‹ Antoine WiertzChapitre 4 sur 29 · IM · texte numérisé non relu

IM

taille choisi. Puisque affranchir le génie national du tribut à l’esprit français était le but marqué, il fallait, pour le triomphe d’une cause à laquelle se mariait l’honneur national, que le couronnement de l’œuvre lui vînt de mains belges, loin de ce “ Paris blasé, usé dans les arts comme dans les plaisirs des sens. » Seulement, du fond de la détresse présente, il jette au loin un regard d’envie sur les frères laissés au pied du Capitole, et que de bonnes frontières naturelles séparent de ce Paris « où il n’est pas plus possible de vivre en véritable artiste qu’en homme vertueux (1). »

La première lueur qui vint hiire sortir son nom de la nuit, apparut comme le signal longtemps attendu des hostilités. La première louange du pinceau et de la plume retentit comme une accusation. Si Injustice, qui s’avançait, forcée et en ennemie, est condamnée à proclamer le droit de \ Éloge de Rubens à la couronne littéraire, c’est pour en dénier du même coup la paternité au peintre. Le verdict quelle rend en faveur du Christ au tombeau, est accompagné de la déclaration que le chef-d’œuvre est la copie inavouée d’une toile italienne. De sorte que le premier honneur rendu à l’artiste se retrouve dans la négation de sa probité artistique et litté-

(1) Sa lettre du 2a décembre 18H commence par ces mots : « Vous ne me ferez jamais aimer vos l’arisiens. » S’il était besoin de prouver que la « haine vigoureuse » de l’artiste démocrate pour un monde qu’il croit mortel à l’indépendance de l’art, ne confondait pas plus le peuple français avec l’empire des modes parisiennes sur l’Kurope, que nous-mêmes avec l’Empire des Napoléons, il suffirait de rappeler à quel point était le bienvenu chez lui tout homme de cette nation qui s’y présentait avec l’amour de l’art et de la liberté, nornons-nous ù ces simples traits. Un des derniers portraits qu’il a peints était celui de Hlanqui. Les derniers soins lui ont été donnés par .M. Watteau. Ce fut M'"' Sibert, une proscrite de décembre, qui lui ferma les yeux. Parmi les trois amis communs qui, dans la nuit du 18 juin, vinrent donner au mort le baiser de l’adieu, se trouvait Bancel, le représentant du peuple français.

raire, et que, pour préciser aujourd’hui la date de la reconnaissance du génie, il suffit aux témoins de se rappeler à quelle époque l’homme se vit, à son tour, méconnu et nié en face de l’artiste sur son char de triomphe.

Une des premières et durables accusations portées contre lui, ce fut de ne pas vendre ses œuvres. Ce trait d’un pauvre peintre qui n’avait pas, dans notre temps, le génie du commerce, contribua plus que tout autre à rendre Wiertz inintelligible. Mais, à première vue, un tel mépris de l’argent ne parut pas même croyable. En 1841, l’écrivain qui avait gagné le Patrocle dans un concours public, pour s’assurer l’indépendance de l’avenir littéraire, se décida à vendre le grand tableau. L’auteur écrivait à son ami : « Si j’avais de la fortune, ce serait moi qui vous l’achèterais. » La souscription était à peine annoncée, qu’on put lire dans les journaux, qu’il était, pour une part pécuniaire, intéressé à la vente (1)! C’était la gloire qui commençait.

Pour fixer l’heure de son arrivée, pour la suivre dans sa marche ascendante jusqu’à la tombe de l’artiste, l’histoire n’aura qu’à recueillir sur la voie sacrée les milliers de voix qui l’accusaient de n’être pas né marchand de tableaux ; de n’avoir su se montrer riiomme de l’art pour l’art et pour l’or ; d’étre, avant le grand peintre du siècle, un grand caractère; de vouloir vivre et mourir l’artiste de l’humanité, le poète de l’avenir, l’homme de la libre pensée (2). Arrivé

(1) VObnerraleitr du lo août 1811 et, avec quel<jucs antres , la

<le Liège, nous ont transmis, en l’honorant d’un démenti, cette ridicule calomnie.

(2) On aurait peine à croire, sans un témoignage du temps, que, parmi les objets d'accusation tournés contre lui, figurât jusqu’à son chapeau, avec les autres pièces de son costume. Cette preuve existe dans une brochure de (fuelques pages publiée par l’auteur de ce récit, et que NViertz nous rappelle dans

au terme de ce combat, qui fut celui de cette vie, eu face du drapeau arboré , en signe du deuil national, sur la Grand'place de Bruxelles, des témoins dignes de foi viendront déposer que les colères du champ de bataille n’étaient

-•>a Idtre du 50 avril I8i2. Libre à ceux qui douteraient de parcourir les lignes suivantes :

« Ah ! messieurs, quelle misère de voir atlacjuer avec de pareilles amies un tel homme ! Et si jamais cela arrivait aux oreilles de nos petits enfants.... •Mais ils n’en croiront pas un mot. .le me figure qu'on ne leur fera jamais entrer dans la tête de quelle façon nous accommodons Wiertz aujourd’hui, ni avec quelle vaillance empoignent son caractère d’artiste et son costume pittoresque ceux d’entre nous (jui n’aimeraient pas .se frotter à son pinceau, voire :i sa |)lume; comment ceux-là même (pii paraîtraient disposés à admettre en sa faveur les circonstances atténuantes du génie, accusent d’orgueil sa redingote en forme de tunique, et proclament signal d’insurrection contre les idées du jour son petit chapeau en pointe avec larges bords.

