‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 84 sur 111 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

noLHNEHON

Vous m'aimez ?

ÉMILIENNE

Tiens !

BOURXERON

Kt vous êtes contente de moi ?

ÉMILIENNE

Pas des tas.

BOURNERON

Ah ! bah ! Et qu'est-ce qui cloche ?

ÉMILIENNE

Tout.

BOURNERON

Fichtre !

ÉMILIENNE

D'abord, vous devenez un monsieur de plus en plus pressé. Moins vous avez à faire, plus vous êtes occupé.

BOURNERON

Les temps sont durs.

Xe plaisantons pas, je vous en prie, je suis très sérieuse. Vous avez pour votre fille des sentiments mous ! Votre tendresse devient tiède ! Mon cher papa, vous m'aimez moins.

BOURNERON

Tu es bête !

ÉMILIENNE

Eh bien, je suis une bête moins aimée, voilà tout. En second lieu, je ne vous trouve pas une de ces mines qui imposent Tadmiration.

bourneron Je me porte comme un charme.

ÉMILIENNE

Qui commencerait à ressemblera un saule.

* BOURNERON

Émilienne !

ÉMILIENNE

C'est aussi Tavis d'Henri. Nous parlions précisément de toi tout à l'heure quand tu es entré.

BOURNERON, malicieusement.

Ça, c'est gentil !

ÉMILIENNE

Dans le temps, tu n'avais jamais de torpeur après les repas.

Mais maintenant non plus. Pour une fois que tu m'ofïres l'hospitalité d'un de tes divans, si tu me la reproches !

ÉMILIENNE

Enfin, Henri était très net. Il affirmait que tu avais besoin de prendre du repos.

BOURNERON

Mais je ne prends que ça.

ÉMILIENNE

Oh ! pas de celui-là, de l'autre, du vrai, du repos campagnard, du repos dans les arbres...

BOURNERON

Il esthète, ton Henri ! Enfin, je veux bien faire quelque chose pour lui. 11 y a ici du chêne, de l'orme, du

AC.TK DKUXitiMK 2'1\)

bouleau et du peuplier. Je viendrai te voir très souvent.

ÉMILIENNE

Le malheur est que tu ne m'y trouveras pas.

BOURNERON

Hein!

ÉMILIENNE

Eh non ! cet animal d'Henri n'est pas non plus très satisfait de ma santé; il m'envoie au vert et il a si bien entrepris Georges qu'il a été décidé que je partais la semaine prochaine avec les Grossmuller.

En Alsace?

ÉMILIENNE

A Ribeauvillé, comme par hasard.

BOURNERON

Pauvre choute !

ÉMILIENNE

C'est tout!

BOURNERON

Comment, tout?

ÉMILIENNE

C'est toute ta douleur de me voir partir?

BOURNERON

Ne pars pas.

ÉMILIENNE

Georges exige. ,

BOURNERON

Ah ! ah ! C'est un tyran, alors ?

émilienne C'est un mari.

BOURNERON

Oui! — Eh bien, je te plains de tout mon cœur.

Tu es bien bon. Mais tu devrais garder un peu de ton cœur pour te plaindre à tOQ tour. Tu pars aussi ; je t'emmène.

bourneron

Ah ! elle est drôle !

ÉMILIENNE

Il a été décidé que tu m'accompagnerais. ^

BOURNERON

Voyez-vous ça ! Décidé ! Et par qui, s'il vous plaît ?

ÉMILIENNE

Par moi ! J'ai déclaré à Georges que je ne consentirais à m'exiler que si tu étais du voyage.

BOURNERON

Charmant !

ÉMILIENNE

Il y a des années qu'on ne s'est vu, qu'on n'a vécu ensemble. Tu es seul, tu dois t'ennuyer...

BOURNERON

Mais non, mais non, je t'assure.

ÉMILIENNE

Enfin, tu dois être ravi de passer quelque temps avec moi, toute seule, J^ien à toi, rien qu'à toi ! Tu n'es pas ravi, dis?

AC/n: DKUXIKME 231

UOURNERON

Si î si ! Je suis même aussi ravi qu'il est possible de l'être; à mon Age, je suis victime d'un rapt !

ÉMILIENNE, cTtlinc.

I A raain désarmée.

Kilt' lui piciid la main.

BOURNERON

Lâche ma raain.

ÉMILIENNE

Pourquoi?

