’homme semble mort. Lui seul sait qu’il respire ; mais impossible de manifester son existence par aucun signe. On l’entoure, on l’enveloppe du drap mortuaire, ou le descend

(1) M. T). Nisard, sur qui Wierlz, par l’originalité de son esprit et de toute sa personne, avait fait impression dès la première vue, nous écrivait le 9 mars; « J’ai bien mal vu son grand tableau, qui est si haut et en si mauvaise lumière.» Le premier de ses compatriotes et, sans doute le seul, à cette époque, l’écrivain français eut l’honneur de deviner le génie perdu dans cette lumière sans jour. 11 ajoutait, dans la même lettre : « Il a le feu sacré. Ainsi point de découragement. Son jour viendra, je le lui prédis. »

dans la tombe, cr, impossible, impossible de s’écrier ; Grâce ! grâce, barbares ! Je ne suis pas mort ! ?»

Le besoin de justice est prolbiidément marqué au cœur de l’homme. Il cotdient celui qui constitue sa force et sa grandeur; le besoin de liberté et d’égalité. 11 y est le même sentiment de la dignité humaine qui rappelle l'os sublime du poète latin, la face regardant le ciel. L’antiquité grecque l’a caractérisé dans la légende si vraie de riiomme qui, menacé de mort s’il révèle le signe surpris de la stupidité du maître, confie aux roseaux que « le roi Midas a des oreilles d’âne.-"

Du haut de sou inique pilori, Wiertz ji’avait pas même cette ressource désespérée. Condamné qu’il était à un jour ridicule, sa condamnation présentait l’aspect de la justice. Comme dans ce martyr ils auraient vu un grand coupable, les passants pressaient le pas sans regai’der, ou, s’ils s'arrêtaient, restaient sourds à sa plainte. Et comme c’était des oreilles du roi Paris qu’il fallait parler au monde, les roseaux de la presse, pris pour confidents, fussent restés muets.

Wiertz, dans cet abandon universel, n’avait que moi pour témoin de la vérité. Mais, dans l’excès du mal, à peine si, comme il arrive dans les grands déchirements de l ame, il ne douta pas du trouble de mon ancienne foi en lui-même. Il se figura, un moment, n'avoir plus de recours en ma propre justice que dans mon amitié. Mais, crojmnt la conscience de ce dernier juge ébranlée par l'iniquité de tous, il voulut qu’au moins un seul homme fût entre lui et le reste de l’univers, le représentant présent delà justice à venir.

Pour cela, aussitôt, il entreprend de me refaire une con-

science inaccessible au bruit ou plutôt au silence du dehors. Le jour, il me conduit devant tout ce que le Louvre et les autres galeries publiques contiennent de monuments des écoles étrangères. Ensuite, il me ramène dans les salons de l’Exposition, et me fait toucher du doigt, après le secret du beau immortel chez les maîtres de l’art, les mystères lumineux du succès chez les heureux du moment. La nuit se passe en entretiens sur les lois éternelles du beau. Il provoque mes objections contre lui-même. Le crayon ou le pinceau à la main, il se fait le professeur de son juge. Et quel livre il y avait dans ces démonstrations palpables pour les artistes, les poètes et le public !

Comme exemple de ces leçons si proj)res à faire la lumière dans l’esprit même des profanes, je me rappelle un des traits conservés dans ses lettres. Il s’agissait, pour le moment, de l’étrange confusion où tombent les maîtres de la critique, lorsqu’ils ne sont pas frappés de la nuance profonde qui sépare, dans leurs tableaux, le pinceau et la plume.

Une robe légère d'une entière blancheur peut être belle en poésie ; en peinture, c’est un pâté tout blanc, à la manière de M.Dubuffe (I). » Et, en même temps qu’il parlait, en quelques coups de brosse, il traçait sa pensée sur le papier ou sur la toile. « De môme, lui dis-je une fois, un monstre physique peut être représenté dans l’histoire ou le roman,

(1) Il écrivait en l8iS, à proi>os du Salon de Bruxelles: « Les liomnies de lettres répètent souvent (pie la peinture et la poésie sont sœurs. C’est vrai, niais qu’est-ce que cela prouve dans un compte-rendu?

« Ce que l’homme de lettres s’imaj;ine être un beau sujet pour le peintre, une pensée sublime, souvent ne fournit qu’une brioche de rapin.

« Homère fait baisser le sourcil de Jupiter: tout l’Olympe tremble. Un peintre traite le même sujet: il fait baisser aussi le sourcil de son Jupiter, mais l’Olympe ne tremble pas. La peinture ne rend point les pensées qui ne s’expriment pas d'une fagon matérielle, i*

qui serait choquant à la vue, c’est-à-dire impossible dans les arts plastiques. » Je lui citais le héros de ISotre-Dame de Paris, Quasimodo. A quoi il répondait que la couleur parvenant à idéaliser la laideur, ce personnage, représenté sous l’aspect de la force physique, pourrait offrir sur la toile des ressources pittoresques dont l’absence rendait impossible la « robe d’une entière blancheur. ^ Ce dont, le pinceau à la main, il m’improvisait la preuve vivante.

Un des objets à grand succès de la présente Exposition, était la Esméralda d’un peintre à la mode. C'était, comme qui dirait, une jeune Parisienne du jardin Mabille, que Victor Hugo n’eût reconnue pour sa danseuse qu’au tambour de basque et à la chèvre. Pour montrer comment, de la danseuse des rues, il y avait à faire une figure d’un type moins local et moins passager devant l’art, en quelques heures, il avait esquissé I héro'ine de Notre-Dame de Paris, une des perles de son Musée. La pauvre bohémienne devait personnellement lui fournir devant moi l’objet d’une autre démonstration dans la question de l’art à Paris. Comme il revenait, à chaque pas, sur ce point, qu’en ce pays, « le talent n’est rien, la réputation est tout, 51 la Esméralda me semblait la bienvenue pour éclaircir l’objet du malentendu qui me représentait à ses yeux comme subissant moi-même, envers Patrocle, l’influence du décret sommaire qui le frappait au Louvre.

Mon opinion était, qu’en effet, pour un nouveau venu, le talent ni le génie n’était rien ; que la première arme à conquérir, pour la guerre d’une cause, c’était la réputation; que, pour cela, le choix des armes du début était la chose capitale; qu’ainsi les sujets homériques ou bibliques étaient trop éloignés des traditions actuelles de l’École française, la forme et l'enthousiasme de l’exécution trop étrangères à l’esprit de

1 epoque,les obstacles mêmes de l’art, domptés, trop peu à la portée de l’intelligence publique. C’est ainsi, ajoutais-je, devant la Esméralda, que, connue d’un grand nombre de lecteurs, et revêtue de cette forme rêveuse, chère aux lectrices, avec ces couleurs et ce style qui eussent frappe quelques artistes et môme quelques écrivains, la fille de la Sachette eût fait pour sa réputation cent fois plus que le Christ et Patrocle, ces héros en dehors de la nature bourgeoise eussentils obtenu du jury ces deux conditions du combat, la lumière et l’espace. A tout quoi l’artiste, comme s’il répondait à un défi, et saisissant son esquisse ; « Vous le voulez? me dit-il. Suivez-nous à deux pas. Je vous jure que vous en aurez le cœur net. ^ Je lui demandai où nous allions. « Chez le marchand de tableaux voisin. C’est lui qui vous dira ce que peut ici une œuvre d'art sans la réputation de l’artiste, w II mit son manteau. « Et souvenez-vous bien, ajouta-t-il, que je vous préviens mot à mot de ce qui va arriver. Le marchand me demandera mon nom. Mais, comme il ne le connaît pas, je vous déclare qu’il ne me demandera pas autre chose. Voici une toile qu’il ne regardera même pas. Il prit la danseuse de Notre-Dame sous le bras, et nous fûmes bientôt rue du Coq-Saint-IIoiioré, chez le marchand en question. ,

Au premier mot d’un tableau à lui montrer , l’intermédiaire entre les artistes et le public demanda au porteur de l’objet qui il était. VV’iertz, me jetant un premier regard de triomphe, répondit qu’il était étranger et porteur d’un nom inconnu sur la place. Seulement, il faisait le mouvement de tirer son œuvre de dessous le manteau. Le marchand suspendit le geste, en lui déclarant, aussi courtoisement que la langue peut adoucir l’affront d’un refus, qu’alors l’exhibition ne pourrait que lui laisser un regret ; qu’à Paris, ce qu il faut sur le marché de l’art, c’est une signature connue au bas

(le l’œuvre à vendre. Wierlz, rayonnant, soulevait son manteau, et, comme s’il s’adressait à moi, représentait qii’ii serait étrange et peu conforme à la haute opinion qu’ont de Paris les artistes étrangers, s’il était dit que même un chefd’œuvre privé d'une signature ayant cours, iry trouvât pas marchand. « Je suis marchand et non pas juge, dit l’homme. — C'est juste, fit Wiertz, Mais comme la vue n’en coûte rien... — Pardon, messieurs, reprit le marchand interrompant avec douceur le mouvement de la Esméralda sous le manteau, il m’en coûtei’ait beaucoup de regarder une jolie chose que je ne puis acheter, certain que je suis de ne pouvoir m’en défaire. » 11 n’y avait rien à répondre à cela, e< nous quittâmes la boutique artistique, moi en croyant à peine mes yeux, et Wiertz aussi fier d’avoir été, devant moi, •‘Conduit avec sa toile, qu’ Alceste d’avoir perdu son procès.

Les deux mois que nous avions à attendre la clôture du Salon, se passèrent dans une étude du public, comme acteur dans les triomphes du jour, soit au Louvre, soit au théâtre, soit dans la presse ou à la tribune politique.

C’était pour celle-ci le moment de la question belge des XXIV articles et de la question d'Orient, signalée par cette coalition où les partis en présence brillèrent par des changements de front et des conversions de drapeaux opérés avec tout le brio de la furie française. On allait chanter la Marseillaiss, en attendant qu'on rengainât l’épée de la France.

Les objets et les noms qui, au théâtre et dans le roman, faisaient courir un public idolâtre, la France ne s’en souvient guère aujourd’hui. A part feu Scribe, qui pour la bourgeoisie fut le vrai Molière, et saufM. Joseph Bouchardy, pour qui

alors, comme jadis pour le Cid, “ tout Paris avait les yeux de Chimène (1), » etM“®Rachel(2)qui, dans sa primeur, appelait les Parisiens blasés à la fête des morts, et qui eut la gloire de cueillir quelques branches de cyprès pour la tombe de Corneille et de Racine, sans pourtant avoir jamais atteint aux palmes de M“® Thérésa, pas un Français ne se rappellerait le nom d’une des étoiles qui, poètes, danseuses ou autres, faisaient battre les cœurs et occupaient les mille trompettes de la renommée.

Ainsi des étoiles apparues au ciel du Louvre, et dont la plupart, parmi lesquelles des meilleures, celles-ci les premières, avaient filé avant la fin de la présente année. Je retrouve dans les lettres de Wiertz la trace de quelques jugements portés sur les astres du Longchamp artistique et les lions de la saison, au Louvre. Dans une de ces lettres, il demandait au public belge : Devons-nous être de l’avis de plusieurs

milliers de Parisiens qui pensent queM. Decamp est supé-

(1) L’üuleur de celle Étude assista, avec ^Vierlz, à la cent et nous ne savons qiianlième représenlalion du Sonneur de Saint-Paul. L'énorme mélodrame arriva, sans s’arfêler un jour, à la deux-cenlième. Une slalislique éloquenle serait celle qui nous apprendrait après combien de générations Horace, Phèdre et le Miaan hrope arrivèrent au chiffre réalisé en six mois et demi par \e Sonneur ou Gnspardo le pécheur. Mais, depuis, M. IJouehardy a trouvé ses maitres, et Corneille, Molière, Racine, Regnard réunis ne sont pas parvenus, en deux siècles, au chiffre oh enu, en quelques années du nouvel Empire, par le Pied de Mouton, liothoma'jo. Peau d'âne, la Biche au bois et les autres monuments de l’esprit français du jour.