« On le sait bien, cela va sans dire, nous sommes dans le droit naturel, en demandant qu’on lui fasse payer une supériorité contraire à l’égalité. .Mais avec quelles dents mordre à un compagnon de celte trempe? Ses émules et nous ai.'tres bourgeois, nous avons avisé, et voici le système que nous avons reconnu pour pratique. Il a été convenu, de part et d’autre, (|ue l’on ne toucherait pas au pinceau, mais que nous habillerions l’homme à notre manière.

« C’est ainsi que quiconque vous parlera de lui, vous dira avec un enthousiasme tempéré par une honorable pitié: « Q'd. Wieriz? un peintre de génie, pardieu ! .Mais, hélas ! cher monsieur, un grand original ! »

O Je gage que vous ne rencontrerez pas un bon citoyen qui ne reconnaisse un contemporain lièremeiit trempé dans le peintre du Patmie, du Christ an tombeau, àe la Itévolte des Enfers, cl ne le gloritie pour cela jiliis fort que vousmême; mais pas un aussi qui n’ajoute, avec une larme dans la voix: « Ah! mes amis, le malheur qu’un artiste de cette taille ne soit pas un homme comme vous et moi; qu’il ait des bizarreries; qu’il ne se mette pas comme tout le monde! Avez-vous vu son chapeau? »

« Pas une âme dans tous ces groupes, ivres d’admiration, qui ne s’incline devant le pinceau, qui ne se découvre, au be.soin, devant la palette de l’artiste. « Mais la redingote, monsieur? » Pas une qui , pour peu que vous y teniez, ne vous concède, avec une joie toute patriotique, que ^Yiertz, au fond et aussi dans la forme, rappelle le grand l’ierre-Paul Rubens. — « Mais, mes enfants, pourquoi par la forme du chapeau? Voilà qui est à jamais déplorable ! C’est là

pas tombées avec le vainqueur. Entre autres, un organe do la métropole anversoise, le Précurseur déclarera, parlant de l’artiste vivant ; « Lorsqu'il nous consacrait ainsi son génie tout entier, c’était à nous de soigner pour sa gloire... Nous

ce qui perdra le jeune honune. l’ietenez bien ce que je vous dis, moi, son ami, l'admiraleur des belles choses qui ont signalé son début »

« Je voudrais pourtant bien savoir qui a le droit de contester ù la têle qui a conçu ces choses admirables, celui de se couvrir comme elle l’entend. Je voudrais qu’en outre, on nous démontrât, d’un style plusdair, en quoi l’admiration pour ces superbes clioses pourrait croître avec la forme du chapeau, et si d’aventure mieux vaudrait, pour l’honneur de l’arJiste , qu’il portât, comme nous, la buse contemporaine, et n’eût peint ni le Palroclc, ni le Chrii>i (tu tombeau. Ce n’est pas mon avis. .Mais j’ose croire qu’on lui pardonnerait volontiers ce mépris de nos redingotes et de nos tuyaux de poêle sur le chef, si, avec le terrible chapeau, le jeune homme ne portait pas aussi le pinceau de Itubeiis.

« .^u train dont y vont les choses, dans ce pays, je ne vois pas ce (lui pourrait empêcher NViertz de s’imaginer une chose plus déplorable que son mépris de la mode, savoir :

« Que ce sont, un ))eu plus que celles de son chapelier et de son tailleur, ses propres œuvres qu’on ne peut lui pardonner; que celte grande originalité dont on accuse l’homme, pourrait bien, au fond , être moins coupable à beaucoup d’yeux que l’originalité de ses tableaux; que le reproche amer qu’on lui adresse de ne pas s’habiller comme les autres, pourrait bien cacher, sous une forme honnête, le reproche plus grave de ne pas peindre comme tout le monde ; que la plus impardonnable de ses bizarreries ne serait pas tant, qui sait? de ne se point vêtir et coitfer eu bon bourgeois de la rue .Saint-JcMU , que de ne pas faire lui-même, comme les autres, de bons petits tableaux bourgeois et de ) braves petites toiles à la mode du jour.

« Que ce grand talent gêne bien plus les modestes concurrents que sa mise ne blesse les yeux, c’est là un point qui peut, dès aujourd’hui, passer pour vraisemblable. Kl même il me parait que tout ce mal qu’on dit de son chapeau veut dire, après tout , beaucoup de bien de ses tableaux. L’iniluence que l’on l)rête à ce chapeau sur l’avenir du peintre, me démontre qu’à peu de chose ne tient que .son génie ne soit, dès à jiréseut, regardé comme un détail incontestable.

« En effet, au point où nous voilà de la question, il .semble que, pour rendre à l’artiste l’entière justice qui lui est due, ses contemporains n’aient plus rien

ne l'avons pas fait. » Parlant du deuil public à la mort, il résume son témoignage en ces termes : « Wiertz n’a pas été jugé par ses contemporains à sa juste valeur, et l’émotion <lu pays n’est pas assez grande pour la perte qu’il vient d’é-

ù attendre de lui, sinon qu’il fasse à son siècle la concession de sa coiffure, Ijien que la forme elle-niême en soit généralement proclamée plus pittoresque et artistique que la nôtre. Toutefois, les gens qui vont au fond des choses , ne sont pas de cet avis. Us estiment que Wiertz apaiserait ainsi bien des petites passions, mais ne répondent pas qu’il les fit taire, en sacrifiant à la buse commune les bords d’un chapeau qui rappelle un autre peintre et d’autres tableaux que les nôtres.

