NEMROD, DIT SANS-PITIÉ
La promesse des cent francs séduisait fort quelques pauvres diables qui se trouvaient parmi les gens rassemblés devant la loge; mais le fameux tigre Nemrod était généralement regardé comme à peu près indomptable, et plus d'un spectateur, en pénétrant dans la ménagerie, s'y rendait autant par curiosité que mu par le vague et cruel espoir de voir le terrible animal déchirer à belles dents Tincomparable et sans pareil Samson.
Aussi, malgré l'appât du gain, nul n'était-il tenté de gagner la somme.
Tous espéraient pourtant que quelque fou téméraire ou quelque malheureux, avide d'émotions ou alléché par la promesse du dompteur, leur donnerait le spectacle d'un effroyable danger couru pour les divertir.
On le sait, et c'est chose trop connue et surtout trop reconnue pour que nous nous étendions longuement sur ce sujet, la foule est cruelle.
Tel spectacle fort en vogue n'obtient son succès que parce qu'il met en question la vie de ceux qui le donnent.
Les saltimbanques de tout genre ne font fu-
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
reur qu'à la condition expresse de risquer chaque jour de se rompre le cou.
Le succès prodigieux qu'obtenaient les ménageries ne s'explique que par cette cruauté que chacun blâme et dont pourtant chacun possède généralement une légère dose.
Les martyres des anciens chrétiens dans leurs sublimes horreurs, les luttes du cirque romain commençant par ce funèbre hommage: Ave, César, moTituri te salntmitl ces luttes qui fanatisaient la ville éternelle ; les combats de taureaux où FEspagne enthousiasmée lance au vainqueur jusqu'à ses vêtements; les steeple - chases dans lesquels chaque fois un jockey se casse au moins une côte; les sauts périlleux exécutés au-dessus de vingt-cinq baïonnettes menaçantes; les ascensions aérostatiques sur un simple trapèze suspendu à vingt mètres de la nacelle, ne doivent leur vogue qu'à ce charme cruel qu'éprouve chacun d'assister au danger d'autrui, en ayant l'assurance complète de ne courir soi-même aucun risque.
Maître Samson en offrant la prime de cent francs, avait touché habilement cette corde égoïste.
Prévoyant son futur triomphe aux flots de spectateurs groupés autour de ses tréteaux, le dompteur s'y promenait, trônant calme et superbe, et attendant, sûr de son fait, qu'un public idolâtre, ainsi qu'il le nommait, pénétrât dans la loge.
Trois musiciens, Clampin et une jeune fille vêtue d*une jupe de percale garnie de dorures fanées et ayant les épaules couvertes par une peau de renard d'un jaune fauve, entouraient maître Samson.
Les musiciens portaient une sorte d'uniforme bleu; ils étaient coiffés de bonnets pointus surmontés de panaches gigantesques.
Cette trilogie d'histrions, l'un battant de la grosse caisse, l'autre lançant force canards, à l'aide d'un cornet à pistons, le troisième soufflant à ex-^ haler l'âme dans un énorme ophicléide, faisait un discordant vacarme, auprès duquel la musique des tribus du centre de l'Afrique pourrait passer pour douce et suavement mélodique.
La jeune fille blonde, maigre, aux yeux cerclés de bistre, chétive créature dont pas un des pensionnaires voraces du dompteur n'eût voulu pour proie, complétait l'aff^reux charivari, en faisant vibrer violemment une énorme cloche.
Samson tenait à la main un grand porte-voix. D'un geste d'autorité il fit taire son orchestre, et, s'avançant sur le bord de l'estrade, prononça les paroles suivantes:
— Peuple de France, je ne vous dirai pas: Entrez, venez voir mon lion d'Afrique, ma panthère noire, mes serpents du Sénégal, car la plupart d'entre vous les ont déjà vus et admirés ; mais je vous dis: Revenez les voir. Les pro-
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
diges de courage et de force, d'audace et de puissance qu'eux et moi avons eu l'honneur d'exécuter devant vous jusqu'à présent, ne sont rien en comparaison du spectacle unique que je vais vous offrir. A la demande générale, j'ai fait un loyal appel aux amateurs, et cent francs, cent francs, messieurs, cent francs comptant, prélevés immédiatement sur la recette de la représentation, seront décernés à la personne qui consentira à entrer avec moi dans la cage du tigre royal, le célèbre Nemrod, dit Sans-Pitié. Vous craignez peutêtre, messieurs, que j'aie prêché dans le désert et que j'aie fait un vain appel au courage héroïque de mes concitoyens. Détrompez - vous ; plus de vingt personnes se font fait inscrire déjà. Chaque jour un amateur nouveau paraîtra donc. En conséquence, hâtez- vous, messieurs, prenez vos places, entrez au plus vite, si vous êtes désireux de contempler les traits du premier des audacieux émules de votre serviteur, le célèbre et incomparable Samson, dit le Dompteur sans pareil. Le prix des places n'est point augmenté, c'est vingt sous comme hier, comme demain, comme toujours... Allez la musique!
Un geste impérieux accompagna ces derniers mots, et le vacarme recommença de plus belle, tandis que les gradins étaient promptement envahis par de nombreux curieux.
Maître Samson était ravi. Clampin s'approcha de lui.
LES Cfi.NT FRAiNCg DU DOMPTEUR
— Mais, patron, lui dit-il, vous n'y penseï pas; vous savez bien que personne ne s'est présenté, jusqu'à présent, pour entrer dans la cage de Nemrod.
— Tais-toi, imbécile.
— Que ferez-vous? Il faudra rendre l'argent.
— Rendre l'argent, rendre l'argent, mille chacals! vous n'y songez pas, Clampin!
— Pourtant, patron, si personne...
— Allons, fais la carpe, et pas un mot. Si mon annonce ne tente aucun spectateur, si nul ne veut voir Nemrod de près, je te déguise en naturaliste, et c'est toi qui m'accompagneras dans sa cage.
— Moi! jamais! fît le pitre pétrifié.
— Pas d'observations! répliqua Samson d'une voix tonnante en envoyant au pauvre clampin un formidable coup de pied, à la grande joie des badauds.
Cela fait, le dompteur prit une pose d'Hercule, et alla se placer, le poing sur la hanche, à deux pas de la table sur laquelle se payaient les cartes d'entrée.
— Pressez-vous, mesdames et messieurs, répéta-t-il en entonnant de nouveau son porte-voix. Allons, il en faut pour tout le monde, préparez votre argent d'avance, nous ne pouvons attendre. Entrez, entrez, suivez la foule.
PAJR WÉOPOLO STAPLEAUX.
Les amanrs d'un doreur sur bois.
A cette époque, trois personnes, la mère, le fils et la filleule, vivaient dans un petit appartement d'une maison, située au haut de la rue du Faubourg-Saint-Antoine.
On connaissait la mère sous le nom de Mme Claude, le fils s'appelait Julien, il avait vingtquatre ans environ; la filleule se nommait Madeleine, et ses dix-huit ans n'étaient pas encore accompUs.
Julien était doreur sur bois, Madeleine était brodeuse. Quant à Mme Claude, elle n'exerçait plus aucun métier, mais veillait seulement aux soins du ménage. Grâce à leurs communs eiff'orts, une honnête aisance régnait dans leur paisible intérieur.
Veuve depuis plus de vingt ans, la mère Claude avait vaillamment travaillé pour nourrir et élever Julien. Celui-ci ayant atteint sa quinzième année, fut placé par elle dans un atelier de doreur sur bois de la ru;e du Mail. Au bout de trois mois, il rapportait a sa mère le premier argent qu'il avait gagné. Elle l'embrassa et lui dit:
— Dieu a béni mes efforts, mon enfant; tu as un métier, tu peux gagner ta vie; te voilà un homme, n'est-ce pas?
Enorgueilli par ces derniers mots, Julien se redressa de toute sa hauteur pour répondre.
— Oui, mère.
— Ecoute-moi attentivement alors.
Et ayant fait asseoir son fils, la mère Claude reprit:
— Je comptais, au jour où tu pourrais gagner de l'argent, me reposer un peu. Je suis vieille, Fâge et le travail ont altéré ma santé; mais pourtant rinstant du repos n'est point encore venu pour moi.
— Que dites- vous, ma mère? je ne souffrirai pas que vous continuiez à travailler.
— Il le faut, Julien.
— Et qui vous y force?
— Le devoir!
Le jeune homme regarda sa mère avec étonnement en lui adressant un coup d'ceil interrogateur.
— Oui le devoir, reprit la brave femme. La mère Bernard est morte; Bernard est un ivrogne, et Madeleine, ma filleule, a besoin de nous.
— Ah ! ma mère, vous êtes une sainte.
— Non, cher enfant, je veux seulement faire pour Madeleine ce qu'Antoinette Bernard, ma seule amie, eût fait pour toi, si Dieu m'avait rappelée
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
à lui alors que tu étais encore enfant. Madeleine près de son père, délaissée, sans soins, sans conseils, tournerait mal, et je ne veux pas voir un jour la fille d'Antoinette pâlie par le désordre et vêtue par la débauche ; je veux en faire une honnête femme, et, afin d'atteindre ce but, j'ai résolu de la prendre avec nous.
— Mais M. Bernard ?
— Ne demandera pas mieux. Tout argent dépensé hors du marchand de vins lui donne de cuisants regrets; pourvu qu'il ait l'assurance que sa fille ne lui coûtera plus rien, il sera enchanté de me la confier. Tant que je travaillais seule, cela m'aurait été impossible; mais à présent que tu gagnes aussi ta semaine, à nous deux nous pourrons subvenir aux besoins de la petite.
— Eh bien, mère, prenez-la, je serai heureux de vous aider.
Ce qui fut dit fut fait. Ainsi que l'avait prévu la mère Claude, l'ivrogne ne se fit pas tirer l'oreille, et quelques jours après, Madeleine fut installée dans le logement de la rue du Faubourg Saint-Antoine.
C'était une blonde enfant un peu malingre, mais dont le bleu regard étincelait d'intelligence et de bonté. Au bout de quinze jours, elle appelait Mien : Petit père, et le jeune ouvrier riait, l'embrassait, heureux de travailler pour cette douce enfant, dont le moindre sourire le récompensait
6ii LES CENT FRANCS DU DOMPTEUR
au centuple des sacrifices que sa mère et lui s'étaient imposés pour elle.
Bernard venait embrasser sa fille toutes les semaines d'abord, puis, on ne le vit plus que tous les mois; ensuite, ses visites furent aussi rares que ses jours d'abstinence, et deux ans après l'entrée de Madeleine chez la mère Claude, une nuit, il fut trouvé mort sur un trottoir, à la suite d'une libation titanesque.
Madeleine, en apprenant cette nouvelle, n'en comprit pas la portée. La mère Claude dit une prière pour l'âme du défunt, et Julien se contenta de répondre: — C'est vrai, mère, je m'en souviendrai, — lorsque la digne femme lui dit en parlant de Bernard:
— Voilà où mène Finconduite ; si tu étais jamais tenté de mal faire, songe à lui, mon fils.
Les années s'écoulèrent laborieuses et douces. Le salaire de Julien augmenta, Madeleine grandit, la mère Claude lui enseigna à broder, et les progrès de la jeune fille en cet art furent si rapides que peu de temps après la vieille femme put ne plus s'occuper que des soins de l'intérieur, ses deux enfants, ainsi qu'elle les appelait, gagnant assez pour subvenir aux frais des dépenses communes.
Madeleine devint bientôt une jolie jeune fille chaste et honnête, au frais visage pur et doux, au cœur bon, dévoué, sincère. Julien l'aimait, mais non d'amour, il avait pour elle ce qu'un frère
PAR LÉOPOLP STAPLEAUX.
dévoué possède pour une sœur chérie, rien de moins, rien de plus.
