‹ Antonia (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

(Suite.)

Quand on se reporte à cette rapide succession de travaux heureux qui, en peu d^années, fit sortir l'astronomie de Tastrologie, la chimie de Talchimie, et, sur toute la ligne des connaissances humaines , l'analyse expérimentale du préjugé aveugle, on reconnaît qu'en faisant la guerre aux superstitions, les philosophes du xvin® siècle ont affranchi le génie individuel de ses entraves en même temps que la conscience rehgieuse et sociale des peuples. Aussi quelle audace, quelle effervescence, quel enivrement dans ces premiers élans vers l'avenir! L'esprit humain a salué le soleil du progrès, et déjà il croit s'emparer de tous ses rayons. A peine la première montgolfière s'est-elle enlevée sur ses ailes de feu que deux hommes se risquent à traverser la Manche. Aussitôt l'humanité s'écrie : „Nous sommes maîtres des routes de l'atmosphère, nous sommes les habitants du ciel!" II 1

Dès le temps où s'encadre fortuitement notre récit, ce noble début de Tidée nouvelle avait trouvé sa formule dans le mot de perfectibilité. C'est Condorcet qui en ébauche magnifiquement la doctrine, et qui, sans tenir compte de la faiblesse humaine, pressent pour elle des destinées sans limites. Il croit à l'infini au point d'espérer le secret de la destruction de la mort, et tout ce qui pense, tout ce qui lit commence à croire avec lui à la prolongation indéfinie de la vie physique. Parmentier croit d'ailleurs conjurer à jamais le spectre de la famine en acclimatant la pomme de terre. Mesmer croit avoir découvert un agent mystérieux, source de tous les prodiges. Saint- Martin annonce la réhabilitation de l'âme humaine et fait pénétrer le dogme de l'infinie lumière dans les terreurs des anciens dogmes. Cagliostro prétend ressusciter la magie d'une manière naturelle et compréhensible; en un mot, le vertige de l'avenir enivre toutes les tètes, depuis les plus positives jusqu'aux plus romanesques, et au milieu de cette surexcitation le présent apparaît comme un obstacle dont personne ne daigne se soucier. La vieille monarchie, le clergé inflexible, sont encore là debout, s'efiforçant de ressaisir le pouvoir qui s'écroule; mais la liberté vient d'être inaugurée en Amérique, et la France sent que son jour est proche. Elle ne prévoit pas de sang à répandre, les douces chimères excluent les idées de vengeance ; à la veille de l'ef-

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froyable orage, les âmes sont en fête, et je ne sais quelle fièvre d'idéal prépare les magnifiques élans de 89.

Julien plein de cette foi et de cette volonté qui semblaient providentiellement descendre sur la terre au moment marqué pour les grandes luttes; mais il y portait un certain calme qui tenait au régime, à Thabitude aussi au tempérament de sa pensée. Il y avait en lui, non à Fétat de discussion, mais à celui d'instinct, un certain mysticisme philosophique et comme un besoin de se sacrifier. S'il n'eût aimé une femme, il eût aimé la liberté avec fanatisme. L'amour disposa de lui pour le dévouement. Aussitôt que Julie eut rempli son âme, il ne pensa plus à lui-même que comme à une force qui devait servir à protéger Julie. L'idée lui vint-elle qu'elle pouvait ou devait lui appartenir? Oui, sans doute, elle lui vint, confuse, parfois impérieuse, mais vaillamment combattue. Il n'avait pas de préjugés, lui ; il n'était pas, comme l'oncle Antoine, ébloui par le rang, le titre, l'élégance; il savait la naissance de Julie médiocre et sa fortune compromise. II se sentait d'ailleurs son égal, car il était de ces hommes du tiers, remplis d'un légitime et tenace orgueil qui commençaient à se dire: Le tiers est tous^ comme on a dit ensuite : Le peuple est tout, comme on dira un jour: Chacun est tout^ sans nier aucune noblesse, qu'elle vienne de l'épée, de la toge, de l'usine ou de la charrue. Ju-

lien ne voyait donc pas dans la comtesse d*Estrelle une femme placée au-dessus de lui par les circonstances, mais bien par le mérite personnel Ce mérite, il se l'exagérait peut-être, c'est le privilège de Famour de graviter sans cesse vers les hautes régions de l'âme et de se croire appelé à la conquête des divinités. Aussi alliait-il dans sa passion une admirable humilité à une fierté sans bornes. — Je ne suis pas digne d'une telle femme, se disait-il ; il faudra que je le devienne, et quand je le serai à force de patience, de désintéressement, d'abnégation et de respect,... eh bien! alors je me sentirai peut-être le droit de lui dire : Aimez-moi! '

