LETTRES
En venant déposer sur la tombe d’Antoine Wiertz les souvenirs de trente ans d’une vie mêlée à la sienne, l’auteur s’avançait avec l’émotion d’un homme qui apporterait la première pierre au monument qui recevra la statue d’un frère.
Si, dans son récit, il y avait pour le compagnon de l’athlète une tâche de deuil, il y avait aussi la joie d’une image d’immortalité pour le mort, 11 allait revivre pour nous dans la mêlée des palpitants souvenirs, et lorsque la chère illusion s’arrêterait au seuil du monument, ce serait devant le trophée définitif et en face de la gloire vivante.
Quand nous aurons mis au jour ces lettres où l’artiste s’est peint lui-même, notre part du dernier devoir aura été remplie.
Pour cette fin précieuse d’un travail préparatoire pour l’homme de l’histoire, la famille du bon Gilain Disière nous apportait une première aide dans tout ce qui lui restait des lettres de son parent. Cependant une pensée cruelle s’ajoutait pour moi au deuil d’une mort prématurée. De juin 1837,époque de son début à Anvers, avec Patrocle, jusqu’au mois d’avril 1848, date de notre réunion définitive à Bruxelles, Wiertz n’avait cessé de m’écrire, et j)ar la plus douloureuse fatalité, au lendemain du 18 juin 1865, une seule de ces
lettres on nous l’eussions senti revivre, sc retrouvait dans mes mains.
Cetteperte irrdparable s’expliquait de deux façons à m’ôter tout espoir. Les lettres que j’avais reçues en Belgiquejusqu’à mon départ pour Paris, en 1843, avaient dû disparaître dans quelque accident de voyage. Celles quej’avais reçues en France ou, au retour, durant un séjour de quelques mois, à Liège, m’avaient dû être enlevées en 1856, dans un vol de papiers parmi lesquels se trouvait justement un dessin de AViertz, avec un autre (1).
Par un hasard que j’ai béni, après mille recherches infructueuses, la première partie de cette correspondance fut retrouvée par un de mes parents, à la frontière de France. C’est celle qui est publiée ici. Il faudrait, pour me rapporter l’autre, la main bienfaisante d’un nouveau hasard auquel je ne crois guère. Si elle a été enlevée au milieu de papiers politiques appartenant au rédacteur de la Nation, il est à prévoir qu’on aura voulu, en l’anéantissant, faire disparaître les traces d’un méfait. Si le vol était dû à une soif forcenée d’autographes, tout espoir de retour est également perdu. A moins que, cette publication venant à tomber sous ses yeux, le coupable ne comprenne que c’est envers l’histoire qu'il s’est fait voleur; sans doute, tant de pages à racheter à poids d’or ne se retrouveront pas.
Quoi qu’il en soit, cette collection, pour incomplète qu’elle se présente aux regards, contient un ensemble de traits suffisant pour permettre à celui qui viendra pour cela, la reproduction fidèle de l’héroïque figure. Si la vie d’Antoine Wiertz fut pour beaucoup de contemporains pleine de choses
(I) L’aiilro était de Mathieu de Louvain. CVlaient des croquis à la plume improvisés par les deux amis sur un sujet iiidiipié par M. Labarre, et qui ne devaient pas cire publiés.
mystérieuses, c’est dans ces riches débris de sa pensée que se trouve la clef de son œuvre.
Dans ses confidences à l’amitié, il sera donné de lire au cœur de l’homme, et, à ce noble spectacle, l’artiste' tout entier doit apparaître dans son jour. Car, chez lui, l’âme et la matière ne firent qu’un, coulées quelles étaient dans le même métal, et animées par un mêmesoufile.
Bien que la tombe définitive de AViertz n’ait pas été creusée, ses lettres sont aussi prêtes pour le grand jour que si elles dataient de la jeunesse de Rubens ou de Michel- Ange.
L’homme d’Homère, s’il vécut « en citoyen des âges futurs n, ne connut guère que les héros de l’art aux siècles passés.
La bataille avec les dieux laissait chez lui peu de place au souci des objets présents, et de ses énergiques jugements sur les choses de l’art contemporain, pas un seul ne touche passionnément aux personnes.
Hn seul scrupule, tout personnel à l’auteur du récit qu’on a lu, pouvait l'arrêter, à la veille de cette publication. Il le confie en toute bonne foi au public.
Des diverses circonstances de la naissance dans la même petite ville, de la prompte rencontre sur le même chemin de la lutte pour le beau et pour le juste, d’unelongue marche commune sous le drapeau de l’art et de la pensée au service de l’humanité, de la communauté de berceau au sein du peuple et d'obstacles matériels dans la carrière, était sortie pour nous, ainsi que du pain rompu sous la mên>e tente, une sorte de fraternité des armes non moins puissante que la parenté naturelle. De là aussi une réprocité de foi de Tun en l’autre qui, dans les lettres de l’artiste, ne sépare pas l’homme de l’écrivain longtemps son unique champion dans la
presse, mais dont le témoignage, cher souvenir de jeunesse pour l’ami, n’est pas de ceux que la conscience de l’écrivain livre au public.
Le premier devoir quelle lui imposait rempli envers luimême, d'une lecture religieusement répétée de la correspondance résultait cette conviction autrement grave que, supprimer tout ce qui était excitation à bien faire, foi au travail, avertissement du temps qui passe, applaudissements aux débuts d'un jeune homme aux prises avec les obstacles de l’art et de la vie, c’était non-seulement vouer à l’oubli telles pensées du lutteur dues à l’histoire, mais d’abord déclarer non avenus pour elle tous les battements d'un grand cœur, arracher du livre de sa vie les pages pleines de cet enthousiasme juvénile offert en exemple, et comme conclusion du tableau, à quiconque a choisi sur la scène du monde un but ardu pour sa pensée.