Le bonheur était donc entré suave et chaste dans rintérieur de la petite famille. Aucune des trois personnes qui la composaient, n'en prévoyait la fin, lorsqu'un incident vint tout changer.
Juhen se lia étroitement avec un de ses camarades d'ateUer, nommé Passoir.
Ce Passoir, véritable gamin de quinzième année, était un bon garçon, jovial, aux reparties burlesques, mais fainéant comme un lazzarone et fréquentant plus les théâtres du boulevard que l'atelier.
C'était un de ces enthousiastes des comédiens en renom qui, après un succès, les attendent à la porte de l'entrée des artistes et leur font fièrement la conduite, à quelques pas de distance, jusqu'au seuil de leur maison.
De petits services d'argent, dans lesquels Julien était toujours le prêteur, avaient rapproché Passoir du fils de la mère Claude. Inutile de dire que Passoir ne rendait jamais les sommes empruntées par lui; mais cet argent lui servait à aller au théâtre, et le matin il racontait la pièce de la veille à son ami d'une façon si amusante que Julien oubhait de lui redemander ce qu'il lui avait avancé pour aller la voir.
Un jour, Passoir entra comme un fou dans l'atelier. Il sauta au cou de' Juhen ens'écriant:
68 LES CEKT FRAIVCS DU DOMPTEUR
— Ah ! mon ami, que je suis heureux !
— Que farrive-t-il?
— Mon cher,
...Devant mes yeux, c'est le ciel que je vols. De ma vie, ô mon Dieu ! cette heure est la première. Devant moi tout un monde, un monde de lumière, Comme ces paradis qu'en songe nous voyons, S'eutr'ouvre en m'inondant de vie et de rayons!
comme dit Fédérick dans Ruy Blas . . . Hein ! estce déclamé?
— Allons, Passoir, explique-loi.
— Tu l'exiges ... eh bien ! frémis de joie, mon ami ... je suis ... je suis . . . figurant !
— Figurant?
— Oui, figurant à la Porte-Saint-Martin. J'arrête ce soir même le capitaine Buridan; je suis un des archers de Marguerite de Bourgogne. Si tu m'aimes, tu viendras me voir.
— Calme-toi, de grâce!
— Me le promets-tu?
— Quoi?
— De venir me voir ce soir?
— Oui.
— A la bonne heure, tu es ce que j'appelle un ami.
Le soir en effet Juhen alla au théâtre. Quelques jours après, Passoir lui donna des billets. Le jeune homme conduisait la mère Claude et Madeleine au spectacle; il leur montra Passoir
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
en archer, et la naïve ouvrière ne put s'empêcher d'être fière de ce que Julien eût pour ami intime un homme assez heureux pour jouer la comédie.
Dès ce jour, Julien et Passoir devinrent inséparables. Au bout de trois mois, Julien, gagné par l'exemple de son ami, figurait également dans les drames de l'époque.
— Tu as tort, lui dit la mère Claude, cela te prend trop de temps, tu es fatigué lorsque tu rentres, et cela te fera négliger ton travail.
— Du tout, mère, cela m'amuse et me permettra de vous offrir de temps en temps des billets, à vous et à Madeleine.
— Oh! oui, Julien, fais cela; je serai si heureuse de te voir jouer la comédie! s'écria la jeune fille
— Dès demain, répondit l'ouvrier.
Il tint sa promesse.
Le cœur de Madeleine battait bien fort en arrivant au théâtre, et lorsqu'elle se mit à sa place, il lui sembla que tous les gens qui l'entouraient lisaient sur son front les Uens d'affection qui l'unissaient à son frère adoptif. Elle tremblait, et, sans pouvoir écouter la pièce, dévisageait les acteurs les uns après les autres afin d'apercevoir Julien. Lorsqu'il parut enfin un tremblement convulsif s'empara d'elle...
— Le voilà, le voilà! murmura-t-elle. Puis, réfléchissant que le jeune ouvrier coudoyait chaque
soir dans les coulisses bon nombre de jeunes femmes dont elle avait entendu dire bien du mal^ elle sentit une sensation nouvelle mordre son cœur comme l'aurait fait un aspic. C'était la jalousie. Madeleine aimait Julien.
Le mauvais milieu dans lequel l'ouvrier doreur était tombé, grâce à Passoir, ne tarda pas à le transformer complètement. Le bon fils, le jeune père adoptif, le laborieux ouvrier, devint un mauvais sujet.
Voici comment:
Passoir, à force de zèle, n'avait point tardé à être promu au grade d'utilité. C'était lui qui portait les lettres en scène, guidait un des rangs des cortèges, même Un soir, mémorable pour lui, dans Trente ans ou la Vie d'un Joueur^ il avait rempli le rôle de l'aubergiste. L'amour ne tarda pas à couronner tant de gloire. Passoir fît la conquête d'une figurante; celle-ci avait une sœur, et, comme Julien ne quittait plus Passoir, la sœur devint bientôt la maîtresse de Julien.
Dès lors, plus de travail régulier. Se laissant aller mollement à l'ère d'oisiveté que son Oreste lui avait ouverte, Julien consacra tout son temps au théâtre et à sa maîtresse.
La mère Claude et Madeleine furent complètement abandonnées par lui. La mère essaya bien quelques remontrances, mais ce fut vainement; Julien était tombé en de bien mauvaises xïiains.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Mlle Adolphine, sa conquête, grande fille brune, haute en couleur, aux dents blanches, au port robuste, à la poitrine luxueuse, justifiait parfaitement par ses goûts, les appétits gloutons que faisait présager son physique sensuel. C'était ce qu'on nomme vulgairement une gaillarde. Sa sœur et Passoir, ainsi qu'elle, exerçaient sur Julien un empire sans bornes. Ces trois êtres circonscrivaient sa vie dans un milieu duquel était banni jusqu'au souvenir de sa mère et de Madeleine. Cependant, Mlle Adolphine n'aimait pas Julien, et une grande partie de son pouvoir sur lui provenait de son indifférence même. Sans être précisément intéressée, chaque jour amenait en elle un désir nouveau, désir impérieux, inexorable, que Julien devait satisfaire sous peine d'être mis à la porte sans pitié, et vivre loin d'Adolphine, de Passoir et d'Angélina, semblait au jeune homme impossible.
Cet état de choses, lorsque les économies de la mère Claude furent absorbées, fit bientôt entrer la gêne d'abord, puis la misère dans le ménage de la rue du Faubourg- Saint- Antoine, le peu que gagnait encore Julien s'en allant tout entier aux futilités impérieusement exigées par sa maîtresse.
La mère Claude se désespérait, Madeleine priait et travaillait double. Mais tandis que la mère ne déplorait que l'inconduite de son fils,
le jeune fille pleurait la perte d'un cœur qu'elle avait espéré conquérir un jour.
Démoralisé par son entourage, Julien cherchait à s'étourdir, comme le font les gens mécontents d'eux-mêmes, il n'y réussissait pas et ne se sentait point heureux de sa nouvelle vie. Il faisait intérieurement de grands efforts pour en sortir, mais l'habitude avait déjà transformé son désordre en besoin et lorsque las, épuisé, sans courage, il regagnait par hasard la maison maternelle, la moindre observation le rendait d'une irritabilité incroyable.
Un soir, vers onze heures, la mère Claude et Madeleine étaient seules.
Eclairée par une chandelle, la jeune fille travaillait près de la table. La mère, assise près du foyer, la téte dans les mains, les coudes sur les genoux, semblait s'abandonner à de tristes réflexions.
Tout à coup, un sanglot longtemps contenu éclata bruyamment dans sa poitrine et d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux.
Madeleine quitta son travail, se leva et courut à elle.
— Mère, mère, vous pleurez?
— Oui, c'est lâche pourtant, n'est-ce pas petite, de verser des larmes, pour qui ne les vaut pas.
— Vous vous exagérez le mal, ma mère, tous les jeunes gens font comme Julien.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Ne cherche pas à Texcuser, c'est un mauvais sujet, un mauvais fils, Dieu le punira.
— Sainte-Vierge, mère, est-ce bien vous que 1 j'entends appeler Tanathème sur votre propre
enfant ?
— C'est un ingrat. Pense-t-il à moi, à nous? Depuis quinze jours, il n'a pas paru à l'atelier; il y a trois jours, lorsqu'il est rentré, il était gris. Son teint pâlit, ses forces s'épuisent, le travail lui est devenu odieux, il n'aime plus que le plaisir; toutes nos économies y ont passé; tu as beau travailler du matin au soir, ma pauvre Madeleine, tu le sais aussi bien que moi, nous sommes dans la misère ... et tout cela par sa faute.
— Espérez, ma mère, Julien n'est qu'égaré, j'en suis sûre, il nous reviendra bientôt; on se lasse de tout, de la paresse plus vite encore que du reste: espérez.
— Je ne veux pas, Madeleine, que tu travailles pour un grand sans cœur qui dépense tout pour une créature sans nom, et mon parti est pris.
— Quel parti, ma mère?
— Celui de chasser Julien.
— Lui? s'écria Madeleine attérée.
— Oui.
— Et quand?
— Ce soir même.
— Oh! ma mère, vous ne ferez pas cela.
— Qui m'en empêchera?
— Mes prières et mes larmes, l'affection que
VOUS lui portez encore; car, malgré tout... c'est votre fils; vous ne pouvez le haïr.
— C'est bien ce que tu fais là, petite, de tâcher d'éviter une séparation entre nous, mais il est de mon devoir de ne point accepter ton sacrifice, et, je le répète, ce soir je chasserai Julien.
Un silence suivit ces paroles.
L'air désolé de Madeleine toucha la mère Claude.
— Ton cœur est trop bon, reprit-elle, ne l'écoute pas.
— Vous me demandez l'impossible.
— Je te demande une chose raisonnable.
Une fois Julien hors d'ici, je travaillerai avec toi^ et le ciel aidant nous pourrons nouer les deux bouts.
— Sans Julien... sans le voir... Oh! jamais ! . . . jamais !
— Qu'as-tu donc?
— Oh! ma mère, s'écria Madeleine, grâce, grâce pour lui!
Et elle se jeta aux genoux de la mère Claude.
— Madeleine, une autre cause que mes paroles doit provoquer ton désespoir... Parle, je veux tout savoir.
— Oh ! ma mère . . .
— Explique-toi, mon enfant; ne sais -tu pas combien je t'aime et ne peux -tu pas tout me dire?
— Eh bien! mère, je l'aime!
— Comme un frère, je le sais.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
■ — Oh! bien plus qu'un frère.
— D'amour alors?
— Oui, murmura Madeleine en cachant son visage dans le tablier de la mère Claude.
Celle-ci, attendrie, la regarda avec bonté pendant un moment et lui dit d'une voix émue :
— Pauvre enfant! Il ne nous manquait plus que cela !
— Promettez-moi le secret, ma mère, reprit Madeleine, je vous en suppHe ; qu'il ignore toujours que mon cœur entier est à lui; qu'il ne se doute jamais que ma plus chère espérance était de devenir sa femme, et que mon unique but, désormais, est d'arriver, à l'aide de votre tendresse, à le remettre dans le droit chemm.
— Hélas!
— Oh ! j'y parviendrai, n'en doutez pas. Aidée par vous, par vos conseils, par votre restant d'autorité sur lui, par le bon Dieu surtout je dois réussir. Mais ne le chassez pas, mère, ne le chassez pas... j'en mourrais! Julien est un bon cœur; il est faible, ce serait mal à nous que de l'abandonner aux méchants qui le perdent; croyez-moi, on obtient tout par la patience et la douceur. Il nous reviendra ... et tenez . . . écoutez, ma mère... on monte l'escalier... c'est lui.
— A minuit ! Tu sais bien qu'il ne rentre plus jamais qu'au jour.
— C'est lui, vous dis-je, je reconnais son pas. Laissez-moi vite essuyer mes yeux et reprendre
mon travail;... et ne lui dites rien, ma mère... encore une fois... je vous en supplie.