(2) Dans un article sur le Salon, ù propos du buste de celte artiste par Dantan, M. Th. Gautier disait que le public n’avait pas encore remaniué que la jeune tragédienne était une femme d’une rare beauté. Il parlait de la grâce « vipérine » du col. A propos d'un autre détail du buste, il trouvait le mol beauté vulgaire, et écri%ait, à la irlace u pulcbérilude » Cet ancien lieutenant de Victor Hugo au temps du Boi s’amuse, que nous retrouvons feuilieloniste au 'fouiteur, tandis que le maître vit dans l’exil, était alors un des princes de 1.1 critique pittoresque et sculpturale.

rieur à Raphaël? M. Delacroix est-il le plus grand coloriste du monde, ainsi que l’affirment plusieurs journalistes parisiens? Je me rappelle toutefois que, parmi les objets qui se disputaient les faveurs du public des deux sexes, il y avait, avec les grandes photographies princières vertes ou jaunes de M. Winterhalter, les redingotes grises et les pantalons rouges d’Horace Vernct, toujours chers aux cœurs bien nés, et les robes de soie, avec les fines dentelles de ;M. Dubuffe, En présence l’un de l’autre, le vieux drapeau de la gloire de la baïonnette, toujours nouveau et jeune, avec le point de Valenciennes, dernier mot de l’article Paris, pour la saison actuelle.

L’étude à laquelle nous nous livrions, nous fournit de tristes et précieuses données sur les moyens de succès infaillibles dans la concurrence de l’industrie et du commerce appliqués aux arts. C’étaient, avec la condition e.xpresse, comme objet de première nécessité chez les producteurs, d’une banalité qui les mit au niveau de la médiocrité bourgeoise chez les consommateurs, et avec une recherche constante du nouveau dans les vieilleries et les fripes de la pensée, les frais de publicité à solder en beaux deniers comptants ou an nature, par les fabricants, les actrices et quiconque se livrait à l’étalage des charmes de l'esprit ou du corps devant le public.

Un bon bourgeois de Paris, qui avait épousé une de nos compatriotes, et qui savait notre désir de voir manœuvrer les ficelles techniques du succès, nous fournit une occasion que Wiertz saisit aux cheveux.

Il nous fit, un beau soir, obtenir, pour la 3“ représentation d’un opéra-féerie, une place dans la claque à l’Académie royale de musique. Cette pièce, l’une des plus médiocres d’Auber, et qui cependant ne réussit pas, s’appelait le Lac des Fées. La phalange sacrée des romains avait été renforcée.

Nous étions, ce jour-là, sous le lustre seulement, cent cinquante hommes déterminés, vétérans et recrues compris. Je ne parle que de l’avant-garde. Car, au feu de l’action, j’eus l’occasion de reconnaître qu’une forte réserve, distribuée sur les deux ailes du champ de bataille, nous venait en aide dans les moments critiques. Bref, c’était une journée à gagner à la force des bras et à l’aide des autres chevaliers gantelés de blanc qui nous appuyaient des loges, et firent non moins bravement que les batteries du lustre, je puis dire que le compositeur, le poète, les chanteurs et les danseuses, comptèrent cette soirée parmi les radieuses de leur carrière.

Redire quelle révélation il y eut, dans cette courte campagne, pour mon frère d’armes, serait une tentative superflue. C’était justement aux endroits les plus faibles de l'œuvre, que, sur le signal des chefs, nous avions à faire éclater tous nos enthousiasmes réunis, et je voyais le peintre de Yîliade s’acquitter, avec une sorte de rage, de notre pénible et ridicule devoir. A la fin de l’atTaire, il aurait serré sur son cœur le bon bourgeois qui nous avait conduits là. Témoin et acteur dans un des succès parisiens, il se croyait dès lors maître d’un secret qui lui expliquait tout, triomphes et chutes. Pour tout l’or que nous n’avions ni l’un ni l’autre, il n aurait donné cette découverte d un monde nouveau pour sa conscience (1). Car, malgré son opinion sur les choses devant ce grand tribunal des arts, à peine s’il ajoutait foi aux récits des historiens étrangers. Et si, malgré les efforts surhumains d’une claque formidable et sa médiocrité, la pièce tomba, il n’en était pas moins acquis à l’histoire que la presse publiait chaque jour des bulletins de victoire, comme après un autre

(I) Celte soirée tenait une telle place dans les souvenirs de \Viert7. que nous en avons noté la date. C’él.iit le 10 avril.

V\'agram ; que la grande prêtresse de l’art donnait la main aux mercenaires du lustre et de la salle, et. qu’à plusieurs reprises, les applaudissements du public s’étaient mariés à la pluie de nos claques.

Wiertz, dans sa reconnaissance, lit le portrait de la femme du brave Parisien qui nous avait introduits dans la grande armée. Ce fut, après celui de M. Nisard, qu’il peignit sous mes yeux en deux heures, le seul qu’il lui fut donné de faire durant ce voyage. Il eût voulu qu’il s’en présentât quelques-uns Ils eussent allégé d’autant les dépenses, si modestes qu’elles fussent, d’un long séjour. Dans la nuit laite autour de ses tableaux et de son nom, il ne s’en trouva pas un. Que la critique lui eût fait l’honneur de le comparer à M. Dubutfe, ses rapides pinceaux n’eussent point sufli aux commandes dont la renommée l’eût accablé. Mais eût-il eu besoin d’en faire un seul pour couvrir les frais d’exposition des Femmes romaines chez le marchand d’estampes de la Place du Louvre, qu’il ne l’eût pas trouvé. Les eût-il offerts gratis, il n’eût pas plus trouvé d'amateurs qu’à l’époque dout il a été parlé plus haut.

Il y avait alors, à Paris, un étranger que Wiertz avait connu en Belgique. Je n’ose dire un peintre. Car, quoiqu’il eût, lui, des portraits sur le chantier, c’était le type le plus parfait de la nullité, je voudrais dire du néant artistique, que nous eussionsjamais rencontré. Cet heureux mortel, ayant vu Wiertz de près, n’avait pu s’empêcher d'aimer en lui 1 homme. Je l’ai ouï donner bien des fois au condamné du Louvre des conseils pleins d’une fraternité naïvement outrageante.

.\h ! s’il voulait m’écouter ! me disait-il en sa présence, je lui en ferais bien avoir, moi, des portraits. Car vous voyez que j’en ai, moi. J’en ai plus que je n’en .sais faire. » Et il allait répétant: « Ah! s’il voulait! » Je répondais: «Je le

sais bien. Mais il n’a rien de ce qu’il faut pour réussir dans ce pays. — Pardieu ! » répliquait le bienheureux. Et le pauvre Wieriz souriait, ayant du moins la consolation de trouver dans l'homme aux abominables portraits, celtii d’un bon personnage de comédie. Je cite cette histoire, comme une des antithèses de la destinée artistique à Paris. Cetait pour notre lion belge le coup de pied de l’âne triomphant.

Lorsque, l’année suivante, malgré l'éclat de cette défaite, je m'obstinais dans la pensée que c’était à Paris qu’il devait poursuivre son combat contre Paris, voici ce qu’il me répondait, avec une raison attestée par la suite de sa glorieuse carrière: “ Comment avez- vous oublié quel est mon but? Et puis, ne savez-vous pas que partout où il y a du pain, des couleurs et du soleil, l'on peut enfanter des ouvrages à l’adresse de la postérité ? Ces trois conditions indispensables à l’artiste, je les trouverai partout, excepté à Paris où l’on pourrait bien me refuser pain. ?»

Nous avions quitté Paris dans les premiers jours de- mai. Dès le 13, il m’annonce qu’il a fait plusieurs portraits, et terminé la Esmémlda et Quasimodo pour 1 Exposition qui s’ouvre, la même année, à Bruxelles. Il avait hâte de se retremper dans le travail et « l'air pur de son atelier. »' C’est Anthée qui, tombant de toute la hauteur de sa taille, retrouve sa vigueur en touchant la terre natale. C’est aussi l'homme revenu d’un pays où régne la peste et qui, dans la jouissance de se sentir vivant, repousse encore le spectre des nuits de fièvre. *= Au premier coup de pinceau qu'il a donné, il a senti son imagination empoisonnée. Ses idées

étaient embarrassées, amollies par tous les souvenirs de lïmpure peinture parisienne. » Un long cri de joie, avec rarrière-douleur d etre échappé au supplice “ de voir à nu tout ce que le matérialisme a de plus désespérant, dans ce pays où il n’est pas plus possible de rester artiste que d’y vivre en homme vertueux !»

Avec une énei'gie accrue par la blessure, il appelle à son aide le souvenir toujours proche du temps qui ne reviendra pas. « Croyez-vous donc que la jeunesse soit éternelle l » Déjà prêt pour l'autre campagne qui l’attend dans son pays, et en même temps qu’il demande aux portraits, avec le toit et le pain pour sa mère, des toiles et des couleurs pour sa palette, il imagine « des batteries » contre l'allié des envahisseurs étrangers, le public. 11 se déclare décidé à user de toutes les armes infaillibles du charlatanisme. Il a rédigé des formules triomphales de réclame et, « les hyperboles » de la presse aidant, il y a trouvé un marche-pied plus sûr vers “ la gloire » devant “ la bêtise » que dans « un bon tableau. » L’une de ces réclames était ainsi conçue : « Sa Majesté l’empereur de Russie vient de décorer M. AViertz, artiste le plus distingué de l’Europe. La cour vient de lui coinmander de nombreux ouvrages.» Après quoi, il ira se promener à la IBslle vue, un restaurant champêtre, sur les hauteurs, d’où l’œil embrasse le panorama liégeois, et le lendemain, on lira ceci ; » M. Wiertz, le rival de Rubens, est allé faire un voyagea Dusseldorf. Les principaux artistes lui ont fait les honneurs de la ville. On distinguait, entre autres, MM. Overbeek, Cornélius, Zimmermann, etc. »

En attendant, l’Exposition do Bruxelles se présentait comme une épreuve d’autant plus redoutable, que l’affaire du Louvre avait eu sa réaction ordinaire sur l’opinion en Belgique. Le silence fait lù-bas autour de son œuvre s’était

changé ici en une sorte de retentissement funèbre. Il y voyait le contre-coup si naturel de la perte d’une journée mémorable dans les murs de Paris , que la désertion par ses compatriotes de la cause publique, figurait, dans son plan de campagne, au premier rang des chances inévitables. J’ai rappelé qu’à peine si , abandonné comme il se voyait de tous dans l’abîme parisien , il n’attribuait pas à mon seul dévouement à l’homme ma foi restée debout dans les destinées à venir de Patrode. Et comme, au retour dans notre pays, je lui démontrais l’injustice d’un sentiment dû à l’excès d’une souffrance dont j’avais eu ma part , il me demandait de « ne pas prendre tant à cœur ce qu’il m’avait dit concernant l’influence des Parisiens. — Moi-même, je me serais laissé prendre, ajoutait-il, si je n’avais été convaincu qu’ils étaient presque tous complètement niais. » Quelle explication plus loyale et plus suprême qu’un tel aveu dans cette bouche , de la haine d’artiste qui l’armait contre la dictature parisienne? Pour qui sera-ce un sujet de grande stupeur, si, à la première fois que ce nom, Paris , se représente sous sa plume, il se trouve illustré d’une foudre , et si depuis il n’y revient pas sans le signe d’anathème?

Le bulletin de la journée de Bruxelles dira quel fut pour l’artiste , sur le sol belge, le lendemain de la campagne de France. Devant le combat des Grecs et des Troyens, le public, sous le coup du silence de mort des juges étrangers, chercha et ne trouva pas l’instinct sauveur de sa conscience.

Moins encore qu’après l’arrivée à Anvers, l’opinion nationale ne pouvait acclamer le vainqueur d’Italie. La Roche Tarpéienne du Louvre était trop près du Capitole. Entre les lauriers de Rome et la grande voi.x de son peuple d artistes et le silence des impressions françaises , le public belge se renferma derechef dans la neutralité. Des artistes, si rares

— iir, —

<{u’on put les compter, rompirent ([uelques lances, qui pour Patrode, qui pour le Christ, qui pour Esmémlda, mais sans ûclat et sans etFet, Pour personne, l’heure n’était venue de la réparation nationale.