Pourtant il se demandait parfois si ce jour-là viendrait avant que les circonstances imprévues de l'avenir eussent disposé du sort de JuUe, et alors il se répondait:, — Eh bien! j'aurai son amitié peut-être, et le temps consacré à me gouverner noblement ne sera pas perdu pour moimême.

Mme Thierry fut donc surprise et ravie de voir revenir en lui tout d'un coup, et le jour même de cette grande aventure, l'enjouement et toutes les apparences de la santé physique et morale. — Mon ami, dit-elle à Marcel dans un moment de tête-à-tête, je n'ose pas t'avouer ce qui me passe par l'esprit; mais il a l'air si heureux ! . . . Mon Dieu, crois-tu cela possible ?

— Quoi? dit Marcel. Ah! oui, la visite à

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j Mme d*Estrelle! Eh bien... ça s'est vu, ma I bonne tante ; il est assez beau garçon et assez ai- I mable pour plaire à une grande dame ; mais celleci est ruinée et n'en sortira que par un riche mariage, qu'il faut lui souhaiter, à la condition que ce ne soit pas avec un trop vieux homme. ' Je ne la crois pas hardie et vaillante comme vous l'avez été, vous, et d'ailleurs ce qui vous a réussi nuit généralement; les grandes passions sont un numéro qui gagne sur cent mille qui perdent à la loterie du destin! Ne souhaitons pas cela pour Julien, pour elle!

— Non, je ne le souhaite pas, c'est trop hasardeux en effet; mais s'il lui plaît pourtant, qu'arrivera-t-il?

— Je ne sais; mais elle est vertueuse, il est honnête homme: ils souffriront tous deux. Mieux vaudrait les éloigner si on pouvait.

— Eh oui! c'est ce que je te disais d'abord. Quel dommage pourtant! Si beaux, si jeunes, si bons tous les deux ! Ah ! le sort est quelquefois bien injuste! Si mon pauvre mari lui eût laissé notre fortune, Juhen eût pu être un parti pour elle, puisqu'elle est pauvre et sans orgueil de famille! Hélas! que Dieu me le pardonne! voici la prémière fois que je blâme mon André ! Ne parlons plus de cela, Marcel, n'en parlons jamais!

— Il faudra pourtant penser, reprit le procureur, à ne pas laisser trop flamber le cœur de

V Julien. Aujourd'hui c'est un feu de joie, parce qu'il

espère probablement; mais demain ce serait l'incendie.

— Que ferons-nous donc, Marcel?

— Je ne sais pas. Je voudrais pouvoir confesser Mme d'Estrelle, et surtout Fonde Antoine, car je ne suis pas dupe de sa philosophie, et je crains . . .

— Que crains-tu?

— Je crains tout! Avec lui, ne faut-il pas s'attendre à tout?

Mme d'Estrelle avait été presque malade de toutes les émotions de la journée. La visite de Julien l'avait achevée; mais, dès qu'il fut sorti de chez elle, l'espèce de fièvre que lui avait causée l'incartade de M. Antoine fît place à un accablement non dépourvu de douceur. — J'ai un ami, se disait-elle, un excellent ami, voilà qui est certain, dût le monde entier se moquer de moi en me voyant si confiante dans la parole d'un homme que je ne connaissais pas il y a quelques heures ; mais dois-je agréer cette amitié si vive? N'estelle pas dangereuse pour lui et pour moi? II est vrai qu'il ne m'a pas demandé de l'agréer. Il est parti comme quelqu'un qui ne dépend de personne et qui aime sans permission. jPuisqu'il dit ne rien espérer, n'est-ce pas son droit d'aimer? Et que pourrais-je faire pour l'en empêcher ?