BOURNERON

Parce que je ne veux pas que tu m'attendrisses; parce que je ne veux pas te promettre une chose que je ne tiendrai pas; parce que... enfin, parce que je n'ai pas la moindre intention de partir, là !

ÉMJLIENNE

Tu ne veux pas partir avec moi ?

BOURNERON

Si, mais pas maintenant, plus tard.

ÉMILIENNE

Plus tard, on ne m'enverra pas à la campagne. Qu'est-ce qui peut bien tempêcher de partir maintenant? Tu es libre, tu n'as pas d'affaires.

BOURNERON

Pardon ! Pardon !

La preuve, c'est que tu viens de passer trois semaines en Italie. Elles ne t'ont pas beaucoup inquiété pendant ce temps-là, tes affaires.

BOURNERON, comiquement.

C'est ce qui te trompe. Elles m'ont énormément préoccupé.

ÉMILIENNE

Pas assez tout de même pour te faire revenir. Et tu n'avais pas les raisons de tabsenter que tu as cette fois-ci. Car enfin, sans me compter, il y a Jeanne que tu ne vois jamais.

BOURNERON

Oh! Jeanne!

ÉMILIENNE

C'est une excellente fille.

BOURNERON

Pas spécialement pour son père.

ÉMILIENNE

Elle le deviendra. Là-bas, vous ferez connaissance.

jBOURNERON

Il sera temps!

ÉMILIENNE

Eh bien, soit. Xe parlons pas d'elle: Ne parlons que de moi; moi, je suis ta petite Mily, ton enfant chérie; tu m'aimes, ou, du moins, tu maimais de tout ton cœur, il n'y a pas encore très longtemps. Je pars ; je croyais te faire un gros plaisir en t'enlevant, et tu te défends... tu te défends, toi, contre moi... pourquoi, dis? pourquoi? je veux le savoir, je veux, tu entends, je veux. Tu me caches quelque chose. Dis-moi la vérité, je veux la savoir la vérité, tout de suite. Pourquoi ? Tu n'oses pas. Et d'abord, ne prononce plus ce mot d'affaires. Quelles affaires, quelles affaires ? Je te mets au défi de préciser. <

ACTi: i)i:u\iî:mk ^IX]

BOURNERON

Tu n'y comprendrais rien.

ÉMILIENNE

Comment donc! Alors, tu refuses de m'accompagner ?

BOURNERON

Non. C'est trop délicat... je...

KMILIhJNNK

Papa, regarde-moi bien dans les yeux, je t'en prie. Je n'insiste plus. Je ne veux pas forcer tes secrets. Je ne croyais pas que tu en avais pour moi. Mais enfin, tu es libre d'en avoir, même contre moi !

BOURNERON

Contre toi !

ÉMILIENNE

Oui, contre moi... puisque je ne peux pas les partager. Je ne te demande plus de m'accompagner. Je ne yeux pas t'imposer de corvée.

Voyons, ma chère petite Mily.

ÉMILIENNE

Seulement, écoute-moi bien. Si tu ne viens pas avec moi chez Jeanne, j'aurai un chagrin fou, un chagrin inouï, le plus gros chagrin que j'aie jamais eu de ma vie, tu entends, et je t'en voudrai, oh ! je t'en voudrai affreusement et pour toujours, il y aura quelque chose de cassé entre nous. Ça, sûr.

BOURNERON, furieux.

Méchante enfant!

234 ' l'enfant chérik

émilienne

Oh ! non ! Cette fois, ce n'est pas moi qui suis méchante.

Silence.

BOURNERON, réfléchissant.

Oui. (Un silence.) Eh bien, rentre tes foudres, petite déesse irritée. Elles sont inutiles. On t'obéira.

ÉMILIENNE, joyeuse.

Tu viendras?

BOURNERON

Je viendrai. Je te le promets.

ÉMILIENNE

Et tu resteras là-bas avec moi tout le temps que je resterai?

Tout le temps.

ÉMILIENNE

Et tu ne t*enuuieras pas?

BOURNERON

Et je ne m'ennuierai pas.

ÉMILIENNE

Tu m'engages ta parole?

BOURNERON

D'honnête père, stupidement esclave de sa fille.

ÉMILIENNE

Ah ! J-e t'aime !

Elle lui saule au cou.

BOURNERON

Parbleu !

Page 1