La presse, sauf quelques exceptions qui, elles-mêmes, restèrent impuissantes, avait attendu de Paris le mot d’ordre qui, cette fois , ne devait pas venir. 11 se trouva un de ses capitaines d’alors , celui-là même qui s'appelait - le premier feuilletoniste de la Belgique, » pour imprimer ce mot-ci : « Nous faisons grâce à M. Wiertz do son Patrode. ^ Le pays officiel arriva, à la fin, pour couronner l’œuvre. De la main de M. le chevalier Xavier do Theux de Meylandt, ministre de l'intérieur, il allait décerner à l'homme baptisé par Thorwaldsen du nom de « géant, >> la palme nationale proposée par la Commission des récompenses. La lettre ministérielle portait que « le roi, appréciant le talent distingué dont il avait fait preuve, lui accordait la médaille en vermeil ! »

Cette médaille surprenait l’artiste dans un des grands embrassements de la muse héroïque. Elle arrivait à l lieure de la conception de la Révolte des Enfers (1), et tandis qu'avec l’escalade du ciel par ses Titans bibliques, il rêvait pour les dieux du Louvre un de ces soufilets qui retentissent dans riiistoire. Je me le figure devant- ce N" du Moniteur hehje qui, par un matin de décembre, lui apporte son nom en lettres <!o vermeil sur la liste des récompenses nationales. 11 me

(1) De celle époque aussi datent quelques-unes de’ses premières sculptures 1.-Î Fmérahia balançant une épée sur le front, la Daignenst’, etc.

semble le voir surj)ris par cette liste d’honneur, au milieu même du souvenir àePatrocle au salon d'honneur du Louvre, et, comme en face de lapins ironique antithèse, debout entre l’esquisse de son orgueilleuse Révolte et les colonnes triomphales du journal officiel.

A la nouvelle de la récompense belge qui va couronner l’œuvre du jury français, l’artiste dépose son pinceau, et c’est le rapin au rire éclatant qui, la plume et le crayon en main, se charge de la réponse au roi Midas. J’ai gardé tous les souvenirs de l’épisode. Le premier est, sur un petit carré de papier, une superbe tête de lion hérissée de deux longues oreilles héro'iquement tendues vers lè ciel. Le second est le Fac simile d’une lettre du jury, illustrée d’un croquis duChrist au tombeau dans le style enfantin , et où l’aréopage donne au médaillé de Bruxelles , au milieu de pâtés et de fautes d’ortographe, une leçon de peinture de sa façon. Je retrouve également deux épitres commémoratives de l’évènement. L’une , toute palpitante de l’enthousiasme excité chez l’exposant par la lecture du Moniteur, est une action de grâces à ces messieurs de la Commission, où il leur donne avis que « cette médaille sera, immédiatement et à toujours, incrustée dans un de ses tableaux. » Dans l’autre, au ministre qui, malgré la publication de la première et du Fac simile, lui annonce comment la médaille est le signe que « le roi a apprécié son talent distingué, il répond en faisant remarquer d’abord que « Michel-Ange ne consentit jamais à porter un jugement définitif sur le mérite des ouvrages contemporains; » qu’ainsi « il trouve impossible que S. M., sachant fort bien qu’elle n’est pas un j\lichel-Ange , ait eu l’intention de juger, en un clin d’œil, les ouvrages exposés; » que donc, il lui reste à désirer « que lui , M. le ministre ou la Commission, seuls capables de classer les artistes, soient les au-

leurs de cette balance des mérites, » ajoutant .qu’alors ,

assuré de la place que la médaille lui réserve dans l’avenir, il la recevra avec enthousiasme et reconnaissance. >• Le ministre envoya l’objet qui , suivant la déclaration du peintre, fut sur le champ incrusté , en guise d’estampille , dans un des coins du Patrocle.

Le tour du jury parisien était venu. Dès les premiers jours de février 1840, Wiertz avait expédié au Louvre une Tête de Christ et une Tête de Vierge, l’une et l’autre portant sa signature (1). L'Exposition était à peine ouverte, quelles revenaient à Liège. Le jury les avait refusées. Or, quoique l’œil d’un maître n’eût pu saisir la différence des styles, si l’une seulement des tètes était du signataire, l’autre était de Rubens !

Rubens encore une fois pris pour un barbare et méconnu aux portes de ce Louvre dont il est, depuis deux siècles, l’hôte royal ; Rubens repoussé du temple où • M. Jomard entre comme dans un moulin ! » Qu’on se représente le tableau qu’otfrent à l’esprit le nom de cet homme et l’idée de cette chose réunis: Rubens refusé! Qu’on sépare ensuite, pour un moment, dans Wiertz, l’homme du peintre, et que, contrairement à ce qui fut la réalité, on se ligure le premier tout entier à la soif de la plus épique revanche d’une blessure personnelle. N’est-il pas vrai qu’il faut reconnaître qu’en }>résence d’un tel compagnon d’exil, il lui fut donné de goûter à cette suprême jouissance des dieux et des reines : la vengeance? “ O prévention parisienne ! ^ Voilà le premier, l’unique cri de joie do Wiertz, à la vue des deux têtes

(1) On sait qu’à part les essais de sa grande jeunesse, il ne signa aucune de se»œuvres. Sa raison était que, si un tableau était assez médiocre pour qu’on n’y reconnût pas, même sans signature, la main du peintre, le nom ne méritait pas d’être mis sous les yeux du public.

— lli) —

proscrites. Les portes du Louvre fermées àl’hôte de la galerie de Médicis, c’était assez pour l’artiste et pour sa cause. L’homme avait disparu dans le rayonnement d’une victoire si exubérante du drapeau rebelle sur les faux juges que, pour les convaincre à jamais d’indignité, il sufiSrait de constater le dagrant délit de mystification publique. C’était, si le ridicule tue encore en France ou quelque part dans le monde, sa propre sentence que venait de porter contre ces têtes le tribunal dictatorial. Un arrêt de mort qui arrache le rire des lèvres du public et des condamnés eux-mêmes , au moment où ils s’aperçoivent que le glaive de la justice était une plume d’oie, et que le juge portait, sous son hermine, le nom do Lrid’Oison (1)!

Comme nous l’avons vu et le reverrons à chaque déni de son droit , l’artiste belge avait laissé tomber à ses pieds l’af- Iront de la récompense nationale. 11 semblait que les coup.s indignes eussent sur lui une vertu pareille, sinon supérieure

(1) Le jury du Louvre n’ayant tenté aucune e.vplication de sa solennelle bévue, Wiertz lui adressa, l’année suivanle, une lettre qui fut imprimée et où le public put lire ceci: « C’est moi, sans vanité, qui. l’an dernier, ai eu l'hon neur de vous envoyer sous mon nom un tableau de Rubens, que vous trouvâtes fort mauvais. Pardonnez-moi, messieurs, d’avoir ainsi exposé au public votre, belle compétence en matière de peinture. Je dois aussi, en passant, m’excuser auprès de messieurs les feuilletonistes, d’avoir eu l'impudence d’ouvrir un concours littéraire sur cette question irrévérente: « De l’Influence pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres. »

«... A cette orgueilleuse folie, messieurs, se joignent deux autres folies, à l'aide desquelles j’ai la prétention de me maintenir dans une indépendance absolue, et de pouvoir défier, à coup sûr, toutes les puissances formidables qui tuèrent les Gilbert, les Gcricault, les ilé>;ésippe Moreau et beaucoup d’autres. La première de ces folies, la voici : je me soucie fort peu de tous les avantages de la fortune, messieurs, et ne redoute point rhôi>ital. La seconde; je n'ambitionne que l’approbation de l'avenir, le sort de ceux qui, venus dans un temps où il n’y avait jtourtant ni jury ni peinture ni. même de feuilletonistes parvinrent à une gloire immortelle. ;•

au succès. Il n’y sentait qu’un aliment vital à l’esprit de combativité dont la nature l’avait si richement armé. Il nous a dit comment le souTenir des soldats antiques l’inspirait^ aux jours des premières lances rompues avec les victorieux de l’art. Maintenant, c’est une rencontre directe avec ceux-ci , qu’au milieu des misères de la justice contemporaine, il propose pour but à son audacieuse émulation. Et , avec la virile modestie qui était la sienne , et aussi avec le naïf oubli de la médaille et delà main qui la lui a apportée, c’est au même ministre, blessé par une sanglante acceptation, qu’il demande de lui prêter la main dans sa fière entreprise.

Au nom de l’art subissant en Belgique le joug de l’invasion étrangère, il propose à M. de Theux « d’admettre au sein (les Expositions des tableaux modernes, quelques-uns des chefs-d’œuvre des grands maîtres. Ces ouvrages, posés là comme des géants à combattre , exciteraient l’entliousiasme et provoqueraient une noble lutte. » Que le ministre accepte, et il se déclare prêt à se mesurer, lui personnellement, avec le plus grand de tous, choisissant pour objet du fait d’armes, “ son chef-d’œuvre, l’immortelle Descente de croix, ^ et pour lieu de la rencontre , la cathédrale d’Anvers , « où il règne, comme sur le tr(jne de l art. »

Car telle est l’émouvante formule du défi , qu'il en fait le plus profond hommage qui ait été rendu au roi de la peinture belge. S'il le provoque, c’est parce qu'il est le roi. S’il en savait un plus redoutable, c’est à celui-là qu'il enverrait, avec le gant , le salut de l’épée. Autant et mieux qu’homme vivant, le peintre qui, au mois d'août suivant, allait remporter une couronne littéraire , avec un livre qui serait le plus impérissable monument élevé au héros anversois (1),

(I) L' Éloge de Rubens.

lorsqu’il a osé faire choix de ce rival et de ce terrain, sait que là la victoire n’est pas donnée à un homme. Mais ce qu’il sait avant toute chose, c’est qu’à la taille de l’adversaire se mesurera l’honneur de la chute. Et, « comme aux champs de Troie, il était beau d’expirer sous la lance ^d’Achille , je veux , disait-il, eu luttant contre Rubens , succomber avec gloire. »

Pour dramatique que dût être un spectacle empreint par l’art d’une solennité religieuse , ou il n’avait point de quoi nnllammer l’imagination d’un ministre catholique, ou il devait l’effrayer, , à l'égal d’un attentat aux choses augustes et sacrées. Ce fut donc en vain que l’artiste, à la voix de sa conscience et de sa force, déclarait à M. le chevalier de Theux.« qu’il était temps que les peintres de notre Belgique chantassent leur Marseillaise. » Le souvenir de i’hymne qui gagna des batailles rencontra une bonne cuirasse sur le cœur ministériel. Notre-Dame d’Anvers ne vit point un tournoi dont le bruit eût retenti dans les siècles.

Seulement , le soldat sans peur n’en poursuivra pas moins la bataille, pour laquelle des armes luisent refusées. Soit en prenant dour sujet de ses rencontres des œuvres consacrées par la justice des temps (1), soit en imposant à ses pinceaux des sujets qui, d’eux-mêmes, établissent la lutte et le point de comparaison dans l’avenir, pas une heure de sa vie , il ne cessera de rêver des combats tels que, môme la journée perdue, Ihonneurfût sauf.

(1) VÉducation delà Vierge, les Forges de Yulcain, etc. Sous le premier de ces tableaux, Wierlz avait écrit: « Pour être placé à .Vnverg, à côté du même sujet traité ,par Rubens. » A l’un des coins, on lisait ; « A corriger, j»

Les portraits siiirisaient à la vie sans besoin du travailleur. Mais des trois objets nécessaires à l’exécution des chefs- <!’œuvre conçus , et dont il croyait que pas un ne lui était assuré à Paris, un seul, le pain, lui était acquis à Liège. L’aveu qu’il n’est pas assez riche pour subvenir aux frais de toile et d’atelier, so retrouve dans la lettre citée au ministre de l'intérieur.