C’est ce dont on fait juge tout homme impartial qui lira ces lettres, et à qui, fùt-il pour moi un ennemi mortel, il suffira, pour être juste, d'oublier en les lisant le nom de l’homme à qui l’artiste y montrait son cœur et son ame, de m’y croire aussi étranger queje le fais moi-même, en y laissant tout ce qui ne pouvait être anéanti, sans dommage pour la figure qui s’y reproduit d’elle-même.
Qu’Antoine Wiertz soit connu tout entier, voilà lo but et l’intérêt de cette publication. Pour le reste, l’auteur s’en rapporte à un témoin sans reproche : la conscience du devoir suprême accompli sur une tombe deux fois sacrée (1).
(1) Au moment où ces lignes sont sous presse, M. ^Vaute^s, de Malines, nous communique quelques lettres, auxquelles nous sommes heureux de donner place ici.
A M. GÎLAIN DISIÉRE, batelier, à Dînant.
Anvers, üjuillcl 182S.
.\ion cher cousin, je suis tellement occupé que j’ai prine à trouver un moment pour vous écrire. Je vous informe donc que je suis occupé au concours de Home. C’est bien dommage que cela soit soumis à des juges d'opinion si difféientp, de sorte que le meilleur ouvrage n’est pas plus sûr de l’emporter que le plus mauvais! Si le système des juges n’y entrait pour rien, je serais sûr de mon fait...
J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais je suis si pressé (|ue je ne puis davantage. Nous devons finir nos tableaux de concours dans quelques jours. Cela fait, je pars de suite pour Diiiant, et j’aurai tout le loisir de m’entretenir avec vous.
Mon cher cousin, je vous embrasse mille fois de cœur.
wionz.
J embrasse ma mère mille fois et la prie de prendre courage et un peu de patience. Je donnerai de mes nouvelles sitôt le concours fini.
AU MÊME
AnvLTS, 23 aoiit i82S.
Je suis le premier, et cependant je ne le suis pas : les opinions ont été partalîées. La feuille vous en aura peut-être déjà instruit. Le sort a voulu que lu pluralité des voix me fût contraire. Quoique l’avantage précuniaire ne me soit pas décerné, j’ose dire, vu l’approbation générale, que je l’ai mérité. Ainsi, je suis aussi content, mon cher cousin, que si j’avais obtenu tous les avantages. Je prie donc ma mère des’en réjouir... Je fus, dans les concours préparatoires, bien supérieur à celui qui, dans le concours définitif, fut par le hasard plus favorisé que moi.
Si vous étiez ici, vous verriez les ouvrages, et vous pourriez juger par vousmême combien le caprice des juges est quelquefois ridicule. Vous eniendriez partout des voix me proclamer vainqueur et crier à l’injustice. Quoique les honneurs du premier ne me soient pas rendus, tout le monde me félicite, en sorte que l’on dirait que la qualité d’accessit soit préférabip...
Pour mon ouvrage, j’ai fait tout ce que j’ai dû faire, selon les vrais principes de l’ait, et n’ai rien à me reprocher. Si une partie des voix ne m’accorde pas le prix, je puis me contenter qu’une autre partie me l’accorde à runanimité.
J’espère que j’aurai bientôt le plaisir de vous voir, ainsi que ma bonne mère, pour qui je désirais le plus obtenir cette pension honorable. .Mais enfin, ce qui est différé n’esl pas perdu.
Si je ne retourne pas à Dinant, couvert des honneurs que j’aurais obtenus si la fortune m’eût souri, au moins félicité par nombre de personnes éclairées, je retourne content et digne d’obtenir ce qui m’est ravi par le (Caprice de l’opinion.
AU MÊME
Anvers, 13 août 1832.
L'espoir de vous donner des nouvelles certaines sur le concours m’a fait tarder jusqu’à présent à vous écrire. Mais c’est en vain que je vous ai fait si longtemps attendre; je ne suis pas plus avancé maintenant que je ne l’étais il
y a quiDze jours. On nous avait promis déjuger quelques jours apres i ivxposilion, et je me proposais alors de vous éerire le résultat de nos travaux. Mais des circonstances si singulières sont venues entraver la marclie de notre concours, que je me suis décide à vous on faire part avant la décision du jury.
L’Exposition a été ouverte. Tout le monde me félicitait; des juges étaient déjà nommés et le jour de mon triomphe était proche ; mais qu'il y a des choses singulières dans la vie humaine! Ne voilà-t-il pas qu’au moment déjuger, un ordre exprès du ministre ari ive de suspendre le j'ugement ! Tout le monde est • étonné; on s'informe; on lit dans les journaux que deux individus avaient adressé au ministre une protestation dans laquelle ils déclaraient le concours nul, attendu que la direction n’avait pas donné assez de publicité à l’aniionee du concours. A l’instant, le gouverneur, qui paraissait un des premiers compromis dans l’affaire, écrivit au ministre, avec les pièces suflisantes pour prouver que tout a été fait dans l’ordre et que l’accusation est de la plus grande fausseté. Maintenant, on attend de jour en jour la réponse du ministre qui, tout le monde le croit, sera bonne et tournera à la honte de ces mi.sérah!es chicaneurs.
Voilà, mon cher cousin, dans quelle perplexité je me trouve maintenant.
Et je ne vous dis pas encore tout. Si vous saviez combien de gens voient mes ouvrages avec envie ! I.es plus mauvais, les plus contraires aux principes de l’art, on veut les placer au premier rang! Enlin, si la raison et la justice ne rem|ior tent pas sur celte clique empoisonnée de bêtise, je devrai encore compter un revers de plus. .Mais un revers de plus, qu’est-ce que cel.i me fait?
Mon cher cousin, je n’ai besoin de rien pour le moment ; je vous remercie de vos bonnes offres. Je ne puis vous dire quand je retournerai à Dinant. Vous sentez que je devrai attendre jusqu’à la decision pour m’apprêter au retour.
