ACTE THOISIKME ^io
HOLUNKHON
VA ce facteur qui n'arrive toujours pas ! c'est incouipréliensible.
KMILIENNE
Le train-poste aura eu du retard, voilà tout.
BOURNERON
Voilà tout ! Tu trouves cela naturel ?
ihlILIENXE
Mais oui... Il ne faut pas te bouleverser pour si peu !
C'est facile à dire. Je voudrais bien te voir à ma place...
émilienne
Oh ! mon Dieu ! avec un peu d'jmagination...
BOURNKRON, frappé.
C'est vrai ! Mais oui, parfaitement ! Pas besoin d'imagination, ma petite Émilienne, la mémoire suffit ; je me rappelle. Il y a trois jours, ici même, à cette même heure, c'est toi qui faisais le guet. Tu piaffais dans cette cour comme j'y piaffe moi-même depuis vingt minutes. Tu attendais des nouvelles qui te tenaient terriblement au cœur. Tu étais là, je me souviens très bien ; tu avais une rose à la main ; tu faisais semblant d'être impassible et tes doigts tremblaient comme les pétales qu'ils arrachaient un à un. Tu as enfin reçu la lettre que tu espérais. Ta figure s'est rassérénée. Tes mains se sont apaisées. Tu as souri, d'un sourire que tu n'avais plus trouvé pour moi depuis notre arrivée. Et tranquillement, posément, tu as ensuite décacheté une autre lettre, une lettre à en-tête. L'enveloppe m'avait frappé, malgré moi ; je la connais bien, tu
penses ; une lettre du bureau, une lettre de Georges, de ton mari. J'étais ailleurs ; j'étais moi-même en proie à mille préoccupations ; je n'ai rien remarqué sur le moment, et maintenant, c'est drôle, tous ces détails me revienuent.
ÉMILIENNE, gênée.
Tu les inventes exprès, après coup, pour me taquiner.
BOURNERON
Oh ! non ! Je les vois photographiquement. Malgré moi, à mon insu, ce jour-Jà, mon cœur a pris de toi un instantané.
ÉMILIENNE
Et après, quand même ce serait exact, qu'est-ce que cela prouverait ? Que nous avons le même tempérament, la même nature, les mêmes nerfs, que je te ressemble. Eh bien, soit, je suis heureuse de te ressembler.
BOURNERON
Cela prouve peut-être aussi autre chose.
ÉMILIENNE
Quoi donc ?
BOURNERON
Que tu me ressembles trop.
ÉMILIENNE
Je ne comprends pas.
BOURNERON
Oh! si! nous nous comprenons très bien. Nous jouons en ce moment à cache-cache avec les mots parce que nous avons la pudeur de nous montrer l'un à l'autre tels que nous sommes vraiment ; mais j'ai bien peur que nous n'ayons plus rien à nous apprendre.
ACTF. TIIOISIKMI-: llAl
ÉMILIENNK, y;ènée.
Papa !
nOURNEBON
Nous ne sommes guère courageux tous les deux. Sinon nous nous dirions cette vérité qui nous effraye. Nous n'osons nous avouer que nous ne sommes pas tout l'un pour l'autre. Ce n'est pas vrai?
ÉMILIENNE
Mais non.
HOURNERON
Enfin ! — Avant-hier, c'était le lendemain de la lettre, comme par hasard Henri passait ici en automobile, allant à Bade. Il s'arrêtait quelques heures et repartait. Hier, tu as dû aller à Strasbourg.
ÉMILIENNE, contrainte.
Eh bien, oui!
BOURNERON
Et tu avais tout à l'heure ton sourire, ce sourire heureux que j'aime tant. Et tu me conseilles le calme et tu trouves tout naturel qu'un train poste ait du retard.
ÉMILIENNE
Je t'assure, je ne comprends pas.
BOURNERON
Décidément, les femmes sont toujours sur la défensive, même toi et vis-à-vis de moi ! Mais pourquoi te défends-tu encore? Mais qu'est-ce que ça peut bien me faire qu'il y ait dans ta vie un homme que tu aimes et qui t'aime, si tu es heureuse, si tu viens à moi avec ton sourire, avec tes yeux de joie ? Car, heureuse, tu m'aimes davantage et j'y gagne, oui, j'y gagne.
ÉMILIENNE, fiévreusemeiil.
Ahî je savais bien que tu m'aimais aiasi ; je savais bien que tu m'aimais plus que tout, mieux que tout, en dehors de tout, et que rien ne pouvait compter auprès de l'amour que tu as pour moi. Je le savais, mais tu ne me l'avais jamais dit dans une minute aussi émouvante. Ah î mon cher papa! Tu sais, c'est aussi ma façon de t'aimer, à moi. Voilà, nous ne pouvons pas nous juger. Alors nous ne nous jugeons pas ; nous nous prenons tels que nous sommes, avec nos faiblesses, nos misères, et nous nous gardons passionnément. N'est-ce pas ?
BOURNERON
Oui. Seulement... Oh! il y a un grave seulement; je suis libre, moi; je suis libre de mes actes, libre de ma vie ; toi, tu ne l'es pas. Tu risques beaucoup; tu cours un danger, un grand danger. Georges est jaloux et violent. S'il s'apercevait jamais, s'il comprenait, s'il découvrait enfin la vérité...
ÉMILIENNE, s'cxaltant.
Eh bien, me connaissant comme il me connaît, il comprendrait peut-être en même temps que j'ai été généreuse en acceptant de n'avoir d'Henri que des minutes inquiètes et des heures tourmentées, au lieu de la vie ardente et pleine à laquelle j'avais droit. Tu sais bien que je n'ai jamais eu pour Georges qu'une grande affection ; c'est un camarade loyal et droit, un ami sûr que tu mas choisi toi-même et à qui je me suis confiée ; mais ce n'est pas l'homme de ma vie et je te jure qu'à l'heure présente je l'aurais quitté si j n'avais pas la certitude de lui être nécessaire. En restant, malgré tout, avec lui, sinon près de lui, j'ai le sentiment de faire tout mon devoir et aussi d'être courageuse. Ah ! plût à Dieu qu'il comprit la vérité et