« Quelques-uns vont jusqu’à professer l’opinion que mal en ad\iendrait à l’auteur du Patrovk. J’enteiids dire autour de moi qu’on lui est tout bas reconnaissant de porter haut sur la têle ce point de mire honnête aux restrictions de l’enthousiasme. Le chapeau , soit dit sans jeu de mots dans un grave sujet, ne viendrait ici que pour la forme. Au fond de certaines consciences,on l’aime, ce chapeau bas qui permet de rabaisser un peu son maitre. Nous le reeardnnc psjsc, uans la rue et nous disons aux voisins: « Cet original de Wiertz ! avec son talent, porter ce chapeau-là ! »

B Sur quoi , nous , modestes et bonnes gens, relevons la têle d’un cran. <jar, amour-propre à part, combien n’est-on point par le caractère au-dessus de cet homme dont le talent est si haut et le chapeau si bas !

« De tout quoi on finirait par conclure que l’on laisserait ce pauvre morceau de feutre tranquille, si Wiertz fournissait à ses désolés admirateurs quelque autre bonne occasion d’humilier son pinceau, de déchirer franchement l’une ou l’autre de ses grandes toiles, d’habiller de haut en bas quelquesuns des géants sortis de sa palette,

U .Mais il est permis de croire que cette variante de l’admiration n’est pas commode à pratiquer. Verrait-oii alors tant de gens qui ont de la barbeaumenton et qui sont, pour cela, les sages de la nation, poursuivre avec les armes fournies par son chapelier et son tailleur, le vainqueur des Troyens, du diable et des anges rebelles? Et, pour résumer une si longue bataille itutour d’un objet étranger à la gloire de l’art, ne verrait-on pas un homme simple se lever dans la foule pour poser au jury cette unique question :

« L’accusé, convaincu d’être l’auteur de toiles mortelles pour la médiocrité et l’envie, est-il plus coupable, pour porter un petit chapeau, que celui (|ui l’accuse et n’a rien fait de pareil, encore que celui-ci porto sur le chef une buse écrasante ?

prouver. »» Si, en présence de ce commencement de réparation de la justice nationale, l’iiistoire s’enquiert quelle fut la première impression posthume de nos juges suprêmes de France, elle trouvera dans le FUjaro, signée par un des der-

« En allemlant, ne ressort-il pas, clair comme le jour, de cette pileuse affaire, que je n’ai rien à rétracter de ce que j’ai avancé l’autre jour, à savoir ; Qu’il y a au monde un certain petit pays où les {-raiids artistes sont accueillis d’une façon petite, provinciale et bourgeoise ?

« Grand public, n’est-il pas vrai? et bien digne déporter, après Rubens, le nom de Belge, que celui qui , devant le Patroclc et le Christ au tombeau, se laisse aller à l’étude exclusive d’une redingote boutonnée; qui, ayant à mesurer l’inspiration du pinceau ((ui, en quarante jours, a jeté sur une toile gigantesque la Révolte des Enfers, commence par prendre la mesure de la coiffure du peintre; qui, ayant à inscrire un nom nouveau sur les tables de bronze des anciennes gloires, n’admet l’artiste au Panthéon national qu’à la condition expresse que l’homme restera dehors ; qui,[ne voyant pas assez ou voyant trop comme quoi l’un complète l’autre, en haine de l’homme qui ne veut pas se faire marchand de tableaux, accuse l’artiste de faire de si grands tableaux que l’homme ne saurait en faire commerce; qui, en haine de l’artiste qui fait profession de ne travailler que pour son art, reproche à l’homme de mépriser l’argent, si bien que, par un si excentrique soulllet à l’esprit de l’art contemporain, l’homme finira par livrer l’artiste à l’animadversion de ses confrères, ainsi que l’artiste, l’homme au dédain de tous les honnêtes gens qui considèrent le mépris de l’argent comme une insulte personnelle?

i( Et, qu’au milieu de ce formidable duo de bourgeois aimant l’art dans l’argent, et d’artistes aimant l’argent dans l’art, quelqu’un demande la parole pour proclamer que c’est justement de cet accord merveilleux de l’homme et de l’artiste que doit sortir à la fois un grand peintre et un grand homme : « Ah ! maladroits amis, vos louanges le perdront! » Tel est le cri de détresse poussé par un chœur de grosses voix.

t( Nos louanges le perdront? merci, mes braves. Je saisis maintenant pour- (|UOi vous ne le louez guère, et à quelle lin Wiertz vous à vus pousser l’amitié jusqu’à l’insulte. Mais, ô amis trop adroits vous-mêmes ! ne craignez-vous pas de le trop sauver? Et, s’il est vrai que l’excès d’amour soit mortel à ces natures délicates et sensibles, n’avouerez-vous pas franchement , entre nous, que, depuis longtemps, vos soins pieux l’eussent tué, si l’homme chez lui n’était au niveau de l’artiste, et si ce grand caractère n’était de la même trempe que le pinceau dont les dieux lui ont fait présent? »

iiiers représentants de l’esprit français sous l’Empire, cette lettre de faire part adressée au monde des arts : « Un des excentriques de la Belgique, le peintre Wiertz, vient de mourir. C’était un Michel-Ange grotesque dont la principale préoccupation était de plaider en peinture la peine de mort »

Il avait attendu, vingt ans durant, l'atelier qui lui fut ouvert en 1850. En 186G, ce fut une question posée au Parlement, de savoir si la nation accepterait le legs de l’atelier devenu un Musée. A la Chambre haute, dans la séance mémorable du 24 mai, il s’en fallut de quatre voix que le legs ne fût refusé, l’œuvre dispersée, l’ombre du peintre chassée de l’atelier rasé ou vendu, et son corps emporté par les Trojens, loin de la sépulture rêvée au champ d'honneur!