Je ne puis vous dire comme cet état de choses m’impatiente. Je crains qu’on ne finisse aussi par nous envoyer des protocoles sur protocoles...
J’embrasse ma bonne mère. Qu’elle prenne courage : elle est à la veille de son bonheur. Car si la justice triomphe, je triomphe aussi.
AU MEME
Anvers, 10 septembre Î83J.
Réjouissez vous' que ma bonne mère sèche enfin ses larmes! Je triomirhe, j’ai remporté le prix. En dépit du sort qui m’a toujours |>oursuivi, et des cabales, on a été forcé de m’avouer le vainqueur. Je ne vous en dis pas davaii-
tage pour le moment. Je suis tourmenté dans des tourbillons de compliments. Je vous écrirai dans quelques jours des détails. J’attends de vous une réponse de suite. Faites-moi des questions, ce que vous désirez connaître, pour ne rien oublier de ce qui peut vous intéresser, ainsi que ma bonne mère. En attendant le plaisir de vous voir, mon cher cousin. Je vous embrasse de tout coeur, ainsi que la petite famille, et prie ma bonne mère de faire la fêle, de danser et d'oublier tonies ses inquiétudes. Je rembras.se mille fois de tout mon cœur.
AU MÊME
Anvers, 22 septembre 1832.
J’ai enfin surmonté tous les obstacles qui semblaient attachés à mon sort ! J’ai remporté le grand prix de la peinture historique. Maintenant, le chemin de la gloire m’est ouvert. Ce but auquel j’ai tant aspiré dès le berceau, se présente. enlin il ma vue ! Encore quelques pas et je montrerai quelle est ma destinée. Oh! combien de fois, dans mes rêves de gloire, je dévorais ce moment heureux où, libre du poids de l’infortune, je pourrais me livrer ù mes ardentes ins|)irations ! Je me consumais en vains projets; je succombais, pour ainsi dire, sous le fardeau de mon imagination créatrice qui me fournissait sans cesse des idées que je ne pouvais exécuter. Je puis, je puis enfin communiquer mes pensées ! Mais dans l’ardeur qui m’inspire, je crains, pour ainsi dire, ma fougue trop audacieuse... Je dois pensera ma santé. C’est lù le point essentiel pour l’entier succès.
Vous voulez, mon cher cousin, des détails sur tout ce qui s’est passé. Que vous dirai-je? Je ne pourrais, dans ma lettre, vous exprimer tous les clfels ijui furent la suite de ma victoire. Vous ne pouvez vous imaginer avec quelle promptitude le jugement fut fait. Je fus proclamé vainqueur ù l’unanimité... Cette nouvelle s’est tout îi coup répandue comme un incendie, et je fus a.ssailli par tout ce monde q li venait pour me féliciter .Mes anciens camarades d’Académie m’embrassaient et pleuraient de joie. Une soirée brillante fut donnée par le gouverneur où je fus invité, ainsi que les juges. Un ministre s’y trouvait (1). Le directeur de l’.Vcadémie donna aussi un diner où ces messieurs et moi nous filmes aiissi admis.
(!) Mais, comme il a été (lit plus haut, lui, le lauréat, ne s’y trouva pas. Le gouverneur ét.iitM. Charles llogier. Il devina sans doute assez Wierlz pour pardonner au héros de la fêle oITiciclle d’y avoir manqué.
Je serai bien aise, si telle est la volonté de ma cousine de venir avec ma bonne mère jusqu’à Namur; je serai bien aise, dis-je, qu’elles soient les premières instruites de toutes les petites aventures de mon voyage et de mon lieureux succès.
Au moment où je vous écris, je reçois la visite du comte de Uobiano, ancien gouverneur d’Anvers, qui, ayant entendu parler de moi, est venu voir mes ouvrages. Je venais justement de finir un tableau que j’ai fait en deux jours. Il me témoigna combien il était surpris des manières différentes dans l’exécution.
Je profite des derniers moments d’Anvers pour faire des e.squisses d’après les jdus célèbres tableaux du Musée. Il serait difficile de vous dire en quel temps je retournerai; je crois cependant que cela ne passera pas la (piinzaine. .\u reste, je vous écrirai alors le jour de mon départ.
Je vous envoie un croquis de mon tableau. Je crois inutile de vous faire l’explication des figures. Vous avez assez d’habitude pour voir ces eboses en connaisseur, et puisque vous avez déjà deviné le nombre de ligures, vous devinerez bien le reste.
Jusqu’au revoir, mon cher cousin. Je vous embrasse de cœur, ainsi que la petite famille. Je suis impatient de voir le petit Léopold. Il sera devenu à mes yeux comme un géant.
A Madame WIERTZ, à Binant.
Paris, 23 sei>li‘iid)rc 1855.
Ma chère mère, j’ai changé de logement depuis (pielques jours. J’ai une jolie petite chambre donnant sur le boulevard, une belle vue et beaucoup d’air.
Je ne pouvais rester davantage en mon premier hôtel. J’étais en danger de perdre mes cheveux et de devenir bossu.
Vous allez me demander pourquoi : je vais vous le dire. C’est qu’à Paris, il est des plafonds si bas, qu’il n’est pas permis à un homme de cinq pieds six pouces de se tenir debout, sans risquer d’attraper (luelque contusion à la tête. Ce sont des espèces de cages comme celles que vous avez déjà vues dans les ménageries, où les ours et les tigres n’ont de place que pour se, coucher et respirer un peu. Telles sont, en général, les loges de cette grande ménagerie iiu’on nomme Paris. Il n’en est aucune en Europe où les animaux soient plus variés. On y voit surtout des dindons, des ânes et des ours. — Il y a aussi des animaux d’esprit... mais en général ce .sont les ours qui dominent.
l'n voilà assoi sur Paris cl les Parisiens. J'aurais tort de ])Ousser mes plaintes trop loin. Il y a de braves gens partout, et j’en ai déjà des preuves convaincantes. Les personnes de la maison où je suis maintenant sont fort honnêtes à mon égard. Je puis en toute conliancem’adres.ser à eux pour tout ce dont j’aurai besoin. La jeune dame est fort aimable, et je pense que je ferai son portrait. Cela pourra fort bien m’accommoder. Je loue ma chambre -Ib francs par mois.