Cependant, avec cette activité d’esprit si merveilleuse qu’il semble se reposer d’un travail par vingt autres, tandis que, dans ses duels mémorables avec les jurys, il fait d'ironiques funérailles aux magistrats rémunérateurs de l’art, il jette sur le papier cette superbe leçon aux artistes , qui s’appellera' YEloye fie Rubens (1). Alors aussi, de la même main qui n’attend qu’un pan de mur assez vaste pour y dérouler la plus gigantesque de ses toiles . il donne le signal d’une guerre littéraire à ces autres grands-prêtres de l’art et de la science, les feuilletonistes. On se rappelle quelle était la question [losée aux écrivains conviés à la joute avec les distributeurs de la renommée : « De l'intlucnce pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres. »

Le concours était ouvert depuis septembre de l’année précédente. L’annonce portait que, depuis assez longtemps , les éci ivains se proclamaient les juges des artistes ; qu'il était juste qu’à leur tour, les artistes se fissent les juges des écrivains. C’est pourquoi, à tel jour et dans tel lieu public qui

(1) Un concours sur ce sujet était ouvert par la Sociéle dex sciences, lettres et arts, à .\nvers, pour rinauguration de la statue du peintre qui aurait lieu au mois d’août. Les mémoires devaient être envoyés avant le l.*J juillet, el c'était seulement au mois de février que ^Viert7. avait eu connaissance du concours.

seraient lixës, aurait lieu le tournoi "feur la question , tout écrivain étant libre de concourir et tout artiste quelconque faisant de droit partie du jury. Quant au prix comme- v. moratif, le peintre, trop pauvre pour décerner au lauréat une médaille d’or, d’argent ou de bronze, ne pouvait lui offrir que le Patrocle. • J

Il n’appartient pas à celui qui remporta le prix, de discuter ici la question. Il lui sembla que, pour la résoudre dans les termes où elle était posée, il s’agissait d’établir tout simplement aux yeux du lecteur un fait de lui-même assez apparent, savoir : qu’à Bruxelles, de même qu’à Paris, il se voit, siégeant au rez-de-chaussée du journalisme, à l’endroit réservé aux causeries , aux fantaisies de la chronique et autres divertissements publics, des tribunaux spéciaux pourles choses de l’art et de la science , dont chaque membre individuellement a droit de haute et basse justice sur les toiles peintes, les marbres sculptés, la prose, les vers, la musique, les • ballets, sans être pour cela plus danseur, artiste, musicien ou poète que le public lui-même (1). Voilà tout, et le public

(I) Huit ans après, en 18i8, non-seulement le public commençait à croire qu’en Wieriz la üelj;ique avait donné au monde un grand artiste de plus, mais les poètes montaient, en riionneur du peintre, les cordes de leur lyre, et les artistes aussi lui accordaient une place à part parmi leurs légions rivales. Celte année-là, Wiertz se fil feuilletoniste un jour, et c’était pour qu’il fût con State, par son jiropre exemple, combien non-seulement la critique est impossible à des hommes qui ne sont généralement ni artistes ni même écrivains, mais à ceux-ci et aux artistes les premiers, et cela dans le domaine même de leur art.

1,’originale leçon consistait en huit feuilletons sur le Salon d'ExposUion, qui parurent dans la Saiion, sous ce litre: Pelile promenade, par M. Wieriz.

Les cinq premiers étaient consacrés à la démonstration de rincompélence des écrivains, des peintres et des sculpteurs égarés par la vanité personnelle et les questions de rivalité ou d’école, avec cette conclusion que « chacun est doué d’un sentiment différent du beau et du laid, et qu’après tout, le beau n’es

conclurait. Ce qui était curieux d’abord, c’était de voir comment les écrivains et les artistes répondraient à l’appel qui leur était adressé.

Il y avait un fait propice à l’intervention de ceux-ci. Le feuilleton s’était signalé, au dernier Salon de Bruxelles, par des coups dont la plupart, et des meilleurs, avaient saigné. Leur ressentiment des iniques blessures était tel que plusieurs parlaient d’en appeler au jugement de Dieu (1). La critique allaitjusqu’à l’injurieuse négation des talents les plus sacrés , ce qui , plusieurs années après le concours et dans un cas de récidive , inspirait à Wiertz cette question , nouvelle pour bien des gens : « Pourquoi se fait-on moins de scrupule d’attaquer le talentque la probité? Je ne sais. On ne

autre chose que ce qui nous plaît, n Dans le sixième, où commence l’appréciatiOii des tableaux, il pose la question de savoir si, puisque « nous n’avons pas d’idée fixe sur le beau, il n’est pas sage de s’en rapporter à ce que nous en disent les grands maîtres dans leurs œuvres. « Il prendra donc pour modèle du beau les tableaux des artistes les plus renommés, et « les |)lacera en imaginalion parmi ceux à l’examen desquels il va procéder. — Ses observations auront pour résultat d’indiquer dans chaque tableau deux choses seulement, deux choses plus intéressantes pour l’artiste, plus propres à lui suggérer d'utiles réflexions que tous les discours , toutes les appréciations poétiques de nos poétiques feuilletonistes: 1" Les parties les plus rapprochées du beau comme l'ont entendu les grands maîtres; 2“ les parties les moins rapprochées. » Ainsi, il se bornera ü dire: « Composition, dessin ou expression, etc., dans telle ou telle partie, » et on' sous-entendra que ces parties « sont les meilleures de l’œuvre, conformément aux principes des grands peintres choisis comme types de perfection. Cette méthode, la plus propre, je crois, ajoutait-il, à formuler le jugement le moins absurde possible, je la conseille à messieurs les feuilletonistes, quand, toutefois, le goût, le sentiment et la mémoire des beaux modèles que procurent vingt ans d’études, leur permettront de la mettre en pratique. » Treize des objets exposés étaient dessinés en quelques traits, avec l'indication, en un mot, de leurs qualités relativement remarquables : « Composition, expression, » etc.

(I) Par le bâton. Voir le .Mémoire couronné sous le titre : les Feuilletonisics, 1" lettre.

songe pas que porter atteinte au talent du pauvre artiste, est peut-être pour lui une chose aussi sensible que porter atteinte à sa moralité (1). j; Il ajoutait: « S’il y avait, pour la défense des ouvrages de peinture, un tribunal, un .code, des lois, que -de gens seraient condamnés pour calomnie !

Pour les écrivains , eux, les premiers, devaient voir leur cause enjeu dans ce concours. N’cst-ce pas dans les choses littéraires surtout que le feuilleton belge soumet l’ophiion publique, en lui personnifiée, à la suprématie de la juridiction française? JN’est-ce pas là que., grâce à la même langue parlée, le régime de l’assimilation se pratique jusqu’à l’annexion par l’esprit français, au théâtre, dans le roman, dans 1 histoire ? Ne voit-on pas, aujourd’hui comme alors, que , moins encore pour l’écrivain que pour le peintre ou le compositeur, la confirmation du talent, par le feuilleton indigène, n’arrive avant le certificat en règle et imprimé du baptême parisien ? qu’aucun secours moral ou matériel ne lui vient du dedans contre la concurrence à outrance du marché français ? qu’en un mot, avec l’esprit et l’argot, la courtisane et le césarisme, la France dramatique ou romanesque nous envahit de toutes parts, sans que le feuilleton accoure à la rescousse des idées et des œuvres nationales ?

Quant au public, pour ce seul détail de la question qui, depuis la question césarienne des frontières naturelles, attend un tableau et un concours à part, il n’y ‘avait qu'un exemple à lui mettre sous les yeux. Comment son journal lui annonce-t-il une nouveauté française? « Ce tableau est le grand succès de la saison, à Paris. — Cette pièce fait, chaque soir, courir tout Paris. Nul doute que le

(1) Fcuillülon de la Sation, 2G août 18*8.

public bruxellois n’applaudisse des deux mains le prodige de la féerie, qui est, à Paris, l’événement du jour. «Voilà l'avis au lecteur. Un décret du Moniteur universel portant que le coup d’Etat a passé la frontière, ne se présenterait pas sous une forme plus impériale. Le coup est fait : ô peuple spirituel! vote oui. Quant au Moniteur national, il nous a fidèlement transmis la chose, et il s’en lave les mains. Sifile donc, peuple brabançon, si tu l’oses I

De tous les objets de doute, relatifs au résultat moral du concours, le premier était le public lui-même. Pris pour juge suprême entre les arlistes et les écrivains juges dans leur propre cause , et le feuilleton , son organe oftîciel, de quelle main tiendrait la balance ce public , dont le peintre avait de longtemps tracé le portrait à la plume, et aux deux oreilles duquel le sacramentel : « C’est mon journal qui l’a dit, « ne sonne pas moins religieusement que le vieux Mngister dixit ; pour qui le Verbe écrit n’est pas moins le dernier mot de toute chose que l’antique Verbe parlé; pour qui la gazette adétrôné et remplacé la Bible ? Le premier mouvement de sa justice sommaire ne serait-il pas, ou bien d’accuser le promoteur du concours de rallumer contre l’imprimerie la question incendiaire du feu Saint Père Grégoire XVI, et de nier le respect dû au quatrième pouvoir de l’État, ni plus ni moins que si le feuilletoniste portait à la pointe de sa plume tout 1 honneur de la presse, ou bien aussi de susciter devant lui, bou.”geois établi et honnête négociant, une question de boutique bonne à vider entre tous ces gens exclus de la République par un nommé Platon ?

Pour sa part, le penseur devant qui, dès lors, avaient posé tant de bons citoyens , maçons et autres , ne se livrait pas, de ce côté, à une illusion profonde. On peut croire que, pour féconde qu’elle fût, son imagination n’allait pas jusqu’à

prêter aux lances qui allaient être rompues, la vertu de renverser le pouvoir temporel du feuilleton. Ses coups, plus conformes au besoin des temps , ne visaient guère qu’au simple pouvoir spirituel. Ce qu’il voulait pour le moment, c'était que , devant le tableau des méfaits humains de 1 infaillible gazette, l’unique question de confiance publique » fût posée à un public qui, après tout, vient au monde deux cents ans après M. de Voltaire et trois cents ans après notre bon Philippe de Marnix, muni, par la Conslitution, de la liberté de penser.

Dans la prévision de l’absence du juge définitif, et avec la se«le et menaçante certitude de la présence du feuilletoniste désigné comme l’ennemi commun aux artistes et aux écrivains, restait à savoir si ceux-ci se feraient inscrire pour rompre une plume, si ceux-là consentiraient à venir, avec leurs recentes balafres , prendre publiquement place au fauteuil du premier juge. Autre question hérissée de points d’interrogation à l’adresse du courage civil chez ceux-là même qui, naguère, parlaient de justice à coups de canne, et à laquelle avait peut-être répondu d’avance l’attitude éloquente avec laquelle les uns et les autres avaient laissé à leur champion tout flionneur de l’insurrection contre la dictature étrangère.

En résumé , voici ce qui arriva. La lecture publique des mémoires envoyés au concours eut lieu, à Louvain, dans une des salles de l’Académie, le 14 mai 1810. Ils étaient, ainsi que les membres du jury (1), au nombre de cinq, dont l’un était un drame en cinq actes. On remarqua, comme détail curieux, que parmi les concurrents figuraient un poète fran-

(1) Parmi lesquels Wierlz, Malhieii , le direclenr de l’Académie, et Geerts, ))roresseiir de sculpture.

çais et un magistrat belge, homme d’uii rare .esprit (1), et que le prix fut remporté par un journaliste [2).

Pierre-Paul Rubens naquit en 1577, le jour de la fête des Apôtres dont , signe à noter dans sa destinée , on lui donna les noms au baptême. Il vécut G4 ans , et laissa au monde environ 2,000 tableaux. « Sa facilité est telle, dit Wiertz dans VÉloge , qu’il semble , comme un dieu , n’avoir besoin que d’un acte de volonté pour l’accomplissement de ses œuvres. « Il mourut le 30 mai 1040. C’était donc ce second anniversaire séculaire que célébrait la ville d'Anvers , lorsque, au mois d’août 1840, elle venait saluer une statue de bronze sur l’une de ses places publiques.

