‹ Antoine WiertzChapitre 6 sur 29 · I.iége, 29 décembre · texte numérisé non relu

I.iége, 29 décembre

Il faut que vous ayez bien de l’amitié pour moi, monsieur, pour avoir une telle indulgence pour mon griffonnage. Il est heureux pour moi que vous ayez eu l’idée de m’encourager ainsi. Car, je vous jure que, sans cela, je n’aurais plus osé vous écrire. Puisque vous souffrez mes lettres, je vous écrirai avec plus de hardiesse. J’écrirais maintenant à R..., à B...

Depuis que vous m’avez adressé des vers, je me sens une nouvelle ardeur. C’est que je ne veux pas que vous passiez plus lard pour menteur. Je veux mériter tout ce que vous voulez bien dire de moi. Vous ne jtouvez douter combien je désire voir le reste de la pièce. J’aurai dilUcilcmcnt la patience de l’attendre dans la Revue behje. Vous devinez maintenant que j’accepte volontiers l’offre que vous me faites de me la copier.

Je suis bien heureux, monsieur, d’avoir trouvé en vous un ami, et un ami (jui .sente si bien ce que je sens. Quand on est passionné pour la gloire, on éprouve le besoin d’en parlera un homme qui la comprend.

Combien de fois, parmi des artistes, des hommes de lettres, j’ai répété ce mot : Gloire ! et jamais aucun n’y a répondu que par le sourire et par l’ironie ! C'est que ce ne sont pas là des hommes qui vivront plus tard.

Je me souviens qu’à l’Académie, je disais souvent à mes compagnons d’étude ; « Je voudrais avoir fait la TranslUjuratioii de Bapliaël, puis mourir. » On me

roulent eu un clin d’aMl aux regards, ni ne peuvent, parlescul fait de l’impression, frapper les oreilles. .\ l’anleur de tout volume écrit il faut, outre la publicité fournie par la presse, bien du temps avant que l’ensemble de |,lecteurs dont se compose le public, ait pu parcourir l'œuvre et la juger. A l’auteur di amatique, ainsi qu’au musicien, il faut nu théâtre, des interprètes, tout un monde d’artistes qui conçoive après lui, et, avant de la mettre au jour, fasse sienne l'œuvre d’une imagination étrangère.

(1) M. Gilain Disière.

icgardail comme un pauvre insensé. Ces gens-là n’ont point d’ûme, me disaisje : ils n’iront pas loin. Cependant, comme je me trompais ! Je ne connaissais point les jeux de l’imbécile fortune. Aujourd'hui ce sont les grands hommes du temps. Les journalistes leur prêtent de l’enthousiasme, des idées sublimes, une ûme de feu. Bon Dieu ! à eux une ûme de feu ! Vous voyez que j’ai aussi mes F... D... O postérité ! arrive donc bien vite, avec ta juste balance, yue je suis heureux, monsieur, de vous rencontrer, vous qui applaudissez à mes efforts, vous, le seul en Belgique dont le cœur palpite en lisant Homère (t)!

J’ai réfléchi à l'intenlion que vous avez de faire une notice sur mon compte.

Votre plume est trop Je paraîtrais trop petit, à côté de ce qu’elle se sera

plu à dire de moi. Vous allez me faire voler trop près du soleil. Je n’ai encore rien fait. .Attendez que je me sois montré. Il ne faut pas, comme tant d’autres, qu’on me dise grand homme, avant d’être sorti de la coquille. J’applaudis cel)endant à l’idée de faire la satire des fadaises qu’on écrit en Belgique sur les artistes. Vous rendrez par là un grand service aux beaux-arts.

Je suis ravi que vous approuviez mon concours. Mais ne serait-ce pas ridicule à moi de vouloir juger des vers? Ce qui me plaît dans mon idée, c’est tju’il y aurait occasion de rendre, une fois, justice au véritable talent. C’est si rare! Que vous me faites plaisir lorsque je vous vois prendre pour exemple l’audace d’Ajax et d’Achille ! C’est eux aussi qui m’échauffent, quand je veux faire quelque chose. Je me sens alors une sorte d’héroïsme qui me donne l’envie de combattre les plus grands maîtres...

J’espère que je vous verrai bientôt arriver par le chemin de fer, et j’espère aussi que vos soirées de princes et de comtes (2) ne vous feront pas dédaigner de partager avec un peintre un petit diner et un lit chétif et dur comme celui de B...

Dans quelques jours, je dirai à votre gros parrain les disgrâces auxquelles on expose un homme, en le faisant Médecin malgré lui (5).

Ma mère,charmée de vos nouvelles, vous engage fortement à venir loger chez nous. N’y manquez pas au moins.

.Adieu, monsieur. Ne m’oubliez pas.

(1) Wiertz sut depuis que plus d’un cuair palpilc,eii Hclgique, à cette lecture. Ce mot écrit à ce moment de sa vie, dit quel silence se faisait autour de son début homérique. t;’est pour cette raison historique qu’on le laisse ici.

(2) Allusion aux soirées auxquelles le paternel M. de Stassart invitait les éerivaiiis cl les artistes, à l’hôtel du Gouvernement provincial du Itrabanl.

(ô) M. Gilain Disiërc avait, dans une maison à liriixelles, donné eu plaisautaut le nom dciloctciir à M. Louis Labarre, et celui-ci avait été appelé auprès d’une jeune personne malade.

AU MÊME

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