Le premier jour de l’an 1805 avait trouvé l'atelier i-empli dans toute son étendue. En quatorze années dont les douloureux cliômages redoublés de la maladie avaient emporté leur part, tout un monde avait surgi là, et s'y trouvait à l’étroit. Le premier aspect était celui d’un atelier c^xlopéen plein de flammes et de longs retentissements où, çà et là, souriait quelque fraîche figure d’enfant ou de jeune fille, comme égarée parmi ces êtres surhumains. Sur une estrade recouverte d’un tapis en lambeaux, des groupes herculéens pétris dans un plâtre saignant sous l’étreinfe des PassioJis humaines. Sur des chevalets improvisés, les dernières créations d’un pinceau qui se hâtait de « bien faire. ?» Car le temps ami versait des larmes, à l’approche du mois de juin, et la ligure portraitéc sur le mur de la mansarde anversoi.se avait apparu, la nuit, sur les ruines du temple de Pæstum.

Du seuil de l’atelier, au premier pas vers cette mêlée, on se figurait entendre un bruit énorme de glaives forgés, de canons rompus, d’échafauds croulant au sein de l’incendie, et, à travers les chants de guerre, devant les lumineuses perspectives de l’horizon, dominait la grande voix de l’humanité, dans le cri ineffable parti des entrailles des mères. L’imagination assistait au choc formidable de la rencontre du passé avec le nouveau monde. Mais, à quelque point de vue que le spectateur se plaçât, si la scène de sang, de larmes et de triomphe lointain confondait ses groupes divers dans le plus grandiose des ensembles, c'était avec le même effet produit sur l'âme du penseur, un irrésistible mouvement d'admiration et d’amour pour cet homme dont le cœur embrassait un monde et qui, couvert de la blouse du manœuvre, seul au monde, n’ayant ni une femme pour essuyer la sueur de son front, ni un enfant pour reposer son regard, avait entrepris, pour l’humanité, ce combat d’un mortel contre les dieux de la terre et les rois du ciel.

En effet, c’était bien, dans toute la gloire du mot, une suite de combats pour la vie humaine, pour la dignité et la liberté, pour le pain de tous et la fraternité, que se succédaient, sous ses mains armées de l’ébauclioir et du pinceau, les Luttes et la Lumière, les Visions dune télé coupée, la Chair (I canon, le Dernier canon, la Civilisation au xix° siècle. Humanité, en avant! les Choses du présent devant les hommes de l'avenir, le Lion de Waterloo, Faim, folie et crime, Pauvres orphelins! les Partis selon le Christ. Ces plâtres et ces toiles ajoutés aux grandes pages où les sujets religieux, eux aussi, arborent la pensée humanitaire qui sanctifie l’art, le Triomphe du Christ, le Phare du GoUjolha et d’autres, et à celles où respire cette sublime pensée de l’infinie perfectibilité, telles qu Une seconde après la mort et On se trouve au ciel, étaient

venus si rapidement prendre leur place de bataille dans l’immense atelier, que déjà ils le remplissaient tout entier. Pour l’œuvre d’une vie, il avait suffi de quelques années disputées à la mort. Mais, une fois encore, la lumière et l’espace allaient manquer à l’homme dont les jours étaient comptés.

Et cependant, jamais plus vastes projets ne s’étaient pressés dans son cerveau. Les colossales murailles, depuis longtemps, n’auraient pu donner place aux tableaux conçus par l’imagination. Dans le rêve des dernières années, elles n’étaient destinées qu'à servir d’entrée à la galerie qui commencerait dans la profondeur, au pan de mur couvert par la Révolte des Enfers. Là enfin s’élèverait le monument artistique prêt à surgir du cerveau en feu, et l’un des premiers sujets appelés à inaugurer l’édifice, y avait déjà vie et nom. Il s’appelait \n Gloire couronnant les arts. C’est au moment où le rêve superbe allait se réaliser, que la mort est venue briser le pinceau frémissant d’enthousiasme. Car, pour l’honneur du pays, représenté en cette circonstance par un ministre patriote, nous pouvons témoigner que l’espace réclamé pour le travail suprême était accordé, et la nouvelle qu’il en reçut fut, dans ce monde, la dernière grande joie d’Antoine AViei-ü.

Nous sommes arrivés à la soirée du 18 juin 1805, et ceux-là comprendront ce que j'éprouve en face de cette date qui se seront seulement demandé combien cet homme devait être aimé de ceux qu’il aima lui-même.

J’ai dit, en commençant, comment il m’apparut dans notre petite ville, et comment cette tête inspirée fut l’image ineffaçable de mes jeunes années. Par une coïncidence que je crois

pouvoir noter ici, la même journée qui devait, soudainement, me la montrer aux mains de la mort, cette journée du destin, avec son drame “ providentiel » de Waterloo, avait été l’irnj)érissable impression de mon enfance et de ma \ ie d’homme, A ce point-là qu aujourd’hui chaque anniversaire nouveau se lève pour moi, plus plein d’un soleil populaire dans sa rouge auréole, et que toujours la journée des nations, avec cette droite qui se dessine là-haut, vers Mont-Saint-Jean, ramène le salut fatal du crime de brumaire au crime de décembre. A iertz aussi, au milieu de la nuit impériale, elle apparut une fois, sous les traits de l'ange de la délivrance, et, à un souffle patriotique de sa poitrine, le Lion de bronze bondit de son piédestal, pour recevoir l’aigle du dernier César. Ce fut dans la contemplation de ces signes de l’avenir que, tout à coup, m’arriva la nouvelle que l’artiste ne verrait pas la tin de la journée.

