ACTE DEUXIÈME
là, rien du tout, de quitter Paris en ce moment et d'aller m'eufouir en Alsace.
Qu'est-ce que ça peut bien te faire? Que tu sois à la campagne ici ou là-bas, c'est toujours la campagne. Elle est môme plus jolie là-bas qu'ici.
ÉMILIENNE
Voilà qui m'est égal. Seulement, ici, quand je m'ennuie, j'ai Paris. Là-bas, quand je m'assommerai, j'aurai Colmar. Il y a une nuance.
PIERRE
Mais tu ne t'ennuieras pas, voyons, puisque tu seras avec papa.
ÉMILIENNE
Sans doute, j'aime beaucoup papa, je l'aime infiniment, mais...
PIERRE, avec intention.
Il ne te suffit pas ?
ÉMILIENNE, nette.
Mettons.
PIERRE
Je suis surpris, très surpris... je croyais ton affection pour père capable d'un sacrifice véritable. Et tu n'es même pas assez courageuse pour supporter de passer trois semaines avec lui dans un endroit délicieux, chez des parents qui sont des amis. Je l'avoue, je suis étonné.
ÉMILIENNE
Il y a de quoi, en vérité! Je suis capable pour papa, tu le sais bien, de choses autrement importantes Mais la perspective de mennuyer pendant trois semaines
dans un endroit délicieux, mais lugubre, chez des parents qui sont des amis, mais des amis à qui on n'a rien à dire, cette perspective, elle m'est insuppor table. Non, mon petit Pierre, je ne marche pas et je ne marcherai à aucun prix. C'est bien simple.
PIERRE
Tellement simple, que je ne m'étonne plus maintenant, je comprends.
ÉMILIENNE
Qu'est-ce que tu comprends ?
PIERRE
Mon Dieu, ma chère Émilienne, tu refuses d'accompagner papa, que tu aimes plus que nous tous, sous prétexte que tu as peur de t'ennuyer loin de Paris. C'est donc que tu laisses à Paris quelque chose ou quelqu'un qui te tient au cœur plus que papa luimême.
ÉMILIENNE
Pierre !
PIERRE
Et rapprochant ce raisonnement, bien simple, lui aussi, des bruits — je voulais croire calomnieux — qui t'attribuent une affection excessive pour une personne que je ne nommerai pas, par discrétion...
ÉMILIENNE, frémissante.
Et parce qu'elle est ici !
PIERRE
Si tu veux. J'en conclus...
ÉMILIENNE, de même.
Qu'Henri est mon amant !
ACTIl DEUXIKMIi: "2 1 T)
Peul-ètre pas, mais en tout cas, et avec certitu(Je, que tu l'aimes.
ÉMILIENNE, violojilc.
Vraiment? Ah! on peut le dire, tu es un devin admirable I Est-ce que tu lis aussi dans les lignes de la main et dans le marc de café ?
PIERRE
A quoi bon le prendre ainsi, ma petite Érailienne. Je ne te fais aucun reproche.
ÉMILIENNE
Il ne manquerait plus que cela!
PIERRE
Je devrais. Mon indulgence est presque coupable. Je suis ton frère aîné.
ÉMILIENNE
Merci. Papa m'a déjà entreprise à ce sujet, ça suffit.
PIERRE
Oh ! papa ! Mais, moi, je manque à tous mes devoirs. Je pourrais à bon droit t'adresser quelques reproches^ sur, mettons ta légèreté, ton inconséquence ; mais, je te le répète, tu n'es pas en question. Il s'agit de papa, et je tiens à ne faire appel en ce moment qu'à tes sentiments de fille aimante et dévouée; rendons-lui le service de le détacher d'une femme qui menace à la fois son bonheur et le nôtre ; toi seule le peux par le moyen que je t'ai indiqué ; je n'aurai pas compté en vain, n'est-ce pas, sur ta gentillesse, sur ton alïection pour lui ?
Un silence.
EMILIENNE
Tu vas ! tu vas ! mais il serait bon auparavant de consulter Georges. 11 n'est pas dit qu'il consente à me laisser partir, à se séparer de moi.
PIERRE
Si, c'est dit ! Nous avons eu ces jours derniers, lui et moi, une longue conversation à ce sujet.
ÉMILTENNE
Ah!
PIERRE, avec intention.
Oui. Georges est d'avis que quelques semaines de repos lointain te feraient le plus grand bien. Croismoi, tu devrais partir; ça le tranquilliserait.
EMILIENNE
Mais je n'ai pas à le tranquilliser.
PIERRE
Si ! A tort ou à raison, tu lui as donné des sujets d'inquiétude.
EMILIENNE
Tant pis ! Ces habiletés que tu me conseilles, ces calculs, ces astuces ne sont pas dans ma nature ; ils me déplaisent souverainement, tu le sais.
PIERRE
Je le sais. Aussi ne t'aurais-je pas parlé de Georges si tu n'avais, la première, paru craindre de le voir s'opposer à ton départ.
Un nouveau silence.
EMILIENNE
Soit. Admettons. Je consens à m'en aller. J'entreprends papa. Il me cède. Nous partons ensemble. A quoi aurons-nous réussi ? 11 passera ses journées à