Il peut sembler étrange que la patrie choisisse, pour l’apothéose de son fils, la date tumulaire. Mais, qu’une pensée poétique ou la simple volonté des tardives circonstances ait donné la préférence à cette date sur celle du berceau, l’idée n’a rien qui déplaise à l’imagination. La tombe est pour ceux qui ont imprimé leur nom à une œuvre durable, le seuil.de l’immortalité (3). L’artiste se lève pour les siècles, à l’heure où l’homme se couche à l'ombre des choses accomplies.

Pourquoi Rubens attendit deux siècles son monument, cette autre question se présentera naturellement à l’esprit de

(1) M. G. G. G. G., aujourd’hui président de chambre à la cour d'appel de Liège, qui obtint la mention honorable .

(2) Pour la façon dont Wiertz comprenait l’idée du concours, voir sa curieuse lettre du 5 janvier 1840.

(5) L’auteur de ces pages a exprimé la même pensée devant le cercueil de Wiertz, aux funérailles du 21 juin 1805.

l’étranger qui , dans les souvenirs qui précèdent , nous aura vu sauvegarder le caractère belge du reproche d’oubli de ses grands noms, dont nous n’avons pu défendre nos frères du Midi. Mais, pour l’honneur d^4nvers et de la nation , la réponse se trouvait écrite dans l’histoire des temps où vécut Rubens, et, avant toute chose, dans l'a faveur dont les étrangers, maîtres dû- pays, crurent honorer le prince du pinceau llamand.

Un signe impopulaire avait marqué son berceau. Son père, Jean Rubens, échevin de la ville d’Anvers, avait d’abord mérité un honneur civique auquel il devait bientôt se montrer infidèle. Son nom se lit encore- sur la liste des citoyens suspects d’hérésie , dressée par les conseillers inquisiteurs, à l’arrivée! du duc d’Albe dans nos Provinces. L'année suivante, « comme, dit un écrivain catholique de nos jours (1), il aimait la paix et la tranquillité, » il abandonne le champ de bataille, émigre en Allemagne et, accueilli par le Taciturne , séduit la facile Anne de Saxe , femme de son hôte, au moment où celui-ci arbore contre le bourreau espagnol le drapeau de l’indépendance nationale. Emprisonné de ce chef à Dillenbourg, il fait implorer sa grâce par sa propre femme, Marie Pypeling, et, relâché et interné à Sieghen, en Westphalie, où naît Pierre-Paul, son sixième enfant, il obtient, l’année suivante, l’autorisation d’aller vivre à Cologne, où il se refait catholique et, doublement renégat , meurt employé au service de Philippe IL

L’indignité paternelle désignait le jeune Rubens à la faveur des successeurs de Philippe au gouvernement des Provinces maintenues sous le joug. Là fut le malheur immérité de la tache originelle. Mais ce fut par le fait d’une volonté

(I) Roussard, les Leçons de P-.P. Rubens, Bruxelles, 1858.

iudépendante du nom d'un père traître à ses dieux et à sa patrie , que le peintre vint servir , en qualité de conseiller et de diplomate (1), un régime pire que le règne de sang auquel il succédait : le régime de castration morale de la nation par les soins d’Albert et d’Isabelle. C’est à ce couple, plus mortel dans son œuvre d’apaisement que le glaive elles bûchers d'Albe, que le peintre catholique voua, comme Belge, ses services fidèles, et, comme artiste, apporta le prestige de son génie. Il allait peindre la Descente de croix , sans songer qu’alors le Christ s’appelait la Belgique, et que son martyre n’était pas consommé.

Avec l’administration écœurante des archiducs avait commencé, sous la forme de l’énervement, un régime destiné à perpétuer, en le renouvelant, le supplice de la patrie. Sous le règne restaurateur des couvents qu’illustra l’immortel pinceau du courtisan; dans cette longue apothéose du moine engraissé de la dernière sueur d’un peuple alors affamé pour plus de sûreté des dompteurs ; sous ces mains qui firent refleurir, avec la censure des livres, toutes les abrutissantes pratiques de la « Sodome romaine , » ni la proscription des derniers penseurs échappés à l’ancien bourreau ne cessa, ni môme le bûcher ne s’éteignit tout à fait (2). Seule-

(1) On sait qu’il remplit diverses missions à Londres, à Paris, à La Haye, à Madrid. Une de ces ambassades consistait à aller présenter à Philippe III « un très-beau carrosse et sept superbes chevaux, » suivant l’expressioiî de Houssard. — En 1G:29, il fut nommé conseiller privé du roi d’Espagne.

(-2) Ce fut au lieu de l’ancien crime d’hérésie, l’accusation de sorcellerie qui alluma les derniers bûchers sur notre sol. On put dire que, si moins de sang s’atiacha au règne des archiducs qu’au rapide passage de l’exlerminateur duc d’Albe, le fait fut dû nou-seulement à la politique d’énervement qu’ils choisirent, mais aussi, tant nos destinées connurent alors le comble des misères humaines, à l’absence d’ennemis debout dans un pays si épuisé d’hommes que des bandes dé loups se montraient impunémeni aux portes des anciennes

ment, ù la franche férocité espagnole et militaire d’Alvarez de Tolède, avait, pour le couronnement de la ruine monumentale, succédé, avec toute la science des raffinements, l’œuvre ecclésiastique de la mutilation du patient. Le rôle de l’Espagne proprement dit était fini. Pour achever de dompter le lion belgique, on avait fait venir cet ex-cardinal impuissant et cette fille aimée de Philippe II conjoints. Il fallait les mains d’un couple aux veines duquel coulât à pleins bords le sang connu de la maison d’Autriche.

Tels furent les maîtres que servit Rubens. Et, puisqu’il n’est pas sans intérêt de rechercher aujourd’hui quelles causes empêchèrent ses contemporains de lui élever des statues, du moins nous semblerait- il superflu de chercher la première en dehors du rôle qu’il joua à la cour des maîtres étrangers. Si nos bonnes Provinces avaient perdu aux combats passés le plus pur de leur sang et de leur or; si la Belgique parut alors comme à jamais couchée sur son lit d’ignominie, toutefois un reste de vie persistait au cœur de la suppliciée violée sur sa croix. Dans cette lente agonie du soldai que souillait la main d’un prêtre et de sa compagne, un moment le peuple désarmé sembla se réveiller pour le refus légal de l'impôt, et contre la suprême insurrection de la faim, l’époque silencieuse vit s'avancer les mornes canons d’Albert et Isabelle.

N’est-il pas assez naturel de penser que, si la décroissance des proscriptions et des tourments physiques trouvait son mot dans la dépopulation ^t la ruine publique, un tel fait ne pouvait exciter même relativement chez les survivants, en faveur des héritiers d'une œuvre savante de meurtre, la po-

cilés, et d’argent qu’à la mort de l’iiifaiite Isabelle, l'état du trésor ne permit pas de lui rendre les honneurs royaux.

pularité mensonge qu’ils renconti’èrent chez Thistoire courtisane? De même, si le serviteur et le peintre' glorieux du règne avait reçu des maîtres le prix du double service' diplomatique et artistique, n’était-il pas juste qu’on lui gardât deux parts équivalentes dans le ressentiment des blessures nationales?

La tombe pouvait jeter le nom de l'ambassadeur dans un rapide et profond oubli. Le service rendu* aux archiducs par la splendeur de son pinceau devait avoir un etfet plus- durable pour la mémoire du peintre. Son œuvre artistique avait été le plus puissant complice de leur travail de restauration I)olitique par le catholicisme. Ainsi dépouillé de l'idée nationale, le génie parut dans le courtisan trahison envers la pensée humaine expirant sur la terre des martyrs. Sa gloire, qui venait couvrir la tyrannie, lui fut imputée à crime envers cette chose sans quoi la gloire est une ironie, la liberté. Elle était venue illuminer cette longue nuit des archiducs, au point de prêter aux ténèbres du règne une lueur qui* eût pu égarer la conscience de l'avenir. Un seul jour, mais c'était trop, elle eut pour effet de faire amnistier le couple royal de son mémorable attentat. Si bien qu'aujourd’hui même, en face de la « complaisance »> de ses devanciers pour les archiducs, un jeune historien qui est, en outre, un législateur libéral (1), est amené à se poser cette question : « A quelle action mystérieuse faut-il attribuer ce singulier prestige qui s'attache à leur mémoire ? 5» et à y répondre dans les termes suivants : « L'éclat d(^ quelques grands noms servit d'excuse à leurs fautes, d’égide à leur renommée. Le génie de Rubens, la protection qu’il reçut de leurs mains a sauvé la popularité des archiducs.... Les arts, dans ce

(I) M. Louis llymans, lUsloire populaire de la IkUjiquc.

siècle, nous valurent des couronnes que ne tressait plus la liberté. >•

Si tel fut aux yeux des contemporains le dernier mot du rôle de Rubens, ne dut-il pas leur apparaître comme un génie suborneur et, puisqu’il fallait qu’un jour ce nom fût écrit, rentremetteur de la basse tyrannie auprès de cette prostituée, la popularité? La question du monument est résolue. Les lignes qu'on vient de lire nous disent pourquoi Anvers tarda deux siècles à faire revivre dans le bronze le glorieux tils de ses entrailles qui ne fut pas l’homme de la patrie. Au cœur de cette mère percé d'un glaive, il fallait le temps d'oublier ce que son Rubens avait fait pour ramnistie des plus mortels tyrans de la Belgique. Ilétait nécessaire qu’une lointaine génération se levât, qui, libre du joug étranger, laissât descendre le voile du pardon sur le passé vaincu, et, « assez riche alors pour payer sa gloire artistique, » décernât au roi des peintres cette « couronne que n’avait pas tressée la liberté,

Mais, la dette nationale payée à l'auteur de mille chefsd’œuvre, la liberté belge derechef menacée par l’étranger, ne s’est pas trouvée quitte envers elle-même. Wiertz, dans YÉloge couronné à Anvers, a pu proclamer Pierre-Paul le « dieu » delà peinture. Il ne lui était pas donné d'en faire quelque chose de plus qu’un dieu: un homme voué à la cause divine de l’humanité. Il n’est pas dit que, lorsque justice est rendue à un pinceau regardé comme surhumain, le droit séculaire du génie au monument vienne prescrire le droit du passé à l’enseignement du présent. L’histoire de Rubens a aussi sa morale. Pour rayonnante et large que leur apparaisse sa couronne, les artistes de nos jours devaient savoir comment elle se fit attendre, et pourquoi l’avenir la trouvera incomplète.

Lui vivant, il fut permis de reconnaître que, chez le plus grand peintre de son siècle et celui qui, 1 égal des premiers dans tous les siècles, ne trouvera sans doute pas de vainqueur, non-seulement le citoyen manqua, mais en même temps que l’homme du pays, l’homme de son époque. C’est ainsi que, contemplée d’un point de vue où l’art ne domine pas tout, son œuvre, à part l’aide apportée aux reconstructeurs du passé, est là pour le penseur comme un anachronisme. Né à l’instant d’un suprême soulèvement de la conscience humaine, il la vit, jeune, livrer un combat de géant sur notre sol, et l'on se demande si le peintre n’applaudit pas à sa chute, puisque son œuvre allait consister à diviniser, sur la tombe immense des martyrs, l’ancienne foi du Christ faite bourreau.

Le regard distrait devant une scène dont la sublime horreur traversera les siècles, Pierre-Paul Rubens se trouva à tel point l’artiste de la restauration factice accomplie par un couple de fantômes historiques, qu’à notre génération, ainsi qu’à la sienne, il apparaît comme le poète d’une légende dont le dernier mot était alors : Finis patriæ{\). Venu au monde après le livre de Mamix et l’épée du Taciturne, il n’arrivait pas à temps pour sauver la foi ensevelie dans son triomphe du moment. Les portes du moyen âge étaient refermées , lorsque son esprit attardé vint y frapper comme aux portes d’une patrie contemporaine. Il ne vit pas que l’heure était passée, et qu’un monde dormait dans la tombe. Alors, il

(1) Pour l’honneur de l’École belge à cette époque, nous pouvons rappeler des noms d’artistes qui firent acte de civisme et de liberté de penser, en reniant la foi pour le salut de laquelle l’étranger achevait ce long trépas de la Belgique, et parmi eux, ce fier vieillard, Adam Van Oorl, un des fondateurs de l’École moderne, et Jacques Jordaens, l’illustre disciple de Rubens luimême.

ilonna un étrange spectacle aux vivants. Il voua sa vie à la résurrection des ruines parmi lesquelles gisaient les morts de la foi nouvelle. Là, il s’assit, tournant le dos au jour à venir, et, avec son génie, enferma dans le passé lame de sa nation.