Julie reconnut bien, vis-à-vis de sa conscience, qu'elle n'aurait pas dû recevoir Julien

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après ce que Mme Thierry lui avait révélé du sentiment qu'il nourrissait pour elle. — Au fait, pourquoi Tai-je reçu quand mon premier mouvement était de lui faire dire ce mot si simple et concluant: „I1 n'y a pas de réponse!" C'était me débarrasser à la fois de l'oncle et du neveu... Mais ce dernier méritait-il une humiliation? Ne venait-il pas pour sauver son honneur d'une embûche détestable tendue par monsieur son oncle? N'avait-il pas le droit de me dire là-dessus tout ce qu'il m'a dit, et quant à ce qu'il s'est permis d'ajouter d'un peu trop tendre peut-être pour son propre compte, en suis-je blessée? dois-je l'être? J'ai beau faire, je ne trouve pas. Il s'est offert, il s'est donné à moi sans me rien demander. Il ne m'a pas seulement laissé le temps de lui répondre. Que je veuille ou ne veuille pas, il m'a fait présent de son cœur et de sa vie. Il ne m'a point parlé comme un amoureux, vraiment! mais comme un esclave en même temps que comme un maître. Tout cela est bien singulier, et je m'y perds. Je ne sais pas ce que je sens pour lui. La seule chose certaine, c'est que je crois en lui.

Il semblait à Julie ainsi qu'à Mme Thierry et à Marcel que le lendemain de cette étrange journée dût être gros d'événements. Ils s'interrogèrent en vain sur le dépit de M. Antoine: à leur grand étonnement, ni le lendemain, ni les jours suivants n'apportèrent rien de nouveau dans leur

situation respective. L'horticulteur s'en alla à la campagne, on ne put savoir où. Il n'avait pas de campagne, du moins à la connaissance de Marcel, qui croyait savoir ses affaires et qui n'en savait <ju'une partie. Quand il se fut bien convaincu de son absence, il s'en inquiéta; mais on lui montra des ordres écrits de sa main que le chef de ses jardiniers recevait tous les matins et qui lui traçaient exactement l'ordre et la nature des soins à prendre de certaines plantes délicates. Ces bulletins horticoles étaient sans date, sans timbre de poste. Ils étaient apportés par le valet de chambre de l'ex-armateur , un vieux marin esclave de sa consigne, dévoué comme un nègre, muet comme une souche.

— Allons! disait Marcel à Mme Thierry, il boude, cela est certain, ou bien il a honte de sà fohe, et pour quelque temps il se cache. Espérons qu'il reviendra corrigé de sa matrimoniomanie, et qu'il tiendra à honneur de ne pas rompre certain marché relatif à ce pavillon. Vous avez besoin de l'indemnité, et je ne vous cache pas que Mme d'Estrelle a grand besoin de la somme promise. Je ne sais pas quelle mauvaise mouche pique ses créanciers, mais les voilà qui tout à coup montrent une impatience et une inquiétude étranges. Ils vont jusqu'à menacer de céder leurs créances à unwcréancier principal, qui spéculerait à coup sûr sur les embarras de ma cliente, et c'est là ce qu'il y aurait de pis.

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— Je ne suis pas tranquille, disait -il deux jours après à Mme d'Estrelle, qui venait de rendre visite à son beau-père malade; je crains que M. le marquis ne meure à Timproviste sans avoir réglé vos affaires.

— Je ne compte pas sur ses bontés pour moi, répondit Julie; mais je ne puis croire qu'il me laisse aux prises avec les créanciers du comte^ lorsqu'il ne s'agit que de prendre quelques dispositions pour en finir. Il faut bien admettre cette puérile frayeur des privations qui tourmente les vieillards égoïstes; mais après lui...

— Après lui , . . . reprit Marcel, c'est le diable qui est après lui, je veux dire à ses trousses. Sa femme ne vaut rien, j'ai peur d'elle ; elle ne vous aime pas et elle ne vous est rien, puisque votre époux n'était pas son fils.

— Mon Dieu, vous voyez tout en noir, mon cher procureur ! Le marquis n'est pas très-malade. Il doit avoir fait son testament. La marquise est dévote, et ce qu'elle ne ferait pas par tendresse, elte le fera par devoir. Ne me découragez pas, vous qui m'avez toujours soutenue.