La porte s'ouvrit.
Julien entra.
Il revenait triste et découragé. Mlle Adolphine lui avait fait une scène abominable pour des rubans cerises qu'elle désirait ardemment et qu'il n'avait pu lui acheter. Elle l'avait brutalement mis à la porte, lui défendant de se représenter chez elle sans les rubans en question, et Julien revenait n'ayant plus qu'une pensée: se procurer l'argent nécessaire pour satisfaire le caprice de sa maîtresse.
— Bonsoir, fit-il en entrant.
— Bonsoir, frère, répondit Madeleine.
La mère Claude garda le silence.
Julien s'assit près de la table et s'y accouda la tête dans les mains.
Madeleine le regarda à la dérobée et fut frappée de son air navré. Elle se leva, et écartant les mains du jeune homme, elle le força à relever la tête en lui disant de sa plus affectueuse voix :
— Qu'as-tu? Tu as l'air bien triste.
— Bien, répondit sèchement Julien en se dégageant. Je voudrais fumer. Donne-moi mon tabac, petite sœur.
La jeune fille obéit. L'ouvrier bourra sa pipe et l'alluma; puis, tandis que Madeleine reprenait son travail, il se mit à marcher à grands pas.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
La mère Claude rexafTiinait à la dérobée.
Au bout d'un moment, Julien s'arrêta, ouvrit un des tiroirs de la commode, y prit une petite boîte, en souleva le couvercle, et l'ayant trouvée vide, la rejeta au fond du meuble avec colère.
— Non, il n'y en a plus! Nous avons dîné, mon fils, dit tristement la mère, et, du reste, vous ne devez pas vous étonner, vous conduisant comme vous le faites, de ne plus trouver d'argent au logis.
Un tremblement convulsif agita les membres du jeune homme, qui s'écria:
— Pour Dieu, ma mère, trêve aux reproches, je vous en prie, car je ne me sens pas d'humeur à les supporter.
— Et moi, mon fils, je me sens d'humeur à vous en faire. D'où venez- vous?
— Suis-je un enfant pour me questionner ainsi ?
— Non, vous êtes un homme; mais l'homme qui va droit dans la vie peut répondre à toutes les questions, et vous ne répondez pas à celle que je vous adresse, mon fils.
Ce reproche redoubla l'irritation du jeune ouvrier.
— Ne me voilà-t-il pas bien embarrassé, en effet, répliqua-t-il en ricanant. D'où voulez-vous que je vienne? Je pourrais vous faire un conte, mais je ne m'en donnerai pas la peine. Je viens
de chez ma maîtresse. A mon âge, il n'y a rien d'étonnant à cela.
A cet aveu, Madeleine pâlit; la mère Claude comprit sa douleur, et le chagrin qu'elle en éprouva se traduisit par un surcroît de colère.
— Vous êtes un cynique débauché, s'écriat-elle, et je vous défends de me parler ainsi.
Dans toute autre circonstance, Julien eût baissé la tête sans mot dire; mais le ton impérieux de la mère Claude l'empêcha de maîtriser sa mauvaise humeur.
— Vous m'injuriez, reprit-il, et me cherchez une sotte et injuste querelle. Allez, allez, faites à votre aise ; échignez-moi, comme dit Passoir . . . je m'en fiche pas mal.
— Tu n'as pas de cœur, répliqua la vieille femme, en allant à lui.»
— Taisez- vous, ma mère, pour vous-même, je vous en prie, fit Juhen.
— Non, je ne me tairai pas, et, je le répète, tu n'as pas de cœur. Nous étions heureux, nous pouvions non-seulement vivre modestement, mais encore faire quelques économies. Ton désordre nous a plongées dans la gêne, et ta fainéantise nous a mises dans la misère. Tu es un mauvais fils, une âme dégradée, ou un lâche, choisis.
— Sacrebleu! plus un mot, s'écria l'ouvrier, ou je ne réponds plus de moi!
Et lançant sa pipe contre la muraille, il la brisa en mille morceaux.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Madeleine s'élança vers lui en jetant un cri:
— Julien, c'est notre mère!
— Oh! il n'est plus mon fils!
— Tu le vois, s'écria l'ouvrier en s'adressant à la jeune fille, elle m'excite encore, elle veut me pousser à bout, et tout cela parce que j'ai pris la boîte où l'on met la monnaie... Voilà donc un grand crime que d'avoir besoin de cinq francs . . . et j'en conviens , j'en ai besoin ... il faut que je les trouve, je les trouverai!
■ Travaille, alors, paresseux ! et rends grâce à cette pauvre enfant qui se tue pour nous, de €6 que je veuille bien te céder la place. J'espère que cette nuit, tu réfléchiras, et que demain, tu auras le courage de me demander pardon, à moi, ta mère, de m'avoir ofl'ensée comme tu viens de le faire.
— Emmène-la, je t'en prie, dit tout bas Julien à Madeleine.
Celle-ci alla vers la mère Claude.
— Je vous le promets pour lui, ma mère, lui dit-elle. Mais rentrez , rentrez , vous êtes trop vive, je vais bien le gronder, moi, plus que vous ne le feriez peut-être , et demain vous serez satisfaite.
La vieille femme se laissa entraîner, et Madeleine la mena dans sa chambre.
La pièce de cinq francs.
Lorsque Madeleine revint près de Julien, elle le trouva bouleversant le contenu des tiroirs de la commode.
— C'est inutile, lui dit-elle doucement, il n*y a pas d'argent là.
— Je ne sais vraiment ce que je vais faire alors !
— Tiens, fit simplement Madeleine en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'elle posa sur la table.
L'œil de Julien s'alluma.
— Tu vois bien qu'il y a de l'argent ici et qu'on me le cache, dit-il.
— La mère l'ignore, mon frère, je te le jure ; cet argent-ci, je l'ai gagné pour toi. J'ai passé plusieurs nuits sans que nul ne s'en doute; prendsle, il t'était destiné, je te l'offre de bon cœur; mais fais en sorte de ne pas en avoir trop souvent besoin à l'avenir, car j'aurais beau vouloir, je ne pourrais t'en donner.
Ces paroles affectueuses touchèrent l'ouvrier.
— Bonne petite sœur, fit-il en prenant la main de Madeleine, sois sans crainte. Merci.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Je t'ai fait plaisir?
— Oh! oui.
— Eh bien ! fais-moi plaisir aussi en me répondant franchement. Pourquoi as-tu si grand besoin de cet argent?
— Oh! si grand besoin, n'est pas le mot... il m'est nécessaire... voilà tout.^
— Mais encore, parle.
— Tu le veux?
— Je t'en prie.
— C'est pour acheter des rubans cerises à Adolphine.
C'était la première fois que Julien prononçait ce nom devant Madeleine; mais, par cette intuition du cœur que possèdent toutes les femmes bien douées, la jeune ouvrière comprit immédiatement qu'il s'agissait de sa rivale, et, ne pouvant maîtriser son émotion, pâlit et dut s'appuyer contre la table pour ne pas tomber.
Julien s'aperçut de sa défaillance.
— Qu'as-tu? lui demanda-t-il en la prenant dans ses bras.
Elle releva sa blonde tête, et dardant sur ceux du jeune homme ses regards purs comme l'azur dont ils avaient la céleste couleur:
— Tu l'aimes donc bien? fit-elle.
Cette question troubla Juhen. Il ne se l'était jamais posée. Ses sens, la mauvaise influence de son entourage jouaient un trop grand rôle dans ses amours avec Mlle Adolphine, pour que son
cœur eût eu rien à y voir jusque-là, et Madeleine s'adressait directement à son cœur.
— Faut-il être franc? reprit-il au bout d'un moment.
— Je t'en conjure. Sois-le autant que si tu répondais à Dieu.
— Comme tu me dis cela?
— Je le dis comme je le pense, sérieusement, avec toute l'affection que je te porte, voilà tout. Réponds . . .
— Eh bien, franchement, je n'en sais rien. Madeleine respira plus à l'aise.
— Pourtant, Julien, dit- elle au bout d'un moment, tu lui obéis comme un esclave et tu nous abandonnes pour elle. Ta mère est désolée; sa colère cache mal ses larmes, et moi, sans oser t'accuser, je donnerais plusieurs années de ma vie pour te voir redevenir ce que tu étais.
— Madeleine.
— Allons, quitte cet air chagrin, souris-moi; si elle^ cette femme, te rend malheureux, dis-moi tes peines, je te consolerai ; mes paroles affectueuses et sincères sauront bientôt ramener le calme dans ton cœur et dans ta vie. Puis, cette maison si triste reprendra bientôt l'air de bonheur qui n'aurait jamais dû la quitter.
Merci! merci du fond du cœur! tu es une bonne fille! s'écria Julien; mais, ajouta-t-il, tu n'es qu'une petite fille, et c'est pour cela qu'il y A des choses que tu ne peux comprendre.
PAR LÉOPOLD STAPLEaUX.
— C'est possible, permets-moi pourtant de l'adresser une question. Que tu aimes ou n'aimes pas autant cette femme que je le crois, il n'en est pas moins vrai que tu sacrifierais tout pour lui faire plaisir... Ne dis pas non, Je Fai compris, rien qu'à Taccent dont tu t'es écrié tout à rheure ... Il me faut ces cinq francs, je les trouverai!...
— Oh!
— Conviens-en, plutôt que de chercher vainement à me persuader le contraire.
— Soit, donc.
— Comment se fait-il alors que tu ne sois pas plus joyeux. Ton amour semble être une peine, un poison qui te ronge et te mine plutôt qu'un atôme divin du pur sentiment exquis par lequel on vit double . . . joyeux, transporté, heureux enfin !
Julien eût été fort étonné de ce langage si la réflexion qu'il contenait ne l'eût pas jeté dans un monde de pensées nouvelles.
— En vérité, je ne saurais te répondre, fit-il. D'ailleurs, tu t'exagères l'état de mon âme. Mon cœur n'est point aussi entaché que tu le penses, et si ce soir mon front est ridé, n'en accuse pas mon amour, mais l'état de mon corps. Je sens que j'ai besoin de repos.
— Va donc te reposer, frère.
— Et toi.
— Je vais travailler encore un peu.
— Mais, il ^st près de deux heures.
— Qu'importe, je n*ai pas sommeil.
— Tu es un ange, Madeleine, et tiens, fit brusquement Julien en jetant la pièce de cinq francs qu'il avait mise en poche sur la table, je n'en veux pas.
— Garde-la, Julien ; je te Tai donnée de bon cœur.
— Je le sais bien, Madeleine.
— Alors, pourquoi me la rends-tu?
— Parce que . . . parce que je ne veux pas dépenser ce que tu gagnes.
— Frère, tu m'as élevée, ta mère et toi m'avez nourrie, je ne fais que mon devoir en te donnant cela.
— Oui, mais moi je ne ferai pas le mien en acceptant.
— Et... cette demoiselle?
— Adolphine? Elle se passera de ses rubans.
Une joie ineffable s'empara de Madeleine; le refus de Julien lui semblait être un vrai triomphe qu'elle venait de conquérir, et son cœur en battait précipitamment l'allègre fanfare.
— Bonsoir, petite sœur, fit Julien. Ah! je sens que je vais bien dormir cette nuit.
— Ne me quitte pas encore, reprit Madeleine. Ta délicatesse m'a touchée vivement; aussi excuse-moi si je te parle en toute franchise. Demain tu regretteras peut-être de ne point avoir accepté le léger sacrifice que j'étais heureuse et
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
fière de faire pour toi. Tiens, je mets ces cinq francs dans la petite boîte... Si tu les veux, ils t'appartiennent.
— Inutile, te dis-je: je vais travailler dès demain, et je ne reverrai plus Adolphine.
— Vrai?
— J'y suis résolu.
— Ah! que tu me rends heureuse! Veux-tu bien faire encore quelque chose pour moi?