J'ai déjà fait deux portraits; je pense qu’il m’en viendra d’autres.
Mercredi, je vais voir les tableaux des concours de l’Académie de Paris. J’espêre trouver là un camarade de route pour Home.
J’espère, ma chère mère, que vous soignez votre santé. Pour moi, grâce à Oieu, je me porte comme le pont de Dinant (1).
Je vous embrasse mille lois de cœur.
Mon adresse, l.'oulevard Heaumarchais, n® J 5.
Dites-moi, dans votre première, ce que vous désirez savoir. Je ne puis me rappeler le tout. Je suis distrait : je vois les gens, sous ma fenêtre, passer et r.'pa.sser comme dans une lanterne magique.
A M. GILAIN DISIÉRE.
Paris, 23 novembre 1833.
Je viens de recevoir de l’Académie un gros paquet de lettres, lequel renferme mon itinéraire, un certificat et plusieurs lettres de recommandation pour toutes les villes où je i)asserai dans mon voyage à Home. J’en ai une pour Horace Vernet, directeur de l’Académie,
Voici ce que m’écrit le secrétaire : « J’ai le plaisir de vous annoncer que M. le gouverneur, par sa lettre du 13 courant, nous annonce que vous pourrez disposer des trimestres échus de votre pension jusqu’au premier de ce viois. » En conséquence, mon cher cousin, je puis me disposer au départ. Deux trimestres sans doute me sulfiront pour mon voyage, et vous pouvez disposer de quatre trimestres, puisqu’on m’autorise à toucher depuis le 1" novembre 1832 jusqu’au 1®' novembre 1833.
D’après l’itinéraire que m’envoie M. Van Drée, mon voyage sera des plus agréables. Tous les endroits où je dois m’arrêter sont indiqués. Tout ce qu’il
(I) Par une coïncidence qui a dû émerveiller les catholiques, ce pont s’écroula en pariie, quelques jours après la translation du cceur de Wiertz.
y a à voir de beau el d'inslruetif, les musées, les palais, les tliéâlres, tout est signalé ù ma curiosité. Ce ne sera pas fatigant. Je passerai cinq à six jours en chaque ville, selon ce qu’il y aura à voir. Je traverserai Lyon, Turin, Milan, Ilologne, Florence, etc.
J'apprends, par votre dernière, que ma bonne mère éprouve toujours des inquiétudes à mon égard. C’est une chose qui me tracas.se bien sensiblement. Tout est riant, prospère pour moi, et cependant je ne suis pas tranquille. Je sais combien ma mère raisonne peu, qu’elle nuit à sa santé par des craintes insignifiantes. Mais je me repose sur vous, mon cher cousin. Vos bons conseils et votre raison sauront la persuader. Elle ne doit point s’inquiéter du soin que je dois prendre de me défier du monde. J'ai assez l'habitude d’ètre à l’étranger, et ce qu’il faut remarquer, c’est que j’ai déjà joué quelques petits tours aux Parisiens (1), tandis qu’eux ne m’ont jamais rien fait. Que ma bonne mère soit tranquille .sur toutes ces bagatelles. L’essentiel, c’est sa santé et la mienne.
Je passe les soirées agréablement. Je vois souvent les amis de l’.\cadémie d’Anvers, je fais de la musique , je compose et rêve à mes projets.
Salutations d’amitié à .M. Crousse, MM. Paris, llallaux et tous mes amis.
P. S. Si je devais rester à Paris, je ferais des portraits autant que je voudrais. J’ai diné hier chez des personnes riches et connues, où je viens de finir un portrait avec mains, 'l'oute la société, assez nombreuse, m’accablait de compliments. Chacun voulait un portrait, et l'on assurait n’avoir rien vu de mieux à l’Exposition de Paris. Lundi, je commence un pendant.
Je me suis trompé dans l’adresse que je vous ai envoyée avant-hier. C’est rue Lafayctte, iP i.
AD MÊME
Paris, 20 décembre 1853.
Je. viens de recevoir une réponse de l’Académie, par laquelle j’apprends que
l’administration n’exige pas que les ccrfificats soient (2) Par conséquent,
je me suis rendu à la légation et après et des débats, je les ai enfin obtenus tons quatre et je m’empresse de vou« les envoyer.
Maintenant, toute dilTicultéparaît aplanie; mais j’ignore encore le temps et de quelle manière je recevrai l’argenl. Sera-ce en billets ou en nature? Je sou-
(1) Entre autres, la scène de la guitare, rapportée au chapitre X.
(2) Une partie de cette lettre s’est retrouvée déchirée.
— les —
hüilerais, s’il était jiossible, d'avoir partie en or; ce serait plus portatif. Lnvoyez-moi seulement ce que vous croyez m’être nécessaire et gardez le rîste.
Je vous prierai aussi, mon cher cousin, de vous solder des avances que vous avez bien voulu faire pour moi. Vos bontés ont toujours été sans bornes. Désormais je désire que tous les ports de lettres soient à mon compte. Car de petites lettres comme celle-ci, peuvent compter comme des paquets à charger sur une diligence.
Vous direz à ma bonne mère que je me porte si bien, que je deviens si gras, (pie tailleur, cordonnier, jusqu’au chapelier, ne peuvent employer assez d’étoffe pour mes vêtements. Tout est toujours trop étroit; je crève tous mes babils. C’est une honte. Quand je marche dans les rues, les Parisiens me montrent au doigt, en disant: « Voilà le bœuf gras qui passe!» Les dames disent encoie autre chose, plus désagréable.
