ACTE l'iniMi i;u I ï~i
MADELEINE
Et encore.
BOURNERON
Si! Si! laisse-les-moi, il me les faut! (sdiUant.) Ah! la bonne heure ! C'est la première vraiment bonne de ma vie!
MADELEINE
Ingrat! Tu oublies celles d'hier.
BOURNERON
Non! Je parlais de l'heure qui a commencé il y a deux ans.
MADELEINE
Tu as une façon à toi de mesurer le temps.
La vraie. ,Je ne crois qu'aux horloges morales ; ce sont les seules qui sonnent juste. Je suis un sentimental qui se découvre et qui se rattrape. Qu'est-ce qu'on dirait de moi au cercle si l'on m'entendait? Je serais déshonoré !
MADELEINE
. Et envié. Mange.
BOURNERON
Cette omelette est nationale, magnifiquement nationale. Elle n'est pas une déracinée, elle ! Et pourtant elle ne vaut tout de même pas l'horrible petit brouet noir que nous avons avalé à Sienne!
MADELEINE
Parbleu!
BOURNERON, à Louis.
Ou'est ce que nous avons après cela?
14S l'enfant chériiî
LOUIS
La côtelette au cresson.
MADELEINE
Oh! Je n'ai plus assez faim pour monter cette petite côte-là.
BOURNERON
Ni moi.
MADELEINE
Brûlons la côtelette.
BOURNERON
Mais broutons le cresson.
MADELEINE
Pourquoi ?
BOURNERON
J'ai envie d'herbe, une envie animale, ovine. Je me sens bête à en manger.
MADELEINE
Merci.
BOURNERON
Cette bêtise-là n'est pas à la portée de tous les idiots,
MADELEINE
Je l'espère bien.
BOURNERON
Et dire que voilà notre dernière jouraée de liberté, d'indépendance. Demain, j'aurai fait ma rentrée officielle. Toi, tu redeviendras Mme Bérieux, du nom de feu ton digne époux. Aujourd'hui encore, tu es à moi, à moi seul! Tu es ma prisonnière, la prisonnière de mon amour, de notre amour. Je bois à la séquestrée de la place ^^endôme.
ACTt I'I<i:mii;i« 449
MADELEINE, riaiil.
Tu es stupide.
liOURIMEHON
Tu vois, je ne te le fais pas dire. Sais-lu que tu as eu là une idée charmante, une idée qui vaut son pesant de baisers ? Car c'est toi qui m'as suggéré de rentrer ici un jour plus tôt que nous n'étions annoncés... Pour tout le monde, nous ne revenons que demain, séparément, bien entendu! Nous faisons, aujourd'hui, la garçonnière buissonnière !
MADELEINE
Ça rime.
BOURNERON
Riche, mais surtout agréable. Aujourd'hui, liberté pleine ; nous pouvons faire toutes les folies ; personne ne sait où nous sommes; l'huis est clos; le monde nous ignore.
MADELEINE
Pas tout à fait. J'ai [télégraphié à Marie Gabin de venir me voir.
BOURNERON
Bah! Marie, ce n'est pas une femme. C'est la marraine de notre liaison. C'est notre liaison elle-même.
MADELEINE
C'est aussi mon amie, ma plus ancienne, ma seule amie. Je l'aime beaucoup, tu sais.
BOURNERON
Et moi donc. Si on s'embrassait à la santé de cette chère Marie !
MADELEINE
Avec plaisir. (Entre Louis.) Trop tard, le cresson.
bourneron
Qu'il soit le bienvenu tout de même. Louis, la suite, toute la suite, comme nous disions à la crémerie, il y quelque quarante ans.
MADELEINE
Chut!
BOURNERON
Et laisse-nous.
LOUIS
Dois-je servir le tout ensemble ; le jambon, le fromage, les fraises, le café ?
BOURNERON
Le tout pêle-mêle, sauf le café, bien entendu.
Louis sort.
MADELEINE
Non, pas de café, c'est inutile. Ça ne te vaut rien, tu sais bien.
BOURNERON
Je sais... je sais... que tu t'imagines que ça ne me vaut rien... Maintenant...
Il veut l'embrasser.
MADELEINE
Nous avons tout le temps. Tu n'attends personne, toi?
Personne.
MADELEINE
Pas même ta fille, ton Émilienne, ton enfant chérie?
BOURNERON
Pas même. J'aurais été heureux de l'embrasser avant
ACTIi PltliMIlill loi
les autres. Mais je n'ai pas voulu que notre exquise solitude ti deux fût troublée, même par elle.
MADELEINE
Ei cependant...
BOURNERON
Et cependant je suis impatient de la voir. Avant toi, c'est le seul tHre qui m'ait aimé, et que j'aie vraiment aimé. Le cœur de cette petite, ça a été toute ma richesse jusqu'au jour où je t'ai rencontrée. Je sais la tendresse qu'elle a pour moi; elle sait celle que j'ai pour elle. Nous pouvons compter l'un sur l'autre comme deux camarades qui seraient devenus deux amis.
MADELEINE
Ce doit être délicieux, cette confiance.
BOURNERON
Surtout cette sécurité. (Vest délicieux, en effet, et rare, et rare!
MADELEINE
Je voudrais la connaître, ton Émilienne. Je suis sûre que je l'aimerais.
BOURNERON
Tu l'adorerais. Mais, sois tranquille, tu la connaîtras; je n'attends que l'occasion favorable. (Louis apporte les plats.) C'est bien, merci! Ah! j'oubliais! nous y sommes pour Mme Gabin. Dès qu'elle arrivera...
LOUIS
Bien monsieur... (ii sort.)
MADELEINE, elle mange.
Tu disais ? Ah ! oui ! Et ton autre fille?
BOURNERON, il mange.
Jeanne? Elle est gentille, mais assez indifférente ;
l»o2 l'enfant chérie
et puis, elle habite l'Alsace toute Tannée. Mon gendre a là-bas des terres qu'il exploite. 11 y a des douanes entre nous.
MADELEINE
C'est tout dire.
BOURNERON
N'est ce pas? Quant à Pierre, c'est un brave garçon, correct et sérieux, mais qui n'a jamais eu pour son papa des élans désordonnés. Depuis qu'ii a épousé sa Jenny, il s'est encore un peu détaché de moi et, aujourd'hui, nous n'avons plus guère que des relations dafïaires ; je lui ai cédé ma maison; il me doit certains comptes qu'il me rend aux heures d'échéance, et il vient avec son bambin me souhaiter très exactement la bonne année le premier janvier. Nous n'avons pas la même façon de comprendre la vie tous les deux, heureusement.
Il veut l'embrasser.
MADELEINE
Allons, sois sérieux. Dis moi, est-ce qu'il est au courant de notre liaison ?
BOURNERON
Probable, et probable aussi qu'elle lui déplaît. Il ne s'en est jamais ouvert à moi; il aurait été bien reçu, je t'en réponds ! Mais je sais ce que ne pas parler veut dire; il faudra bien qu'il en prenne son parti, sinon...
MADELEINE
Oh ! Je t'en prie, pas d'éclat, pas de scandale ! Ne mettons pas les torts de notre côté. Si ton fils fait la tête, tu sais que mon beau-frère...
BOURNERON
Oui, oui. Eh bien, silsse mettaient à aboyer les uns