— Tout ce que tu voudras.
— Va demander pardon à notre mère.
— Pardon!... m'humilier!
— Comment peux-tu nommer ainsi la reconnaissance de tes torts? Julien, je t'en supplie... va, va, dit la jeune fille en le poussant doucement vers la chambre de la mère Claude.
— Ah! tu fais de moi tout ce que tu veux. Madeleine ouvrit la porte... Ils arrivèrent
tous deux près du lit de la bonne femme. Julien s'arrêta.
— Elle dort, dit-il tout bas.
— Embrasse-la sur le front.
— iNon, demain, demain; je ne veux pas la réveiller.
Ils quittèrent le chevet de la mère Claude, et, après s'être adressé un mutuel et franc sourire plein de tendresse et de douce affection, ils gagnèrent chacun leur chambre.
— Oh! que je suis heureuse, se dit Made-
leine dès qu'elle fut seule, prions, remercions le ciel de nous avoir rendu mon frère.
Ainsi qu'il l'avait prévu, Julien ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil paisible que lui procura la satisfaction de sa conscience.
Madeleine, de son côté, se laissa bercer mollement par les plus doux rêves d'avenir, et cinq heures sonnaient à l'église Sainte-Marguerite lorsqu'elle s'endormit.
Deux heures après, un bruit de voix la réveilla. Elle sauta de son lit, regarda par le trou de la serrure, et aperçut Julien et Passoir causant dans la chambre voisine.
Elle s'habilla à la hâte, ne voulant pas laisser JuHen longtemps seul avec son ami. Connue elle mettait la main sur la clé de sa chambre pour aller les rejoindre, elle entendit se refermer la porte d'entrée du logement.
Un triste et secret pressentiment s'empara d'elle; elle pénétra dans la chambre où causaient les deux hommes, et la trouva vide.
Elle appela Julien et ne reçut pas de réponse.
Alors elle ouvrit précipitamment la commode^ prit la petite boîte, et tomba tout en larmes sur une chaise en voyant que la pièce de cinq francs avait disparu.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Ce qui devait ramener Julien.
La mère Claude rejoignit bientôt sa fille adoptive. L'air navré de Madeleine lui dit assez que ses tentatives auprès de son fils avaient échoué; aussi ne lui parla-t-elle plus de lui.
Trois jours se passèrent sans que Julien reparût rue du Faubourg-Saint-Antoine.
Il était honteux de sa conduite; puis Passoir et les deux figurantes l'avaient accaparé plus que jamais.
Depuis que la conduite du jeune ouvrier n'était plus régulière, la mère Claude s'était remise au travail. Elle et Madeleine semblaient lutter a qui mieux mieux afin de sortir d'embarras.
Le quatrième jour, Julien revint. Madeleine l'accueillit par un triste sourire que le jeune homme feignit de ne pas remarquer. Le doreur venait encore chercher de l'argent; Passoir l'attendait dans la rue; à la prière de Madeleine, la mère Claude lui en donna, et Julien sortit aussitôt, car il n'avait plus que le navrant courage de venir mendier le salaire des deux femmes que Mlle Adolphine dépensait en chiffons et en friandises.
Pendant trois mois, les rares visites de Julien
n'eurent plus que le même but, et la mère Claude et Madeleine travaillèrent constamment pour satisfaire ses exigences.
Au bout de ce temps, la jeune fille, brisée^ anéantie, mortellement frappée dans son amour et sa plus chère espérance, faisait peine à voir. Maigre, pâle, elle était devenue méconnaissable, et^ lorsqu'elle était assise, l'aiguille à la main, contre la croisée, semblait être plutôt une ombre blonde, accomplissant une tâche ardue dans un but pieux^ qu'une laborieuse jeune fille au travail.
La mère Claude voulait toujours bannir Julien de son toit ; mais chaque fois qu'elle en parlait^ sa filleule fondait en larmes, et, dans la crainte de redoubler sa peine, elle avait fini par lui dire:
— Fais pour lui ce que tu veux.
Lorsque son fils venait, la vieille femme s'enfermait dans sa chambre pendant tout le temps que durait sa visite, qui du reste n'était jamais longue, Juhen n'osait questionner Madeleine, et dès qu'elle lui avait remis le produit de ses veilles, il sortait le front bas, mais le cœur sec.
Complètement dominé par sa maîtresse et par Passoir, il imposait silence aux éloquents reproches que lui faisait sa conscience. Sous l'impulsion des êtres dégradés qui guidaient sa vie, il accomplissait stoïquement son indigne exploitation sans vouloir même y réfléchir un seul instant. Du reste, son oracle, Passoir lui avait dit im jour que Julien lui exprimait ses scrupules:
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Bêta, ce n'est qu'un prêt. Tu leur rendras cela plus tard. Je me charge de te trouver une bonne place où tu seras bien payé et n'auras plus grand'chose à faire.
Et le fils de la mère Claude considérait Passoir comme un homme fort, incapable de se tromper.
Les jours cependant s'écoulèrent sans rien amener de nouveau, et celui où les deux femmes se trouvèrent entièrement dénuées de tout enfin arriva.
Julien, dans les derniers temps, les avait pressurées plus que jamais.
Un soir, il vint, et comme il le faisait d'ordinaire, s'assit, sans dire un mot, attendant que Madeleine lui remît l'argent qui se trouvait au logis.
Comprenant son silence, la jeune fille se leva, tira d'un meuble quelques papiers et les jeta sur Ja table.
— Qu'est-ce cela? fit Julien.
— Regarde.
L'ouvrier ouvrit les papiers. C'étaient des reconnaissances du mont-de-piété.
— Que veux-tu que je fasse de ces chiffons? fit-il durement.
— Rien, mais je te les montre pour te prouver que nous n'avons plus qu'eux.
— Tu mens, allait répHquer Julien, mais ces mots s'arrêtèrent sur ses lèvres, tellement Made-
leine avait dans sa tristesse, Tair de lui demander grâce.
— C'est bon. Adieu, fît-il, et il sortit. Arrivé dans la rue, cinq minutes de réflexion
lui démontrèrent que le seul moyen pour lui de ne pas commettre un crime véritable était de retourner au travail.
Il se rendit rue du Mail.
Pendant sa longue absence, les commandes avaient diminué, plusieurs ouvriers avaient été remerciés; le patron lui déclara qu'il lui était impossible de le reprendre pour le moment.
— Si vous ne m'aviez pas quitté, lui dit-il, je vous aurais sans doute conservé; mais je ne puis renvoyer personne pour vous rendre votre place.
— Et quand croyez-vous pouvoir me reprendre, monsieur, demanda Julien le cœur serré.
— Je ne sais, les affaires vont bien mal... C'est votre faute du reste; pourquoi avez -vous cessé de venir, vous étiez un des plus anciens, je vous aurais conservé quand même.
— J'ai été malade.
La pâleur du jeune ouvrier justifiait ce mensonge.
— Eh bien, continua le maître doreur, je verrai, je chercherai pour vous, revenez dans huit jours.
Julien s'en alla la mort dans l'âme. Lorsqu'il entra chez elle, Mlle Adolphine daigna remarquer
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
sa tristesse. Le chagrin est communicatif, le jeune homme s'ouvrit à elle.
— Ce n'est que cela, fit-elle, ne t'inquiète de rien. J'ai un peu d'argent, huit jours sont vite passés, et d'ailleurs si ton patron ne trouve pas, Passoir te placera et tu me rendras alors ce que je t'aurai prêté.
Julien accepta.
Au bout de six jours, il devait cinquante francs à Mlle Adolphine.
Le septième, les deux amants déjeunaient en tête à tête lorsqu'on frappa à la porte de leur chambre.
Julien se leva et alla ouvrir.
Une jeune fille entra. C'était Madeleine.
Julien avait mis sa maîtresse au courant des liens qui l'unissaient à Madeleine; la marcheuse savait que, recueillie par la mère Claude, la sœur adoptive de Julien l'aimait comme un frère; néanmoins, ses mauvais instincts lui avaient fait prendre en grippe l'ouvrière, sans la connaître; elle la- considérait comme xme rivale.
— Qu'est-ce que c'est?... que voulez-vous, ma chère? s'écria la marcheuse en se plaçant entre son amant et Madeleine.
Julien, fort étonné de voir la jeune fille en ces lieux, s'interposa.
— Adolphine, c'est ma sœur.
L'accent dont Julien prononça ces paroles, modifia l'air agressif de la figurante. Elle se con-
tenta de jeter sur Madeleine un regard impertinent qui la mesura de la tête aux pieds, et alla se rasseoir. Sans trop savoir pourquoi, l'ouvrier souffrait intérieurement de ce que sa sœur adoptive se trouvât en présence de sa maîtresse. Autant pour ménager Tirascible susceptibilité de la marcheuse, que pour épargner à Madeleine tout contact avec elle, il laissa cette dernière sur le seuil de la porte.
— Que me veux-tu? lui demanda-t-il.
— Julien, je viens te chercher... lanière est malade.
— Malade?
— Bien malade. Je suis fort inquiète et je suis accourue.
— Je te suis, s'écria Julien. Et il s'élança vers un meuble sur lequel était déposée sa casquette.
Avant qu'il eût pu la saisir, Adolphine s'en empara.
— Tu ne sortiras pas! s'écria-t-elle avec colère.
— Pourquoi cela? fit Julien fort surpris par le mouvement de sa maîtresse.
— Vous me croyez donc bien bête!
— Qu'est-ce à dire?
— De grâce, mademoiselle, fit Madeleine.
— Non, ma petite, je suis désolée de devoir vous refuser. Si vous aimez mon amant, tant pis pour vous; le prétexte que vous avez pris pour
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
remmener est bien trouvé, j'en conviens, mais je ne donne pas dans ces blagues, moi; et, du reste, j'agis dans votre intérêt: il n'a pas le sou, ce joli cœur, et vous mangerait jusqu'à votre dernier centime.
— Tais-toi! s'écria Julien furieux. Ma mère est malade et m'appelle ; il faut que je retourne à la maison. Tais-toi, et laisse-moi partir.
— Eh bien! soit; nous allons faire notre compte, et tu pourras filer avec mademoiselle après. Où sont mes cinquante francs ? Paie-lesmoi avant de lever le pied.
Madeleine était atterrée. Muette d'indignation contre la marcheuse, et navrée de l'affront qu'elle faisait subir à JuHen, elle regardait celui-ci avec une tendre pitié.
— Veux-tu me donner ma casquette? reprit Julien en s'avançant le bras levé vers Mlle Adolphine.
— Paie-moi d'abord.
— Une dernière fois, veux-tu? Il faut que je parte.
— Paie-moi.
— Prends garde.
— Les menaces ne sont pas des écus, paiemoi.
— Misérable!
— Ah ! fit Madeleine, et elle se précipita pour arrêter Julien prêt à frapper sa maîtresse.
— Tu le vois, dit l'ouvrier à cette dernière,
tu Tas insultée et elle te défend. Allons, laissemoi partir.
— Tu ne sortiras pas.
Disant ces mots, la marcheuse s'élançant vers la porte, la ferma violemment et mit la clé dans sa poche.
D'un bond, repoussant Madeleine, Julien saisit Mlle Adolphine par les poignets, et les lui serrant à les briser, la força à se mettre à genoux.
La casquette tomba par terre.
— Prends-la fit Touvrier à Madeleine.
Celle-ci obéit.
La fureur de la marcheuse était indescriptible.
— Lâche-moi, traître! hurlait-elle. Au secours !
— Tu lui fais mal, Julien.
— La clé! la clé! répétait le jeune homme sans répondre à Madeleine.
— Ahl fit Mlle Adolphine, épuisée, en jetant un cri de douleur, je vais te la donner.
En eiïet, elle la tendit au jeune homme. La prendre, ouvrir la porte et entraîner Madeleine ne fût pour lui que TafTaire d'un instant.
