SCÈNE IX BOURNERON, PIERRE
Un léger temps.
BOURNERON
On va bien chez toi? Jefiny?Le petit?
PIERRE
Très bien, merci.
BOURNERON
Allons, tant mieux 1 Quelle drôle d'idée tu as eue tout de même de les planter tous là et de venir faire un tour par ici !
PIERRE
Ça me démangeait depuis longtemps. Et puis, Gardan voulait venir voir Émilienne ; j'ai eu peur qu'il ne lui prît fantaisie de la ramener et de t'en priver. Alors, je lai dissuadé de partir celte fois et je suis venu à sa place.
BOURNERON
Ça, c'est gentil. C'est même une attention dont je te suis reconnaissant. Bien que maintenant, elle n'ait plus guère qu'un intérêt rétrospectif, puisque je m'en vais.
PIERRE
Oui : mais, moi, je ne pouvais pas prévoir.
BOURNERON
Je pense bien.
PIERRE
J'ai obéi aussi à un autre sentiment en dissuadant Gardan de venir à Ribeauvillé. Je me suis laissé dire qu'Henri roulait en auto dans cas parages, et j'ai trouvé inutile, peut-être même dangereux...
BOURNERON
Encore une bonne pensée dont je te félicite, bien que... tu sais, j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu m'as dit, lors de mon retour d'Italie. J'ai observé, j'ai fait tout doucement ma petite enquête et je suis arrivé à une coQviction que je désire te faire partager. Il n'y a rien entre Émilienne et Henri, rien, absolument rien, qu'une amitié très solide et, j'espère, très durable. A l'occasion, je ne serai pas fâché, si tu abordes ce sujet avec Georges, que tu insistes là-dessus.
PIERRE
Sois tranquille, je n'y manquerai pas.
ACTK nu)isii:MK 265
nOUnNKRON, liivHit >;i niontro.
Six heures un quart ! Et on dit que le temps passe vite î
PIERRE
Tu parais singulièrement pressé de regagner Paris.
BOURNERON
En efïet.
PIERRE
Tu as des ennuis?
BOURNERON
Oui n'en a pas ?
PIERRE
Oui, mais enfin, pour t'enfuir ainsi, carc'est une véritable fuite...
BOURNERON
Tu peux même dire une évasion. Mais, à mon âge, on n'a plus de patience; on est capricieux, changeant; on devient nomade.
PIERRE
Voyons, je rentre à Paris demain. Je ne peux pas t*épargner ce dérangement fatigant ?
BOURNERON
Non.
PIERRE
De quelle nature sont tes ennuis?
Inutile. Tu ne peux pas me remplacer.
PIERRE
Intimes, donc?
BOURNERON
Oui, intimes.
PIERRE
Toujours cette femme?
BOURNERON
N'insiste pas.
PIERRE
Je suis bien forcé d'insister. Je le vois tout bouleversé ; dune minute à l'autre, tu changes tes projets; tu renonces à une villégiature charmante; j'ai peur que ce ne soit sans grande raison et que tu regrettes bientôt...
BOURNERON
Rassure-toi ; je ne regrette jamais rien.
PIERRE
Cependant, cette fois, je t'assure, je pressens que tu fais une démarche inutile, peut-être même...
BOURNERON,' brusque.
Eh bien, quoi? achève; tu parais renseigné... explique-toi.
Je ne suis pas renseigné... mais tu sais ce qu'est la vie de Paris : on y entend dire bien des choses; on y apprend malgré soi... enfin...
BOURNERON, presque brutal.
Allons, vite ! Qu'est-ce que tu sais?
PIERRE
A quoi bon ? Tu ne me croiras pas.
AC.TK THOISIKMK 2(>T
nOUHNERON
Dis tout de rncme.
PIERRE
Et cela te fera beaucouj), beaucoup de peine.
BOURNERON
yue t'importe! (Geste de Pierre.) NoD, je vcux dire : ne t'inquiète pas, ça m'est égal, je suis habitué.
•PIERRE
Tu comprends. Ta liaison n'est pas assez secrète pour que l'on ne se fasse pas un malin plaisir de me mettre au courant de certains incidents...
BOURNERON
Mais va donc, va donc, tu me fais mourir !
PIERRE
Tu as raison. Dans des cas aussi graves, les précautions, les ménagements sont un supplice de plus ; je te l'épargne. Je vais te dire la vérité. Tu l'aurais apprise dès ton arrivée à Paris : il vaut mieux que tu l'apprennes ici ; au moins tu n'es pas seul pour en soutenir le choc. Mme Bérieux est partie.
BOURNERON
Je le sais. Elle me l'a écrit. Où est-elle allée ?
PIERRE
Jai cherché à le savoir. Cela m'a été impossible. Elle n'a pas laissé son adresse.