Bientôt lejour de Waterloo se lèvera encore, mariant, cette fois, le souvenir d’un ennemi à l'image amie d’un soldat de l’humanité. Pourtant, à quiconque n’a pas, dans l’imprévu déchirement de tout son être, perdu jusqu’au sentiment du coup présent, je ne saurais rendre l’image perceptible de la nuit soudaine qui se fit en moi. Ce qui alors s'y passa, nul être vivant n’aurait pu le définir à moi-même. Pour être compris aujourd hui, j’invoque le souvenir lointain de celui qui, surpris par un coup de foudre, au sein du rêve qui emportait l’imagination vers des contrées éloignées de nos deuils, n’a été qu’à moitié réveillé par une voix fatale. Son premier mouvement fut de fermer les yeux. C’est au saignement de la nature que, par un retour sur les choses troublées d’alors, il verra clair au combat de son âme. Alors seulement, il saura pourquoi d’abord il demanda à l’incrédulité un vain refuge. C’était la révolte éperdue de la nature contre ses

— Ki4

propres lois. C’était le suprême mensonge à lui-même d’un cœur où vient de se faire un vide qu'il n’ose contempler.

Le messager fatal m’était connu par l’exaltation d’un culte pour Wiertz hérité de son père. C’était le fils aîné de M. Gilain Disière. Et avec quelle rapidité de l’instinct demandant aux illusions [la planche de salut, je me rattachais déjà à ce fait connu, qu’un signe de l’extrême attachement est dans la création des dangers imaginaires ! Mais n’était-ce pas pour fermer les yeux à cet autre signe distinctif de l’alfcction humaine, consistant dans une force d’espérance qui survit à la perte môme de l'objet aimé ? 11 m’avait annoncéque son parent était, depuis huit jours,mortellement atteint. Et, embrassant une autre illusion dans ce même détail qui me disait l’état mortel de l’artiste, savoir qu’il ne m’avait pas lui-même appelé à ses côtés, j’invoquais à mon aide, comme autant de témoins contraires, tous les souvenirs de ma présence réclamée à chaque vaine apparition du spectre (1). Dans cette misère delà raison aux prises avec le cœur, je ne me souvenais pas que, si,

(I) Pourquoi, si ce n'ctail saisi d'uii pressentiment dont l'effet sur l’esprit doit avoir sa cause dans des lois pliysiciues invisibles, lorsqu'en cinq minutes, je pouvais me trouver eu face de la réalité, passai je deux heures à la comhattre, sans oser la regarder? Poi>rquûi, puisqu’enfin un simple acte de ma volonté allait me le montrer vivant, dans cette maison proche de la mienne, me renfermais-je dans un doute qui, lui-même, fuyait comme un mensonge, appelant sur sou nom le sourire confiant de mes petits enfants qu’il aimait? Pourquoi, si seulement le doute avait été une réalité, lorsque je m’arrachai tout à coup îi moi-même, cette simple offre, sans portée dans les circonstances île la vie, que me fit un ami présent de m’accompagner jusqu’au seuil de la maison où m’attendait la vérité, me donna-t-elle un froid mortel au cœur, et senlia-je, au premier mot, la nature se fondre en moi? Pouniuoi, m’étant d'abord hâté, ralentis-je le pas, à l’aspect de ces arbres plantés par lui, et qui alors me semblaient se pencher vers l’atelier comme sur une tombe? Pourquoi, au seuil même de la maison, m’arrêtai-je, comme demandant grâce à mon compagnon, revins-je sur mes pas, et n’entrai je enfin précipitamment qu’aprês avoir traversé le jardin de la maison voisine, où nous nous étions, d’autres amis et moi, assis naguère avec lui?

sous la forme de'solée de l’œuvre inachevée, la mort avait apparu au travailleur plein de jours, par un soin de la maternelle nature, lorsqu’elle viendrait àson heure, peut-être, présente pour tous, serait-elle invisible pour lui seul. C’était ce qui arrivaiten ce moment. L’ennemi, trouvant l'artisle endormi dans le rêve des derniers projets, l’avait pris en pitié. Pour l’éveiller, il attendait la dernière heure (1).

Cette heure allait sonner, lorsque j’entrai dans la chambre. Au seuil, un paravent chargé d’esquisses et de souvenirs de Rubens, s’avançait vers le pied du lit. Au premier pas, la tête, renversée sur l’oreiller, se présentait de face, marquée du doigt auguste de la mort. 11 y avait, à droite, le docteur Watteau; à gauche, cette fraternelle proscrite, M'"“Sébert; au pied du lit,le fils aîné de Gilain Disière. Une lampe sur la cheminée éclairait ce tableau.

Le moment de la première contemplation me trouva attaché au sol. Il penchait la tête de côté, quand je me trouvai près de lui. Le docteur, la prenant doucement dans les mains, lui demanda ; « Wiertz, reconnaissez-vous votre ami Labarre ? » Et un sanglot qui n’a pas de nom dans une langue humaine, mais qui était l’adieu de cet homme à la vie, fut la déchirante réponse. Par un dernier mouvement de son cœur et de sa volonté, il se remit en face, et me regarda longtemps. Puis, les deux mains se levèrent au-dessus de la tête, et retombèrent. Je les pris dans les miennes. Elles étaient froides.