Pendant qu'ils descendaient tous deux d'un pas précipité, Adolphine se releva pâle, écumante, pleurant de rage, et s'élançant sur le carré, elle cria de toutes ses forces à Julien :
PAR LÉOPOLD STAPLEÀUX.
— Filou, voleur, il m'a tout mangé, et il part arec une autre.
Madeleine était navrée; mais la mère Claude attendait son fils, et ce n'était pas le moment d'accabler Julien de reproches. L'arrivée de la jeune fille chez Adolphine avait plongé du reste celui-ci dans un étonnement douloureux dont il n'était pas encore revenu.
Si Madeleine s'était décidée à franchir le seuil de Mlle Adolphine, ce n'était pas sans motif, et elle n'avait dit à Julien que la vérité.
Depuis que la mère Claude avait repris son travail, elle et Madeleine passaient souvent la nuit. La vieille femme n'avait pu supporter ces fatigues, et depuis la veille elle était en proie à une fièvre dévorante qui avait inspiré les plus graves inquiétudes à la jeune fille.
Par surcroît de malheur, les deux femmes ne possédaient pas un centime au moment où la mère avait ressenti les premières atteintes du mal qui l'avait abattue.
Dans cette position désespéré, Madeleine avait compté sur Julien, et, croyant qu'il posséderait toujours de quoi faire venir un médecin, s'était rendue au théâtre demander l'adresse de la marcheuse.
On sait le reste.
En quittant la demeure de Mlle Adolphine, les jeunes gens pressèrent le pas, et bientôt ils furent près de la mère Claude.
La malade dormait d'un sommeil fiévreux, plus fatigant encore que la veille. Son front était couvert de grosses gouttes d'une sueur froide qui €Oulait lentement dans les rides de son visage pâle, aux pommettes écarlates.
— Oh! elle est bien mal! Il faut un médecin, dit Julien, dès qu'il la vit.
— Je le sais, fit Madeleine; mais... de l'argent...
— Ne t'inquiète pas, petite sœur, j'en trouverai. Ma pauvre mère !
Julien sortit. Il courut chez Passoir. Celui-ci n'était pas rentré chez lui depuis deux jours; on ne l'avait pas vu au théâtre non plus. Le jeune homme se désespérait à ce point que son air triste frappa l'un des employés. Cet homme questionna Juhen. En deux mots celui-ci le mit au courant de sa pénible situation. L'employé lui donna un mot pour un médecin, et deux heures après avoir quitté la mère Claude JuUen rentrait dans sa chambre avec le docteur.
— C'est grave, dit aux jeunes gens ce dernier après avoir examiné la malade, cependant rien n'est désespéré si les soins ne lui manquent pas. Faites prendre de suite le remède dont voici Tordonnance chez le pharmacien le plus proche; je reviendrai demain.
Madeleine regarda Juhen avec une morne douleur. L'ouvrier comprit et la rassura du geste.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Au moment où le médecin allait franchir la porte du carré:
— Docteur, lui dit Julien d'une voix tremblante, je suis un honnête garçon, je vous le jure. La maladie de ma pauvre mère nous a surpris, nous n'avons pas un centime, prêtez-moi un peu d'argent, je vous le rendrai demain.
Le médecin n'était pas riche.
C'était un jeune homme dont la clientèle était encore à naître; cependant il n'hésita pas. Tirant une petite pièce d'or, l'unique que contenait sa bourse, il la mit dans la main de Juhen en lui disant :
— Tenez; mais je compte sur votre parole.
— Vous faites bien; merci, merci, docteur. Je reviens, Madeleine, ajouta JuUen en élevant assez la voix, afin que la jeune fille, restée au chevet de la mère Claude, pût l'entendre, puis, descendant quatre à quatre l'escalier, il courut chez le pharmacien et rapporta bientôt le remède.
Depuis le moment où Madeleine était entrée chez la marcheuse, un revirement complet s'était opéré chez JuUen. Il lui semblait qu'un voile venait de tomber de ses yeux, les trois mois qui venaient de s'écouler lui paraissaient être un songe affreux. La douleur avait rouvert son cœur aux bons sentiments, l'homme égaré était redevenu le fils affectueux.
Aussi ne voulut-il pas quitter la mère Claude III 7
une minute, et, malgré les instances de Madeleine, la força-t-il à aller se coucher, désirant veiller seul la malade.
— Prends ma place maintenant, petite sœur, dit-il à Madeleine le matin; nous avons besoin d'argent ici, et tu sais que j'ai une dette d'honneur qu'il faut que j'acquitte le plus tôt possible. Je sors pour chercher du travail.
— Ah! tu es bon, Julien; fasse Dieu que tu réussisses.
— Espère.
Il l'embrassa sur le front et partit.
Ce fut pour Madeleine toute une journée d'angoisses.
Le docteur arriva vers le soir. Après avoir vu la malade, il demanda Juhen.
— Je l'attends, répondit Madeleine.
— Croyez-vous qu'il tarde longtemps, mademoiselle?
— Je ne pense pas, monsieur.
— En ce cas, permettez-moi de l'attendre égalem-ent.
— Certainement, docteur.
En ce moment, des pas précipités retentirent dans l'escalier et Juhen entra.
Il était un peu pâle.
— Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous m'avez prêté.
— Merci, fit le médecin en prenant l'argent
PAR LÉOPÔLD STAPLEATJÎ.
des mains de Julien, je vous attendais, non pour rentrer de suite dans cette modique avance, mais pour savoir à qui j'avais affaire. Comptez sur moi à l'avenir.
— Croyez à toute ma reconnaissance, docteur... Et ma mère?
— Ce sera long, je le crains, du moins! cependant je vous promets que je la sauverai. Ne vous inquiétez pas de mes honoraires, vous me les paierez quand vous pourrez.
— Je vais vaillament travailler pour cela.
Le médecin s'en alla accompagné par les plus reconnaissantes paroles que purent trouver les jeunes gens afin de lui témoigner leur gratitude.
Lorsqu'il fut loin, Julien mit quarante-cinq francs sur la table en disant à Madeleine:
— Tu le vois, j'ai réussi.
— Et ta dette?
— Elle est acquittée.
— Où as-tu trouvé tant d'argent?
— Sur mon travail à venir, sois sans crainte.
— Tu es donc placé ?
— Oui. Mon ancien patron m'a momentanément fait entrer ce matin, comme garçon de recette, chez un grand fabricant de voitures de l'avenue de Saint-Cloud. La mère ne manquera de rien, et je vous promets à toutes deux que je ne reverrai plus jamais cette femme.
— Et... M. Passoir?... hasarda Madeleine,
encouragée par les bonnes résolutions du jeune homme.
— Passoir non plus! Laisse-moi oublier ces gens-là et respirer à Taise dans cet intérieur honnête.
Julien, pendant cette conversation, tout en répondant aux questions de Madeleine, n'avait pu surmonter un léger trouble intérieur. Après un silence de quelques instants, la jeune fille, remarquant la contraction de ses traits, s'approcha de lui, et le regardant dans le blanc des yeux, lui dit de sa voix la plus affectueuse:
— Frère, tu as quelque chose?
— Moi ! . . . tu te trompes ... La fatigue, peutêtre... rien de plus.
— Va te reposer alors; je veillerai ce soir, c'est mon tour.
Le jeune homme ne se fit pas prier. Il regagna sa chambre, où Madeleine l'entendit se promener à grands pas fort avant dans la nuit.
— Pauvre frère! se dit-elle, il pense sans doute encore à cette femme. Allons, il ne m'aimera jamais!
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Âutre amour.
A dater de ce jour, Julien ne quitta plus la demeure de sa mère que pendant la journée pour se rendre chez son patron.
Le soir réunissait les jeunes gens près du chevet de la mère Claude. Celle-ci ne tarda pas à entrer dans une phase plus calme et moins doutoureuse de sa maladie. Sans être encore en convalescence, elle marchait pourtant vers la guérison à grands pas. Les prévisions du médecin s'étalent réalisées, et chaque jour lui faisait faire un progrès nouveau vers la santé. La réconciliation de la mère et du fils avait été touchante autant qu'entière.
La première fois que la mère Claude avait aperçu Mien, elle avait brusquement détourné la tète sans lui adresser un mot. Pendant plusieurs jours même, le jeune homme avait été obligé de se cacher derrière les rideaux du ht, afin que sa mère ne soupçonnât point sa présence qui l'irritait au plus haut point.
Cette cruelle nécessité causait à Julien une douleur extrême.
La surprise que lui ménageait Madeleine devait le payer au centuple de ses tourments.
Sans que Julien se doutât qu'il faisait les frais de toutes les conversations qui avaient lieu entre la malade et Madeleine, celle-ci avait appris à la mère Claude le retour complet de son fils auprès d'elles.
Un soir, Julien venait d'entrer doucement dans la chambre et s'apprêtait à se glisser derrière le lit, lorsqu'il entendit la malade prononcer son nom.
— Madeleine, Madeleine... elle rêve, fit-il.
— Non pas, regarde.
La mère Claude ne dormait pas,
- — Viens, Julien, viens, mon enfant aimé, ditelle en tendant ses bras au jeune homme qui s'y précipita avec transport.
Le vieille femme lui donna le plus affectueux baiser qui puisse sortir des lèvres humaines.
Dès cet instant Julien eut sa place au chevet de sa mère, en face de celle qu'y occupait Madeleine.
Pendant les douces heures qui s'écoulaient ainsi, il s'opéra dans le cœur de Julien une quasirévélation. Pour la première fois, il s'aperçut de la beauté de Madeleine. Il la compara à Adolphine, et cette comparaison lui fit prendre en haine jusqu'au souvenir de cette dernière. Sans qu'il y pensât, un amour nouveau, pur et chaste cette fois, envahissait son cœur, en s'y infiltrant
PAR LÉOPOLD STAPLEÀUX.
comme un baume salutaire. La présence de Madeleine n'éveillait en lui aucun désir; pourtant il Taimait bien comme on aime une femme; mais le respect tempérait Tardeur de ses sens, et si, par impossible, la jeune fille se fût offerte à lai, ses yeux eussent cherché d'abord un prêtre avant de songer à la prendre. L'amour vrai était en lui, mais il l'ignorait et prenait ses sentiments nouveaux pour une plus vive amitié, rien de plus.
— Heureux celui qui l'aura pour femme, se disait-il parfois, et jamais il n'avait ajouté:
— Pourquoi ne serait-ce pas moi?
Malgré le travail des jeunes gens, l'aisance n'était pas encore revenue, la maladie de la mère Claude avait coûté fort cher; tout l'argent que Julien avait gagné y avait passé, et les travaux de Madeleine avaient à peine suffi à les faire vivre; cependant, ils étaient heureux.
Quelquefois pourtant un triste souvenir, ou plutôt une sombre préoccupation, semblait absorber Julien ; mais Madeleine la dissipait bien vite par la moindre de ses paroles.
Lorsqu'ils étaient tous deux à son chevet, la mère Claude les regardait attentivement sans qu'ils s'en aperçussent, et cet affectueux examen lui avait fait découvrir chez son fils certaines contemplations dont sa filleule était l'objet, qui ne tardèrent pas à lui révéler ce qui se passait dans le cœur de Julien.
Elle résolut de tenter une épreuve décisive. Les vieux moyens sont, en pareil cas, les meilleurs. De même que certains acides font apprécier la qualité des métaux précieux, certains sentiments, mis habilement en jeu, dévoilent les secrets du cœur. Souvent la jalousie révèle Famour. Imbue de cette vérité, la mère Claude la mit en œuvre pour forcer Julien à parler et à réaliser par la suite sa plus chère espérance.
— Bientôt je serai guérie, dit-elle un dimanche que les jeunes gens étaient près d'elle. Dès que le médecin le permettra, nous irons nous promener ensemble. Vous l'avez bien gagné, mes enfants.
