‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 52 sur 111 · ACTE l'iniMi i;u I ï~i · texte numérisé non relu

ACTE l'iniMi i;u I ï~i

MADELEINE

Et encore.

BOURNERON

Si! Si! laisse-les-moi, il me les faut! (sdiUant.) Ah! la bonne heure ! C'est la première vraiment bonne de ma vie!

MADELEINE

Ingrat! Tu oublies celles d'hier.

BOURNERON

Non! Je parlais de l'heure qui a commencé il y a deux ans.

MADELEINE

Tu as une façon à toi de mesurer le temps.

La vraie. ,Je ne crois qu'aux horloges morales ; ce sont les seules qui sonnent juste. Je suis un sentimental qui se découvre et qui se rattrape. Qu'est-ce qu'on dirait de moi au cercle si l'on m'entendait? Je serais déshonoré !

MADELEINE

. Et envié. Mange.

BOURNERON

Cette omelette est nationale, magnifiquement nationale. Elle n'est pas une déracinée, elle ! Et pourtant elle ne vaut tout de même pas l'horrible petit brouet noir que nous avons avalé à Sienne!

MADELEINE

Parbleu!

BOURNERON, à Louis.

Ou'est ce que nous avons après cela?

14S l'enfant chériiî

LOUIS

La côtelette au cresson.

MADELEINE

Oh! Je n'ai plus assez faim pour monter cette petite côte-là.

BOURNERON

Ni moi.

MADELEINE

Brûlons la côtelette.

BOURNERON

Mais broutons le cresson.

MADELEINE

Pourquoi ?

BOURNERON

J'ai envie d'herbe, une envie animale, ovine. Je me sens bête à en manger.

MADELEINE

Merci.

BOURNERON

Cette bêtise-là n'est pas à la portée de tous les idiots,

MADELEINE

Je l'espère bien.

BOURNERON

Et dire que voilà notre dernière jouraée de liberté, d'indépendance. Demain, j'aurai fait ma rentrée officielle. Toi, tu redeviendras Mme Bérieux, du nom de feu ton digne époux. Aujourd'hui encore, tu es à moi, à moi seul! Tu es ma prisonnière, la prisonnière de mon amour, de notre amour. Je bois à la séquestrée de la place ^^endôme.

ACTt I'I<i:mii;i« 449

MADELEINE, riaiil.

Tu es stupide.

liOURIMEHON

Tu vois, je ne te le fais pas dire. Sais-lu que tu as eu là une idée charmante, une idée qui vaut son pesant de baisers ? Car c'est toi qui m'as suggéré de rentrer ici un jour plus tôt que nous n'étions annoncés... Pour tout le monde, nous ne revenons que demain, séparément, bien entendu! Nous faisons, aujourd'hui, la garçonnière buissonnière !

MADELEINE

Ça rime.

BOURNERON

Riche, mais surtout agréable. Aujourd'hui, liberté pleine ; nous pouvons faire toutes les folies ; personne ne sait où nous sommes; l'huis est clos; le monde nous ignore.

MADELEINE

Pas tout à fait. J'ai [télégraphié à Marie Gabin de venir me voir.

BOURNERON

Bah! Marie, ce n'est pas une femme. C'est la marraine de notre liaison. C'est notre liaison elle-même.

MADELEINE

C'est aussi mon amie, ma plus ancienne, ma seule amie. Je l'aime beaucoup, tu sais.

BOURNERON

Et moi donc. Si on s'embrassait à la santé de cette chère Marie !

MADELEINE

Avec plaisir. (Entre Louis.) Trop tard, le cresson.

bourneron

Qu'il soit le bienvenu tout de même. Louis, la suite, toute la suite, comme nous disions à la crémerie, il y quelque quarante ans.

MADELEINE

Chut!

BOURNERON

Et laisse-nous.

LOUIS

Dois-je servir le tout ensemble ; le jambon, le fromage, les fraises, le café ?

BOURNERON

Le tout pêle-mêle, sauf le café, bien entendu.

Louis sort.

MADELEINE

Non, pas de café, c'est inutile. Ça ne te vaut rien, tu sais bien.

BOURNERON

Je sais... je sais... que tu t'imagines que ça ne me vaut rien... Maintenant...

Il veut l'embrasser.

MADELEINE

Nous avons tout le temps. Tu n'attends personne, toi?

Personne.

MADELEINE

Pas même ta fille, ton Émilienne, ton enfant chérie?

BOURNERON

Pas même. J'aurais été heureux de l'embrasser avant

ACTIi PltliMIlill loi

les autres. Mais je n'ai pas voulu que notre exquise solitude ti deux fût troublée, même par elle.

MADELEINE

Ei cependant...

BOURNERON

Et cependant je suis impatient de la voir. Avant toi, c'est le seul tHre qui m'ait aimé, et que j'aie vraiment aimé. Le cœur de cette petite, ça a été toute ma richesse jusqu'au jour où je t'ai rencontrée. Je sais la tendresse qu'elle a pour moi; elle sait celle que j'ai pour elle. Nous pouvons compter l'un sur l'autre comme deux camarades qui seraient devenus deux amis.

MADELEINE

Ce doit être délicieux, cette confiance.

BOURNERON

Surtout cette sécurité. (Vest délicieux, en effet, et rare, et rare!

MADELEINE

Je voudrais la connaître, ton Émilienne. Je suis sûre que je l'aimerais.

BOURNERON

Tu l'adorerais. Mais, sois tranquille, tu la connaîtras; je n'attends que l'occasion favorable. (Louis apporte les plats.) C'est bien, merci! Ah! j'oubliais! nous y sommes pour Mme Gabin. Dès qu'elle arrivera...

LOUIS

Bien monsieur... (ii sort.)

MADELEINE, elle mange.

Tu disais ? Ah ! oui ! Et ton autre fille?

BOURNERON, il mange.

Jeanne? Elle est gentille, mais assez indifférente ;

l»o2 l'enfant chérie

et puis, elle habite l'Alsace toute Tannée. Mon gendre a là-bas des terres qu'il exploite. 11 y a des douanes entre nous.

MADELEINE

C'est tout dire.

BOURNERON

N'est ce pas? Quant à Pierre, c'est un brave garçon, correct et sérieux, mais qui n'a jamais eu pour son papa des élans désordonnés. Depuis qu'ii a épousé sa Jenny, il s'est encore un peu détaché de moi et, aujourd'hui, nous n'avons plus guère que des relations dafïaires ; je lui ai cédé ma maison; il me doit certains comptes qu'il me rend aux heures d'échéance, et il vient avec son bambin me souhaiter très exactement la bonne année le premier janvier. Nous n'avons pas la même façon de comprendre la vie tous les deux, heureusement.

Il veut l'embrasser.

MADELEINE

Allons, sois sérieux. Dis moi, est-ce qu'il est au courant de notre liaison ?

BOURNERON

Probable, et probable aussi qu'elle lui déplaît. Il ne s'en est jamais ouvert à moi; il aurait été bien reçu, je t'en réponds ! Mais je sais ce que ne pas parler veut dire; il faudra bien qu'il en prenne son parti, sinon...

MADELEINE

Oh ! Je t'en prie, pas d'éclat, pas de scandale ! Ne mettons pas les torts de notre côté. Si ton fils fait la tête, tu sais que mon beau-frère...

BOURNERON

Oui, oui. Eh bien, silsse mettaient à aboyer les uns

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