Ce qui succéda à ce moment, et combien de temps la mort attendit, avant de frapper le dernier coup, si j’en eus alors la perception, aucun souvenir ne m’en est resté. Tout ce dont je me souviens, comme d’un objet qui me faisait tressaillir,

(1) Ce ne fut que vers neuf heures tlu soir que, suivant le récit de M. Watte-aii, il eut « conscience de salin |.'rochaine. »

ti

— lüü —

c’est que, par intervalles, arrivaient jusqu’au lit les sons joyeux des valses du Jardin zoologique.

Je me rappelle aussi qu’à unmomentoù lesobjets présents m’apparaissaient comme des ombres, le médecin, penché vers l’oreiller, se releva et qu’il resta immobile, sans un regard vers nous ni une parole. A ce moment encore, je vis M'"® Sébert poser doucement les doigts sur les deux paupières closes de l’artiste, et J’ai souvenance aussi que ce mouvement me représenta la main de la mort. Je crois que je voulus l’arrêter, avec une question suppliante; “Il vit, n’est-ce pas, madame? » J’avais peur de l’éveiller et que la mort ne m’entendit, et c’est alors que l’homme immobile en face, d’une voix qui sonna au-dessus de nostétes comme l’accent de l'histoire, prononça cette parole de deuil et de gloire : « La Belgique vientde perdre un de ses plus grands hommes (1)! 5*

Antoine Wiertz a conquis dans la mémoire des hommes la placeoù l’enfant d’une province est revendiquéparun peuple. Il a atteint un sommet où l’homme cher à la patrie appartient à l’humanité. Et pourtant, si c’est un jour sombre pour le monde, celui qui voit s’éteindre subitement une intelligence

(1) Il était dix heures et quelques minutes. Avec les trois personnes présentes au moment de mon arrivée et moi, se trouvaient là, au moment suprême, .M"" veuve Gilain-Disière et son second lils,qui, avertis par le télégraphe, venaient de nous rejoindre au lit de mort.

La crise fatale était survenue le dimanche précédent. La veille, c’est-à-dire le samedi, ll,>Vierlz avait préparé la toile sur laquelle il allait commencer pour sa ville natale, la copie de ce chef-d'œuvre plein de larmes de joie : Ou se velrcuvc au ciel. On voit sur cette toile quelques lignes blanches tracées de haut en bas Ce sont les derniers coups de crayon de l’artiste, tombé au champ de travail.

faite pour le ciel de l’histoire et, suivant la parole du poëte, « une grande âme quitter cette terre, » la part saignante dans le deuil public ne revient-elle pas à ce point privilégié du sol (|ui porta le berceau de l’enfant ? Même en face de la gloire prenant possession d’une tombe, la nature a des droits au cœur des proches. Qu’on me laisse rappeler ici le mouvement d’une âme en peine, aux funérailles du 21 juin. Lorsque, devant des milliers d’hommes venus pour les adieux,je me trouvai au pied d’un cercueil, ma douleur chercha la ligure de la patrie, et la ville natale (1) m’apparut, au milieu delà famille belge et des fraternels étrangers, comme la mère qui a perdu son fils. Ce fut à elle que je m’adressai (2), pour lui dire que son enfant n’était pas mort. Car, pour lui, la tombe était le seuil de l’immortalité.

Non, Antoine Wiertz n’était pas mort. Et si nous étions là, déposant la couronne de chêne et d’immortelles sur une draperie couvrant d’étoiles un cercueil, c’était seulement pour saluer la un du combat. Nous célébrions dans l’adieu à la vie changeant de forme l’heure solennelle où, couché sur sou champ de bataille, le soldat d’Homère entrait dans la longue nuit lumineuse du triomphe. Sous les colonnes verdoyantes de l’atelier, on pouvait revoir le capitaine, enseveli dans son

(I) Le deuil était conduit par le premier magistrat de la commune dinanlaise, M. .I.-J. ^Vala, ancien représentant de la nation, accompagné d’une députation du conseil communal composée de MM. Delacliarlerie, E. Disière, A. Lion, Walrisse et ^\ illiame, des professeurs de l’école de dessin, des membres de la famille Oisière et plusieurs autres citoyens.

Les coins du drap delà Libre pensée étaient tenus par M. Vervoort, président du Cercle arlislique et lilléraire de Itruxelles, ancien président de la Chambre des représentants; un peintre, M. Gallail; un sculpteur que >Viei-t?. connaissait depuis son séjour à Itome, M. Simonis, et un homme de lettres, M. Ch. Potvin.

(i)I .es paroles d’adieu furent prononcées par MM. Wala, Louis Labarre,Pol- \in cl Devûs.

drapeau, avec l’iueflable sourire du repos dans la conquête. Ni les lèvres qui attendaient le baiser posthume de la radieuse fiancée, ne s’étaient closes avec les paupières; ni le souffle qui fit surgir de la palette une race de demi-dieux, refroidi avec le cerveau qui porta ce monde. Quand la terre sacrée de l’atelier aura reçu dans son sein l liôte qui le peupla d’une race qui ne meurt pas, la mort n’aura emporté qu’un peu de poussière humaine. L’âme qui donna vie aux héroïques figures, n’aura pas même quitté cette terre. Elle s’était, avec les traits de leur père, transmise aux enfants de ses veilles et de son sang. C’est en eux que lui-même se retrouvera tout entier, vivant de leur immortelle jeunesse, et le jour n'est pas loin où la patrie, essuyant ses larmes, ne connaîtra que l’orgueil d’avoir donné un tel fils à l’histoire.