— Ne vous préoccupez pas de nous, mère. Juhen pense comme moi là-dessus. Soignez-vous bien d'abord, guérissez-vous, nous songerons au plaisir après.
— Mais ce plaisir, petite, cache peut-être de ma part un but sérieux. Ce n'est pas en restant constamment à la maison que tu trouveras un mari.
A ce mot Julien releva la tête.
— Un mari, reprit la jeune fille moitié riant, je n'y songe guère.
— Tu as tort; tu es une bonne, brave et jolie fille; l'homme que tu choisiras aura un vrai trésor; tu ne peux mourir en coiffant sainte Catherine, n'est-ce pas Juhen ?
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Ma foi, ma mère, je pense comme Madeleine ; il me semble qu'elle a tout le teemps d'y songer.
— Voyez-vous, l'égoïste.
— Moi, ma mère.
— Certes. Tu crains sans doute de t'ennuyer seul avec moi. Dame, je sais que la mignonne fait tout ce qu'elle peut pour bien soigner et égayer la maison, mais nous devons songer à elle avant de penser à nous. Puis, ne seras-tu pas heureux le premier de la voir heureuse, ainsi qu'elle le mérite? Toi qu'elle appelait jadis son petit père, tu feras avec joie sauter ses enfants sur tes genoux.
— Oui oui, ma mère, répondit JuUen; et il quitta brusquement le chambre,
— Pourquoi me parlez-vous de nvariage? dit Madeleine à la mère Claude lorsqu'elles furent seules. Vous savez bien que je ne me marierai jamais, ma mère.
— Je sais au contraire que tu te marieras, et bientôt peut-être, petite.
— Oh! jamais.
— C'est ce que nous verrons, reprit la bonne femme en souriant. Mais assez sur ce sujet. Tu me ferais trop parler, et ce n'est pas à moi à tout t'apprendre.
Cette réflexion rendit la jeune fille pensive. La mère Claude ferma les yeux et feignit de dormir.
Julien revint bientôt reprendre sa place. Il saisit les mains de Madeleine et lui dit avec un accent qu'elle ne lui connaissait pas jusqu'alors:
— N'est-ce pas, ma sœur, que tu ne consentirais pas à nous quitter?
— Pour rien au monde.
— Oh! merci!
— Embrasse-la donc , puisque tu Taimes aussi, fit alors la mère Claude en rouvrant les yeux.
Madeleine rougit. Julien pâlit légèrement, mais surmontant bientôt son émotion, il s'approcha de sa sœur adoptive, posa ses lèvres sur son front, et, tout ému, lui dit en lui adressant un regard de flamme:
— Oui, je t'aime, Madeleine ! Veux-tu devenir ma femme?
La jeune fille fit un vain effort pour répondre, mais son trouble l'empêcha de trouver les mots propres à exprimer sa reconnaissance et sa joie.
— Réponds-moi, je t'en supplie, reprit Juhen.
Toute rougissante, elle se laissa ghsser doucement dans les bras du jeune homme en poussant un soupir gonflé d'ivresse et d'espérance.
Elle ne prononça pas un mot, mais tout son être dit à Juhen la grandeur de son amour pour lui.
A partir de cette scène touchante, l'intérieur de la petite famille changea complètement d'as-
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
pect. Madeleine était gaie, de cette gaîté douce, entière, mais non bruyante des cœurs suavement comblés. Julien se laissait mollement bercer par son amour. La pensée d'être bientôt le mari de Madeleine le ravissait.
Quant à la mère Claude, heureuse du bonheur de ses enfants qui réalisait son vœu le plus cher, elle semblait contraindre la santé de venir à elle à grands pas afin de ne point retarder leur union.
Quelques jours après elle put se lever et entra en convalescence.
Le mariage de Julien et de Madeleine fut fixé au 15 mai. Les premiers jours de ce mois arrivèrent; tout semblait fêter la joie des amants: le printemps étalait ses richesses juvéniles et ses doux parfums, hymne embaumé de la nature en fête , s'élevant vers le ciel comme Fencens sacré des autels monte vers le Seigneur. Madeleine comptait les jours.
— A lui! à lui bientôt pour jamais! se disait-elle.
Elle s'enivrait des regards de son fiancé, et la nuit, des rêves enchantés soulevaient pour son cœur le voile du Paradis où fleurissent les chastes amours.
Juhen n'était pas moins épris qu'elle. Il se complaisait dans la joie de son âme et savourait en sybarite la suave perspective de la féhcité qui s'apprêtait pour lui.
Un matin, après avoir embrassé sa mère et sa fiancée pour se rendre chez son patron, ainsi qu'il le faisait chaque jour, en arrivant à l'atelier, un de ses camarades lui dit que le maître carrossier désirait lui parler.
Julien se rendit dans son cabinet.
— Dites-moi, fit le fabricant, ne m'avez-vous pas dit que M. Massart me paierait le solde de sa facture le 5 de ce mois?
Julien se troubla. Cependant il parvint à répondre :
— Oui, monsieur.
— Fort bien, c'est tout ce que je désirais savoir.
Le jeune ouvrier hésita un moment, mais rassemblant tout son courage, il reprit :
— Voulez-vous que j'aille chez M. Massart, monsieur ?
— Inutile, je viens d'y envoyer ma quittance. Allez.
Une fois sorti du bureau. Julien sentit ses forces l'abandonner. 11 gagna la cour qui séparait le bâtiment principal des atehers et s'appuya contre le mur afin de ne point tomber. Il lui semblait que la terre allait manquer sous ses pas. Tout tournait autour de lui, sa vue se troublait, son sang refluait vers son cœur; le desespoir, le trouble l'envahissaient tout entier.
— Ah ! je l'avais oublié ! J'étais trop heureux
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
s'écria-t-il au bout d'un moment. Perdu! déshonoré... Fuyons!
Rassemblant le peu de vigueur qui lui restait, il quitta la maison du carrossier et marcha droit devant lui sans savoir où le menaient ses pas.
A l'instant où, ayant quitté l'avenue de Saint- Cloud, il s'engageait dans le boulevard extérieur qui borde le parc Monceau, on frappa chez la mère Claude.
Madeleine alla ouvrir.
Le visiteur était un homme de quarante-cinq ans environ, à la figure franche et ouverte, et portait le costume des ouvriers aisés.
— Mme Claude? dit-il en entrant.
— C'est ici, monsieur.
— Ne puis-je lui parler, mademoiselle?
— Certainement, répondit Madeleine en introduisant le nouveau venu dans la chambre où se trouvait la mère de Julien.
Lorsqu'il fut vis-à-vis d'elle:
— Ne puis-je vous entretenir en particulier un instants, madame ? lui dit-il.
— Rien n'est plus facile, monsieur, réponditelle, fort intriguée par cette demande, en faisant un signe à Madeleine, qui s'empressa de se retirer.
— Parlez, dit alors la mère Claude au visiteur; je vous écoute, monsieur.
— Madame, je viens ici, non pour vous affliger, croyez-le bien, mais pour vous épargner un horrible chagrin . . . Votre fils . . .
— Julien!... Que lui est-il arrivé grand Dieu?
— Rien, jusqu'ici, mais si vous ne lui venez €n aide, peut-être il sera perdu pour jamais.
— Vous me faites trembler. Perdu, mon fils! Qu'a-t-il fait?
— Il a... volé.
— C'est impossible!
— Vous parlez en mère; mais malheureusement je n'accuse pas madame, je raconte.
— Grand Dieu! expliquez-vous, monsieur!
— Il y a quelque temps, il a été chargé d'aller toucher chez M. Massart, un des clients du patron, le montant d'une facture. Il n'en a rapporté qu'une partie, disant que M. Massart payerait le restant aujourd'hui. J'en viens, et M. Massart m'a montré l'acquit du tout signé par votre fils.
— Ah! le malheureux! il est perdu!
— Pas encore, heureusement, madame. Ecoutez-moi. Je suis père de famille. Juhen m'a inspiré de l'amitié pour lui; je viens ici pour le sauver; la somme qu'il a dérobée n'est pas forte! donnez-moi tout l'argent que vous avez, s'il le faut, j'y ajouterai du mien, et je vous jure, foi d'honnête homme, que le patron ignorera toujours la faute que votre fils a commise.
— Ah! vous êtes bon, monsieur, et si Dieu m'entend il vous récompensera pour ce que vous faites... mais je n'ai pas d'argent. .non
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
- — Rien?
— Hélas! rien. Je sors de maladie. Elle a coûté gros; pendant toute sa durée, nous avons vécu au jour le jour du produit du travail de mon fils et de celui de Madeleine, ma fille adoptive, qu'il doit épouser bientôt. Ah! monsieur, venez-nous en aide, je vous en supplie; s'il doit arriver malheur à Julien, elle en mourra. Prêtezmoi de quoi le sauver.
— Je le voudrais, madame, car entre eux les honnêtes gens se reconnaissent, et je jurerais que vous êtes la probité même; mais je sui très, à court: hier, j'ai vidé notre tirehre pour payer un remplaçant à mon aîné, qui est tombé à la Conscription; aussi n'est-ce qu'en me gênant beaucoup que je pourrai vous aider un peu.
La mère Claude poussa un grand soupir plein de désespoir et de découragement.
— Voyons, reprit l'ouvrier avec bonté, raisonnons un peu. J'ai beaucoup de courses à faire pour le patron aujourd'hui; il ne m'attend que dans la soirée. D'ici là tâchez de trouver le plus possible. Je reviendrai ici à huit heures.
— Comment pourrai-je?
— Le sais -je? Tentez l'impossible, le cas est grave, je ne puis vous le cacher. Il y a vol par un employé, un serviteur à gages . . . C'est la cour d'assises !
— Plus bas, plus bas!
— Je vous comprends. La fiancée de JuUen
est sans doute cette jolie personne qui m'a ouvert?
— Oui, monsieur.
— A la grâce de Dieu, en ce cas. Remuez ciel et terre. A huit heures, je reviendrai.
Restée seule, la mère Claude fondit en larmes. Jamais la pensée d'une mauvaise action n'était entrée dans son cœur, et, tout en condamnant son fils avec toute la sévérité que lui inspiraient ses rigides principes, elle ne pouvait s'empêcher de pleurer sur son malheureux sort.
Cherchant le mobile qui avait pu entraîner Juhen au mal, elle l'attribua à son ancienne liaison avec Adolphine.
— Voler, voler, se dit-elle et pour une créature semblable, ah! c'est être deux fois coupable !
Madeleine rentra.
La mère Claude essuya précipitamment ses yeux et s'efforça de cacher son trouble à sa filleule en répondant évasivement aux questions que celle-ci lui adressa.
— Je sors, dit-elle enfin. Si par hasard Julien rentrait, dis-lui de m'attendre. Il faut que je lui parle.
Et, s'enveloppant dans un châle de mérinos rayé, la mère Claude sortit précipitamment.
Être àinàe ôti mourir.
Julien marcha pendant plusieurs heures sans s'arrêter. Ivre de douleur, il se laissait machirialement conduire par ses jambes sans avoir la coliscience du chemin qu'elles faisaient ni du bu^ qù'elleè lui feraient atteindre.
La lassitude, en arrivant, lui rendit non du calme, mais un peu de raison.
H songea à sa mère et à Madeleine, et son premier mouvement fut de revenir sur ses pas, afin d'aller se jeter aux genoux du maître carrossier en lui avouant son crime. La crainte de ne pouvoir Tattendrir lui fit renoncer a ce projet, et persuadé que la mort seule pouvait désormais lé soustraire à Tinfamie, il voulut embrasser une dernière fois les deux êtres qui remplissàiéût tout son cœur et sa vie avant que de se faire justîce. Dâns ce but, il reprit le chemin de sa deniéiïre. — Je ne rougirai point devant elles, se dit-il. Elles n'apprendront ma faute qu'alors que son expiation sera accomplie. Ma mère me pardonnera peut-être, et Madeleine trouvera sans doute encore assez d'àittoùr pidûr le (coupable pour garder à ma mémoire un peii d'affeclUeiise pitié.
