BOUR NERON
Parce que ?
PIERRE
Eh! mon Dieu, parce que, si c'est la vérité, tu pourrais éprouver quelque gêne devant moi.
BOURNERON
Vraiment !
PIERRE
11 me semble. Un homme de ta situation et de ton âge se doit à lui-même et aux siens de ne pas faire... certaines choses. Lorsqu'il les fait, il doit avoir assez d'habileté pour qu'elles restent secrètes. Ça n'a pas été
le cas, voilà tout.
BOURNERON
Et tu me le reproches ?
PIERRE
Dieu m'en garde. Je ne me permettrais pas... je t'exprime un regret, sans plus.
BOURNERON
C'est déjà trop. Si c'est là tout ce qui te préoccupe, ce n'est pas grave. En tout cas, cela me concerne seul et j'en fais mon affaire.
PIERRE
Cependant...
Assez. Je n'admets pas de discussion entre nous sur ce point. Je suis d'âge à savoir me conduire. J'ai l'in-
tention de ne demander de conseils à personne, à personne, tu entends, moins encore d'en recevoir. Je regrette qu'il y ait tant d'oisifs à Paris, mais je ne suis pas responsable de l'intérêt gratuit que leur fainéantise veut bien me porter. Quand ils auront assez parlé de moi, ils passeront à un autre sujet de conversation et de ditramation, plus palpitant, j'espère... Si c'est là tout ce que tu avais à me confier...
PIERRE
Non.
BOURNERON
Ah ! il y a autre chose ? (signe de Piene.)... qui ne me concerne pas ?
PIERRE
Pas directement, mais qui t'intéresse au premier chef.
BOURNERON
Voyons.
PIERRE
Cette fois il s'agit d'Émilienne.
BOURNERON
Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Émilienne? Vite, voyons, parle.
Il va aux fleurs et en casse une qu'il effeuille nerveusement.
Naturellement! tout de suite! Émilienne, tu ne tiens plus en place ; tu piaffes d'impatience. Ah ! tu as une faconde l'aimer qui n'est guère généreuse pour nous, les autres... Enfin, je passe... J'en aurais trop long à dire sur ce sujet, et puis, depuis le temps, je me suis fait une raison.
ACTI-: phi:mii:ij 173
BOURNERON
Laissons cela. Qu'as-tu à m'apprendre au sujet d'Kmilienne?
PIERRE
Des choses ennuyeuses.
BOURNERON, vivement.
Pour elle?
PIERRE
Pour nous surtout.
BOURNERON, avec joie.
J'aime mieux cela.
PIERRE
Cela dépend. Émilienne est une charmante fille dont je suis le premier à apprécier les grandes, très grandes qualités. Elle est intelligente, artiste, généreuse, capable d'élans désintéressés, gaie, toujours d'humeur égale. Enfin, je comprends les sympathies qu'elle inspire etlesamitiésqu'elle s'est créées... Seulement. ..elle oublie trop que le monde necroitpasaux sympathies... blanches, aux amitiés... platoniques entre hommes et femmes, et elle est tout simplement en train de se compromettre.
BOURNERON
La belle affaire !
PIERRE
Pardon! Cela est très sérieux et tu serais de mon avis si... enfin, tu aurais été de mon avis, il y a deux ans...
BOURNERON
Pierre !
PIERRE
Excuse-moi; mais tu n'aurais peut-être pas affiché une morale aussi indulgente... avant. Je suis bien forcé, en ce moment, de faire le croquemitaine, puisqu'aussi bien vous avez tous l'air de ne plus vouloir tenir aucun compte de l'opinion. Chacun est libre, c'est entendu ;mais nous demeurons, malgré nous, solidaires les uns des autres; nous avons encore tous des intérêts communs, il ne faudraitcependant pas l'oublier. Émilienne est ma sœur; elle est, de plus, la femme de Cardan, mon associé. Il m'est très pénible qu'on puisse parler délie avec malignité et tourner en ridicule le nom de son mari. Voilà pourquoi je me permets d'intervenir. Jai lair de me mêler de choses qui ne me regardent pas ; c'est une erreur, elles me regardent.
BOURNERON
Admettons. Et avec qui Émilienne s'est-elle compromise, ces temps derniers ?
Avec Henri.
BOURNERON
Flavigny! Ah ! laisse-moi rire. Mais tout le monde sait que ce sont des camarades d'enfance.
PIERRE
Oui; mais, quand des camarades d'enfance ne sont plus des enfants, leur camaraderie prend facilement un autre nom.
BOURNERON
Ils n'en sont pas responsables.
PIERRE
Affaire d'appréciation. Pour ma part...