Une fois le pinceau tombé sousles lauriers, aussitôt l’homme couché parmi les aromates du cercueil, un solennel phénomène se produisait sous ce brillant ciel de juin, en face de l’immense nature. Dès le lever du jour, le silence s’était fait au camp ennemi, et, à des signes certains, l’oreille des passants put ouïr au loin le premier pas de la justice des temps (1). Dans chaque objet nouveau, il y avait une voix qui parlait de l’avenir et niait la mort. Môme sous le crêpe du drapeau national, l’emblème de la vie d’un peuple annonçait un des siens voué à la mémoire des siècles. Tout, jusqu’au soleil des funérailles, apportait, autour du nom du lutteur, une lueur d’éternité, et les adieux, dits sur une note triomphale, étaient un salut à la postézdté qui se levait.

(1) Ces signes, qui se manifestèrenl jusque dans la presse catliolique, par la reconnaissance du génie, el dans les ateliers et le public, par des projets de monuments, sont trop près de nous pour qu’il soit besoin de les rappeler. Mous n’en citerons qu’un seul. Dès le lendemain de la mort, le Conseil communal d’Ixelles, voulant perpétuer le souvenir de l’artiste, décréta que la rue qui mène au .Musée porterait le nom de ^Viertl.

Après tous les présages favorables qui éclatèrent sur la tombe, une simple circonstance semblait venir pour éloigner fies esprits jusqu’à l’idée de l’irrévocable séparation. Wierti devait attendre au cimetière d’Ixelles la sépulture désirée dans son atelier. Après l’apparition sous les colonnes qui prêtent au Musée l’aspect d’une ruine traversant les âges, l’artiste était rentré au foyer domestique. Ainsi ce n’était qu’à un simulacre de funérailles qu’un peuple s’était donné un premier rendez-vous. Le dernier adieu n’avait pas été prononcé.

Où l’image de la gloire vint prendre la première place dans le deuil public, où le suprême cri de douleur de la patrie vint expirer dans le premier grand cri de victoire, ce fut, au milieu delà journée du 28, au signal de la voix d’airain qui, des bords de la Meuse, annonçait à la ville natale que le cœur d’Antoine Wiertz lui était rendu, et qu’à ce moment commençait la rentrée triomphale. Alors, les rochers séculaires qui avaient vu l’enfant eurent des échos que ne rendent ni la plume ni la parole, mais qui retentissent sous le ciel, comme l’hymne des grandes destinées accomplies.

Midi sonnait, lorsque le convoi de Bruxelles s’arrêta en vue de la cité maternelle, salué par le premier coup de canon. Les voyageurs qui eu descendaient, le crêpe au bras et la tête découverte, se trouvèrent devant un groupe qui, en habits de deuil, attendait. Les premiers étaient les mandataires de la commune partis, la veille, pour Bruxelles, et qui. le matin, rejoints au foyer de l’artiste par des citoyens des diverses provinces, en rapportaient une urne voilée de noir (1). Ils s’avancèrent vers le groupe, et l’urne fut présen-

(I) Le 25, le corps avait été définitivement déposé dans le cercueil, d'où on l’avait retiré, après la cérémonie du 21, pour les dernières opérations de l’emliaumement. Le 27, te ministre de l’Intérieur, au nom de la nation héritière du Musee, avait remis le cœur à la députation du Conseil communal de Hinant conduite par le bourgmestre.

tée à la cité par cos mots : « Voici lo cœur d'Antoine Wiertz (1). » A ce moment, une chose simple entre toutes allait, comme un cri de la nature, faire tressaillir tous ces hommes jusqu’aux entrailles. Un orchestre, retiré dans le fond et invisible dans l’émotion de l’arrivée, entonnait, sur un ton lent et comme voilé, cet air mélancoliquement joyeux de notre vieux Grétry :

Où peul-on être mieux Qu’au sein de sa famille?

0 larmes sacrées ! c’était la patrie qui accueillait le cœur de son enfant par ces notes éplorées et caressantes ! C’était la mère qui rouvrait son sein au fils de son amour revenu après les longs jours de la lutte couronnés par la mort !

Après le salut de bienvenue, rendu par un représentant de la commune (2), l’urne avait été déposée sur un sarcophage de forme antique (3), entourée de la couronne de laurier apportée de Bruxelles, à laquelle s’entrelaçait la couronne d’immortelles, tressée par les enfants de la cité mère. Alors, 'les tambours battant aux champs et les salves d’artillerie se mariant aux sons des marches funèbres, le cortège s’avança vers le pont. Il allait retrouver la voie suivie par le jeune lauréat, dans la journée du 30 octobre 1832.

Au sortir de la station, un spectacle saisissant commençait. La foule, accumulée sur tous les points, du sol aux toits, inondant les rues, le pont, la Grand’place, attendait, person-

(1) La préspiiialion était faite par .M. E. Lambert, échevin.

('2) M. F. l.e Houlengé.