AU MÊME
Paris, 24 février 1834.
J’ai vu avec bien du plaisir les compatriotes, les M.M. Henry et Develette. ,M. Henry m’a remis les 2,2C0 francs en or que vous m’envoyez. Comme j’ai dû attendre jusqu’à ce jour, afin que mes affaires soient terminées et que cet inconvénient me rapproche de l’ouveiTurc de l’Kxiiosition, je me suis déterminé à attendre jusqu’au 1" mars, époque à laquelle j’aurai le double avantage d’avoir vu une chose instructive, et d’être arrivé au temps le plus favorable jiour voyager.
J’aspire avec le plus vif désir à voir la belle Italie. La destinée la plus brillante me tend les bras. Tout semble marcher vers l’accomplissement de mon vœu le plus cher. Mais dans le sein du bonheur, le croirait-on? j’éprouve des contrariétés, un chagrin mortel...
Je donnerais la moitié de ce que je possède, mon cher cousin, pour que ma mère eût un peu lu, un |,eu voyagé. Elle, ne se fait pas une idée de ma |)Osilion. Si elle avait un peu de lecture, comme elle verrait tout cela d’un œil différent ! un peu voyagé, elle ne me croirait pas au bout du monde. Elle ne s’imaginerait pus qu’il faut être à Dinant, au coin du feu, pour être à l’abri des maladies et des voleur.«. Enfin, impossible de lui faire entendre raison làuessus, et [cela me fait beaucoup de ma', par la raison que j’ai autant d’attachement pour elle qu’elle en a pour moi. Si elle avait votre ma-
nière de voir, mon cher cousin, il ne manquerail rien à ma félicité I.e désir
que vous tcmoigncz de me voir arriver à mon but est bien ce qui m'encourageet me console. C’est ainsi qu’aurait pensé mon père. Je voudrais pouvoir adoucir les ennuis de celte solituflc à ma mère. Je vous prie, cousin, de l’engager ù prendre de la distraction, ù soigner sa santé, et à ne pas toujours avoir peur de mourir de faim.
Je m’occupe toujours de musique, mais n’ai point d’autre guitare. Une nouvelle pourrait se fracasser en route.
De temps en temps, je peins un portrait. Je ne fais rien pour l’Exposition. Car alors je ne pourrais attendre la fin pour reprendre mon tableau ni connaître le résultat de son exposition.
AU MÊME
Home, 10 janvier 1835.
Je reçois votre lettre du 14 décembre, avec le billet de 1,254 Ir. 14 c”. Je ne me suis pas encore rendu chez le banquier, n’ayant pas, pour le moment, besoin de cette somme. J’ai suivi votre conseil. Je la laisse dans l’endroit sûr, quoiqu'il n'y ait aucun danger chez moi. Je vous dirai que je viens de commander ma grande toile pour Patrocle. Je cherche un atelier assez grand et dans lequel je puisse de suite commencer. Attendre jusqu’au mois de mars me paraît un peu trop long. Je suis dans une grande impatience; je voudrais déjà avoir les armes à la main. Mes coups de brosse .seront furieux et terribles, commi'^ la lance des héros grecs. Il faut que j’éclipse tous nos romantiques, ou j’y perdrai mon latin.
Vous me demandez si je suis content de ma composition. Je pense qu’elle fera son effet. L’exécution corrigera encore beaucoup de choses. La couleur, j’espère, sera étourdissante. Je veux, pour me donner de l’émulation, porter h"^ défi aux plus grands coloristes; je veux me mesurer avec les Hubens cl les Michel-.\nge. Par ce moyen, j’espère qu'il en sortira quelque chose.
Lorsque je vous ai parlé de ma promenade sur les toits de Saint-Pierre, j’avais oublié de vous dire que j’ai été dans la boule dont vous me parlez. -€0110 houle peut contenir une trentaine de personnes, tandis que du bas de l’édifice, elle paraît une tête d’épingle. En été, l’on ne peut y rester (iiie quelques minutes : la chaleur empêche d’y respirer.
Dans votre première, dite.s-moi un mot de la température de notre pays. Jeveux la comparer à celle de Home. Pour connaître la différence, il faut un joui fixe ; par exemple, le jour de l’an. Vous voudrez bien me dire à peu près le
temps qù’il faisail. A Home, coininc à l’ordinaire, le ciel pur d’un bout à l’autre ; un air doux comme au mois de mai et des violettes de toute part.
.Je m’amuse toujours de musique. Mes amis viennent souvent me voir. Ces messieurs liégeois dont vous me demandez le nom, sont MM. Maréchal, Simonis et Corbiisier : le premier, arcliitecte; le second, sculpteur, et l’autre» peintre. Deux autres de F.iége viennent encore d’arriver; deux autres jeunes gens de l’Académie d’Anvers viennent aussi voir la grande ville des beaux-arts.
Je vais écrire de suite îi l’Académie pour un autre trimestre, que vous voudrez bien remettre à ma bonne mère. Je l’embrasse de toute mon âme. Je lui réitère encore le désir que j’ai qu’elle suive les conseils de ma dernière lettre. .Sa santé est la seule chose à laquelle elle doit penser.
M. Vernet n’est plus directeur de l’Académie de Rome. M. Ingres, de Paris, vient de le remplacer. C’est aussi un peintre distingué.
AU MÊME
Rome, 29 mai 1855.
Je suis charmé de tout ce que vous me dites de la découverte de M. Simonis père. Nos communications me paraissent par là agrandies. Je me doutais bien que ma bonne mère serait satisfaite de celte connaissance. Car elle s’imagine qu’on se trouve ici dans un désert. C’est cependant le contraire. Je revois quantité de jeunes gens du pays et, entre autres, plusieurs anciens amis d’Anvers. Nous nous réunissons tous les jours et passons quelques heures agréables, pour nous délasser des travaux de l’esprit.
