LE GARÇON
Monsieur Dangenne.
DOREUIL, le renvoyant du geste.
Un moment. — Tu doutes d'elle! d'Antoinette, toi!... Mais depuis quand ?
GERMAIN
Depuis quand ?... Depuis le soir où je suis revenu de Londres dans l'état que tu sais. J'ai d'abord eu la surprise désagréable de rencontrer ce monsieur près de chez moi. Que faisait-il là, à la nuit? J'entre et je me heurte à Antoinette prête à sortir... Où allait-elle? Pendant que je causais avec elle, j'entends du bruit dans le jardin. J'écoute; elle me rassure... elle me renvoie. Mais j'étais si bouleversé que je ne faisais attention à rien. Je ne voulais pas faire attention, je n'avais pas le temps. Un autre drame me traquait. Je rentre à Paris pour lutter. Et depuis, ce sont, de côté et d'autre, des rumeurs vagues, de ces bruits mystérieux et irri-
Acri: iHoisiKMi: 1 PJ
laiits qui vous crient la plus tragique des vérités, que le seul étn^ que vous aimiez au monde vous a trahi comme les autres, qu'il s'est mis contre vous avec les événements et(|ue, dans votre désastre, il ne vous reste même pas cela, votre femme, votre femme!... Oh! alors, on se fiche pas mal des paiements, de la ruine, du déshonneur, de la prison... on est vraiment Thomme à terre que tout piétine rageusement, la pauvre hôte qui s est cassé les reins et qui ne peut plus se relever. Voilà où jeu suis.
DOREUIL
Tu doutes, tu oses douter d'Antoinette, toi !
GERMAIN
Oui, j'ai eu en elle cette confiance-là ! C'est fini. Je n'ai même plus confiance en moi ! Pourquoi aurais-je confiance en elle ? Je l'aime trop pour ne pas trembler de l'avoir perdue, elle aussi.
DOREUIL
dermain !
GERMAIN
Elle était tout ce qui me restait. On a dû vouloir aussi me la prendre, c'est trop naturel.
DOREUIL \^
Tiens ! Tu es devenu fou ! Antoinette, t'avoir trompé ! Antoinette I Tu le mériterais, imbécile! mais tu es aussi sûr que moi qu'il n'y a jamais rien eu entre eux 1 Aussi sûr !
GERMAIN, entre ses dents.
Non !
DOREUIL
Ne mens donc pas. Seulement, parbleu î tu ne l'avoueras pas par orgueil... parce que... parce que tu
120 ANTOINETTE SABIJIER
ne veux pas avoir les apparences contre toi... Eh bien, je te jure que jamais il n'y a rien eu entre eux... jamais... et je te dis que tu es un criminel si tu ne me demandes pas à Tinstant même de faire entrer Dangenne, qui, seul, peut te sauver d'où tu es... d où vous êtes ! (siience.) Tu ne dis rien?... (Siience.) Germain ! (Silence.) Je t'cu prie. (Siience.) Je t'ai dit tout à l'heure que je ne savais pas pourquoi Jamagne... Eh bien, je t'ai menti, je le savais; je ne voulais pas te le dire, je vais te le dire : c'est parce qu'Antoinette n'a pas voulu être sa maîtresse... Comprends-tu maintenant?... c'est son honnêteté qui vous ruine. (Un grand temps.) Tu doutes toujours d'elle?... Tu n'es pas convaincu?...
(Germain secoue la lèle. Doieuil réfléchit, hésite, puis, prenant son parti.
— D'un ton grave.) Germain, ce n'est pas en ami que j'ai aimé Antoinette. Je l'ai aimée... passionnément... J'ai tenté de te la prendre. Oui. J'ai tout fait pour te l'arracher !
GERMAIN, bouleversé.
Toi.
DOREUIL
Écoute-moi, je t'en supplie... Oui, je te l'aurais prise avec joie et tes sanglots ne m'auraient même pas fait retourner la tête. Je l'aimais. Elle ma aimée, aussi, je crois. Eh bien, sache-le, s'il n'y a rien eu entre nous, ce n'est pas à mon amitié que tu dois en savoir gré.
GERMAIN, idem.
Toi!
DOREUIL
Laisse-moi finir... Si je t'ai fait un aveu pareil dans un pareil moment, c'est pour qu'enfin tu connaisses Antoinette et cesses de la calomnier. Je sais ce qu'elle pense, tout ce qu'elle pense ; elle ne m'a jamais rien caché de son cœur. Eh bien, oui, c était une femme
ACTI:: THOISIKMIi 121
capable de s'enfuir de chez toi avec un autre homme ; elle ne l'est pas de t'avoir trompé avec cet homme en continuant à vivre auprès de toi. Du moment qu'elle ne t'a pas quitté, ta fierté peut être tranquille. KUe t'est restée fidèle. C'est toute la misère de ma vie qui t'en donne la certitude en ce moment.
GERMAIN, se conlenanl difficilement.
Tu as voulu me prendre Antoinette, toi, Doreuil?
DOREUIL, Iristemcnl.
On ne choisit pas la femme qu'on doit aimer. (Dans les yeux.) Je te répouds d'elle, entends-tu ?
GERMAIN
C'est bien, je te crois. (Avec effort.) Je consens à recevoir ton ami. (Doreuil sort à droite. — Germain sonne. — Au trarçon
de bureau qui entre.) Téléphonez chcz moi. Ditcs à Mme Sabrier qu'elle vienne immédiatement. Je l'attends. Il y a urgence.