(3) rorté par MM. Lufliii, architecte, Labornc, profe.sseur à l’École communale de dessin, Devigne, sculpteur, et Lamberly, peintre. Les coins de la draperie, sur laquelle reposait le cœur du libre penseur, étaient tenus par .M.M. Wala, bourgmestre, I. Henry, président du tribunal civil, ancien membre du Congrès national, Disière, commandant de la garde civique, etC. Evrard, connu sous le nom d’Evrardi dans le inonde dramatique.

uitiant l’amour et l’enthousiasme d’un peuple, le passage de Turne sous sa double couronne. Du milieu du pont, des groupes apparaissaient jusqu'au sommet de la citadelle. Les rives de la Meuse et tout ce pittoresque aspect des rochers dinantais prêtaient au cortège un cadre à saisir le regard d’un artiste. Ajoutez à ces objets de la nature joyeuse et sévère sur ce petit coin de terre, un de ces splendides soleils qui réjouissaient l’âme du mort, et vous aurez l’image présentée par cette marche victorieuse, au milieu des airs funèbres et à la voix solennelle du canon.

Le cœur devait être déposé à riiôtel-de-ville. Mais, par un détail pieux de la fête de deuil, il s’arrêterait d’abord au seuil de la maison de Gilain Disière, où commence la rue portant aujourd'hui le nom de Wiertz. Toutes les rues à parcourir pour revenir, par un détour, vers la maison commune, étaient pavoisées et tendues de feuillage et de Heurs. On s'avançait ainsi, comme dans l’ombre mystérieuse d’un bois sacré où le son des orchestres s’éloignant semblait, par moment, expirer.

En face de la maison où l’artiste a vécu quelques beaux jours de sa vie et où sont restées les œuvres de son enfance et de sa jeunesse, le cœur s’arrêta. La froide feuille de papier ne saurait recevoir les impressions de la dernière station. Seule, l’âme des témoins en gardera le souvenir. A 1 hôtel-de-ville, une pièce tendue de deuil attendait l’urne. C'était le terme de la grande journée. Au bout de la voie sacrée, le fils de François Wiertz et de Catherine Disière s’arrêtait sous l’arc-de-triomphe. Le cœur du héros allait reposer auprès du berceau de l’enfant.

C’était dans la grande salle voisine que s’était close la journée d’octobre 1832. Pour rapprocher ces deux termes du début et de l’arrivée finale, dans un souvenir auquel pouvait

se mesurer la carrière fournie, le premier représentant de la cité rappela révocation , par un de ses prédécesseurs, des illustres morts dinantais, qui avait marqué le retour victorieux d’Anvers et le départ pour Rome. L’artiste qui parla le dernier (1), résuma en quelques traits l’œuvre du peintre, caractérisée avant lui, par un écrivain (2), au point de vue social et philosophique, en proclamant qu’Antoine Wiertz a émancipé l’Ecole flamande de la tradition française, ainsi que Pierre-Paul Rubens, de la tradition italienne. J’avais, après le magistrat communal, prononcé les paroles suivantes ;

K Des îirtisles représentant les Écoles d’Anvers, de llruxelles, de Louvain ; des écrivains, des citoyens unis par la sainte parenté de l’art et du drapeau humanitaire, apparaissent aujourd’hui en deuil au foyer dinantais. Ce sont les fidèles frères d’armes de l’enfant de Dinant tombé au champ d’honneur.

« En leur nom, comme au mien, salut à la ville, berceau d’.Antoine Wiertz ! Salut pour eux et pour moi, à ce ciel qui l’a vu naitre, à ses chères montagnes, à tout ce qu’il a aimé ici !

« .Moi aussi, j’ai serré la vaillante main, et j’ai été,, avec eux, le compagnon du grand soldat de l’art et de l’idée. Et après l’avoir suivi au combat; après avoir, un des premiers, annoncé son entrée dans la carrière, salué ses premiers triomphes ; après avoir vécu de sa vie, pris ma part de ses souffrances, je viens, au jour du triomphe, ramener au berceau commun le cœur d’.\nloine Wiertz.

« Dinantais, c’est un précieux dépôt que vous contient aujourd’hui par nos mains la patrie commune, veuve de l’homme victorieux, l’art à qui manque son fier lutteur, la démocratie qui contemple une telle place vide dans ses rangs.

M Le cœur de Wiertz, je l’ai senti de près battre pour toutes les choses grandes.

» C’est lui qui inspira h l’artiste les pages héroïques tracées sur des toiles impérissables, et à l’homme cette action dernière qui couronne la vie du citoyen : la mort en libre penseur.

(1) M. De Taeye, directeur de l’Académie de Louvain. Les autres artistes venus en députation étaient MM. Hal , prolesseiir à l’Académie d’.\nvers, ttoiirée, llovie et Ilufliaen, de Hruxellcs.

f:i) M. Ch. l’otvin.

« Aux générations qui nous suivront vous montrerez l'urne où repose son « œnr, le cœur d’où ont jailli tant d’immortelles pensées mises au monde par le génie.

« Quels que soient les hommes qui, alors, fouleront la terre sacrée de la patrie belge, il y aura, confiée à votre garde, une relique qui lègue le nom de Dinant au respect de l’étranger.

« ^Viert^ est un citoyen du monde. Son berceau est confié à l’honneur des peuples.

« I.e nom de ^Viertz mort pauvre est pour votre cité le drapeau qui défend le nom natal contre l’oubli de l’avenir, comme l’enfant qui défend sa mère contre l’étranger, qui appelle sur elle le respect, le pieux souvenir, la gloire.

<( Mère désolée, relève aujourd’hui ton front couvert de deuil. Ce n’est pas un crêpe qu'appelle ce cœur rendu au berceau de l’enfant. Apporte-lui, toimeme, sa couronne d’immortels lauriers. »

Page 1