L’homme de nos jours qui, oubliant à quelle heure de notre histoire et dans quelles conditions Rubens fît son œuvre, n’en verrait que l’ensemble matériel, y pourrait appliquer la formule contemporaine : « L’art pour l’art. » A ce point de vue, se présente un spectacle incomparable. L’imagination reste confondue devant ces prodiges d’un pinceau assez puissant pourrevêtir des mêmes divines couleurs Vénus et la Vierge, les dieux de l'Olympe et du Calvaire. Païen par les voluptueuses richesses de la forme, l’artiste, devant ces merveilles, pourrait être pris pour un panthéiste. Illusion trompeuse, puisqu’il fut un croyant (l), et que la part de son œuvre où il faut chercher l’homme, est celle qui retrace sa foi personnelle aux mystères et aux miracles du culte pratiqué. Sa bonne foi du moins est sauve.

Si sa croyance religieuse, de même que son culte politique, se renferma irrévocablement dansle passé; si des 2,000 toiles qu’il a laissées, pas une ne s’est vue où l’avenir eût reconnu la main d’un de ses prophètes , c'est que cela s’est fait ainsi dans toute la sincérité d’une intelligence qui , en dehors du génie pittoresque, ne rêva point un horizon nouveau pour la pensée humaine, et se borna, de ce côté, aux

(1) Roussnrd, dans les Leçons citées plus haut, s’adresse en ces termes aux artistes contemporains ; « Que les croyances de Ruhens deviennent aussi les vôtres. Lorsqu’il couvrait les toiles qui nous pénètrent encore aujourd’hui, il croyait à l’Incarnation, à la divinité de Notre-Seigneur, à la réalité de l’Eucharistie, aux miracles de nos gothiques et pieuses légendes. C’est avec ces belles vues de son esprit religieux qu’il a empreint ses ouvrages du scntimenl et de la vérité dont il était rempli. »

aspirations d’un soldat espagnol ou d’un moine du temps. C’est parce qu’ainsi le voulait la foi définitive de son père, que Pierre-Paul allait être, au cœur d’un siècle qui avait fait surgir Luther,. Calvin et Marnix, le peintre de la politique ultramontaine et des autels. A tel point qu'avant d’être le dieu de la peinture, il semble que l’iiumilité chrétienne ait condamné son génie au titre de premier peintre catholique, et cela à l’heure où le catholicisme disait, dans le sang des penseurs, son mot suprême. A tel point enfin que, devant le monument de ce dieu, l’auteur de YÊloge écrirait de lui : « Point d’églises, de couvents, point de Rubens (l)! » h'Èloge, avec le sceau d’une admiration incomparable pour le pinceau qui traça la Descente de eroix^ porte la trace vivante des mouvements héroïques du cœurdeWiertz, laplume ou le pinceau à la main. Ici, comme devant ses grandes toiles, on croit entendre sonner le signal d’un combat, et le livre devient, en attendant une toile pour la Révolte des enfers, un autre tableau homérique. Au feu de ces pages belliqueuses où, à son insu, l’auteur se retrouve dans son héros aux prises avec Michel-Ange , Raphaël , Titien , Corrège , Véronèse, Rembrandt, Velasquez, s’il apprend aux écrivains

(1) Laqiieslion iîp croyance vidée, personne au monde ne contestera que, par la vie même qu’il s’était faite, Hubens, descendu au rôle de protégé des archiducs, avait abdiqué son droit à la mission sociale, but religieux de i’art. Et joignant ù sa gloire de prince du pinceau l'honneur, incompatible avec une telle mission , d’une existence de courtisan et de gentilhomme, il renonçait à l’indépendance de l’inspiration en faveur des distinctions et de l’or à acquérir. Wertz, enfant du peuple et de son siècle, fut, au foyer comme à l’atelier, le superbe travailleur en qui l’humanité reconnaitra éternellement un des siens. Pour remplir une mission civilisatrice, il lit, tout jeune, pacte avec la pauvreté et, penseur libre, même dans le domaine religieux, conquit parmi les manœuvres de l’avenir une place que Rubens n’ambitionna pas, et qui manquera pour jamais à sa gloire.

comment il faut panier de ces géants, aux artistes il dit comment il faut les admirer pour les combattre.

Cette esquisse palpitante qu’illustrait , dans le manuscrit , une masse de rapides coups de crayon, a été publiée depuis, et l’on sait comment, après une lutte corps à corps entre tous ces rois de l’art, la palme y est adjugée au fils d’Anvers. Nous reproduisons ici la scène pittoresque de la bataille :

« Etablissons un concours, évoquons tin'instant ces grands maîtres , voyons-les accomplissant une œuvre d’art. Voyons Rubens, le Titien, Véronèse, Rembrandt, Velasquez, la palette à la main, devant une toile prête à recevoir les inspirations de leur génie.

« Déjà l’impatient Véronèse brûle du désir de montrer la franchise et l’énergie de son pinceau ; Rembrandt, plein de confiance dans les ressources de son savoir-faire, ne croit devoir craindre aucune supériorité; l’audacieux et facile Velasquez s'anime et rêve la victoire; une confiance moins grande, mais plus réllécliie, tempère rempressement du Titien. Son expérience est profonde, nul ne semble pouvoir lutter contre son étonnante habileté.

“ Voilà déjà les grands artistes qui travaillent avec ardeur ! Le seul Rubens , les yeux fixés sur sa toile , reste calme et tranquille.

« Ses émules crayonnent sur le panneau de rapides traits. Déjà l'on aperçoit des masses esquissées, des figures ébauchées, des détails commencés. Partout les lignes se multiplient et se confondent ; partout l’on etFace et l’on corrige. Les uns, déjà satisfaits, arrêtent des contours ; les autres, plus avancés, préparent les couleurs. Mais, hélas! une idée quelquefois mal conçue s’écroule et s’anéantit; de nouveaux essais paraissent et disparaissent, et l’imagination épuisée devient moins prompte. Vainement Véronèse et le Titien ont tenté

d’assembler avec justesse le plan de quelques groupes, le mouvement de quelques figures. Vainement ils essaient de dessiner d’un trait assuré quelques raccourcis difficiles, quelques muscles en action. Ces deux maîtres, ainsi que Rembrandt et Velasquez, sentent le besoin impérieux de prendre le modèle. Mais cette ressource augmente l’embarras et les difficultés. Ce que l’imagination avait ébauché, le modèle le détruit, et de pénibles travaux doivent recommencer encore. Cependant, avec une patience indomijtable, le Titien et Rembrandt cherchent, par des couches superposées, par des glacis redoublés, à rendre, d’après le modèle, le dessin, le modelé et la couleur. Ce n’est qu’après de nombreux essais, des hésitations pénibles, qu’ils déterminent le mouvement des figures, le jet des draperies. Mais cette nature froide , ce mannequin inanimé les induisent en erreur. Bien des choses encore doivent être refondues, recommencées, soumises à de nouvelles recherches. Ce n’est pas sans quelque peine que Véronèse parvient à réunir des masses de lumière, que le Titien obtient son harmonie, que Rembrandt arrive à ses effets. Ce n’est pas sans quelques tâtonnements que Velasquez arrive à donner à son pinceau les grâces d'un beaufaire. La pensée est prompte, mais la brosse est lente et s’embarrasse.

« Rubens, toujours absorbé dans sa pensée, n’a rien encore exprimé sur l’immense toile qui l’attend. Son génie seul agit et travaille. Comme un ouragan impétueux s’amasse au loin dans un ciel enfiammé d’éclairs, ainsi se préparent en silence, dans le cerveau du maître, les merveilles qui vont éclater à nos yeux. Ce n’est point par les moyens ordinaires dont se servent ses rivaux que le grand artiste exécute ses œuvres sublimes. Ce n’est ni le modèle, ni le mannequin qui lui inspire ses étonnants mouvements, ses admirables exprès-

sioiis, ses frappantes vérités, son rendu merveilleux. Ce n’est point non plus par les vains essais d’un crayon timide et mal assuré qu’il commence le premier jet de son œuvre. Sa pensée mûrie, il saisit ses pinceaux, s’élance à la toile, y jette des flots de couleurs. Les lignes, les masses, les formes, les ombres, les lumières naissent sous les coups de la brosse rapide. A droite, à gauche, en haut, en bas, la fée va, vient, vole, et la toile, frémissante, bourdonne comme un tonnerre lointain. C’est la digue qui se rompt, c'est le torrent qui bondit, c’est l’éclair qui passe, c’est le feu qui pétille, c’est la flamme qui dévore, c’est la force électrique qui agit, c’est la puissance d’un démon qui, tout à la fois, veut, crée, accomplit.

“ Déjà les grandes lignes générales apparaissent, les grandes masses d'ensemble se dessinent, les elFcts de lumière resplendissent; le sujet vit tout entier. Comme l’enceinte d’un grand cirque s’emplit tout à coup, au moment où ses portiques s’ouvrent à la foule empressée, ainsi se couvre rapidement de masses agitées le vaste champ où le pinceau de Rubens porte le mouvement et la vie.

« Le grand coloriste a posé sur divers points les cinq couleurs primitives. A voir comment l’ombre et la lumière naissent, grandissent et détachent les objets, on se figure l’apparition subite du soleil sortant de la mer et éclairant par degré la nature plongée dans les ténèbres. Autant les etfets éblouissants de l’astre surprennent et enchantent, autant les capricieux accidents de lumière qui surgissent sous la main de Rubens, saisissent et étonnent. La fée va, vient, vole, et la toile, frémissante, bourdonne comme un tonnerre lointain. Avec quelle écrasante rapidité la brosse large et hardie attaque l’ensemble et les détails ! Avec quelle adi'esse inouïe, elle sait donner à tous les corps leur forme, leur ca-

laciére, leur couleur! Ici, elle établit des masses éblouissantes qui sont le foyer le plus étendu de la lumière; là, elle débrouille et détache des parties sourdes, renforce des parties faibles, atténue des parties fortes, et, tournoyant sans cesse dans une pâte fraîche et brillante, étend ses soins prestigieux jusqu’aux moindres détails.

- ]\fais cette multitude d’objets, ces êtres aux mille formes et aux mille couleurs attendent la vie. Rubens, dont le génie entrevoit d’un coup d’œil ce qui manque à la perfection, s’éloigne un moment et parcourt des yeux son œuvre. Rapide comme l’éclair, il reprend sa palette chargée de nouvelles couleurs. La fée va, vient, vole! Partout les objets changent, se développent, grandissent; partout se produisent des effets nouveaux. Doit-il rendre la douleur, le calme, l’etfroi ? Une louche juste et hardie l’exprime. Ce bras est-il trop long? Ce torse est-il trop court? Le pinceau, d’un trait, rétablit les proportions. Songeant ensuite aux intérêts de la couleur, il tempère ces parties trop brillantes, réveille ces parties trop .sourdes, salit celle-ci, illumine celle-là, ranime par des teintes vierges les points principaux, revient rapidement vers les détails qu’il arrondit, détache, modèle et finit. La fée va, \ient, vole! Son impétuosité ne s’arrête pas un instant. Elle /ouille les ombres obscures et profondes, rehausse de lumières vives tous les corps saillants, les empâte, les fait jaillir de la toile. Ainsi s’achève l’oîuvre, lorsque enfin le peinti-e attaque une dernière fois toutes les parties du tableau, les frappe vivement de touches spirituelles et légères, les creuse de noirs vigoureux, les pique de blancs étincelants, et, comme si la matière dont il imprègne ses pinceaux était dérobée au feu du ciel, il donne à tout ce qu’il vient de créer l’expression et la vie.