— Je ne me découragerais pas, moi, si je pouvais mettre la main sur mon original d'oncle l Qu'il achète et paie le pavillon, nous gagnons un ou deux mois de trêve. Nous avons le temps de vendre ou de céder à prix débattu la petite ferme du Beauvoisis, sinon on nous exproprie brutalement,

et nous perdons cent pour cent sur ces bribes encore précieuses aujourd'hui!

Julie, qui en d'autres moments s'était beaucoup préoccupéé de sa situation, était arrivée à cet état de lassitude qui tient lieu de courage. Elle était d'une philosophie qui étonnait et impatientait Marcel. — Le diable m'emporte, disait-il tout bas à la mère de Juhen, on jurerait qu'à présent elle ne demande pas mieux que d'être mise sur le pavé!

Etait-ce là en effet la secrète pensée de Mme d'Estrelle ? Se disait-elle que, pauvre et abandonnée de la famille de son mari , elle ne devrait plus tant d'égards au nom qu'elle portait, et qu'elle pourrait dès lors disparaître de la scène du monde pour vivre à sa guise et se marier selon son inclination ?

Oui et non. Par moments, elle retrouvait cette rêverie d'un bonheur ignoré qui lui était venue comme une vision charmante dans l'atelier de Juhen. En d'autres moments, elle redevenait la comtesse d'Estrelle, et se demandait avec effroi comment elle romprait avec son entourage, avec ses habitudes, et si elle pourrait supporter le blâme et les dédains, elle si vantée et si respectée jusqu'à ce jour d'un nombre restreint, mais choisi, de personnes considérées.

On sait que cette époque était marquée par une réaction violente et désespérée dans certaines régions aristocratiques contre l'envahissement de

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la démocratie. Aucune autre époque de l'histoire n'offre peut-être de si étranges contrastes. D'un côté, l'opinion, reine du monde nouveau, proclamait les doctrines de l'égalité, le mépris des distinctions sociales, la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaire et de Diderot; de l'autre, les pouvoirs, effrayés d'un progrès qu'ils n'avaient pas osé combattre, essayaient une résistance tardive qui devait les précipiter dans l'abîme; mais tout en ne vivant que dans un horizon étroit, sans révélation du lendemain, cette résistance prenait des proportions formidables, et une faible et douce femme comme Mme d'Estrelle devait en être effrayée. Comme tous ceux de sa caste, elle croyait voir dans la conduite de la cour les destinées de la France, et il y avait alors des moments où le roi, épouvanté, s'efforçait de ressusciter la monarchie de Louis XIV: tristes et vains efforts, mais qui, regardés d'un certain point de vue, paraissaien assez sérieux pour irriter le peuple et pour augmenter la morgue des privilégiés. La cour et la ville avaient acclamé le triomphe de Voltaire; au lendemain de ce triomphe, le clergé lui refusait une tombe. Mirabeau avait écrit un chefd'œuvre contre l'arbitraire des lettres de cachet. Le roi avait dit de Beaumarchais : „Si l'on jouait sa pièce {le Mariage de Figaro)^ il faudrait donc détruire la Bastille!" Le tiers grandissait en lumières, en ambition, en valeur réelle; la cour rétablissait les privilèges dans l'armée comme dans

ANTOMA

le clergé, et décidait, — ce que le cardinal de Richelieu n'eût osé faire, — que, pour être officier ou prélat, il fallait désormais faire preuve de quatre générations de noblesse. La constitution américaine venait de proclamer les principes du Contrat social de Jean-Jacques, Washington et Lafayette rêvaient l'affranchissement des esclaves; le ministère français accordait de nouveaux encouragements à la traite des noirs; le bas clergé se démocratisait de jour en jour, la Sorbonne cherchait querelle à Bufifon, et le haut clergé demandait une loi nouvelle pour réprimer Vart d'écrire; l'opinion s'élevait contre la peine de mort, la question ^préparatoire était encore en vigueur. La reine avait protégé Beaumarchais; Raynal était forcé de s'exiler.

