LES
PAR
LÉOFOLB 8TAPLEATJX.
Une idée de saltimbanque.
Par une belle et douce soirée du mois de mai 185., une foule considérable se pressait aux abords d'une gigantesque baraque construite en planches de sapin, située au sommet des Champs- Élysées.
De grandes toiles peintes grossièrement décoraient la façade de cette loge de bateleurs. Quoique variées par les détails, ces toiles possédaient entre elles un grand point de ressemblance, car toutes avaient le même individu pour principal personnage.
C'était un homme de six pieds, grandi encore par les colossales proportions employées par le peintre de ces tableaux grossiers, et dont le vêtement se composait d'un tricot couleur de chair, lui couvrant les jambes, le torse et les bras, ainsi que d'un caleçon court rouge sang, sur lequel se ni * é
détachait une large ceinture noire, ornée de paillettes d'or. Il avait la chevelure épaisse et longue; un cercle de cuivre la retenait captive. Son œil était vif, sa bouche sensuelle, et sa barbe, d'un ton d'ébène, descendait jusqu'au miheu de sa poitrine. Ajoutez à cela des bras énormes, au biceps proéminant, tel que devait en posséder Samson pour renverser le temple des PhihsLins, des jambes dignes d'Atlas, le plus vigoureux des colosses de la fable, et vous aurez une idée complète de celui dont je veux vous parler.
Cravache en main, il était représenté dans dix poses différentes : là attablé auprès de deux hyènes, ici fascinant du regard un lion frémissant; plus loin, nouveau Laocoon, disparaissant presque complètement sous les nœuds verdâtres formés par des serpents, gueule ouverte au dard menaçant, s'enroulant autour de ses membres; partout, eïriSn, accomplissant un tour de force ou un acte de témérité.
Uîie affiche grandiose occupait le centre du haut de la loge. Cette affiche, dont le public n« manquait pas de prendre connaissaince chaque jour depuis six semaines, et qui avait procuré au maître de la ménagerie de fructueuses recettes, oiTrait, le soir dont nous parlons, un intérêt nouveau.
Une idée originale de Morock l'avait créée.
Quelques jours auparavant déjà, un stratagème employé par lui, afin de terminer brusquement la
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
représentation, ne trouvant pas la salle remplie suffisamment à son gré, avait donné à son établissement zoologique une espèce de célébrité qu'il voulait compléter d'une manière triomphante.
Mais, avant d'aller plus loin, laissez-moi vous raconter la première ruse de maître Samson le propriétaire de la ménagerie.
Au moment de la représentation, il avait vu de gros nuages s'amonceler à l'horizon.
— Mille tonnerres! s'était-il écrié, voilà la pluie ; ma recette est flambée. Clampin ! Clampin !
— Quoi, patron?
— Qu'est-ce que tu penses de ces nuages-là?
— Quels nuages, patron?
— Imbécile, tu les cherches sous tes souliers, lève donc la tête... une... deux?
Un coup de pied vigoureusement apphqué avait accompagné ces paroles.
— Aïe ... je les vois, je les vois, patron.
— Eh bien! qu'en penses-tu?
— Dame, patron, je crois que, s'ils ne tombent pas, ils passeront.
— Comme les canards. Allons, tu es un sot! Tiens, il pleut déjà. Mille chacals, quel guignon!
En effet, une pluie torrentielle s'étant mise à tomber, les promeneurs se dispersèrent hâtivement, entraînant à leur suite les badauds attirés près de la loge par les affriolantes annonces du dompteur.
Quelques-uns pourtant choisirent la ménagerie pour abri; mais, malgré ce succès partiel, dû aux intempéries, maître Samson, d'un coup d'œil expérimenté, n'en jugea pas moins la recette de ce soir-là insuffisante pour couvrir ses frais.
— Mille chacals! maugréa-t-il, pas cent personnes... et ils s'imaginent que je vas entrer dans les cages pour les amuser... plus souvent. Clampin !
. — Patron!
— Commence ton boniment.
— Oui, patron!
Le pitre saisit un tambour, se coiffa d'un chapeau chinois, fixa des cimbales à ses genoux, un triangle à sa ceinture, une flûte de Pan sous sa bouche, des castagnettes à ses doigts, des petites sonnettes à ses coudes, et, après s'être agité comme un chien qui sort de l'eau, se mit à battre le rappel avec une vigueur et une prestesse rares, qui produisirent un bruit indescriptible.
Ce vacarme porta la masse des spectateurs vers l'endroit où se trouvait Clampin. Lorsqu'il vit son auditoire rangé convenablement, il entonna d'une voix flûtée, digne des chantres de la chapelle Sixtine, un discours comique, dans lequel il racontait ses prétendues aventures, et comment, après avoir été avalé par plusieurs baleines, il était, malgré tout, parvenu à se faire rendre à sa famille et à la société.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Ce burlesque récit se terminait quotidiennement par ces paroles:
— Oui, messieurs, Famour est enfin entré dans mon cœur, la belle Zéméa m'attend! C'est sur la plus haute des montagnes Rocheuses que ma jeune et noble fiancée prie ardemment, chaque jour, le ciel de vouloir bien la délivrer du vieil entêté qui s'appelle son père, sous le fallacieux prétexte qu'il lui a donné la vie. Et pourquoi? Parce qu'il s'oppose à notre union, me trouvant trop pauvre! Comprenez-vous ma douleur? Aussi est-ce afin de l'éblouir par des monceaux d'or, ce père cruel, qui refuse son consentement à notre hymen, que j'ai recours à votre générosité. Faites mon bonheur, et un jour mes petits enfants vous devront l'être. Donnez, messieurs et mesdames, voici ma sébile; les louis, les florins, les ducats, les maravédis, les francs, les demifrancs, les sous, donnez, j'accepte tout, jusqu'aux monacos !