BOURNERON
C'est bien extraordinaire.
PIERRE
A moins que ça ne soit tout naturel. Suppose qu'elle l'ait fait exprès.
268 LE.NFA.NT CllÉlilE
BOURxNERON
Exprès?
PIERRE
Oui ; pour que tu ne puisses pas la rejoindre.
BOURNERON
C'est impossible! C'est fou! De quel droit te permets-tu de calomnier cette femme? Dis, de quel droit?
PIERRE
Où prends-tu que je la calomnie ?
BOURNERON
Soit ! Tu ne la calomnies pas. Elle est partie sans laisser son adresse pour que je ne puisse pas la rejoindre. Tu vois, jadmets. Mais, je te prie, comment le sais-tu? Comment peux-tu le savoir?
PIERRE
Je t'ai dit : je le suppose; seulement, j'ai des raisons sérieuses de le supposer.
BOURNERON
Ces raisons ?
PIERRE
Elle n'est pas partie seule.
BOURNERON
Tu mens!
PIERRE
Si tu veux.
BOURNERON
Ah ! Prends garde. Je te défends de linsulter. Je te le défends. Plus un mot sur ce sujet, n'est-ce pas?
(Il fait quelques pas, tire la lettre, la relit.) C'est évident. Elle
est partie avec quelqu'un. (S'approchant de Pierre.) Avec qui?
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PIEHRE
Avec un jeune homme que vous avez rencontré en Italie et qu'elle n'a pas cessé de voir depuis votre retour.
ROUrJNlîRON
Un jeune homme ! en Italie ! Ouest-ce que c'est que cette histoire? Attends un peu 1 Mais oui, maintenant, je me rappelle ! A Florence, puis à Venise ! Parfaitement 1 Ah 1 bien ! C'est bien ça ; j'ai été berné comme tous les vieux. J'ai été roulé, c'est classique. Je n'ai rien vu, rien compris, rien deviné. J étais le seul. Pauvre idiot ! On s'est beaucoup moqué de moi, hein ? J'ai été ridicule?
PIERRE
Non. ^lais tu le serais peut-.Ure devenu si elle n'avait pas eu la bonne idée de s'en aller.
ROURNERON, se frollaiil les mains avec violence.
L'excellente idée! Mazette! Il était temps! Je l'ai échappé belle! Inouï! Inouï! Inouï! Merci, tu viens de me rendre un fameux service. Et où sont-ils allés?
PIERRE
On ne sait pas.
BOURNERON
En Italie, probablement. Ce sera plus savoureux, plus... (Il étouffe.) Fais-moi donner quelque chose à boire... J'ai soif.
PIERRE
Tout de suite.
Pierre remonte. Pendant ce temps, Bourneron sort de son portefeuille la photographie qu'il a regardée au début de l'acte et la déchire rageusement. Comme Pierre revient, suivi d'une bonne portant un plateau, il fourre précipitamment les morceaux dans sa poche.
BOURNERON, après avoir bu.
Merci;, Marie. — Ça va mieux. — Oui est ce garçon?
PIERRE
Un nommé Jacques Moutier, paraît-il.
BOURNERON
Connu ?
PIERRE
Non.
BOURNERON
Qu'est-ce qu'il fait?
PIERRE
Rien.
BOURNERON
Et elle s'est mise à l'aimer comme ça, tout à coup, après l'avoir croisé deux fois dans des ascenseurs d'hôtel. C'est merveilleux... tu ne trouves pas ça d'un comique énorme ?
PIERRE
Hélas, non !
BOURNERON
Oh! ne me plains pas! Je t'en prie! J'étais tombé sur une rouleuse ; m'en voilà débarrassé ; mais j'en suis ravi ; mais tu m'en vois heureux, prodigieusement heureux. Elle s'en va, elle m'épargne, elle a pitié de moi; j'ai ce qu'on appelle de la veine. Ah ! oui, j'en ai.
Il fait de grands efforts pour se maîtriser.
Calme-toi, je t'en prie.
BOURNERON
Mais je suis très calme, très calme... Et moi, triple
M .TE TKOISIKMK 271
imbécile, qui, pendant ce temps-là, venais m'enterrer ici, à cent lieues de Paris, pour la laisser plus libre, pour leur laisser tout leur temps. Ah ! ils pourront vous remercier à Toccasiou ; vous leur avez lacilité la besogne ; sans vous, sans votre insistance obstinée à m'emmener ici... vous vous seriez entendu avec eux que... (Il rumine.) Pierre, tu n'es pas capable d'un mensonge, n'est-ce pas? Savais tu, ({uand tu as insisté avec les autres pour que je vienne passer ici ces trois semaines, savais-tu déjà qu'elle me trompait ?
riERRE^ après ovoir hésité.