En se livrant à ces tristes pensées il regagna la rue du Faubourg Saint-Antoine.
— C'est toi, lui dit Madeleine, étonnée de le voir paraître à une heure à laquelle elle savait que la besogne de Julien devait le retenir. — Comment reviens-tu aussitôt aujourd'hui?
— Je suis un peu soulFrant.
— Toi, mon JuUen. Qu'as-tu ? Parle, je t'en suppUe.
— Presque rien; ne t'inquiète pas, mon mal ne sera pas de longue durée... j'en suis sûr, mais je n'avais pas le cœur au travail aujourd'hui . . . J'éprouvais le besoin de te voir ... et je suis revenu. En es-tu fâchée?
— Oui, c'est mal et je vais te bouder, te gronder . . . mais non j'essaierais en vain de le faire . . . je suis trop heureuse lorsque tu es là.
— Chère Madeleine! Où est la mère?
— Elle est sortie.
— Seule ?
— Oui, elle n'a pas voulu que je l'accompagne.
— C'est singuler.
— Je ne sais, en effet , ce qui s'est passé. Quelqu'un est venu la demander; cette personne" a causé longtemps avec elle, et la mère est sortie peu d'instants après.
— Et quelle est cette personne?
— Un ouvrier comme toi!
— Le connais-tu?
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Non.
— Et sais-tu ce qu'il a dit à la mère?
— Pas davantage.
— C'est impossible, se dit Julien en se parlant à lui-même, ce serait trop tôt.
— Quoi ? fit Madeleine qui avait saisi les derniers mots prononcés par son fiancé.
— Rien, reprit-ii.
— Tu as quelque chose, fit Madeleine; Julien, tu sais combien je t'aime, confie-moi la cause de ton chagrin.
— Je n'en ai point, je te l'assure.
La jeune fille hocha la tête d'un air de doute et considéra l'ouvrier pendant quelques instants en silence. Les deux jeunes gens étaient assis en face l'un de l'autre. Julien prit doucement les mains de Madeleine et les garda longtemps dans les siennes. Madeleine, attristée par le refus de son amant de lui ouvrir son cœur, avait baissé la tête.
Une chaude larme tomba sur sa main.
Elle releva le front et poussa un cri:
— Tu pleures, Julien ... Oh! si tu m'aimes, dismoi tout.
JuUen, dont les larmes inondaient le visage, tâcha vainement de sourire afin de rassurer sa fiancée.
— Tout, fit-il, tu viens de le dire toi-même Je t'aime, voilà tout.
116 LES CÊNt Ï'RANCS ÔtJ DOMPTÉUR
— Et c'est pour cela que tu pleures? Pourquoi mentir?
— Je pleure de joie, d'attendrissemeiit, je suis souffrant, je te t'ai dit, c'est nerreux.
— Vrai!
— Oui, vois maintenant, je soUHs.,. tu es là près de moi, je te vois, je t'admire, tu seras bientôt... ma femme.
Un sanglot Fempêcha d'achever.
— Julien, tu ïtle trompes. J'ai droit à la moitié de tes chagrins, il me faut ta confidence^ je la veux, je l'implore, je la demande à genoux, s'écria Madeleine en tendant ses mains suppliantes vers le jeune homme.
Celui-ci fit un suprême effort. Son visagë rejirit un air de gaité subit. Il embrassa sa fiancée sur le frdnt, et, après l'avoir relevée, lui dit:
— C'est fini, je te le promets. Il y a dés jours comme cela où l'on a besoin de pleurer. Ces larmes m'ont fait du bien. Regarde, je suis calme à présënt. Maintenant donne-moi de quoi écrire.
— A qiii? demaiida Madeleine d'une voix si douce que ces mots ressemblèrent plus à une prière qil'à uiie question.
— Au patron, répondit Julien, après un instant d'hésitation. Ne faut-il pas que je m'excuse d'avoir quitté Tàtelier sans le prétenir aujourd'hui?
— C'est juste.
Madeleine alla chercher dans la chambre voisine ce que Julien venait de lui demander.
Le soleil (}isparaissait à l'horizon et le soir éljendait ses premières ombres dans le ciel.
Julien jeta par la fenêtre ouverte un regard navré.
— Ce jour qui s'éteint, c'est ma vie ! se dit-il. Le soleil de demain ne me verra plus vivant.
Madeleine rapporta la lampe qu'elle avait allumée et la déposa sur la table avec ce que son fiancé lui avait demandé.
JuUen voulait écrire à sa mère. La lettre qu'il commença était un suprême adieu. Madeleine ne savait pas lire. Le jeune homme sans craindre qu'elle pût surprendre son secret, traça sur le papier les mots suivants: „Chère mère.
Adieu pour toujours. Le bonheur ne veut pas de moi. Je vous aimais bien; j'adorais Madeleine, j'étais heureux fils, j'allais être époux tendrement aimé. Hélas! il faut que je meure. Vous connaîtrez bientôt, sans doute, la cause de mon suicide. Pardonnez à ma mémoire, je vous en conjure. C'est l'expier, n'est-ce pas, que de ^e punir d'un crime, comme je le fais? Adieu... je veux... je dois mourir..."
Il en était là, lorsque Madeleine lui saisit brusquement les bras, en s'ecriant:
— Tu vois bien que tu me trompais.
— L'ouvrier s'arrêta stupéfait.
La lettre de Julien avait tout appris à sa fiancée, et pourtant elle n'avait pu en déchiffrer qu'un seul mot, le dernier. Voici comment et pourquoi:
A l'époque de ^ ces événements, le vaudeville de Scribe intitulé Etre aimé ou mourir^ obtenait un énorme succès. Un jour, se promenant avec la mère Claude et sa fiancée, Julien s'était arrêté devant l'affiche.
— Tiens, vois ces mots, avait-il dit à Madeleine: ils expriment tout ce que sent mon cœur, Être aimé ou mourir ! Sans toi, sans ton amour, je mourrais!
Un idoux serrement de main lui avait répondu.
— Epèle-moi ces mots, je veux les retenir. Julien avait obéi, donnant ainsi à la jeune
fille une leçon dont elle s'était souvenue au moment fatal.
Sans chercher à s'expliquer comment sa fiancée avait pu se douter de la vérité:
— Moi, te tomper, s'écria JuHen en cherchant encore à dominer la vive émotion qui s'emparait de lui, ainsi qu'à donner le change à Madeleine.
— Oui, tu n'écris pas à ton patron.
— Mais si.
— Ne mens pas, Juhen... j'ai lu!
— Toi?
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Oh! un mot! un seul! celui-ci! Mourir'^ Qui donc va mourir?
— Madeleine! tu te trompes.
— Jure-le moi sur ton salut éternel.
— Il pâlit.
— Tu vois bien.
— Ah! s'écria JuHen en sanglotant, tu viens m'ôter tout mon courage. J'étais bien décidé pourtant.
— Décidé... décidé à mourir. Toi, mon fiancé... mon mari. C'est impossible, et pourtant les larmes et ta pâleur me le disent assez. C'est toi. Tout à l'heure je priais, maintenant j'ordonne; ta vie m'appartient, tu ne peux, tu ne dois pas mourir.
— Il le faut pourtant, fit Julien d'une voix sombre.
— Pourquoi, mon Dieu? Parle, au nom du
ciel.
— Oh! jamais!
— Mais ton silence me tue, comme ta mort l'aurait fait... Je t'aime, et, si tu meurs, je mourrai !
— Madeleine!
— Appelle-moi ta femme. C'est à ce titre que j'exige de toi la vérité.
Non, j'aime mieux me taire, fit Julien après un silence, tu me mépriserais.
— Moi! moi qui t'aime! Quel crime as-tu donc commis?
120 LES qf^^ ^'^^ft5 ï?osfp:ç'EUR
— Ne me le demaijd^ pas. Sache seulement que je suis perdu, déshonoré; enfin que je ne puis plus vivre.
— Mais qu'as-tu?
— Eh bien. .. j'ai yfl|!^j fitj-il e|i haïssant la vôîx.
Volé!
— Ah! pardonne -moi, C'est pour payer cette femme, pour sauver ma mère, je croyais rendre, je ne Tai pu. Pardpnne-moi , je suis, bien malheureux...
Madeleine saisit la tête de Julien dans ses mains et inonda son visage de pleurs, en le couvrant de baisers.
tïuit hèures sonnèrent.
On frappa à la porte d'entrée.
JuHen fit un bond de terreur.
— N'y va pas, Madeleine! On vient peut-être ipe chercher, dit-il en devenant livide.
'* lia jeune fille alla prendre un couteau pointu dans lin tiroir, et le tendaîit à Julien:
— Tiens, dit-elle, il faut que j'ouvrie, car c'est peut-être notre mère.
— Merci, fit Julien en serrant l'aripie dans sa main^ si ce sont eux ils ne m'auront pas vivant.
^' ' Alors Madelëine alla ouvrir.
Julien dardait vers la porte un ree^î\rd r^éin d'anxiété.
— Non.\.
Ç^l^ LÉOPQXD STAPLEAUX,
— M. Remy, fit-il en apercevant sur le seuil Touvrier avec qui la mère Claude avait eu un entretien secret le matin.
— Oui, c'est moi, Julien; je viens savoir si votre mère a trouvé la somme nécessaire pour vous sauver.
— Ma mère! elle sait donc?...
— Tout!
— Ah! pauvre mère, elle en mourra. Mais vous, monsieur Remy?
— C'est naoi que le patron a envoyé chez M. Massart. Ayant appris la chose, j'ai fait ici une démarche. Le patron ne sait rien encore, remboursez et tout sera dit.
— Je comprends, fit Madeleine, la mère est sortie pour tâcher de trouver l'argent nécessaire pour te sauver. Nous l'attendons, monsieur, ajoutat-elle en s'adressant à Remy. Asseyez-vous là, parlez à Julien, donnez-lui un peu de courage, car vous ne savez pas, il voulait se tuer.
— Se tuer?
— Cela ne doit pas vous surprendre, monsieur Remy, puisque vous savez tout, dit Julien.
Le contre-maître fut frappé de l'accent dont le jeune homme avait prononcé ces paroles.
D s'assit en face de lui, en lui disant avec fepnté:
— Julien, j'ai cinquante ans, je suis père, et, malgré votre faute, au fond, je vous crois lioi;~
122 LES ClENT FRANCS DU DOMPTEUR
nête. Faites-moi votre confession complète. Comment avez- vous pu tromper le patron ?
— Hélas ! voilà la vérité. Je devais de l'argent à une créature indigne, au joug de laquelle il me fallait me soustraire à tout prix; ici, ma mère était malade, le moindre manque de soins pouvait causer sa mort; je pris sans réfléchir, espérant rendre à temps . . . mon salaire n'y a point suffi... la maladie de ma mère l'absorbait tout entier, puis j'aimais Madeleine, je ne pensais qu'à elle, aveuglé que j'étais par mon bonheur, si bien que ce matin, lorsque le patron me dit qu'il avait envoyé toucher chez M. Massart le restant de sa facture, cela a été pour moi comme un coup de foudre.
— Julien n'a jamais menti, croyez -le, monsieur Remy.
— Je le crois si bien, mademoiselle, que je me charge de tout.
— Qu'entends-je !
— Comment?
— Oui, le patron, quoique sévère, est un brave homme. Il vous pardonnera. Voilà quarante ans que je suis chez lui. Je répondrai de vous, Julien. Il vous donnera le temps nécessaire pour que vous puissiez vous acquitter sans que cette belle enfant et votre mère manquent de rien, et il finira par oublier votre faute. Suivez-moi tous les deux.
— Où cela?
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Chez le patron.
— Je n'oserai jamais, fit Julien.
— Il le faut. Décidez-le, mademoiselle.