Pour en revenir à .M. Simonis, je suis d’autant plus satisfait de sa découverte, que j’ai saisi l’occasion que me procure M. son lils, pour vous envoyer un tableau pour votre cabinet. Vous le trouverez chez M. .Simonis, à Liège. Ce monsieur doit le recevoir dans une couple de mois, avec la statue que son fils lui envoie. Celte occasion a été trop précipitée. J’avais ébauché plusieurs costumes pour vous les envoyer. Je serai obligé d’attendre quelque temps, la première occasion. M. Simonis m’apprend qu’il enverra encore quelque chose sous peu. De sorte, cousin, qu’il vous sera facile, quand vous irez à Liège, de prendre le tableau. Je vous prierai, avant de le montrer, de le faire tendre sur châssis et bien vernir. Pour le reste, vous vous y connaissez, vous saurez le mettre dans son jour.
Il faut que je vous dise le sujet. C’est un brigand italien en buste au moment où, arrêtant un voyageur, il le somme de livrer sa bourse. Voici comment cette idée m’est venue :
Un beau soir, je me promenais, un peu éloigné des murs de la ville. Je eontemplais ce beau soleil dorant les montagnes et les bois. Le calme qui régnait dans ces beaux lieux n était interrompu que par le doux chant des oiseaux, qui saluaient les derniers rayons de Phébus. Le silence de la campagne, les fleurs et la molle verdure qui ployait sous mes pas, tout m’invitait à goûter les douceurs du repos. Lorsque, tout à coup, je me sentis saisir par le collet. Une voix de tonnerre me crie : « .Arrête ! La bourse ou la vie. »
Je me retourne avec précipitation, cl vois avec effroi l’énorme canon d’un fusil dirigé sur ma poitrine. « Arrête ! lui criai-je avec fermeté. Je ne suis jioint un Anglais. Je suis artiste peintre. Je n’ai jamais d’argent en poche que pour mes modèles. Or, comme je te trouve un fort beau modèle de scélérat, fais-moi le plaisir de rester un instant dans cette position, et mon argent ne sera pas perdu. » Le brigand sourit et parut goûter la proposition. Je me mis à le croquer; mais je n’eus pas plus tôt achevé le buste, que le scélérat s’élance sur moi avec fureur. Prompt comme la foudre, je saisis son arme. Trois fois, je la tourne et retourne en ses mains, .sans pouvoir lui faire lâcher prise; trois fois, il essaie à son tour de l’arracher de mes mains. Je trébuche : elle m’échappe Je m’élance de nouveau sur lui, et le prenant par le milieu du corps.
je fus bien étonné de ne presser que l’oreiller de mon lit. Il était huit heures du matin. J’avais bien dormi, et, comme on peut voir, bien rêvé. Je m’éveillais donc tout étonné. Je pris la résolution de faire le portrait de ce brigand. Je commençais à neuf heures, et le soir, j’avais achevé de réaliser mon rêve sur la toile.
Je serai satisfait, cousin, .si cette petite farce vous a diverti un peu et si elle a pu vous rendre plus curieux encore de voir l’original qui m’a apparu ainsi la nuit.
Je vous dirai que je suis à barbouiller ferme mon tableau (1). Tout va bien cl facilement.
Je suis enchanté de l’écriture de Jules. Lmbrassez-le pour moi.
AU MÊME
Rome, 22 février 185(>.
J’ai reçu votre lettre du 30 janvier, avec le billet de 527 écus 18 bajocchi. Comme elle m’est parvenue dans tout le tapage et l’embarras du carnaval, j’ai dû attendre quelques jours pour aller toucher l’argent. Je fus donc chez
(I) Palrocle.
M. (lhai lcs Koll), »|ni me solda la soninie de snilo. J'ai parle à mes amis du moyeu de la mellre eu sûrete. Ils lu'uut assuré (pie je n’eu aurais pas };rand a\aiUage eu la meU.iut chez uu l>aiK|uier. Vous avez raison dans les conseils (pie vous me donnez concernant les brigands. On n’est ici environné (pie de voleurs Oé'j.'i plusieurs de mes amis ont été volés, et tous les jours de nouvelles personnes s’en plaignent.
J’ai suspendu, comme je vous l’ai déjà dit, les travaux de mon tableau. J’attends les beaux jours du printemps pour finir. Dans ce moment, nous avons des pluies continuelles. On n’y voit pas, et l’esprit n’est jias libre, lin attendant, je finis les objets que je vous enverai sous peu. Personne au monde n’a vu mon tableau. Je suis décidé à ne le montrer que quand il sera entièrement fini. M. Vilain Xllll n’est pas encore, je crois, arrivé à Home Je désirerais, pour exposer mon ouvrage dans le pays, êire présent, aussi bien poulie placer comme il doit l’être que pour repousser fièrement toutes les absurdités qui ne manqueront pas d’èlre dites sur mon comjite.
Je vous prie, mon cher cousin, de calmer ma bonne mère dans ses impatiences. Il me reste peu à faire et nous serons au comlde de nos vœux. Je l’embrasse de toute mon âme, (In’elle soigne sa santé. C’est ce ipiej’ai de plus cher au monde. Je travaille toujours à la Vierge. Le temps humide me retarde beaucoup. Le.s couleurs ne sèchent pas. Cependant j’aurai fini pour l’époque où partira la statue de .M. Simonis. Je jiense que ce sera dans une quinzaine de jours.