Oui.
BOURNERON
Ah ! pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?
PIERRE
Voyons! Réfléchis.
BOURNERON
Évidemment. Cependant, tu as tenu, vous avez tenu à m'éloigner... Les autres savaient donc?
PIERRE
Non, moi seul... •
Seulement, tu les avais engagés à te soutenir. Tu te disais : père parti, elle filera avec son amant et nous en serons débarrassés. Tu t'es dit ça ou à peu près. Avoue.
PIERRE
Mon Dieu !...
BOURNERON
Elle VOUS gênait donc bien !... Enfin, je commence à m'en rendre compte, j'ai été victime de quelque chose
qui ressemble à un complot. On a parlé de ma santé, de la santé dÉmilienne... prétextes, comédie! L'important était que je m'en aille... et je suis parti! Pourquoi suis-je parti ? Ça, je me le demande. Ah ! oui, je me rappelle maintenant... Saint-Germain! Émilienne... Alors, Émilienne en était?
PIERRE
En était ! Dirait on pas que tu as été la victime d une machination ténébreuse?
BOURNERON Émilienne en était! (Il tombe rêveur. Brusque et violent.) Et
qu'est-ce qui me dit que ce n'est pas toi qui as forcé Madeleine à quitter Paris, en la menaçant de mapprendre la vérité. Qu'est-ce qui me le dit?
PIEURE
Et quand cela serait?
Quand cela serait? Cela est, cela est, parbleu ! Maintenant, je comprends tout. Tu as lâchement profité de mon absence pour tuer mon bonheur, parce que ce bonheur te choquait, parce que lavenir te faisait peur... parce que... parce que tu craignais sans doute pour ton argent.
Papa
PIERRE
BOURNERON
Eh! —Toutes les hypothèses sont possibles maiutenant. Tu las vue, avoue que tu las vue?
PIERRE
Eh bien, oui !
Acii-: iiuhsiï:ml: 273
nouHNKno»
PIERRE
Quand ?
Ces jours-ci.
bOURNERON
Ce n'est pas une réponse. (Juand ?
Hier.
BOURNERON
Allons donc ! Au moment où elle allait venir ?
PIERRE
Oui.
BOURNEROxN
C'est bien cela. Allons, avoue, mais avoue donc, puisque j'ai tout compris. Aurais-tu honte, maintenant, de ce que tu as fait ?
PIERRE
Non. Et je ne le regrette pas.
BOURNERON
Tu as de la chance.
PIERRE
Je ne regrette rien, parce que je suis sûr d'avoir agi pour ton bien, pour ton bonheur. Oui, je suis allé trouver Mme Bérieux et j'ai fait appel à son affection pour toi, qui est profonde, à sa loyauté aussi, qui est réelle. Elle a compris que son devoir, oui, son devoir, était de renoncer à toi, puisqu'elle ne taimait pas exclusivement, et elle a décidé de partir.
274 l'enfats't chérie
bourneron Ce n'est pas vrai. Tu l'as forcée à partir.
PIERRE
Forcée !
Tu avais découvert qu'elle oe se conduisait pas avec moi comme elle devait. Tu en as abusé. Tu lui as fait peur.
PIERRE
.Je te jure î
BOURNERON
Et, finalement, tu m'as privé d'elle définitivement. Eh bien, tu as fait là du joli ouvrage, mon garçon.
Il marche très agité.
PIERRE
Écoute...
BOURNERON
Dis, de quel droit es-tu intervenu ainsi dans ma vie? De quel droit t'es-tu fait juge d'une chose qui me regardait seul?
PIERRE
Cependant...
BOURNERON
Oui t'avait autorisé à disposer ainsi de moi ? Te voilà bien avancé, maintenant. Tu m'as cassé bras et jambes. Tu m'as brisé le cœur. Tu as tué d'un coup toutes les joies de ma vie.
PIERRE
Laisse-moi...
BOURNERON
Et qui te dit, misérable enfant, que je n'aurais pas
ACTi; rnoisiKME lit)
mille fois mieux aimé la garder, même me trompant, même me rendant ridicule ? (Jui te dit (fue je puisse me passer d'elle?
PIERRE
Voyons, père...
BOURNERON, hors de lui.
Plus un mot. Va-t'en! Va-ten ! Tu t'es conduit avec moi d'une façon que je ne te pardonnerai jamais. Je ne veux plus te voir!
ÉMILIENNE paraît sur le perron.
Ou"est-ce qu'il y a? Oii'est-ce qui se passe? Ou'estce qui est arrivé? Pierre, je t'en supplie, explique-moi.
PIERRE, très violeminenl.
Non. 11 m'a défendu de parler. Je ne dirai plus rien. Il m'a défendu de rester devant lui. Je m'en vais.
Il sort pur le fond.