‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 66 sur 111 · BOUI NERON · texte numérisé non relu

BOUI NERON

J'ai eu si chaud en Italie.

ÉMILIENNE

C'est joli, l'Italie?

BOURNERON, comiquement.

C'est beau.

ÉMILIENNE

Tu as dû rencontrer là-bas un tas de gens delconnaissauce ?

ACTi: PREMIER . 1 Sl{

nOUHNEnON

l\is le moindre gens de connaissance.

ÉMll,li:\\E

Cependant tout le monde est allé en Italie, ce printemps.

BOURNERON

Oh ! tu sais, l'Italie n'est qu'une botte, mais c'est une grande botte.

ÉMILIEXNE

Le papier à lettres coûte cher dans ce pays-là ?

BOURNERON

11 est hors de prix.

ÉMILIENNE

Tu m'as inondée de télégramm3s et de billets en style napoléonien. Mais la bonne lettre sérieuse, où l'on met tout son cœur, où Ton fixe ses imprassions pour sa petite fille qu'on prétend aim3r, elle est restés dans le buvard de l'hôtel.

BOURNERON

Je la réclamerai.

Tu t'es très mal conduit avec moi, et cependant...

BOURNERON

Tu ne m'en veux pas.

ÉMILIENNE

Qu'en sais-tu?

BOURNERON

.le le devine. Je te connais comme si je t'avais faite.

EMILIENNE

Comme si î Je crois que tu viens d'insulter ma mère !

BOURNERON

Pardonne-moi, je suis d une étourderie !

EMILIENNE

Un gamin, quoi!

BOURNERON

Eh bien, mademoiselle! et le respect?

EMILIENNE

Il a levé le pied en emportant la caisse des vertus familiales. Il a filé en Belgique.

Pauvre France ! (Eiie se lève.) Où vas-tu?

EMILIENNE

Je m'en vais.

BOURNERON

Déjà! Eh bien, on ne se douterait pas que tu viens de vivre trois années de mortelles angoisses loin de ton vieux père.

EMILIENNE

Méchant ! non, voilà, tu comprends, je t'espérais, mais je ne t'attendais pas aujourd hui. Tu comprends?

BOURNERON

Très bien. Ma présence te comble de joie... mais elle te gène...

EMILIENNE

Oh ! papa !

liOUHNERON

Dame!

ÉMILIENNE

Tu n'es pas gentil de me taquiner ! Ça me fait assez de peine d'être obligée de te quitter si vite.

BOURNERON

Obligée ! Par qui ?

Par le temps. Il est trois heures et demie et je reprends tout à l'heure le train pour Saint-Germain.

BOURNERON

Le train de?...

ÉMILIENNE

Je ne sais pas. Le premier que je trouverai.

BOURNERON

Tu ne vas pas me faire croire que tu es femme à rentrer à Saint-Germain à quatre heures et demie.

ÉMILIENNE

C'est ce qui te trompe. Je suis femme à...

BOURNERON

Un jour où la Malle des Indes me ramène dans tes bras, jamais de la vie !

ÉMILIENNE

J'ai du monde à dîner.

BOURNERON

Du monde ! quel monde ?

ÉMILIENNE

Du monde ennuyeux, du monde dafiaires, des relaie.

lions qui sentent, la naphta, enfin, des amis à Georges.

Possible. Mais tes ordres sont donnés.

' ÉMILIENNE

Mal. Il faut que je chambarde tout mon dîner. Ce serait trop long à t'expliquer. Au revoir, mon cher petit papa !

BOURNERON

Émilienne ! Émilienne ! (Avec la langue.) Ta, ta, ta !

ÉMILIENNE

Plaît-il?

BOURNERON

Je ne suis pas content de toi.

ÉMILIENNE

(Ju'est-ce que je vous ai fait, je vous prie ?

BOURNERON

Vous ne m'avez rien fait, bien que vous veniez de me mentir de la façon la plus impudente.

ÉMILIENNE

Que dites-vous là, mon digne père ?

BOURNERON

La vérité, mon indigne fille. Osez me jurer qu'en sortant d'ici vous allez directement à la gare Saint- Lazare prendre le premier train en partance pour Saint-Germain.

ÉMILIENNE

Le premier ou le second.

Ou le troisième.

Acn: i'1ii:.mii:r 1H7

i^:milienne

Ouelques p3tites courses à faire avant d3 rentrer à la campagne.

nOURNEROX

Émilienue. assieds-toi.

ÉMILIENNE, très pressée.

Papa !

BOURNERON

Assieds-toi, je t'en prie. Je suis sérieux, maintenant.

ÉMILIENNE

Je t'en défie.

BOURNERON

Eh bien, tu vas voir. Émili^nne, je ne suis pas content de toi.

ÉMILIENNE

Tu l'as déjà dit.

BOURNERON

Je le répète. Émilienne, tu es la plus excfuise des filles et la plus honnête des femmes. Mais tout le monde n'est pas forcé de le savoir. Donc... Donc...

(Il hésile.)

Donc! Eh bien, donc ! Cq donc qui ne sort pas! Donc quoi ? Donc, lu me fais de la morale ; je suis exquise, je suis honnête, je suis un amour enfin, et monsieur mon père s'offre des c/o/îc comme si ça ne coûtait rien. Allons, voyons, ce donc, ce donc, je meurs dimpatience.

BOURNERON, riant.

Émilienne; il n'y a pas moyen d'être sérieux avec

toi.

188 l'enfant chékie

ÉMILIENNE, se levant.

Alors, renonces-y et laisse- moi m'en aller.

BOURNERON

Non. Pas avant que je t'aie dit...

ÉMILIENNE

Quoi?

Ce qu'on m'a dit.

Qui ça?

La renommée.

BOURNERON

EMILIENNE

EMILIENNE

En voilà une qui a une sale réputation!

BOURNERON

Ça, ça n'est rien. L'embêtant, c'est qu'elle salit la réputation des autres. Enfin, écoute, oui ou non, estil vrai que tu viennes plusieurs fois par semaine à Paris?

EMILIENNE

Oui, il est vrai.

BOURNERON

Et jamais à l'insu de Georges?

ÉMtLIENNE

Jamais. Quand je viens à Paris et que je ne le lui dis pas, c'est uniquement pour m'épargner une scène. C'est mon droit, je pense. Si Georges n'était pas un homme qui fait des scènes, un jaloux, un absurde jaloux, je le lui dirais; mais, comme c'est Ronchonot luimême, il m'arrive de faire la carpe, j'en conviens.

Page 1