.Nous avons, cette année, un hiver rigoureux pour un climat si doux. F.es Domains, qui n’ont jamais besoin de se chaufTer, ont vu, dans leurs jardins, leurs beaux lacs gelés. C’était une chose plaisante de les voir, tremblant de froid, prendre dans leurs mains des morceaux de glace, et les considérer avec une avide curiosité. Mais quel fut leur étonnement, quand quelques étrangers s’avisèrent de patiner sur les lacs de la villa Dorghi'se ! Ils criaient au miracle. En voyant faire toutes ces évolutions sur l’eau, ils n’osaient pas y mettre le pied et lie pouvaient comprendre comment on pouvait, comme ils le disent, danser ainsi sur l’eau, sans se noyer.
Je suis enchaîné des progrès de Jules et des bonnes dispositions de la petite Eslher. Je désire ardemment vous revoir tous. En attendant ce plaisir, je vous embrasse de tout mon cœur. Que ma bonne mère prenne courage. Je me repose entièrement, mon cher cousin, sur vos bons soins à son (‘gard. Je vous prie, à mou premier trimestre, de lui remettre les fonds qui lui seront néces- .saires.
AU MÊME
l.(>nie, '2ü mars I83(î-
Je ne puis plus lotiglemps garder le secret, sur un pelit iiiallieur qui m’est .arrivé, et que j’avais résolu de ne point vous comiminiiiuer, de peur de vous faire éprouver les idées désagréables qui m’agitaient. Mais comme maintenant je suis un peu consolé, je vous en parle comme d’une chose de longtemps passée, et ù laquelle je ne veux plus penser. Je vous dirai donc, mon cher cousin, que, comme je vous l’ai déjà dit, tout le monde ici est harcelé de voleurs. I*as un étranger qui n’ait été volé. Toutes les précautions deviennent inutiles. Les portes et les coll'res s’ouvrent comme par enchantement devant ces scélérats qui, avec une audace inconcevable, profilent des instants favorables pour vous voler. C’est ainsi que, sorti pour un instant de chez moi, ces coquins se sont introduits dans ma chambre, à l’aide d’une fausse clef, et ont fait sauter les serrures de mon coffre. Vingt-deux louis doubles que je conservais pour mon voyage de Naples à Venise, ont été enlevés; tous les autres objets sont restes intacts.
Je ne vous ennuierai point par le récit de toutes les démarches (jue j’ai faites auprès de la police, et qui ont été infructueuses jusqu’à ce jour. Je vous dirai seulement que j’ai trouvé des moyens sûrs pour l’avenir, plus forts que les portes, et que je suis bien décidé à faire .sauter la cervelle à ceux qui font .sauter les serrures.
Maintenant, mon cher cousin, parlons d’autre, chose. Ce qui me console, mon tableau prend une lière tournure. J'éprouve le plus grand plaisir en travaillant. Le point où j’en suis ne donne plus d’étude, pour ainsi dire, et tout ce que j’y fais maintenant me donne le plus grand amusement du monde, si bien que tous les jours sont des fêtes pour moi.
La belle saison du printemps est en bon train. Tout est en fleurs depuis longtemps. Nous ne mamiuons pas, les joyeux Liégeois et moi, de profiter, dans les moments de loisir, de ces belles promenades de verdure et de fleurs. Je voudrais, mon cher cousin, que vous pussie/. voir, à travers le fameux télescope que l’on vient de découvrir, pour voir la lune au bout du nez , je voudrais, dis-je, que vous pussiez voir nos gambades et la manière, tant soit peu gigantesque, avec laquelle on se rafraîchit de bon vin. Je finis en en buvant un verre .à votre santé, ainsi que de la petite famille.
P. S. Ne dites rien à ma bonne mère du contenu de cette lettre. Vous comprenez, comme moi, que cela ne lui ferait pas plaisir.
AU MÊME
r.onii-, O novembre 1830.
Je (lois vous (lire que ce (iiii m’anTlc maintenant à riOine, c’est l’impossibilité de voir Naples, et il n’est point |)ermis de quitter l'Italie sans voir tant de
belles choses On m’avait toujours l'ait espérer que les communications
seraient bientôt libres; mais à force d’attendre, l'Iiiver est arrivé. Je me suis donc décidé pour la lin de janvier, époque ù laquelle un de mes amis se propose aussi de partir. Nous voulons passer par Naples. Nous espérons qu’alors le choléra n’y sera plus. On dit qu’en ce moment il y fait quelque ravage. De Naples, nous allons ii Florence, et de là à Venise, où je devrai rester huit ou quinze jours, pour voir le grand nombre de belles choses que renferme celte ville.
Je crois qu’il ne faudra rien dire de tout cela à ma mère: le tem|)s lui semblerait trop long. C’est avec peine que je vois, mon cher cousin, combien vous avez besoin de patience avec elle. .Mais je vous connais si bon que vous voudrez bien lui continuer toutes vos complaisances. J’en aurai une reconnaissance éternelle.
Je vous dirai que je fais dans ce moment le portrait d’un graveur célèbre, frère de Hossini. Nous avons fait marché pour des estampes. C’est une collection immense de toutes les vues les plus intéressanlos de Uome et des environs. Je suis enchanté de les avoir. Je pourrai avoir le |)laisir, dans le pays, (le revoir et vous montrer les lieux où l’on passe une vie de plaisir et de bonheur.
Mon tableau n’est pas encore roulé. Je le mettrai en route seulement à mon départ, afin de pouvoir déballer moi-même à Anvers. Toutes les personnes qui l’ont vu en ont été frappées et m’ont redemandé ù le voir de nouveau. Je ne l’ai point montré à .M.deLiedekerke(l), n’ayant eu, depuis que je suis ici, aucune communication avec lui. Vous me demandez quel tableau accompagnera Palroclc. J’ai tant de projets que j’aurais peine à vous dire lequel. I.es bergers d'Arcadie ne seront pas les derniers choisis. Je voudrais pouvoir former une exposition à moi seul, de tableaux dans tous les genres. C’est ce dont personne ne s’est encore avisé.
Je vous remercie beaucoup de la couronne de laurier que vous m’envoyez.