« Telle est la prodigieuse facilité de Rubens, telle est

son incomparable habileté dans la pratique. Tandis qu’em-* barrasses dans les ditficultés de l’exécution, ses rivaux commencent à peine leur œuvre, le grand artiste a terminé la sienne, où brillent tout à la fois et au jilus haut degré les qualités les plus précieuses de l’art.

« Et c'est ainsi que tu fis ta Descente de croix, ô fils imjnortel d’Anvers î »

C’était avec le héros do cette journée que le peintre des pages couronnées par les Anversois voulait son combat des Anges rebelles. Le bulletin de la victoire de Pierre-Paul n’était que le cartel courtois d’un jeune rival à l’aïeul maître du champ de bataille. Au souille qui y respire, on sent que la même puissante main qui, avec la plume et le crayon, y a tressé la couronne du triomphateur, s’apprête à la lui disputer avec le pinceau. Seulement, comme si ce n’était pas assez d’une telle rencontre, entre le rêve sublime et la volonté d’un nouveau Titan, on vo3uiit surgir, comme autant de barrières fermant l'entrée de l’aréne, tous les froids obstacles matériels de la réalité.

Afin qu'il fût dit qu’à la même heure d’enthousiasme, il aurait à combattre du même coup les dieux et les hommes, c’était un soldat sans armes quiassignaii le victorieux à une journée prochaine. "W^ertz signait le message de guerre, à ce moment d'abandon de tous, où longtemps on ne sut ni si la toile colossale ne manquerait pas définitivement à l’héritier de l’ouvrier dinantais, ni si l’énorme pan de mur nécessaire à la rude entreprise lui serait enfin mesuré par les édiles liégeois.

A ceux-ci il ne demandait qu’un abri de quelques semai-

ries sous la coupole de l’ancienne église de Saint-André ; au ministre dispensateur des récompenses nationales, que la toile et les couleurs. Mais, des deux côtés, un silence profond. Pour la dévorante impatience du soldat levé avant l’aube, c’est le signe fatal. Le clairon sonne au loin, mais le cheval de bataille ne viendra pas ! C’est à cette heure, où les dieux ennemis le clouent au sol, qu’il accepte le duel prévu avec la destinée. “ Le tableau se fera, nous écrit-il, quand bien môme le monde entier s’j opposerait! Je suis décidé à frapper avec une audace incroyable quiconque s’y opposera.» Puis ce mot, sans lequel il n’eût pas été Wiertz ; “ On saura si je suis en état de peindre la Révolte de l’Enfer contre le Ciel. »

/Vu milieu des porti'aits sans lesquels le feu et le pain eussent manqué à la maison, il avait jeté sur diverses petites toiles les fraîches inspirations d’un pinceau se jouant des misères de l’attente (1), lorsqu’après la place dans l’église abandonnée, le subside lui fut accordé. Mais, pour que rien ne lui réussît alors, la bonne nouvelle arrivait au mois de décembre, à l’époque des jours sans soleil. C’était, avec d’autres qui suivront, une année perdue pour l’homme qui reconnaissait dans le temps le dieu du « bien faire. » En juillet 1841, la toile gigantesque se déroulait sous la vieille coupole de Saint-André. Voici en quels termes il dépeignait l’absorption de tout son être, tant que dura le travail de l’enfantement : « Je ne sais plus ni jour, ni heure, ni date. Je ne sais plus discerner que deux choses : le moment du travail et celui du repos ; le jour, ^ ' la nuit. » En six semaines, était terminée une œuvre dont 1 l’exécution matérielle représente à l’imagination des peintres L le travail des mois et des années.

(I) Les Vnigl cl nne jnine.'i fillcx, une Crtfc/zann/e, etc., dont on retrouve la date dans la correspondance.

La sienne aussi, maîtresse de trésors qui attendaient le jour, s’irritait contre les lenteurs de la peinture à Thuile qui déjà l’arrêtaient sous le ciel d’Italie. Dés lors, il cherchait quelque secret qui délivrât l’inspiration des entraves de l’ancien procédé. Une expérience à laquelle j’assistai, entraîna son esprit dans une suite de recherches qui devaient aboutir à la découverte du procédé appliqué, après le Triomphe du Christ, à toutes ses grandes toiles, et connu sous le nom de “ peinture mate. »

Il projetait d’exposer l’œuvre nouvelle au théâtre de Liège, dans le fond de la scène. Cela aurait eu lieu le soir, à l’heure ordinaire des représentations dramatiques, et avec le concours des deux arts fraternels, la musique et la poésie-

Le rideau se fût levé sur une ouverture inspirée par le sujet, et les esprits préparés par l’orchestre à recevoir les impressions plus vives d’une grande réunion d’hommes et de femmes. Au son d’une harmonie pittoresque, le poète eût raconté la bataille de l’Enfer et du Ciel.

Il fallut renoncer à cette source rêvée d’enthousiastes spectacles pour le peuple. La toile déroulée au fond ne pouvait être éclairée de façon à être embrassée du regard public dans l’ensemble. On essaya vainement toutes les combinaisons possibles de lumière. On ne parvenait à faire le jour que sur des fragments de la toile. La couleur répandait sur le reste des luisants qui nous rappelaient l’impossible spectacle du Vatrocle au Louvre. L’unique résultat de la poétique tentative fut plus tard, comme je viens de le dire, cette invention de la peinture mate qui, en délivrant le pinceau des désespérantes lenteurs de l’ancien procédé, devenait pour l’artiste inspiré une conquête sur le temps.

L’église de Saint- André, pas plus que le théâtre de Liège, ne devait offrir une longue hospitalité à la Révolte des Enfers.

Dès ia fin de mars 1842, le peintre et son œuvre avaient à laisser la place libre (1). (J est dés lors aussi queWiertz songe à transporter ses pénates à Bruxelles, où, sans doute, il rencontrera l’atelier définitif. Mais des années encore se passeront avant que l’objet des jeunes rêves de la mansarde anversoise cesse de fuir au bruit de ses pas, et s’arrête au long appel du voyageur. Dans lintervalle des recherches, des voyages et des temps d’arrêt successifs à Bruxelles et à Liège, chaque étape des années ainsi perdues donne le jour à une œuvre qui marque l’heure fugitive du temps d’arrêt. A cette date se rapportent celles de ses toiles où il se propose un objet de parallèle nommé avec Rubens : XEducation de la Vierge, la Forge de Vulcain, où a manqué la dernière main; puis, quelques-unes de ces charmantes scènes où en vain chercherait-on la trace des angoisses qui hantaient l’atelier d’un jour :les Vingt et une jeunes filles, Y Age d or, etc.;puis la réduction, la lithographie et la reproduction du Patrocle (2).

Ap rés la mort de sa mère, qui vint le frapper au co3ur, le 20 août 1844, il avait dit adieu pour toujours à la ville de Liège (3). Lorsqu’on septembre de l’année suivante, je le retrouvai à Bruxelles, amené moi -même de Paris par un deuil de famille, sa blessure saignait comme à la première heure, et il demandait à l’introuvable atelier le remède héroïque du travail des grandes œuvres. En 1846, il est passagèrement accueilli dans l’usine abandonnée du Renard (4), où, sur-le-champ

(1) Après bien des démarches, la grande toile trouva, à Bruxelles, au temple des Augustins, un asile provisoire durant l'époque de l'Kxposition triennale.

(2) C'est cette copie du Palrode exécuté à Borne qui se tiouve au Musée Wiertz.

(3) Le fils et la mère occupaient, depuis 1837, quai de la ÿauvenière, un appartement dans la maison habitée par l'honorable famille rijsselinckx.

(i.) Il alla aussitôt habiter, dans le voisinage, une petite maison du boulevard du Midi, 113, appartenant ù M. le conseiller Banwet.

et, pour ainsi dire, simultanément, se déroulent deux toiles qui immortaliseront le nom du refuge ouvert à l’artiste errant. La première de ces toiles s’appelle le Triomphe du Christ.

Il l’oflfre à la ville d'Anvers, à la seule condition d'une place "> à côté de la Descente de eroix. A ce chef-d’œuvre refusé a ^ succédé la Fuite en Égypte, dont l’auteur fait don à l’église ^ des Rédemptoristes qui s’achève et qui, sur ses murs vierges, présentait les deux conditions demandées : la lumière et l’espace.

Cependant, à peine ouvert au voyageur, l’asile hospitalier allait être démoli. Le jour de se remettre en route et d’aller frapper aux portes étrangères était revenu, et devait être long. Il représente encore trois années de la vie d’Antoine Wiertz.

Ce ne fut qu’au printemps de 1850 que les murailles géantes rêvées sur les bancs de l’école, virent arriver, sous le toit définitif, l’homme de l'Iliade et de l'Odyssée. Par le contrat passé avec le gouvernement libéral, l’artiste laissait à l'Etat le Pairocle, le Christ au tombeau, la Révolte des Enfers, le Tnomphe du Christ et sa dernière grande page, le Phare du Golgotha. Il aurait, sa vie durant, la jouissance do l’atelier, avec la modeste demeure qui s’y rattache. ^

Dans l’intervalle du retour de Rome au terme du long pèlerinage, il avait cru succomber, sur la route, aux blessures de l'âme et à la lassitude du corps, et lui-même avait, à une heure fatale, marqué d’un M, qui voulait dire mort, une partie de l’œuvre accomplie sur le chemin.

La Révolte des Enfers eontre le Ciel et le Triomphe du Christ retraçaient pour l’histoire deux points culminants dans la

carrière du peintre. Dans la première de ces scènes, l'escalade par une volonté qui, de nos jours, apparut plus grande que nature, d’une montagne d’obstacles, clioses et hommes, accumulés. Dans la seconde, la première heure sereine du triomphe naissant. La date de l’entrée dans l’atelier marque le terme assigné aux souvenirs retracés ici. Alors enfin le champ est ouvert, et l'artiste en possession de sa destinée. Et, si pas un jour jusqu’à la veille du 18 juin 1865, il ne cesse de compter avec les nécessités de la vie ; si la machine humaine a saigné aux ronces du chemin, du moins, arrivé là, l’espace est libre. L’artiste, s’il était taillé pour l’accomplissement de grandes choses, donnera la mesure de ses forces, et le monde saura de quel droit cet homme aspirait à la main de la gloire.

Le but unique de cette vie était en lui-môrnc une chose si grandiose que ce n’était pas trop, pour y atteindre, de toutes les forces d'un pinceau antique jointes au dévouement du citoyen moderne. Wiertz avait fait un rêve digne d’ètre admiré, sinon compris de tous. Il voulait donner aux artistes de nos jours une austère leçon et un mémorable exemple : leur apprendre comment, pour faire de l art même l'instrument de l’idée sans lequel il n’est qu’un corrupteur ou un marchand, il faut l’aimer jusqu’au sacrifice de l’homme. Le héros l’aima jusqu’à aimer en lui la vie de renoncement et cette fière pauvreté qui le fit, libre, pour le faire Antoine Wiertz.

Ou a vu comment le rêve de ses nuits et de ses jours avait pris dans son âme une forme plus belle que la beauté matérielle, et, sur ses lèvres, le nom le plus idéal de la langue : il l’appelait la gloire. Seulement cette forme vague et mystérieuse dont s’enamoui'a sa première jeunesse, apparut à l’âge viril avec des lignes moins indécises et plus sévères. On put

dire dés lors que, s'il n était pas l’homme de l’art pour l’art, moins encore le serait-il de la gloire comme but unique à la vie d’un penseur. S’il l’appela à lui, s’il la désirait de toute la volonté de son être, ce n’était pas comme la bhmclie statue de marbre qui apporte le froid baiser de la mort, en laissant tomber une branche de laurier sur une tombe. Ce fut comme la campagne féconde du travailleur. 11 l’aima, non pas même | comme l’objet vivant d’une jouissance céleste, mais bien \ comme une force apportée au pinceau ou à la plume, comme J la vertu et l’âme de l’œuvre humaine. '

Or, il avait pour patrie celui des pays d’Europe qui, malgré les nuances distinctives du caractère national et grâce à la langue commune, subit à tel point rinfluence des mobiles idées françaises, qu’il est sans exemple de nos jours qu’un nom belge conquière sa place dans la simple justice des siens, sans l’adoption et la proclamation préalable par la mode parisienne du moment. De là cet ardent signal de la résistance à l’esprit envahisseur à laquelle se rattachaient, dans la penséa du citoyen, l’honneur et la destinée de la glorieuse famille belge.