Ces tentatives de réaction au milieu des entraînements du siècle avaient leur contre-coup dans les coteries dévotes, et généralement la haute noblesse blâmait ceux de ses membres qui s'étaient laissé charmer par les séductions de la philosophie nouvelle. Dans les salons conservateurs, on accablait le roi et la reine de malédictions et de sarcasmes dès qu'ils semblaient abandonner les théories du bon plaisir. On se rattachait à eux, on croyait tout sauvé dès qu'ils apportaient une pierre à l'impuissante digue contre l'esprit révolutionnaire, et pourtant personne ne soupçonnait la rapidité du flot et l'imminence du débordement. Tout se traduisait en moqueries amères, en chan-

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•sons, en caricatures. On affectait de mépriser le danger au point d'en rire de pitié.

Les personnes qui entouraient immédiatement Julie étaient de cette humeur douce et craintive vers laquelle sa propre douceur timide l'avait portée naturellement; mais autour de ce petit cercle, ennemi de toutes les exagérations, elle sentait la pression d'un cercle plus vaste et plus redoutable, celui de la famille du comte d'Estrelle, famille hautaine, irritée de sa muette résistance aux opinions absolues; et encore au-delà de ce cercle redoutable, qu'elle évitait d'approcher, il y en avait un plus puissant et plus menaçant, celui de la seconde femme du marquis d'Estrelle. Ce cercle-là, exclusivement bigot, ennemi de tout progrès, contempteur acharné des philosophes, ouvertement hostile au tout-puissant Voltaire lui-même , imbu de tous les préjugés de la naissance, conservateur exaspéré de son prétendu droit , était pour Julie un sujet d'effroi puéril peut-être, mais immense ^t continuel. La marquise était connue pour une femme avide, méchante et de mauvaise foi, et on a vu que la baronne d'Ancourt elle-même, malgré ses idées rétrogades, en parlait, ainsi que de son entourage, avec une grande aversion. Julie la ^nnaissait fort peu, et s'efforçait de la croire sincère dans sa dévotion : mais elle en avait peur, et quand elle s'interrogeait elle-même sur l'état de crainte et de tristesse où elle vivait, elle voyait en Iface d'elle le spectre fâcheux de cette personne

AIVTOINIA

sèche, à l'œil verdàtre et à la langue impitoyable. C'est alors que, par excès d'effroi, elle tâchait de la justifier en parlant d'elle ou d'imposer silence à ceux de ses amis qui osaient la qualifier de harpie et de porte-malheur.

Naturellement la pauvre Julie détestait les opinions de la marquise et de son monde; mais elle n'avait pas assez d'expérience, elle ne se rendait pas assez compte de l'esprit général de son temps pour apprécier le néant des persécutions qu'il lui eût fallu braver, si elle eût résolu de vivre selon son cœur et selon sa conscience. Elle était là dans cette cage du préjugé comme un oiseau qui croit que l'univers s'est fait cage autour de lui, et qui ne comprend plus le souffle du vent dans les feuilles et le vol des autres oiseaux dans l'espace. — Il y a peut-être des gens heureux , se disait-elle, mais qu'ils sont loin! Et quel moyen d'aller les rejoindre?

C'est ainsi qu'à la veille d'une révolution terrible les prisonniers du passé pleuraient sur leurs chaînes, et les croyaient rivées sur eux pour l'éternité. Le plus souvent néanmoins Julie oubliait toute cette question des faits extérieurs pour se perdre dans de vagues contemplations et dans de secrètes préoccupations d'un nouveau genre. Nous verrons bientôt quel en était le sujet, et combien ce cœur généreux , mais timide , avait de peine à se mettre d'accord avec lui-même.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis la ca-

tastropbe de YAntom'a^ et Mme d'Estrelle n'avait ni vu, ni entendu, ni aperçu Julien. Elle eût pu croire qu'il n'avait jamais existé, et que leurs deux entrevues étaient un rêve. Mme Thierry n'avait pas mis le pied au jardin, et • lorsque Julie étonnée avait envoyé prendre de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'elle était un peu souffrante, — rien d'inquiétant, — mais forcée de garder la chambre.

Marcel, interrogé, éludait les questions, confirmait la légère indisposition de sa tante et n'entrait dans aucun détail. Julie n'osait pas insister: elle devinait que sa voisine voulait rompre toute espèce de relation, tout prétexte de rapports, même indirects, entre elle et son fils.