(1) Notre ancien anibas.sadeur, père du représentant de Dinanf, homme bienveillant, mais chez qui Wieriz redoutait le personnage officiel.
Je crains seulement que vous ne vous soyez un peu trop pressé. Il faut voir les choses avant. J’attends toujours vos détails sur l’Exposition de Rruxelles. Ne vous imaginez pas qu’ici on voie les nouvelles : le peu de Journaux qu’on a ne parlent que de choses insignifiantes. J'ai écrit .'i .Anvers depuis peu. Je crois que vous pourriez demander ce qui me revient. Probablement j'en aurai besoin pour le voyage. La température ici commence à se refroidir. On voit à trente lieues les montagnes couvertes de neige.
A M. LOUIS LABARRE, à Bruxelles.
Anvers, 21 juin 1857.
( 1/arliste remercie l’écrivain du compte rendu du Palrode qui a paru la veille, dans le Courrier belge. Il exprime, en même temps, son opinion sur le début littéraire de son compatriote, et termine en l’engageant à travailler pour la scène. — On comprendra le sentiment qui empêche la publication de celte lettre, ainsi que les suppressions de même nature opérées dans la suite de la correspondance. On a dit pourquoi on a cru devoir conserver d’autres passages, dont la suppression eût amené la mutilation des pensées de AViertz comme artiste, comme homme et comme ami. )
AU MÊME
Liège, Il novembre 1837.
Je pourrais vous dire aussi, monsieur, qu’il y a longtemps que je veux vous écrire, et qu’il y a longtemps que je ne vous écris point. Vous avez tort de croire que je ne pense pas à vous. Vous avez pris ma paresse pour de l’indifférence. Je dois vous dire aussi que les portraits des marchands de charbon (1), m’occupent tellement, qu’il ne me reste pas le temps qu’il faut pour écrire à un poète. Car un poète n’est pas un homme ordinaire.
J’ai bien taillé ma plume. Je voudrais aussi vous dire de belles choses. Si je ne me tenais en garde contre le démon de la vanité, je me laisserais joli-
(1) Allusion à une plaisanterie sur le teint brun et la tête ardente des Liégeois, expli(|ués par l’influence d’un sol qui alimente une de leurs riches industries.
«lenl sédiiire en lisant vos beaux mensonges (1), et me croirais déjà un grand ‘iiomme.
Soyez plus sincère avec moi, je vous prie, et ne me rendez point par votre encens aussi orgueilleux qu’un Titan, .le dois .songer à apprendre, avant de me mesurer à Michel-Ange.
Quelle singulière vie que celle de riiommc tourmenté de la soif de la gloire ! ile désir dévorant de se montrer supérieur aux autres ne laisse pas un moment <le repos. Chaque minute passée dans l’inaction lait pous.ser un soupir de regret.
Notre pauvre Helgique me fait pitié avec tous scs admirateurs, connaisseurs < t protecteurs des beaux-arts. Ne sera-ce pas une honte pour nous, quand la po^térité dira que nous avons admiré tous ces Chapelains en peinture cl en littérature? Il me vient une idée : je veux me faire naturaliser Allemand.
M. l'irson (2) a bien tort de se donner la peine d’en vouloir à ces bons A..., qiarce cju'ils m'ont fait grâce de leurs... louanges... .le me souviens de cet orateur grec qui, étonné des applaudissements que donnait le peuple au discours •liu’il venait de. prononcer, deniandaà un de ses amis :« Diles-moi, n’ai-je point <lit quelque sottise ? »
Il faut que je vous communique une. idée que j’ai conçue depuis longtemps. Vous me donnerez là-dessus votre avis. Quand j’aurai fait un ouvrage dont je serai content, j’ouvrirai un concours aux poètes. Celui (jui fera la meilleure pièce de vers, je lui donne le tableau. Vous voyez que je songe plus à la gloire «lu’à l’argent. Nos artistes modernes appellent cela de la folie. Qu’est-ce que cela me fait, si la postérité dit autre chose? Si je ne devais point travailler à l'aire bouillir la marmite, j’aurais bien des idées !
Depuis mon enfance, je disais toujours à ma mère : « .le voudrais être roi. « r.lie me dit un jour :« Ct pourquoi, mon garçon? Pour faire la guerre? — Non. l’our devenir tout de suite un grand peintre. Après quoi, j’abdiquerais. »
l.’,irgcnt, l’argent ! dit-on : sans lui, tout est sici ile.
litre sans argent, voilà le plus grand obstacle qui s’oppo.se aux progrès de Tbomme qui rêve la célébrité. IMaignez-moi, monsieur, vous qui, avec une ,j)Iume et un canif, pouvez faire des chefs-d'œuvre (ô). Il mêlant, moi, des cüh-
(1) Il s’agit d'une pièce de vers intitulée : * .4 railleur de Patrocle, à son reloue .de Rome, qui a paru dans la Revue belge, le premier organe du mouvement littér.dre de celte époque.
(2) Heprésenlant de la villc de binant.
(5) Plus tard, il reconnaissait que, pour faire connaître son œuvre, le peintre a, ainsi ■que le sculpteur, ce grand avantage sur l’écrivain et le compositeur, qu'il lui sullit d’ouvrir au public la porte de son atelier. Un livre, en etl'el, ni une partition ne se dé-
leurs, des toiles, un atelier et le temps pour oxéeuler. Quand une idée vient m’agiter le cerveau, je dois remettre, toujours remettre. Le temps se passe à <iuelques insipides portraits, et petit à petit, je perds l’espoir de me montrçr...
Kerivez-moi toujours beaucoup deloUres... Adieu, monsieur. Pensez à moi aussi souvent que je pense à vous.
Votre gros parrain (I) vous fait bien ses compliments. Il est cbarmé d’avoir de vos nouvelles. Ma mère vous fait aussi ses salutations.
AU MÊME