Delà présence de ce maître étranger sur notre sol, l’auteur düPatrocle eu avait fait, dès le premier pas, la fatale expérience. D’un seul de ces regards profonds qu’il fixait sur toutes choses, il lui fut donné de comprendre le silence qui accueillit parmi nous le triomphateur romain, et l’humiliante récompense nationale qui allait le suivre et le confirmer. Alors, il put se dire, et tout autre homme juste avec lui, que si, au Louvre, ses fils homériques, avec leur taille et leur costume étrangers aux liéros d’Horace Veruet et de Meissonnier, y apparurent aux yeux des juges comme les revenants d’un monde barbare, à Anvers même, ils avaient dû trouver un public dépaysé et francisé par les Romains de David, et que le canon

de 1830 venait seulement de rappeler aux traditions nationales, Ainsi qu’elle-même , au premier aspect, la généreuse nourrice llamande n’eût point reconnu, dans le peintre de Patrocle, la légitime lignée de son Pierre-Paul, et que, plus tard, Bruxelles n’eût point salué l’hôte du Capitole dans cet inconnu meurtri et couvert de poussière parmi la ténébreuse mêlée parisienne, il n’j avait là rien qui dût troubler la conscience du superbe proscrit. C'était que, doux fois, la dictature de la mode française l’avait rendu étranger sous le ciel natal.

Jusqu’à quel point il aura résolu ce double problème : Faire d’une couronne d’artiste l’arme de la cause humaine, et faire vivre pour les temps un nom frappé de mort par la sommaire justice contemporaine, c’est ce que dira un jour l’œuvre inachevée et interrompue par la mort qu’il lègue à sa patrie. Sans doute, quand le combattant est couché au champ d’honneur, quand l’avenir appartient à son drapeau et l’espace à sa mémoire, l’attente est facile et douce à son ombre. Mais si, dans la durée promise à l’œuvre, les cinquante années d’une lutte pleine de sueur ne sont qu’un point imperceptible dans l’horizon de l’histoire, il faut pourtant que du moins les vivants trouvent dans ce combat et cette victoire l’enseignement qu’y a rêvé le mort. Que d’abord la patrie se souvienne, elle qui eut aussi son jour d’erreur et dont la justice s’en vient encore d'un pied boiteux, et que les soldats de l’art apprennent comment arrive au but I homme taillé pour se survivre : telle est la leçon, tel l’exemple laissé à tous par ce peintre de chefsd’œuvre qui ht de sa vie le plus admirable de ses tableaux.

A qui, du point où nous sommes, embrasse d'un regard l’ensemble de ce tableau, le Combat des Grecs et des Troyens pour le corps de Patrocle ne représente pas uniquement l’entrée d’un jeune maître dans l’homérique carrière. Il semble que son esprit n’ait pas été saisi, dans cette page du début, par le seul charme de la beauté pittoresque. Peut-êtrey avaitil, dans un mystérieux avertissement de la destinée, quelque chose qui, à son insu, attachait le pauvre artiste au hérosdont le combat ne finit pas avec la vie. Pour l’imagination du moins, ces funérailles militantes dominent l’ensemble de l’œuvre artistique. Dans la vie même du peintre vengeur, Patrocle triomphant dans la mort, apparaît, sur un point culminant, comme un signe fatal. Ce qui est certain, c’est que Wiertz exprima son propre destin par un mot où l’on pressent que sa propre lutte aura aussi son heure autour de la tombe ; x Une toile est mon champ de bataille. » Les grandes mémoires aussi exigent une suprême mêlée des passions survivantes. Et, sans nul doute, à lui-même apparaissait jusqu’à la dernière péripétie du drame de la gloire, le jour où on l’ouït dire qu’il “ voudrait être roi pour devenir un grand peintre. L’intuition de toutes les misères de la lutte infinie était dans ce mot de l’enfant à la mère.

C’est l’enfant aussi qui commence le d uel corps à corps avec ce premier ennemi qui le suivra jusqu’au bout, la pauvreté. Pour qu’il aille s’asseoir sur les bancs de l’école, il faut que le peintre sans maître d’une enseigne d’auberge ait conquis, à douze ans, par des prodiges qui émerveillent les témoins , la pi-otection d’un des principaux de sa petite ville, etque celui-ci, admiscomme gentilhomme à la cour, ait obtenu de la générosité d’un roi un subside de 100 florins. Pour que le pain ne lui manque

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pas dans sa mansarde, il faut, en outre, qu’un batelier dinantais ait foi dans son étoile et veille, dès ce moment, sur l’enfant prédestiné qui sera l’honneur de la famille. Mais, avec les premiers cailloux du chemin, la pauvreté ne disparaîtra pas. Elle a pour jamais sa place au foyer où on l’aime, parce qu’elle y représente la liberté. En 1846, quand il va peindre le Triomphe du Christ, Wiertz, pour trouver 100 francs qu’attend de lui un parent malheureux, offre en gage au prêteur un portrait à faire. Les portraits mêmes jusqu’au dernierjour feront défaut, à certains moments. Le soir de sa mort, on trouva chez lui une somme d’environ 1 ,500 francs. Mais ce trésor ne lui appartenait déjà plus, et l’homme qui laisse, dans son Musée, des millions à son pays, n’a pas laissé de quoi subvenir aux frais de ses funérailles.

C’est dès l’école aussi qu’il se trouve, pour la première fois, face à face avec les faux juges dontle.l/on/frw vient d’annoncer l’apparition posthume au Palais de la nation (1). Au concours pour le prix de Rome, en 1828, il est déclaré vaincu, mais avec une telle dérision du sort que ce sera sa défaite qui sauvera de l’oubli le nom du vainqueur. Un jour, jour unique dans son début, justice lui est rendue au nom de l’avenir. C’était sous un ciel lointain, dans la cité des morts, à Rome. Lorsqu’il revient dans sa patrie, à part deux ou trois que je pourrais nommer, nul parmi les artistes et les poètes ne devine le géant annoncé par le vieux Thorwaldsen.

A Paris, devant ce bruyant aréopage du monde présent, d’abord refusé, Patrocle rencontre un silence plus profond qne celui qui l’a accueilli dans la méti’opole anversoise. A Bruxelles, le prince de la cidlique fait au jeune peintre “ grâce n

(I) Voir la discussion relative au legs du Musée ^Viertz, séance du t8 niai ISGC», à la Chamlire des Ueprésenlanls, et du '■2't, au Sénat.

d’une toile trop grande pour son cabinet, » et les artistes du jury, avec le gouvernement, y attachent une médaille qui lui rappelle l’accessit de 1828. En 1840, exposé de nouveau à Anvers, cette fois devant le public, l’ami mort d’Achille n’y a d’autre vertu que d’etfaroucher la pudeur officielle du jury. Le peintre pourra compter les jours qui vont de juin 1837 jusqu’en août 1845, avant que la glace du silence soit rompue, et que p.as un des grands journaux de Bruxelles (1) accorde l’honneur d’un feuilleton à ces premiers coups d'un •pinceau où Homère eût reconnu la lance de son héros. Avant un tardif signe de Injustice future, Wiertz aura eu le temps de faire de son œuvre même le prix d’un concours contre les premiers juges. Si bien qu'il ne serait pas môme donné au premier témoin de son génie do voir luire le jour de la réparation. La toile où Thorwaldsen avait senti la main d’un homme de haute taille n’était plus là, et le Combat des Grecs et des Troyens annoncé par Y Observateur et la feuille officielle, était la copie du tableau qui n’appartenait plus à l'auteur.

On retrouve dans ses lettres de nombreux témoignages de la longue nuit qui, au retour de Rome, pesa sur son nom. Je n’en rassemblerai ici que quelques-uns. L’année même du retour, la lecture de quelques vers, inspirés par son sublime début, lui arrache un cri d’amitié pour le jeune écrivain qui le salue. C’est le voyageur dépaysé parmi les siens, et, comme si alors seulement il retrouvait la patrie, il rend grâces à la fortune d’avoir mis sur son chemin « un homme dont le cœur palpite au nom d’IIomére. » L’année suivante, tant ce néant rencontré au réveil d’un glorieux rêve, semble devoir durer, il se sent « heureux d’avoir trouvé quelques ennemis. « 11 avait

(l) Le Courrier belge excepté.

crayonne, à sa façon pictui’ale, quelques pages en souvenir <le son vieux maître anversois (1), et lorsqu’entin un journal consent à les publier, l’artiste s’émerveille, déclarant que « cet article a fait plus de bien à sa réputation que le meilleur tableau du monde. ?» C’est alors qu’il envie une plume, comme le seul instrument « capable de faire connaître un peintre. » Pour que le public, à défaut de la presse et des peintres, lui accorde sa place au soleil, il projette de lui donner un spectacle inconnu.il improviserait devant lui, en deux heures, au théâtre, un tableau d’histoire. Peut-être, nous disait-il, pourrais-je par là lui donner une idée de mon existence. » Quand cette nuit aura assez duré, le premier rayon du jour verra l’armée des modestes se réveiller et essayer ses dards sur le talon de l’orgueilleux. C’est à ce signe qu’Antoine Wiertz saura que la gloire sc lève. Vers la fin de ISiO, à l’aspect des « bataillons qui surgissent, il nous fait entendre un cri d’enthousiasme : « Heureux l'homme qui a des ennemis! L’approbation de la postérité lui appartient. »

Il avait pu compter les artistes qui, après le triomphe à Rome, vinrent lui souhaiter la bienvenue dans la métropole flamande. Si un artiste ou un écrivain protesta à la face du monde contre sa chute sans combat et sans nom au Salon d’honneur du Louvre, Wiertz est mort sans le connaître. Pour qu’il apprît combien il était étranger dans son paj's, il lui fallait la palme littéraire conquise à Anvers, au nom de Rubens. Lorsqu’un romancier français, concurrent malheureux pour YÈloge (2), déclara l’honneur de sa nation outragé dans un passage du manuscrit couronné, le peintre répondit

(I) Vue leçon d'anatomie.

M. S. lîenry nerthoml.

par une ironie qui, reconnue telle, iietait qu’un digne pendant à l’accusation et, prise au sérieux, ne pouvait qu'honorer personnellement l’écrivain (1). Voici comment le public belge reçut la réponse au chauvinisme français : « Chose étrange! nous écrivait le peintre, on n’a de blâme que pour moi. Un Français, sous prétexte de patriotisme, venge son amour-propre blessé sur un Belge, qui ne l’a jamais vu ni connu. Ce Français publie dans les journaux toutes les insultes possibles à ce Belge, qu’il traite d’étranger et qu’il cherche à rabaisser dans ropinion de ses compatriotes. Tout cela peut être indifférent aux Belges qui aiment leur pAiys, il est vrai. Mais quand on songe que des centaines de Français ont jeté à la face de la nation belge le mépris et les quolibets, et qu’aprés cela, cette nation n’a qu’une voix pour blâmer une plaisanterie adressée à un Français qui fait parade de patriotisme , cela passe toute cro3mnce. »

Il se sentait si bien seul contre tous que, lorsqu'entin un journal de province (2) lui vient à la rescousse, il s’écrie avec une joie enthousiaste : « Il s’est donc trouvé un homme en Belgique qui a osé parler (3)1 « J’étais cet homme-là à ses yeux, pour avoir, en quelques lignes, signalé au simple bon sens de nos compatriotes notre étonnante soumission au chauvinisme étranger. L’attitude du public pour le lutteur, de glaciale que je l’avais vue cinq ans durant, me semblait devenir menaçante. Je crus le terrain belge impossible à une lutte plus longue, et je lui conseillai de nouveau daller planter sa tente à l’aris même. Mais il ne désespéra jamai.s; de la justice des siens jusqu’à abandonner le champ de bâti) Lettre du 27 octobre ISil.

(2) Le Journal de Malines.

{5; Voir la lettre du 10 janvier 1812, avec la note.

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