Enfin Mme Thierry reparut un matin, au moment où Juhe ne l'attendait plus. Interrogée avec crainte et réserve, elle répondit avec abandon. — Ma chère et bien-aimée comtesse, dit-elle, il faut me pardonner un mauvais rêve que j'ai fait, et qui maintenant se dissipe. J'ai été trop prompte à juger, je me suis follement alarmée, et je vous ai effrayée de mes chimères. J'ai cru que mon fils avait l'audace de vous aimer, et je l'ai si bien cru qu'il m'a fallu cette quinzaine écoulée pour me désabuser. Oubliez donc ce que je vous ai dit, et rendez à mon pauvre enfant l'estime qu'il n'a pas cessé de mériter. Il n'élève jusqu'à vous ni ses regards ni ses vœux. Il vous vénère comme il le doit, et s'il fallait

périr pour vous, il y courrait ; mais il n^y a point là dedans de passion romanesque, il n'y a que de la reconnaissance ardente et vraie. Il me Ta juré. Je doutais d'abord de sa parole, j'avais tort. Je l'observe, je fais mieux, je l'épie depuis quinze jours, et me voilà rassurée. Il mange, il dort, il cause, il s'occupe, il va et vient, il travaille gaîment ; en un mot , il n'est point amoureux: il ne cherche pas à vous apercevoir, il parle de vous avec une admiration tranquille, il ne désire en aucune façon l'occasion d'attirer vos regards, il ne la recherchera jamais. Par- ' donnez-moi mes sottises et m'aimez comme auparavant.

Juhe accepta cette déclaration très-sincère de Mme Thierry avec une aimable satisfaction, elles | parlèrent d'autre chose et restèrent une heure en- i semble, puis elles se quittèrent en se félicitant l'une l'autre de n'avoir plus aucun sujet de trouble, et de pouvoir renouer leurs relations sans agitation ni danger pour personne.

D'où vient qu'en se retrouvant seule Julie se sentit accablée d'une tristesse inexphcable? Elle en chercha vainement la cause, et s'en prit aux visites qui survinrent. Elle trouva sa vieille amie, Mme des Morges, insupportablement bavarde, le vieux duc de Quesnoy lourd et monotone comme un marteau de forge, sa cousine, la présidente Boursault, prude et grimacière, l'abbé (dans toute société intime il y avait toujours alors un abbé),

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elle trouva Fabbé personnel et fadasse. Enfin, lorsqu'à l'heure de la toilette Camille vint pour la coiffer, elle la renvoya avec humeur en lui disant: A quoi bon?

Puis elle la rappela, et par un caprice soudain elle lui demanda si, depuis trois jours, son dernier demi-deuil n'était pas absolument fini ?

— Eh oui! madame, dit Camille, bien fini! et madame la comtesse a tort de ne pas le quitter. Si elle le garde encore quelque temps, cela fera très-mauvais effet.

— Comment cela, Camille?

— On dira que madame prolonge ses regrets par économie afin d'user ses robes grises.

— Voilà un raisonnement très-fort, ma chère, et je m'y rends. Apportez -moi vilement une robe rose.

— Rose? Non, madame, ce serait trop tôt. On dirait que madame portait son deuil à contrecœur et qu'elle change d'idée comme de robe. Il faut à madame une jolie toilette de chiné bleu de roi, à bouquets blancs.

— A la bonne heure! Mais toutes mes toilettes n'ont-elles point passé de mode depuis deux ans que je suis en deuil ?

— Non, madame, car j'y ai veillé! J'ai recoupé les manches et changé la garniture du corps. Avec des nœuds de satin blanc et une coiffure de dentelles, madame sera du meilleur air.

— Mais pourquoi me faire belle, Camille, puisque je n'attends personne ?

— Madame a-t-elle défendu sa porte ?

— Non; mais vous m'y faites penser, je ne veux recevoir personne.

Camille regarda sa maîtresse avec surprise. Elle ne comprenait pas, elle pensa que c'étaient des vapeurs^ et se mit à \ accommoder ^ comme on disait alors, sans oser rompre le silence. Julie, accablée et distraite, se laissa parer. Et quand la suivante se fut retirée, emportant les robes grises qui devenaient sa propriété, elle se regarda de la tête aux pieds dans une grande glace. Elle était mise à ravir et belle comme un ange. C'est pourquoi son cœur lui criant encore: A quoi bon"^ elle cacha son visage dans ses deux mains, et se prit à pleurer comme un enfant.

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