Cela dit, Clampin s'agitait de nouveau, saluait la foule et faisait la ronde.
Pendant que le pitre avait débité ses doléances, le dompteur, ayant plusieurs fois inspecté l'horizon, avait acquis la conviction que la pluie ne cesserait pas de toute la soirée.
— Non, se dit-il, il ne sera pas dit que je m'éreinterai pour si peu; mais comment faire?
Et il regagna les cages en murmurant une kyrielle de jurons à faire rougir un zouave.
54 LES CENT FRANCS DU DaMPTEUR
Tout à coup il s'arrêta.
— Oui, c'est cela, mon succès est certain.
Une idée bizarre venait de lui traverser l'esprit. Afin de la mettre à exécution, il prit un des morceaux de viande crue destinés au repas des animaux, et se glissa derrière la cage d'une panthère noire, considérée comme la plus cruelle de ses bêtes, et l'entr'ouvrit :
— Pomaré ! Pomaré ! fit-il à voix basse (c'était le nom de la panthère) ; Pomaré ! Pomaré ! ici . . .
A cet appel l'animal, attiré par l'odeur de la viande, se leva nonchalamment et s'avança vers le second compartiment de la cage, qu'une planche doublée de fer permettait d'isoler complètement du premier.
Samson lâcha la proie, Pomaré s'élança dans le second compartiment et se mit à la dévorer. Le dompteur l'y enferma et rentra d'un air affairé dans la salle.
A ce moment, Clampin remerciait ceux des spectateurs dont il avait reçu quelque monnaie.
Samson s'approcha de lui et lui parla à l'oreille.
Le pitre poussa un cri; il s'enfuit à toutes jambes.
Plusieurs spectateurs, intrigués par cette brusque sortie, entourèrent aussitôt le dompteur.
— Qu'est-ce?
— Qu'y a-t-il?
— Qu'est-il arrivé?
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
— Oh! rien, presque rien, messieurs, répondit froidement maître Samson; mais, pardon, ajouta-t-il en haussant la voix, personne de vous n'aurait-il vu Pomaré?
— Pomaré? répéta la foule.
— Oui, ma panthère noire.
— Hein . . . comment ... la panthère ?
— Elle n'est plus dans sa cage! messieurs.
— Ciel! grand Dieu! la panthère! C'est affreux ! Fuyons !
Ce furent des cris, des exclamations, des enjambées incroyables, et, en moins d'une minute, tous les spectateurs ayant fui, maître Samson, seul enfin, put éclater de rire à son aise.
— Ah! ah! ah! ont-ils bien donné dedans! Allez, bonnes gens, fuyez par la pluie et la boue, courez à perdre haleine; la panthère est sur vos talons. Clampin! Clampin!
Un son inarticulé se fit entendre.
— Clampin ! Clampin ; me répondras-tu, animal ! Le même bruit se renouvela.
— Ah çà, mille chacals, te moques-tu de moi, triple sot?
— Non, non, patron.
— Mais où es-tu, nigaud?
— Ici, patron.
— Où çà, ici?
— Mais... ici.
Et la face blême de Clampin apparut derrière les barreaux d'une cage.
— Comment, poltron! s'écria le dompteur avec un gros rire, tu f es réfugié dans la cage des singes ?
— Dame, patron... la panthère noire...
— Tu n'as donc pas compris que c'était une bourde ?
— Que dites- vous?
— Eh ! oui, parbleu, Pomaré n'a jamais quitté sa cage, elle est dans le second compartiment, mais ça m'embêtait de travailler ce soir.
— Ah ! je comprends . . . C'est bien vrai cela, patron?
— Eh oui, sors, imbécile.
— Voici... Ah! quelle peur vous m'avez faite ! dit le pitre en quittant le refuge qu'il s'était choisi, et où tout n'avait point été de rose pour lui, ce que démontrait clairement le désordre de son costume.
Les singes, surpris d'abord, s'étaient bientôt rués sur lui, qui sur les épaules, qui sur la tête, mettant le pauvre Clampin dans un pitoyable état.
La gaîté de Samson redoubla en voyant sa mine effarée.
— Ah! la bonne tête ! Allons, je te pardonne; tu as été assez puni de ta couardise, et du reste elle m'a puissamment aidé.
Le visage pâle de Clampin grimaça un aigre sourire, et peu à peu l'effroi dont il était empreint disparut pour faire place à l'air béat qu'il avait d'ordinaire.
PAR LÉOPOLD STAPLEAUX
Les journaux racontèrent l'incident, mais Samson s'étant empressé de faire connaître que la panthère n'avait jamais quitté sa cage , et que du reste, de nouvelles précautions avaient été prises par lui afin que le public n'eût à redouter aucune fuite de ce genre, les badauds accoururent de toutes parts. Il y avait donc foule, comme nous l'avons dit, devant la baraque.
L'incident de la soi-disant disparition de la panthère avait fait faire à maître Samson des réflexions, dont l'affiche, de laquelle nous avons également parlé au commencement de ce récit, avait été l'heureuse conséquence.
Cette affiche, après la nomenclature des incroyables témérités qu'exécutait le dompteur pendant le spectacle, et celle des exercices divers auxquels le pitre et lui se livreraient, finissait par ces mots, tracés en lettres colossales, et qui attiraient tous les regards des gens attroupés devant la baraque :
Afin â! offrir au public un nouveau gage de la reconnaissance que lui inspire la cov fiance dont il a bien voulu Vhonorer jusqua ce jour^ le