‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 13 sur 111 · SCÈNE XII ANTOINETTE, MARCELLE CANDES · texte numérisé non relu

SCÈNE XII ANTOINETTE, MARCELLE CANDES

Eh bien, ma chère Marcelle, c'est presque tous les hommes, ce pauvre Rumilles. Je l'ai toujours connu; il y a des gens comme cela qu'on a toujours connus ! D'où sortent-ils? Qu'est-ce qu'ils ont à faire dans votre vie?... On n'en sait rien, on n'en saura jamais rien. Mais ils y sont... ils y tiennent une place, une petite place, une place tout de même. Ce Rumilles! il venait chez maman dans le temps, aussi loin que je me rappelle; il m'a vue toute jeune fille. Nous avons souvent causé ensemble. 11 n'est pas bête. Ce n'est pas non plus un mauvais garçon; je crois même qu'il serait heureux, à l'occasion, de me rendre un petit service, un service qui ne lui demanderait pas un grand effort. Enfin, il m'aime bien; mais oui, il m'aime bien. Il m'aime certainement mieux que cette petite Savergne... dont il m'a dit vingt fois des choses plus que dures. Eh bien, elle lui a fait des avances aujourd'hui, probablement pour la première fois; il n'en a pas fallu davantage pour que ce lâche Rumilles l'ait laissée me calomnier sans oser protester... Tant qu'il n'aura pas couché avec elle, mon Dieu oui, disons le mot brutalement, puisque c'est brutal, il sera de son avis... mais, par exemple, aprèsl... Et Rumilles, c'est presque tous les hommes I

MARCELLE

Qu'est-ce que cela te fait, ma chère Antoinette? Pourquoi prends-tu la chose si à cœur? Ce monsieur n'est pas de tes amis?

Non, certes! Mais il est loujours pénible de constater

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combien on est envié, jalousé, méconnu. On ne leur demande pas de tendresse, pourlani, mais simplement un peu de justice. .le n'aurais jamais cru que ce fût si difficile à obtenir.

MARCELLE

Difficile? non! Impossible! Ils sont bien plus près de t'adorer que d'être justes pour toi! Il leur faudrait tout un travail auquel ils ne sont pas habitués. (Connaître les gens... pense donc! il leur est si commode de juger sur les apparences... si commode et si fructueux... Car c'est d'un bon rapport de médisance, les apparences... Ainsi... tiens... ton ami Doreuil...

Oui, tu l'as entendue, la chérie! et comme elle serait heureuse de jouer à la bonne hôtesse avec moi! Pour peu que je le désire, elle m'invitera Doreuil, .Jam-r^^çne, toute la terre — tout ce qu'il y a de masculin sur la terre, cela va sans dire. — Elle est prête à transformer pour moi sa maison en maison de rendez vous. Si cela n'efface pas tout à fait ceux qu'elle y donne, du moins ça les mettrait en bonne compagnie. Nous serions complices; nous ferions partie du même bateau, du même bateau de fleurs. Charmante perspective! Ah! Marcelle, que je t'envie de vivre à l'écart, cinq mois de l'année à Dieppe, le reste du temps, presque à la campagne, à Passy, entre un mari qui t'aime et deux bambins délicieux ! Tu ne connais pas ton bonheur.

MARCELLE

Oh! si, mais toi, tu t'exagères ton malheur.

Non, Marcelle, je ne me crois pas malheureuse ; je n'ai pas le ridicule de jouer à la femme incomprise. J'aime bien mon mari, quoique nous n'ayons guère

d'intimité et que nous nous voyions peu. . . (baissant la voix) et je laimerais assez, si j'en avais eu un enfant.

MARCELLE

Oui. Je te comprends, ma chérie.

Alors, comme je suis très courageuse et que j'ai horreur des femmes romanesques qui passent leur vie à en souhaiter une autre, j'ai accepté mon existence comme un grand devoir simple et je m'en acquitte de mon mieux. Mes seules joies à moi sont quelques bonnes amitiés déjà anciennes, comme celle de Doreuil que l'on me reproche.

MARCELLE

C'est tout... vraiment?

ANTOINETTE, très fortement.

Je te le jure... S'ily avait jamais eu autre chose entre nous, ma vie tout entière aurait été changée. Je veux dire, comprends-moi bien, que le jour même où j'aurais été assez faible ou assez amoureuse pour me donner à un autre homme, j'aurais quitté cette maison. Je m'en serais évadée. Jamais je n'aurais consenti à vivre, entre deux hommes, une existence de mensonge, de trahison, dans la terreur continue d'être surprise, dégoûtée de mon mari, honteuse de moi, plus honteuse peut-être de mon amant. Non, vois-tu, la vie de la petite Savergae et de vingt autres qui m'entourent, jamais. 11 m'aurait fallu, pour la supporter, un courage que je ne me suis jamais senti. Heureusement, j'ai eu, tu le sais, une maman qui était une vraie femme, qui m'a élevée elle-même et m'a forcée très jeune à regarder la vie enface. KUe m'a appris sa façonàelle d'être honnête. Elle consiste simplement à avoir le courage d'être soimême au grand jour et à ne pas plus renier ses svuW-

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meuts que ses amis. Si donc, j'avais aimé un autre homme au point de me donner à lui, je me serais reprise aussitôt à (lermain ; je serais devenue publiquement la maîtresse de cet homme, mais j aurais aussi publiquement cessé d'appartenir à mon mari. Kt cela, autant pour mon amant que pour mon mari et plus encore pour moi que pour tous les deux. Voilà la vérité vraie sur moi, ma chère Marcelle ; tout ce que tu as pu entendre dire sur mon compte est pure calomnie. Je n'ai jamais eu d'amant, pas plus Doreuil qu'aucun autre. La preuve, c'est que je suis ici, et que je porte toujours le nom de Sabrier. Ne m'en demande pas d'autre; tu me connais assez, j'espère, pour savoir

que celle-là suffit, n'est-ce pas ? (Marcelle lembrasse.)

Merci !

MARCELLE

Quel malheur que tu n'aimes plus Germain ! Tu serais parfaitement heureuse !

Mais je ne l'ai jamais aimé davantage. J'ai toujours eu pour lui et j'ai encore une solide affection. Nous sommes des associés qui ont confiance l'un dansl'autre et c'est déjà beaucoup. Ce n'est pas assez pour moi qui n'ai pas la joie et la diversion d'un travail grisant, qui suis seule de longues heures, de longues journées... Va, j'accepte très bien de n'avoir pas connu une vie plus riche d'aventures ou d'amour ; je n'ai jamais rêvé de choses extraordinaires ; mais je ne me consolerai jamais de n'avoir pas eu le bonheur si simple qui t'est donné, qui est donné à tant de femmes... un enfant...

MARCELLE

Allons, Antoinette... un peu d'énergie... ne te laisse pas aller ainsi... on vient.

Ne crains rien. Je te l'ai dit : je suis courageuse.

Entrée vive d'Hélène et de René.

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