— Monsieur a raison, Julien, viens.
— Et la mère ? . . . elle va rentrer ; elle aura peut-être réussi.
— Ton malheur te fait espérer l'impossible, mon pauvre aimé, Viens.
— Oui, je réponds de tout, dit Remy.
— Eh bien ! soit donc, puisque vous le voulez.
Julien déchira la lettre qu'il avait écrite, laissa quelques mots à la mère Claude afin de la rassurer au cas où elle rentrerait, puis il suivit Madeleine et Remy, et tous trois se dirigèrent vers l'avenue de Saint-Cloud.
La cage du tigre.
A l'heure où Juhen et Madeleine, accompagnés de Remy, quittaient la rue du Faubourg- Saint-Antoine, maître Samson, le dompteur, que nous avons abandonné sur ses tréteaux, attendant vainement qu'un courageux amateur se présentât pour entrer dans la cage du tigre, tout en sup-
124 LES CENT FRANCS BtU DOMPTEUR
putant d'avance la rondeur a^sez satisfaisante que promettait d'atteindre le chiffre de la recette du jour, n'en était pas moins fort perplexe, en constatant que la fameuse prime n'avait suffisamment alléché personne jusque-là.
Depuis quelques instants, Clampin avait prudemment disparu dans la baraque. Pâle comme un mort, tremblant de tous ses membres, il s'était décidé à fuir dans le cas où maître Samson persévérerait à le déguiser en naturaliste pour le faire entrer avec lui dans la cage de Nemrod.
La foule était toujours énorme autour de la loge.
Parmi les assistants se trouvait um femme maigre et chétive de cinquante à soixante ans. En voyant sa physionomie pleine de bienveillance, son oeil franc, son regard pur et honnête, un observateur eût été surpris de la part qu'elle prenait à la curiosité générale. Il y avait dans toute sa personne un air de grave tristesse qui protestait contre sa présence en ces lieux. Sa mise modeste, ses vêtements zébrés de nombreuses reprises annonçaient cette pauvreté honteuse qui, à force de soins et de propreté, parvient à dissimuler la sordidité de ses haillons.
Elle était arrivée au pied des gradins plutôt poussée par la foule que mue par sa propre volonté. Ne pouvant percer le cercle compact formé autour d'elle, la bonae femme avait machinalement prêté l'oçeiJle aux rodomontades du donap-
fiéoPOLB STAPLEAUX.
téiir et Tannonce de la prime d'intrépidité promise par lui, l'avait plongée dans une méditation fébrile difficile à décrire.
Sa physionomie se contracta, ses lèvres s'agitèrent et elle murmura.
— Cent francâ ! cent francs ! Mon Dieu, donnez-moi le courage.
Entraînée par la foule, elle gravit machinalement les marches de l'escalier de la loge, et arriva près du dompteur.
— Allons, ma bonne dame, lui dit maître Samson, donnez vos dix sous et passez. Eh bien! m'avez-vous entendu.
— Je n'ai pas d'argent, monsieur?
— Pas d'argent! mais ma chère, c'est ici comme à l'Opéra, on ne fait pas crédit au bureau* Allons, descendez et lestement, vous encombrez l'entrée.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais... Les billets de laveur me sont totalement inconnus.
Et maître Samson lui prit le bras et la poussa vers l'escaher avec assez de brusquerie.
— Un mot, monsieur, reprit la vieille.
— Un seul alors, je n'ai pas de temps à perdre.
— Votre promesse est-elle sérieuse?
— Qu'est-ce à dire? fit maître Samson avec hauteur.
— Qui.. : tes cent francs.
— Seront exactement remis à la personne ^ssez hardie...
— Eh bien ; reprit la vieille d'une voix émue, puis-je les gagner ce soir?
— Comment?
— Oui, pouvez-vous me laisser entrer ce soir même avec vous dans la cage du tigre?
— Vous? s'écria le dompteur en considérant la vieille femme avec stupéfaction.
— Oui, moi, répondit-elle d'une voix résolue.
— Parfaitement, fit Samson enchanté. Clampin! Clampin! cria-t-il.
Sa voix de stentor parvint aux oreilles du pitre, qui n'osa pas se faire attendre.
— Voilà, patron !
— Fais faire à madame le tour ; c'est elle qui entre ce soir avec moi dans la cage de Nemrod.
— Hein! fit Clampin en jetant sur la vieille femme un regard ébahi.
— Pas d'observation, triple nigaud ! et marche. Le pitre obéit avec joie, et la foule ne tarda
pas à remphr la baraque.
Afin de ne point faire attendre son pubhc, maître Samson donna l'ordre à Clampin de commencer immédiatement son boniment ordinaire. Celui-ci terminé, le dompteur exiba quelques serpents engourdis, exercice par lequel il avait la coutume de commencer ses représentations.
Clampin fit ensuite la description des principaux animaux composant la ménagerie, exagérant
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
leur férocité et racontant sur chacun d'eux les histoires les plus hyperboUques.
Tout cela n'obtint qu'un succès médiocre. On était trop préoccupé par l'entrée de l'amateur inconnu dans la cage du tigre pour prêter à Clampin une grande attention.
Nemrod était un tigre superbe de la grande espèce, et attirait tous les regards par sa structure colossale et les bonds prodigieux qu'il faisait dans sa cage.
Lorsque Samson annonça que la visite des animaux allait commencer, et que la personne qui entrerait avec lui dans la cage de Nemrod était une femme, la curiosité anxieuse du public redoubla.
Quelques instants après, un bruit de verroux tirés se lit entendre au milieu du silence général ; la cravache de maître Samson retentit, et il parut sur le seuil de la cage du tigre royal.
On n'entendit plus que le bruit de la respiration des spectateurs.
Tous les yeux étaient fixés vers le même point, la porte de la cage laissée entr'ouverte, dans l'ombre de laquelle on apercevait une forme humaine dont on ne pouvait encore distinguer les traits.
A l'entrée de Samson dans son gîte, le tigre poussa un sourd rugissement et alla se blottir dans le coin le plus reculé. Le dompteur fit un pas en frappant de sa cravache les parois de fer doublées de chêne dont la cage était formée ; puis
regardant Nemrod dans les yeux, sans perdre un seul de ses mouvements.
— Venez, madame, s'écria-t-il.
La vieille femme parut.
Elle était fort pâle, mais son visage était calme ; seulement un léger tremblement agitait ses lèvres. On eût dit qu'elle priait.
Un murmure de compassion véritable circula dans là salle; mais l'attention générale fut bientôt attirée par ce cri :
— Ma mère! poussé par une jeune fille qui s'évanouit aussitôt dans les bras d'un jeune ouvrier qui l'accompagnait.
Cette jeune fille, c'était Madeleine.
La femme qui avait pénétré avec maître Samson dans la cage du tigre était la mère Claude.
Où ron revoit Passoir.
Les plus bizarres coïncidences, et, certes, la rencontre des principaux personnages de cette histoire dans la loge du dompteur en est une, ont souvent pour cause les circonstances les plus ordinaires.
PAR LÉOPOLD STAPLEADX.
En se rendant chez le carrossier de l'avenue de Saint-Cloud, Remy, Julien et Madeleine avaient suivi l'avenue des Champs-Elysées, et ils étaient arrivés à quelques pas de la baraque, à laquelle ils ne prenaient pas garde, une préoccupation trèsgrave, on le sait, les absorbant complètement, lorsqu'une voix s'écria:
— Tiens! c'est Julien!
La jeune fille et les deux hommes se retournèrent.
Celui qui venait de pousser cette exclamation était Passoir, l'ex-beau frère de JuUen devant la * rampe, ainsi qu'il s'intitulait, alors que le fils de la mère Claude était l'amant de Mlle Adolphine.
— Ah çà, je rencontrerai donc toute la famille aujourd'hui, ajouta-t-il sans daigner remarquer la froideur avec laquelle l'accueillait son ancien ami.
Les dernières paroles de Passoir frappèrent Julien.
— Que voulez-vous dire! lui fit-il
— Oh vous! tu ne me tutoies plus?
— Sri fait... parle.
— A la bonne heure. Sois gentil. J'ai beau ne plus t'avoir aperçu depuis trois mois, je t'aime autant que par le passé, ma bonne vieille, notre séparation n'a nullement altéré mon amitié.
— Je t'en remercie : mais au fait explique- , nous les paroles de tout à l'heure.
Ili 9
— Elles sont simples. Je viens de voir ta mère il n'y a qu'un instant.
— Ma mère, où cela ?
— Tu le sais bien, puisque te voilà, ainsi que Mlle Madeleine ; sans doute vous allez la rejoindre.
— Pas de commentaire, je t'en prie. Où astu vu ma mère?
— Eh pardi ! je Tai vue entrer là.
— Là?
— Oui, dans la ménagerie.
— Tu rêves.
— Du tout, si elle aime les bêtes, ta brave^ mère, c'est bien naturel.
— Je te le répète, tu as dû te tromper.
— Allons bon, j'ai la berlue sans doute. Avec ça que je ne connais pas ma mère Claude par cœur. Je l'ai vue, te dis je ; et elle doit y être encore, je l'ai aperçue sur les tréteaux au moment où elle pénétrait dans la loge avec le pitre.
Cette nouvelle plongea Madeleine, Remy et Julien dans un étonnement facile à concevoir.
— C'est impossible, ce que vous dites là, monsieur, fît le contre-maître.
— Impossible, reprit Passoir. Eh bien! si vous doutez de la chose, allez-y voir; trois places à vingt sous ne vous ruineront pas. Elle y est, je vous l'affirme. D'ailleurs, Julien sait bien que je n'ai pas l'habitude de faire poser les amis. Sur ce, bon amusement! Je file, je joue ce soir.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Et, sans attendre de nouvelles questions, Passoir s'éloigna promptement.
Les autres personnages se consultèrent: sur Tavis de Julien, et malgré les protestations de Madeleine, ils entrèrent dans la ménagerie au moment où la mère Claude pénétrait avec le dompteur dans la cage du tigre.
Sortie de chez elle le désespoir dans Fâme, après la visite de Remy, la mère Claude, de son côté, avait passé toute sa journée en démarches vaines. Voyant arriver à grands pas l'heure fatale, elle s'était décidée à aller implorer la clémence du maître carrossier en lui avouant ellemême le crime de son fils. Le patron de JuHen était sorti : on ne savait Theure à laquelle il rentrerait. En revenant de Tavenue de Saint-Cloud pour retourner chez elle, la foule l'avait entourée, et, sans s'en rendre compte, elle était arrivée près de la loge, où les discours de maître Samson lui avaient inspiré la subHme pensée de braver le terrible Nemrod pour sauver l'honneur de son fils.
Au cri poussé par Madeleine en reconnaissant la mère Claude, Nemrod fit un bond.
Un coup de cravache de maître Samson, moins bien apphqué que d'ordinaire et n'ayant pas assez de vigoureuse autorité sans doute, au Heu de calmer le terrible animal, le mit dans une grande fureur. Il s'élança vers la vieille femme; mais, avant qu'il l'eût atteinte, maître Samson, avec une vigueur et une promptitude rares, l'enleva dans
ses bras et repoussa la porte de la cage sur Nemrod, au grand enthousiasme de tous les assistants.
L'évanouissement de Madeleine ne fut pas de longue durée. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, la liière Claude était près d'elle.
Julien avait expliqué à sa mère comment Remy, Madeleine et lui se trouvaient là, grâce à Passoir.
Maître Samson tint loyalement sa parole. II donna les cent francs promis. C'était juste le montant de la somme soustraite par Julien. La mère Claude s'empressa de les remettre à Remy.
Le maître carrossier fut payé le soir même. Il ignora toujours ce qui s'était passé.
Quinze jours après, il y avait un heureux ménage de plus en France.
Julien avait épousé Madeleine.
Remy avait été l'un de ses témoins.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX