‹ Antonia (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · III · texte numérisé non relu

III

L'amour de Julie avait fait de tels progrès dans le désespoir qu'elle n'était plus capable d'un solide raisonnement. C'était devenu un martyre accepté ; elle ne vivait plus que de l'exaltation de ce martyre.

Elle écrivit à Julien: „Voici la clé du pavillon. Venez à minuit, vous m'y trouverez. Je pars pour un long voyage. J'ai à vous dire un éternel adieu." Elle mit la clé dans la lettre, cacheta le billet, ordonna au plus sûr de ses domestiques de monter à cheval, de courir ventre à terre jusqu'à Sèvres et de lui rapporter la réponse. Il était cinq heures de l'après-midi.

Elle sortit dans le jardin en attendant la visite de M. Antoine, et s'arrêta au bord de la pièce d'eau. Cette eau n'était guère profonde; mais en s'y couchant de son long!... Quand on veut mourir, on le peut toujours. Le genre de suicide qui, peu de jours auparavant, avait si violemment tenté Julien, se présentait à elle avec un calme eflrayant. — Personne autre que lui sur la terre ne tient à moi, pensait-elle. Ne pouvant être à lui, je ne me dois à personne. Une haine infernale m'a saisie et garrottée au milieu de ma vie, au miheu de mon bonheur. On ne m'ôte pas seulement l'amour et la hberté, on veut m'ôter l'honneur. Marcel l'a dit, il faut que je passe pour la maîtresse de cet odieux vieillard. Ah! si Juhen savait cela, comme il aurait horreur du bien-être dont jouit sa mère! Et si elle-même

PAR GEORGE SAND

le devinait!... Ils Tignoreront, je le veux; ma mort sera le résultat d'un accident. Il n'y aura plus à revenir sur ce qui va être conclu. Julien sera riche et honoré. Nul ne devinera jamais à quel prix.

Il vint bien encore une fois à l'esprit de Julie qu'il dépendait de Juhen et d'elle de secouer toutes ces chaînes et de s'unir en dépit de la misère. — Il serait plus heureux ainsi, pensait-elle, et c'est peut-être à son malheur que je me sacrifie ! Mais qui sait où s'arrêterait la haine de M. Antoine? Un fou furieux est capable de tout; il le ferait assassiner peut-être! N'a-t-il pas des agents secrets, des espions, des bandits à son service ?

Elle avait la tête perdue, marchait autour du bassin comme si elle eût attendu l'heure fatale avec impatience. Et puis, en songeant qu'elle allait revoir Juhen, son cœur se reprenait à la vie avec rage et battait à se rompre. Il ne lui venait aucun remords, aucun scrupule de manquer à des serments arrachés par la contrainte morale la phis révoltante. — Quand on va mourir, se disait-elle, on a le droit de protester devant Dieu contre l'iniquité des bourreaux.

Il y avait en ce moment une force extraordinaire de réaction chez cette femme si faible et si douce. C'était comme le bouillonnement d'un lac tranquille soulevé par des explosions volcaniques, ou conimr l'éclat subit d'une flamme prête

à s'évanouir. Elle avait la fièvre, elle n^était plus elle-même.

Elle vit approcher M. Antoine avec Marcel, et, pour le recevoir, elle s'assit machinalement sur le banc où, trois mois auparavant, le vieillard lui avait fait l'étrange et ridicule proposition dont le refus lui coûtait si cher. Comme ce jour-là, elle entendit remuer le feuillage et vit le moineau élevé par Julien qui battait des ailes et semblait hésiter à se poser sur son épaule. Le petit animal avait pris goût à la liberté. Julien, ne pouvant le retrouver au moment du départ, l'avait laissé là avec l'espoir que Julie , dont il ne prévoyait pas la longue absence, serait bien aise de l'y retrouver. Depuis son retour, Julie l'avait aperçu quelquefois non loin d'elle, amical et méfiant. Elle avait en vain essayé de l'attirer tout près. Cette fois il se laissa prendre. Elle le tenait dans ses mains lorsque M. Antoine l'aborda.

Elle lui sourit et le salua d'un air égaré ; il lui parla sans savoir ce qu'il disait, car l'exercice absolu de sa tyrannie n'avait pu vaincre ses timidités du premier abord. Après sa minute de bégaiement incorrigible, il ne sut lui dire que ceci : — Eh bien! vous avez donc toujours votre moineau franc?

— C'est le moineau de Julien, et je l'aime, répondit Julie. Tenez! vous voulez le tuer? Le voilà !

PAR GEORGE SAIND.

La manière dont elle parlait, sa pâleur livide et l'air de détachement féroce avec lequel elle lui présentait le pauvre oisillon tout chaud de ses baisers firent une grande impression sur M. Antoine. Il regarda Marcel comme pour lui dire: „Elle est donc folle?" et, au heu de tordre le cou au moineau comme il Teut fait de bon cœur trois mois auparavant, il le repoussa en disant bêtement: — Bah, bah! gardez ça. Il n'y a pas grand mal !

— Vous êtes si bon! reprit Juhe avec la même sécheresse fébrile. Vous venez recevoir mes remercîments, n'est-il pas vrai? Vous savez que j'accepte tout, que je me trouve bien heureuse à présent, que je n'aime plus rien ni personne, que vous m'avez rendu le plus grand service, et que vous pouvez dire à Dieu tous les soirs: J'ai été bon et grand comme toi-même!

M. Antoine restait bouche béante, ne sachant si c'était pour rire ou pour remercier que Mme d'Estrelie lui disait ces choses, trop tin pour s'y fier, trop rude pour comprendre.

— Elle va me sauter aux yeux, dit-il tout bas à Marcel. Tu m'as trompé, gredin!

— Non, mon oncle, répondit tout haut Marcel. Madame la comtesse vous remercie. Elle est fort malade, vous le voyez, n'exigez pas de plus longs discours.

Marcel avait compté sur l'impression que ferait à M. Antoine l'altération des traits de Julie. Cette

impression fut vive en effet. Il la contemplait d'un œil à la fois hébété, cruel et craintif, et il se disait avec une joie qui n'était pas sans mélange d'effroi : — Voilà mon ouvrage !

— Madame, dit-il après un moment d'hésitation, j'ai dit que je serais vengé de vous, que je vous amènerais à me demander pardon de vos offenses. Voulez-vous en finir et me dire que vous avez eu tort? Je ne vous demande que ça.

— Quel est mon tort? dit JuHe. Expliquezle-moi pour que je le reconnaisse.

Antoine fut fort embarrassé pour répondre, et son dépit, qui avait presque disparu, se réveilla, comme il lui arrivait toujours quand il ne pouvait rien alléguer qui eût le sens commun. — Ah! vous ne croyez pas m'avoir offensé? dit-il. Eh bien! mordi, vous me demanderez bel et bien pardon, si vous voulez que Julien ne paie pas pour vous.

— Faudra-t-il vous demander pardon à genoux? dit Julie avec vme arrogance douloureuse.

— Et si je l'exigeais? repartit le vieillard, saisi du vertige de la colère en se sentant bravé.

— M'y voici ! dit Mme d'Estrelle en s'agenouillant devant lui.

C'était pour elle la dernière station du martyre, l'amende honorable que la victime innocente devait faire, la corde au cou et la torche en main, avant de monter au bûcher. En ce moment d'immolation sublime, son âme irritée s'épanouit tout

PAR GEORGE SAND

à coup, sou visage se trausligura, elle eut le sourire extatique des saintes, et l'ineffable douceur du ciel entr'ouvert se refléta dans ses yeux.

Antoine ne comprit pas, mais il fut ébloui. Sa colère tomba, non sous l'attendrissement, mais devant une espèce de terreur superstitieuse. — C'est bon, dit-il. Je suis content, et je pardonne à Julien. Adieu !

Il tourna le dos et s'enfuit.

Marcel adressa à Julie quelques paroles d'encouragement qu'elle n'entendit pas ou n'essaya pas de comprendre, et il suivit M. Antoine à la hâte. — A présent, mon bel oncle, lui dit-il du ton le plus hardi et le plus cassant qu'il eût encore pris avec lui, vous devez être content en efî'et : vous avez tué Mme d'Estrelle !

— Tué? dit l'oncle en se retournant brusquement. Quelle ânerie viens-tu me chanter là?

— L'ânerie serait de prendre sa joie et sa reconnaissance au sérieux, et vous n'en êtes pas capable. Cette femme est désespérée ; cette femme se meurt de chagrin.

— Tu mens, tu bats la campagne! Elle a un reste de colère, elle est malade de la contrariété que je lui ai causée dans ces derniers temps; mais au fond elle prend son parti, et, tout en rongeant son frein, elle voit bien que je la sauve malgré elle.

— Vous la sauvez des chances de l'avenir.

AMONIA

c'est vrai, et vous prenez le moyen le plus sûr, qui est de lui ôter la vie.

— Bien, bien, voilà une autre rengaine à présent ! Elle a pris un rhume à passer les nuits dans son jardin avec son amant! Et puis elle s'est ennuyée dans ce couvent de Chaillot, et encore plus dans cette baraque à Nanlerre, où elle était absolument seule! Tu vois qu'elle avait beau se cacher, je sais tous les endroits où elle a passé. Je n'ai jamais perdu sa trace. On ne m'attrape pas, moi ! J'ai vu le médecin du couvent : il m'a dit qu'elle avait de la mélancolie dans le tempérament, mais qu'elle n'avait point de mal sérieux. J'ai vu son médecin de Paris: il m'a dit qu'il ne connaissait rien à sa maladie. Si c'était quelque chose de grave, il saurait bien ce que c'est, que diable! Moi je le sais, elle a eu du dépit: on ne meurt pas de ça, et à présent elle va se remettre, j'en réponds !

— Et moi, dit Marcel, je vous réponds qu'une semaine encore du désespoir où vous la plongez, et elle est perdue sans ressources.

— Ah çà! elle l'aime donc bien, ce barbouilleur? Et lui, est-ce qu'il y pense encore?

— Julien est aussi malade qu'elle, et dans une situation d'esprit tout aussi inquiétante. J'ai voulu m'en assurer: je l'ai confessé avec beaucoup de peine, car il n'est pas homme à se plaindre. Quant à elle, voilà deux mois qu'elle passe sans que je puisse lui arracher un mot. Aujourd'hui

PAR GEORGE SAND

J'ai voulu la pousser à bout, j'y ai réussi, et dès aujourd'hui mon parti est pris.

— Quel parti ? quoi ? que prétends-tu faire ?

— Je prétends déchirer deux pièces que j'ai dans ma poche, votre quittance, que j'ai reprise à Mme d'Estrelle, et sa promesse de ne jamais revoir Julien, que je ne vous ai jamais remise. Vous vous êtes fiés à moi tous les deux en me chargeant d'échanger vos engagements réciproques. Je vous mets d'accord en détruisant tout. C'est à recommencer, et, comme je sais vos intentions à tous deux, je vous déclare que Mme d'Estrelle n'accepte rien de vous et que vous pouvez vous emparer de tout ce qui lui appartient. Jusqu'ici elle a suivi aveuglément mes conseils; je change d'avis, et, ne voulant pas la voir mourir, je lui conseille de défaire tout ce à quoi elle vient de consentir.

— Mais tu es un fripon abominable ! dit M. Antoine en s'arrêtant et en criant au milieu de la rue. Je ne sais à quoi tient que je ne te casse ma canne sur les épaules !

— Un fripon ! quand je vous rends tout votre argent et ne reprends pour ma cliente que le droit de vivre pauvre! Allons donc! Faites-moi un procès et plaidez un peu cette cause-là, pour vous couvrir de ridicule et de honte!

— Mais Julien! Juhen que j'ai enrichi, maraud! Voilà ce que je prévoyais! Tu m'as extorqué . . .

— Rien du tout, mon oncle ! Julien a été gravement malade ces jours-ci, il Test encore, et sa mère m'a dit: „Fais tout ce que tu voudras. Rendons tout à M. Antoine, et que Julie nous soit rendue !" Voilà, mon oncle. Vous ne perdez pas une obole, vous récupérez capitaux et intérêts, et vous nous laissez la liberté de vivre à notre fantaisie, qu'aucune stipulation légale ou privée ne peut nous ravir.

— Mais, misérable que tu es, tu chantes la palinodie ! Je t'ai pris pour un homme raisonnable, tu abondais dans mon sens, tu désapprouvais leur mariage, tu travaillais avec moi à leur bonheur . . .

— Oui, jusqu'au jour où j'ai vu que ce bonheur les conduisait droit à la tombe.

— Ils sont fous!

— Oui, mon oncle, il sont fous; l'amour est une fohe, mais quand elle est incurable, il faut céder, et je cède.

— C'est bien, répondit M. Antoine en enfonçant son tricorne jusqu'aux yeux d'un coup de poing désespéré. Va-t'en dire à cette dame de sortir de chez elle, c'est-à-dire de chez moi, à l'instant même. Moi, je vais à Sèvres faire déguerpir les autres. Si dans deux heures tout ce monde -là n'est pas sur le pavé, j'envoie des recors, des exempts de police... Je mets le feu, je...

Ses folles menaces se perdirent dans l'agita-

PAR GEORGE SAND

tion de sa course. Il laissait Marcel dans la rue et rentrait chez lui, parodiant à son insu Oreste pressé par les furies. Marcel le suivit doucement sans se laisser épouvanter, et força la consigne déjà donnée; il était résolu à jouer des poings avec les valets, s'il l'eût fallu. — Vous voulez aller à Sèvres? lui dit-il, j'irai avec vous.

— C'est comme tu voudras, dit l'oncle Antoine d'un air sombre. As-tu averti Mme Julie de faire place nette dans mon hôtel?

— Oui, c'est fait, répondit Marcel, qui vit que le vieillard n'avait plus sa tète et qu'il ne se pendait pas compte du peu de minutes écoulées depuis leur altercation dans la rue.

— Elle fait ses paquets? elle emporte...

— Rien, dit Marcel, elle vous laisse lout. Nous allons à Sèvres? Avez -vous demandé le fiacre?

— Ma carriole et mon cheval de travail iront plus vite. On attelle.

Il s'assit sur le coin d'une table et resta plongé dans ses réflexions. Marcel s'assit vis-à-vis de lui, résolu à ne pas le perdre de vue, craignant tantôt pour sa raison, tantôt pour quelque diabolique inspiration de sa colère. Quand ils furent dans la carriole, il était sept heures du soir ; Marcel rompit le silence. — Qu'est-ce que nous allons faire à Sèvres? lui dit-il.

— Tu verras! répondit M. Antoine.

Au bout d'un quart d'heure, Marcel reprit k

parole. — Vous n'avez aucun besoin d'aller là, lui dit-il. Les actes sont dans mon étude, il ne s'agit que de les déchirer, et je ne souffrirai pas que vous fassiez une scène ridicule chez ma tante, je vous en avertis. Elle est inquiète, Julien est très-malade, je vous l'ai dit.

— Et tu as menti comme un chien ! répondit M. Antoine, regarde!

Et il lui montra une espèce de cabriolet de louage qui se croisait avec eux sur la route. Julien, pale et défait, le sourcil froncé, l'air absorbé et résolu, était dans ce véhicule et passait auprès d'eux sans les voir. Il avait reçu le billet de Julie, il s'était arraché de son lit, et, voulant questionner Marcel avant d'aller au rendez-vous, il se dirigeait sans se presser sur Paris.

— Si c'est à lui que vous voulez parler, dit Marcel, retournons ; je gage qu'il va chez moi !

— Ce n'est pas à lui que je veux parler, répondit M. Antoine d'un ton ironique, puisqu'il est mourant.

— Est-ce que vous lui avez trouvé bonne mine? reprit Marcel.

L'oncle retomba dans son mutisme surnois. On continua à rouler vers Sèvres. Savait-il luimême ce qu'il y allait faire? Avouons la vérité, il l'ignorait absolument. Il sentait un grand trouble dans ses idées, et sa méditation n'avait pas d'autre objet qu'une assez vive inquiétude sur le malaise qu'il éprouvait.

PAR GEORGE SAND

— Avec tout cela, pensait-il, je suis le plus malade des trois, moi, si je n'y prends garde. La colère est bonne, ça fait vivre, ça soutient la vieillesse, et un homme vieux qui se laisse mener est un homme fini; mais il n'en faut pas une trop forte dose à la fois, et je ferais bien de me calmer un peu.

Sur ce, avec une puissance de volonté qui eût fait de lui un homme remarquable s'il eût eu de meilleurs instincts ou une meilleure direction, il résolut de faire un somme et il dormit paisiblement jusqu'au moment où la voiture roula sur le pavé de Sèvres.

Marcel avait été tenté de faire retourner la voiture sans qu'il s'en aperçût; mais le valet de M. Antoine eût-il obéi ? Et d'ailleurs, puisque Julien était hors d'atteinte, ne valait-il pas mieux savoir comment M. Antoine entendait agir vis-àvis de Mme Thierry? Il la craignait beaucoup. Oserait-il lui dire en face qu'il lui reprenait ses dons?

Le sommeil avait rendu M. Antoine à lui-même, c'est-à-dire à son état chronique d'aversion raisonnée, d'amour-propre jaloux et de ressentiment qui couve. On trouva Mme Thierry en face d'un beau portrait de son mari, qu'elle contemplait comme pour chercher dans la sérénité enjouée de ce fin visage la confiance en l'avenir qui avait toujours soutenu l'heureux caractère de cet homme charmant. Marcel |i'eut que le temps de se glis- III 2

s^r le premier jusqu'à elle pour lui dire à la hâte : — M, Antoifie est sur mes talons; il est furieux. Vous pouvez tout sauver par beaucoup de patience et de fermeté.

' — Mon Dieu! que lui dirai-je?

— Que vous renoncez à ses dons, mais qm vous l'en remerciez. Julie adore Julien. Tout dépend de Toncle , . . Le voilà !

— Tu me laisses seule avec lui?

— Oui, il l'exige; mais je me tiens là, prêt à intervenir s'il le faut...

Marcel passa lestement dans un cabinet voi&in dont la porte resta entr'ouverte , se jeta sur un fauteuil et attendit. M. Antoine entra dans le salon de Mme Thierry par l'autre porte. Il était moins timide quand il ne se sentait plus sous l'œil scrutateur de Marcel. ■ — Votre serviteur, madame André, dit-il en entrant; vous êtes seule?

Mme Thierry se leva, répondit affirmativement et lui montra poliment un siège.

Elle aussi avait le visage profondément altéré ; elle avait passé plusieurs nuits à veiller son fils, et, en le voyant se lever et partir malgré ses instances, elle avait compris que la grande cri^e du dr^me de sa vie était arrivée,

— Votre fils est malade? reprit M. Antoine. Oui, monsieur.

— Gravement?

— Dieu veuille que non!

— Il garde le lit?

PAR GEOR<ÎE SAND

— Il vient de se lever.

— Peut-on le voir?

— 11 est sorti, monsieur.

— Alors il n'est pas bien malade?

— Il Fa été beaucoup jusqu'à la nuit dernière, où il a eu un peu de mieux.

— Qu'est-ce qu'il avait?

— La fièvre et le délire.

— Un coup de soleil?

— Non, monsieur.

— Du chagrin peut-être?

— Oui, monsieur, beaucoup de chagrin.

— Parce qu'il est amoureux?

— Oui, monsieur.

— Mais c'est bête d'être amoureux quand on pourrait être riche!

— Cela ne se raisonne pas, monsieur.

— Savez-vous une proposition que je venais vous faire?

— Non, monsieur.

— Si vous voulez envoyer votre fils en Amérique, je lui confie un capital sérieux, je dirige ses opérations, et dans dix ans il reviendra avec trente mille Uvres de rente.

— A quelles conditions, monsieur?

— A la condition qu'il fera ses adieux à certaine dame de notre connaissance, voilà tout.

— Et s'il refuse?

— S'il refuse , . . . — c'est à quoi je m'attends bien, on m'a prévenu, — certain accord fait

entre moi et cette dame à propos de lui est non avenu.

— Bien, monsieur, je comprends! C'est votre droit, et nous nous soumettons.

— Vous pourriez regimber pourtant; vous n'avez pas été consultés pour accepter mes présents, vous ne saviez pas les conditions entre Mme d'Estrelie et moi. Il y a là matière à procès, et je pourrais bien le perdre moyennant un peu de mauvaise foi de la part de mes adversaires.

— Si c'est mon fils et moi que vous traitez d'adversaires, vous pouvez être tranquille, monsieur ; nous renonçons à vos bienfaits sans aucune espèce d'hésitation.

— Ah! oui, mes bienfaits! ils vous pèsent, vous en rougissez!

— Ne sachant pas qu'ils enchaînaient la liberté d'une personne qui nous est chère, nous n'en rougissions pas,... et même,... tenez, monsieur, ajouta Mme Thierry avec un grand effort de dévouement pour son fils, votre nom eût été béni chez nous, si nous eussions été assurés de devoir cette générosité à votre sollicitude pour nous. Quelle qu'en ait été la cause et quel qu'en soit le peu de durée, nous avons été heureux, au miheu de nos peines et de nos inquiétudes, de revoir cette maison, et de nous retrouver dans la douceur de nos plus chers souvenirs. Vous nous ordonnez de les quitter, nous obéissons; mais il me reste à vous remercier, moi...

PAR GEORGE SAND

— Vous, madame? dit Antoine en la regardant fixement.

— Oui, moi, pour les deux mois que vous m'avez permis de passer ici. L'idée de n'y plus rentrer m'avait été bien cruelle; elle me le sera moins désormais, et je me reporterai à ce court séjour comme à un dernier beau rêve qui comptera dans ma vie, et que je vous aurai dû.

Mme Thierry parlait avec un charme de voix et une distinction d'accent qui l'avaient toujours rendue très-séduisante. Dans ses rancunes, M. Antoine l'appelait avec aigreur la belle parleuse. Il sentit quand même l'ascendant de cette voix toujours fraîche qui caressait son oreille de paroles douces et presque respectueuses. Il n'en comprenait pas beaucoup la délicatesse sentimentale, mais il semblait y trouver l'instinct de soumission dont il était avide.

— Voyons, madame André, lui dit-il de l'air grognon qu'il prenait quand sa mauvaise humeur commençait à battre en retraite, vous savez dire tout ce que vous voulez; mais au fond vous ne pouvez pas me souffrir, convenez-en!

— Je ne hais personne, monsieur, mais vous me contraignez à vous avouer que je vous crains.

Rien n'était plus habile que cette réponse. Inspirer la crainte était pour M. Antoine le plus bel attribut du pouvoir. Il se radoucit comme par miracle, et dit d'un ton presque bonhomme: • — Pourquoi diable me craignez- vous tant?

Mme André avait la pénétration des femmes qui ont beaucoup vécu dans le monde, et l'adresse des mères qui plaident les intérêts de leur enfant. Ëlle vit le pas important qu'elle venait de faire; elle oublia, et cette fois fort à propos, qu'elle avait soixante ans, et se décida courageusement à être coquette, bien que M. Antoine fût l'homme avec qui cette ruse lui coûtait le plus.

— Mon frère, lui dit-elle, il n'eût tenu qu'à vous de conserver ma confiance. Je ne vous reproche pas de l'avoir trahie; vos intentions étaient bonnes, et c'est moi qui vous ai mal conapris. J'étais bien jeune alors, et dans une situation où tout me portait ombrage. Je n'avais aucune expérience de la vie. J'ai cru que vous me donniez le conseil d'abandonner André, tandis que . . .

— Tandis que je vous disais tout bonnement: Sauvez-le !

— Oui, c'est cela; c'est par affection pour lui que vous agissiez. Eh bien! j'ai été aveugle, obstinée, tout ce que vous voudrez; mais convenez que vous eussiez dû me pardonner cela, me traiter comme une enfant que j'étais, et redevenir mon frère comme par le passé.

— Vous voulez que je convienne de ça?... Mais vous m'avez toujours fait mauvaise mine depuis ...

— C'était à vous de vous moquer de ma mauvaise mine, de me prendre par la main et de me dire :

^,Mâ sœur, vous êtes une petite sotte, embrassons-nous, et oublions le passé."

— Ah! vous croyez que j'aurais dû...

— Quand on est le plus raissonnable. il faut élire le plus généreux!

— Vous arrangez ça comme ça à présent... Il n'est jamais trop târd pour voir clair

et pour remettre à leur place les choses dérangées mal à propos.

--^ Alors ... à présent vous êtes fâchée de m'âvoir blessé?

Je m'en repens; mais, si je vous en demande pardon, l'accorderez-vous ?

— Ah! diantre! à présent ce n'est plus la même chose, ma belle dame! Vous avez besoin de moi!

— Oui, monsieur Antoine, j'ai besoin de vous. Mon fils est fou de chagrin, mariez-le avec celle qu'il aime.

— Ah! nous y voilà! s'écria M. Antoine repris de male-rage.

Nous y étions, répondit Mme Thierry, je ne vous ai i)as demandé autre chose depuis que vous êtes ici, la liberté d'action de Mme d'Estrelle.

— Oui, avec de l'argent pour tout le monde ?

— Non, pas d'argent, rien ! le sacrifice en est fait. Souffrez - nous comme locataires de cette maison, nous paierons avec joie pour y rester. Et si vous ne voulez pas,... eh bien! que votre volonté soit faite; mais renvoyez-nous sans haine

AINTONIA

et pardonnez-nous d'être heureux; car nous le serons, même dans la gêne, si nos cœurs sont contents les uns des autres, si nous pouvons nous dire que ce bonheur ne vous afflige plus...

M. Antoine se sentit vaincu; il en eut honte, et se rattrapa à la dernière branche.

— Voilà de vos fiertés, dit-il, c'est toujours la même chose, pour changer! L'argent du riche est l'objet de vos mépris! Vous en faites bon marché ! „Reprenez tout, nous ne voulons rien, nous n'avons pas de besoins, nous! nous vivons de l'air du temps! Qu'est-ce que c'est que ça, de l'argent? c'est des cailloux pour les âmes sensibles!" Et pourtant, ma belle dame, de l'argent gagné honnêtement par un homme qui n'avait pour lui que son génie naturel, ça devrait compter pour quelque chose. C'est le miel de l'abeille industrielle y c'est la fleur des tropiques que la patience et le savoir d'un maître jardinier fait fleurir dans un climat artificieux. Ah! ce n'est rien, vous croyez? Avec tout son esprit, mon pauvre frère n'a su que manger celui qu'il gagnait en travaillant comme un manœuvre. Et je sais faire un autre usage de l'argent, moi: je le conserve, je l'augmente tous les jours, et je fais des heureux quand ça me plaît!

— Où voulez-vous en venir, monsieur Antoine? dit Mme Thierry, qui voyait, de la porte placée derrière M. Antoine, Marcel lui faire des signes qu'elle ne comprenait pas.

PAR GEORGE S AND

— Je veux en venir à ça, que vous n'êtes pas une si bonne mère que vous croyez. Vous voulez bien tout sacrifier à votre fils, hormis votre mépris pour la fortune qui vous vient de moi. Vous croyez donc que je l'ai volée, ma fortune, et que mon or sent mauvais?

— Mais, au nom du ciel, pourquoi me ditesvous de pareilles choses? pourquoi supposez-vous que je vous refuse l'estime qui vous est due?

— Parce que si vous étiez une bonne mère, au lieu de me chanter ces sornettes-là, vous me diriez: — Mon frère, nous sommes malheureux et vous êtes riche, vous pouvez nous sauver. Nous sommes un peu fous, nous voulons faire la cour à Mme d'Estrelle, ça n'est pas une raison pour nous laisser sans pain. Pardonnez-nous tout à la fois, voyons! permettez-nous l'amour et le besoin de manger; ça nous humilie, tant pis! Nous savons que vous êtes un homme grand et magnifique, vous aurez pitié de nous et vous accorderez tout! — Oui, madame André, voilà ce que vous diriez, ce que vous demanderiez à genoux, si, au heu d'être une grande dame, vous étiez une vraie bonne mère !

Mme Thierry était muette de surprise. Elle regarda Marcel, qui, sans être vu de M. Antoine, lui fit énergiquement le geste et la pantomime de céder à la fantaisie du vieux riche. La pauvre femme eut un serrement de cœur, mais elle n'hésita pas; elle se laissa gUsser de son fauteuil sur

8on CGlissiiîj OÙ elle posa les deux genoux, et, prenant les deux mains de M. Antoine : Vou8 avez l*aison, mon frère, lui dit-elle, vous m'enseignez mon devoir. Je m'y rends. Soyez le plus grand des hommes^ pardonnez tout et accordez toui»

— Enfin! A la bonne heure! s'écria M. Antoine en la relevant, et quand on se réconcilie, on s'embrasse, n'est-ce pas?

Mme Thierry embrassa M. Aïitoine, et Marcel entra pour applaudir.

— Eh bien! lui dit l'amateur de jardins, te voilà bien sot, monsieur le chicanous? Il était joli, ton plan de révolte! tout casser, tout briser! quoi ! réduire ta chente et ta famille à la misère, tout ça pour ne pas céder à l'homme riche, à l'hotnme puissant, l'ennemi naturel de ceux qui n'ont rien et qui ne savent rien acquérir? Voilà un beau procureur, ma foi, qui ne sait procurer à sa chentèle que l'amour et le pain bis! Heureusement les femmes ont plus d'esprit que ça. En voilà deux qui me donnaient au diable, et qui, toutes deux, ce soir, ont plié les genoux devant moi. Allons, c'est fini, madame ma sœur ! Je ne vous rap^ pellerai jamais ça, car je suis généreux, moi, et quand on me contente, je sais récompenser. Votre fils épousera la belle comtesse que je dois déposséder pour le qu'en dira-t-on; mais l'hôtel d'Estrelle sera la dot de Julien et vingt-cinq mille livres de rente. Voilà comme je fais les choses, moi^ et je sais (qu'on m'en remerciera demain

PAR GEORGE SAND

tout de bon, car Je ne sufe pas la dupe de la politique d'aujourd'hui; «aais on â fait ma volonté, on s'est soumis, je ne demandais que ça.

— Vous aurez mieux, lui répondit Mine Thierry, vous aurez TafFection de cœurs sincères et chauds, et vous connaîtrez un bonheur que vous auriez pu connaître plus tôt, mais que nous vous ferons de nature à réparer le temps perdu.

— Ça, c'est des mots^ dit Antoine. Le bonheur, c'est d'être son maître, et je n'ai besoin de personne pour être le mien. Je n'aime pas la marmaille et la sensiblerie: je n'étais pas né pour faire un père de famille, mais j'aurais très-bien gouverné un peuple, si j'étais né roi. C'a toujours été mon idée de commander, et je règne sur ce qui est à ma portée beaucoup mieux que bien des monarques qui ne savent ce qu'ils font!

Malgré l'inquiétude que lui causait l'absence de Juhen et le désir qu'elle avait d'envoyer Marcel à sa recherche, Mme Thierry crut devoir offrir à souper à M. Antoine. — Oh! moi, dit-il^ je soupe d'une croûte de pain bien dur et d'un verre de petit vin. C'est mon habitude; je n'ai jamais été sur bouche.

On lui servit ce qu'il demandait, et Marcel hâta le départ. — Je suis sûr que Juhen est chez moi à m'attendre, dit-il à sa tante. Il s'ennuie de ne point me voir rentrer ; mais ma femme est là, qui lui fait prendre patience, Juliot ba-

bille avec lui, et s'il était plus malade, comptez qu'il serait fort bien soigné.

Julien s'impatientait mortellement en effet en dépit des attentions et des soins dont il était effectivement l'objet chez Mme Marcel. Il s'était senti trèsfaible en arrivant. Il avait essayé de manger un peu et de se distraire avec le gentil caquet de son filleul; mais Marcel n'arrivant pas, quand il entendit sonner, onze heures il n'y put tenir: il prétendit que sa mère serait inquiète, s'il ne rentrait pas à minuit. Il promit de prendre une voiture pour s'en retourner à Sèvres, et partit pour la rue de Babylone, où il se rendit à pied par des détours et avec mille précautions, pour n'être pas observé et suivi, comme autrefois, par quelque agent de M. Antoine. Il arriva sans encombre. Ses démarches n'étaient plus surveillées. Il y avait trop longtemps que M. Antoine espionnait Julie pour n'être pas certain qu'elle n'avait plus de relations avec Julien.

Quand minuit sonna, Julien, qui était à la porte depuis un quart d'heure, entra et trouva JuUe, qui depuis un quart d'heure l'attendait aussi dans le pavillon. Dans ce même moment, Marcel, M. Antoine et Mme Thierry rentraient dans Paris par la barrière de Sèvres. Le souper frugal et la lourde causerie de M. Antoine s'étaient un peu trop prolongés au gré de la veuve. Inquiète de son fils, elle avait demandé une place

PAR GEORGE SAND

dans la carriole, pour aller rejoindre Julien chez Marcel.

Au moment de revoir Julie, Julien s'était armé de tout son courage. Il s'attendait à une explication pénible, il s'était juré de n'avoir ni colère, ni reproche, ni faiblesse, et pourtant, lorsqu'il ouvrit la porte, sa main trembla, un vertige de fureur et de désespoir le fit hésiter et reculer ; mai& en l'apercevant Juhe eut un profond cri de joie, 'jeta ses bras à son cou, et l'étreignit contre son cœur avec passion. Ils étaient dans les ténèbres, ils ne virent pas comme ils étaient changés tous les deux. Ils sentirent que leurs baisers étaient brûlants, et ne se dirent pas que ce pouvait être de fièvre. La seule fièvre était en ce moment-là celle de l'amour qui fait vivre. Ils n'avaient plus souci de celle qui fait mourir.

Mais ce moment d'ivresse ne dura pas chez Julien. Epouvanté plus qu'enivré des caresses de Julie, il la repoussa vivement. — Pourquoi m'aimes-tu toujours, lui dit-il, si tu veux toujours me quitter ?

— Bah! répondit-elle, ce n'est peut-être pas pour longtemps!

— Tu m'as écrit que c'était un éternel adieu 1

— Je ne sais pas ce que j'ai écrit, j'étais folle; mais il n'y a pas d'éternel adieu, ce n'est pas possible, quand on s'aime comme nous nous aimons.

— Alors tu pars?... Mais tuj reviendras?

Si je peux, oui! Ne parlons pas de cela. Cette nuit nous appartient, ainions-nous !

Au milieu des transports de Famour, Julien fut encore saisi d'elfroi. Julie s'échappait en paroles exaltées où se mêlait je ne sais quoi de sinistre qui le glaçait. — Ah! tiens, s'écria-t-il tout à coup, tu me trompes! Tu t'en vas pour toujours, ou tu crois que tu vas mourir ! Tu es malade, je le sais, condamnée par les médecins peut-être?

— Non, je te jure que les médecins me promettent de me guérir.

— Je veux voir ta figure; je ne te vois pas, sortons d'ici. J'ai peur! Il me semble par moments que je rêve, et que c'est ton spectre que je tiens dans mes bras.

Il l'entraîna dans le jardin, il y faisait presque aussi sombre que dans le pavillon. — Je ne te vois pas, mon Dieu! je ne peux pas voir ta figure , disait Juhen avec anxiété. Je sens bien que tes bras ont maigri, que ta taille est plus frêle. Tu me semblés devenue si légère que tes pieds ne touchent plus le sable. Es-tu un rêve, dis-moi? Suis-je là, près de toi , dans ce jardin où nous avons été si heureux? J'ai peur d'être fou!

II3 approchaient de la pièce d'eau: là, comme le ciel sans lune était limpide et se mirait dans le bassin avec toutes ses étoiles, Juhen vit que Mme d'Estrelle était pâle, et cette blancheur de l'eau, qui se reflétait sur elle, 1^ lui fit paraître

PAR GEORGE SAND

eBeqre plus Même qu'elle n'était. Il vit Famaigrissement de son visage à Fagrandissement de §es yeux, qui brillaient d'un éclat vitreux dans la nuit. J'en étais sûr! s'écria-t-il ; tu te meurs, et c'est pour cela que tu m'as rappelé près de toi. Eh bien ! Julie, je ne te quitte plus ; si je dois te perdre, je veux recueillir ton dernier souffle et en mourir aussi.

— Non Julien, tu ne peux pas mourir! ta mèr«!

^ Eh bien ! ma mère mourra avec nous ; quie veux-tu que je te dise? Elle aurait voulu mourir le j-our où elle a perdu mon père ; elle Fa dit malgré elle dans le premier égarement, et depuis j'ai bien compris qu'elle ne vivait plus que pour moi. Nous partirons tous les trois, puisqu'à nous trois nous ne faisons qu'une âme, et nous irons dans un monde où l'amour le plus pur ne sera pas un crime. Il doit y avoir un monde coiïime cela pour ceux qui n'ont rien compris aux préjugés iniques de celui-ci. Mourons, Julie, n'ayons pas de remords ni de vains regrets. Dosne-moi ton haleine, donne-moi ta fièvre, donne moi ton mal, je jure que je ne veux pas te survivre.

— Hélas! dit Julie, qui ne put retenir ce cri de la nature, j'aurais pu guérir!

— Que dis-tu donc là! s'écria Julien bouleversé. Tu as pris du poison, dis! réponds, je veux savoir!

— Non, non, rien ! dit-elle en l'entraînant d'un

mouvement brusque et désespéré qui le frappa. Elle s'était penchée sur Feau, elle y avait vu le reflet vague de sa figure et de sa robe blanche; elle s'était rappelé que, dans une heure, il fallait qu'elle fût là elle-même étendue, immobile, morte; elle se Tétait juré. C'était le prix de son serment violé, c'était le prix du bonheur de Julien; une terreur efl'royable de la mort l'avait fait tressaillir et reculer.

— De quoi as-tu peur? lui dit-il; qu'as-tu vu dans cette eau? A quoi as-tu pensé? Pourquoi as-tu fui? Tiens! je devine, tu veux mourir bientôt, tout à l'heure, quand je serai parti! Eh bien ! cela ne sera pas, tu es ma femme. Puisque tu m'aimes toujours, tu m'appartiens; je ne sais pas quel serment tu as fait, je ne sais pas quelle contrainte tu subis; mais moi, ton amant, ton mari et ton maître, je te délie de tout! Je t'enlève, non, je t'emmène, c'est mon droit. Je ne veux pas que tu meures, moi, et je veux que ma mère vive pour te bénir. J'ai de la force pour vous deux; je ne sais pas quelle lutte j'aurai à soutenir, je la soutiendrai. Viens; sortons d'ici! Si tu n'as pas la force de marcher, j'aurai celle de te porter. Viens, je le veux, l'heure est venue de ne plus connaître d'autre pouvoir sur ta vie que le mien.

Et, comme en l'entaînant vers le pavillon il la ramenait vers la pièce d'eau, le combat du remords et de l'amour fut si violent chez elle qu'elle

PAR GEORGE SAJSD.

fit un cri d'horreur, et se pressant contre lui de toute sa force : — J'ai donné ma parole d'honneur de te quitter, dit-elle, et j'y manque, et je jette ta mère dans la misère! Peux -tu me relever de cela?

— Tu es folle! dit Julien; est-ce que ma mère était si pauvre quand tu l'as connue ? est-ce qu'on me coupera le hras droit pour m'empêcher de travailler? Eh bien! je travaillerai du bras gauche! Va, je comprends tout à présent. Ceci est la vengeance promise par M. Antoine; j'aurais dû deviner plus tôt pourquoi la maison de mon père nous était rendue. Pauvre Julie, tu te sacrifiais pour nous; mais tout cela est non avenu: je n'ai pas consenti, moi; je n'ai rien accepté. J'ai subi sans rien savoir. Voyons, ne tremble plus, je te relève de ta parole, et malheur à qui viendra te la rappeler ! Si tu hésites, si tu crains quelque chose, je croirai que c'est la fortune que tu regrettes, et que tu as moins de courage et d'amour que moi!

— Ah ! voilà le soupçon que je craignsoîs tant ! dit Juhe. Partons, partons ; mais où irons-nous ? Comment oserai-je me présenter à ta mère; en lui disant: Je vous apporte la douleur et la ruine,?

— Julie, tu doutes de ma mère, tu ne nous aimes plus!

• — Partons! reprit-elle, allons la trouver, et qu'elle décide de moi. Emmène-moi, emportemoi d'ici!

in 3

Julie était brisée par tant d'émotions que ses forces Tabandonnèrent, et qu'en la recevant dans ses bras Julien vit qu'elle était évanouie. Il n'y avait aucun secours à lui donner dans le pavillon ; il la porta dans son appartement, dont une porte était restée ouverte sur le jardin, et où il trouva de la lumière. Il déposa Julie sur un sofa, et elle reprit connaissance assez vite; mais quand elle voulut se lever, elle retomba. — Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne peux pas me soutenir. Est-ce que je vais mourir ici? Est-ce qu'il est trop tard pour que tu me sauves? Écoute: on frappe à la porte de la rue, il me semble?

— Non, dit Julien, qui n'avait rien entendu. — Et comme il cherchait à lui rendre la confiance qu'il commençait lui-même à perdre, un grand bruit de sonnette les fît tressaillir.

— On vient me chercher, m'enlever peutêtre! s'écria Julie égarée, me jeter dans un couvent!... La marquise, M. Antoine, que sais-je?... Et je ne peux pas fuir ! Emporte-moi donc, cachemoi, Julien!...

— Attends, attends, dit Julien, qui avait ouvert une porte de l'intérieur pour écouter; c'est Marcel qui parle haut et qui appelle Camille. Oui, c'est un avertissement pressé. Ouvre, montre-toi.

— Je ne peux pas! dit Julie désespérée après un dernier effort.

— Eh bien! j'irai, dit Julien avec résolution.

PAR GEORGE SA>D

11 faut bien qu'il me voie ici, puisque je ne veux pas en sortir sans toi.

Il courut à la porte du vestibule, où Marcel sonnait à tout rompre, et, avant qu'aucun domestique eût eu le temps de se lever pour voir de quoi il s'agissait, Julien ouvrit à Marcel et à Mme Thierry; il les fit entrer et referma les portes.

— Ah! mon enfant, s'écria Mme Thierry, j'étais bien sûre, moi, de te trouver ici! Victoire, mon Julien, mon pauvre Julien! Ah! je ne sais ce que je dis; tu vas être guéri, nous t'apportons le bonheur!

Quand Julie apprit ce qui s'était passé à Sèvres, la vie revint en elle comme elle revient une plante demi-morte qui reçoit la pluie. Ses nerfs se détendirent dans des larmes de joie. Quant à JuUen, malade la veille presque dangereusement, brisé encore le matin même, il fut guéri comme ces paralytiques qu'un bienfaisant coup de tonnerre fait bondir et marcher.

Après une heure d'effusion qui semblait intarissable, Marcel emmena Mme Thierry chez lui pour qu'elle prît un peu de repos, et confia Mme d'Estrelle à Camille, qui se chargea d'imposer silence aux domestiques sur cette visite nocturne. Julien s'était déjà évadé par le pavillon. Julie dormit comme elle n'avait pas dormi depuis longtemps.

Heureusement M. Antoine, comme nous l'avons dit, ne faisait plus surveiller l'hôtel d'Estrelle, et heureusement les domestiques furent dévoués

ANTOiMA

et discrets, car s*il eût eu connaissance de l'entrevue, il eût pu se raviser et se fâcher dangereusement. Il avait signifié vouloir informer luimême Mme d'Estrelle de son pardon; mais il était fatigué, lui aussi, détendu, satisfait, fier de lui: il dormit serré et se leva un quart d'heure plus tard que de coutume. A peine debout, il se livra à un redoublement d'activité qui mit toute sa maison dans les transes, car il avait le commandement raide, la menace prompte et la main plus prompte encore pour lever la canne sur les endormis. Le vieux hôtel de Melcy fut ouvert, balayé, rangé en un clin d'œil. Des messagers furent envoyés sur tous les points; à midi, un diner somptueux était servi. Les convives, rassemblés dans le grand salon doré, attendaient un événement mystérieux, et Marcel amenait Mme Thierry et Mme d'Estrelle, invitées par lui de la part du patron. Julien, averti, arrivait de son côté. Julie fut reçue par Mme d'Ancourt, Mme des Morges, sa fille et son gendre. Le duc de Quesnoy n'était pas de retour; mais l'abbé de Nivières était là, résolu à manger pour deux. La présidente ne se fit pas attendre, et Marcel fut chargé de présenter aux dames une collection de botanistes, savants de profession et amateurs, que M. Antoine rassemblait chez lui dans les grandes occasions.

— Voilà qui est à mourir de rire, dit la baronne à Julie en l'attirant dans une embrasure

PAR GEORGE SAND

de fenêtre. Le bonhomme m'a envoyé un exprès à six heures du matin pour m'inviter à voir le baptême d'une plante rare qui doit porter son nom! Vous jugez le joH réveil! J'étais furieuse! mais j'ai vu en post-scriptum que vous deviez assister à la cérémonie, et j'ai décidé que j'y viendrais. Vous voilà donc réconciliée avec votre vieux voisin, ma très-chère? Eh bien! tant mieux: vous avez suivi mon conseil, et vous y viendrez, allez! 11 n'est pas agréable, le jardinier; mais cinq millions! rappelez-vous!

Les autres amis de Julie pensaient autrement. Us croyaient que son créancier venait de terminer avec elle une liquidation à l'amiable qui les satisfaisait mutuellement, et que, pour rendre service à leur amie, ils devaient accepter l'invitation de M. Antoine. Ils questionnaient Julie dans ce sens, et Julie ne les détrompait point.

Quant aux savants, ils ne trouvaient pas trop puérile l'ostentation du baptême d'une nouvelle plante. M. Thierry avait enrichi l'horticulture de plusieurs sujets intéressants. Il avait propagé î'acchmatation d'arbres utiles, et son nom méritait bien de figurer dans les annales de la science. Un bon dîner, en pareil cas, ne gâte rien, et la présence de quelques femmes aimables n'est pas absolument contraire aux graves préoccupations de la botanique.

Lorsque tout le monde fut réuni, M. Antoine prit un air modeste et bonhomme, qui était chez

lui le symptôme rare, mais certain, d'un triomphe intérieur sans mélange de défiance. Il plaça tout son monde autour d'une grande table, au centre de laquelle un objet assez élevé se dérobait aux regards sous une grande cloche de papier blanc. Alors il tira de sa poche un traité manuscrit, très-court heureusement, mais qu'il fut difficile d'écouter sans rire, car il écorcha avec aplomb le français aussi bien que le latin. Ce manuscrit de sa façon, qui commençait par mesdames et messieurs, et qui traitait de l'importation et de la culture des plus belles liliacées connues, finissait ainsi: „Ayant eu l'avantage, selon moi, d'acquérir, d'élever et d'amener à parfaite éclosion le sp^cimm unique en France d'une hhacée qui surpasse en grandeur, en odeur et en esplendeur toutes les espèces su-mentionnées , j'appelle l'attention de l'honorable compagnie sur mon individu, et je l'invite à lui donner un nom."

En achevant la lecture de son discours, M. Antoine enleva lestement, avec la pointe d'un roseau, le chapiteau de papier blanc, et Juhen fit un cri de surprise en voyant YAntoma Thierrn fraîche et fleurie dans toute sa gloire. Il crut d'abord à quelque supercherie, à une imitation artificielle parfaite; mais la plante, débarrassée de son enveloppe, exhalait un parfum qui lui rappelait, ainsi qu'à Juhe, le premier jour de leur passion, et quand la clameur d'une sincère ou complaisante admiration eut fait le tour de la

PAR GEORGE SAND

table, M. Antoine ajouta : — Messieurs les savants, vous saurez que cette plante a poussé deux épis, le premier fin mai, assez joli, brisé par accident, et conservé en herbier ci-joint; le second en août, deux fois plus grand et plus chargé que Tautre, et fleuri comme vous voyez le dixième jour dudit mois."

— Baptisons, baptisons! s'écria Mme d' Ancourt. Je voudrais être la marraine de ce beau lis ; mais je pense qu'une autre ... — Elle regardait Julie avec un mélange d'ironie et de bienveillance. Les savants n'y prirent pas garde et proclamèrent unanimement le nom d'Antoma Thierrii,

— Vous êtes bien honnêtes, messieurs, dit M.Antoine, rouge de plaisir et bégayant d'émotion; mais j'ai une modification à vous proposer. 11 €St assez juste que cette plante porte mon nom; mais je désirerais y joindre le prénom d'une personne qui... d'une dame que... enfin je demande qu'on l'appelle la JuUa-Antonia Thierrn,

— C'est un peu long, dit Marcel; mais la plante est si grande!

— Va pour Julia-Antonia Thierru^ répondirent les savants avec candeur.

— Ah! enfin! bravo! c'est donc décidé! s'écria à pleine voix la baronne d'Ancourt, en désignant Julie et en faisant avec ses deux mains blanches et grasses le signe du conjungo.

ANTOMA

Tous les regards se portèrent sur Julie, qui, en rougissant, retrouvait déjà tout Téclat de sa beauté.

— Pardonnez-moi, madame la baronne, dit Fonde Antoine d'un air rusé. Je vous ai attrapée en allant chez vous pour vous prier de faire de ma part des offres de mariage à Mme la comtesse d'Estrelle. Je voulais voir ce que vous diriez, et vous n'avez pas dit non: au contraire, vous avez conseillé à cette jeune dame de m'accepter; c'est ce qui m'a décidé à lui proposer celui que j'avais en vue pour elle, car je me suis dit: Si moi, vieux bonhomme, je suis proposable à cause de mes écus, mon neveu, qui est jeune et qui aura bonne part de mes écus, peut bien être accepté. C'est ce qui fait, mesdames et messieurs, qu'aujourd'hui, avec le consentement de Mme d'Estrelle, je termine les débats d'affaires que nous avions ensemble par un mariage entre elle et mon neveu Juhen Thierry, lequel je me fais l'honneur de vous présenter.

— Ah bah! le jeune peintre? s'écria Mme d'Ancourt, irritée, sans savoir pourquoi, de la beauté et de l'air passionné de Julien.

— Un peintre? dit Mme des Morges tout étourdie ; ah ! ma chère, c'était donc vrai ?

— Oui, mes amis, c'était vrai, répondit hardiment Julie; nous nous aimions avant de savoir

PAR GEORGE SAND

que M. Antoine nous arracherait à la pauvreté qui nous menaçait l'un et l'autre.

— Je déclare que M. Antoine est un grand homme et un véritable philosophe! s'écria l'abbé de Nivières. Si l'on se mettait à table !

— Allons dîner, mèsdiames et messieurs, répondit M. Antoine en offrant sa main à Julie. C'est une mésalliance, vous direz; mais trois millions pour chacun de mes neveux, ça décrasse une famille, et mes petits-neveux auront le moyen d'acheter des titres.

Ce dernier argument changea en félicitations, un peu hésitantes, le blâme des amis de Julie. Elle dut se résigner à paraître sacrifier la gloriole à la richesse! mais que lui importait après tout? Julien savait bien à quoi s'en tenir.

Julie, qui était encore en deuil de son beaupère, alla passer à Sèvres le reste de Tété. Sèvres est une oasis normande à deux lieues de Paris. Les pommiers y jettent une saveur champêtre, et les collines, gracieusement couvertes de jardins rustiques, avaient, à cette époque, autant de grâce avec plus de naïveté qu'aujourd'hui. Il ne faut pourtant pas médire des riantes villas du Sèvres actuel, avec leurs ombrages magnifiques et les pittoresques mouvements du sol raviné que découpe hardiment la rivière. Le chemin de fer n'a pas trop chassé la poésie de cette région bo-

cagère, et il n'est pas désagréable d'aller trouver, en un quart d'heure, les sentiers herbus et les prairies indinées au bord de l'eau. Du haut de la coUine, on découvre Paris, silhouette imposante sur l'horizon bleu, à travers les massifs d'arbres des premiers plans ; à trois pas de là, au fond de la gorge, on peut perdre de vue la grande ville, se détourner des villas trop blanches, et s'égarer dans une vraie campagne encore naïve, bien qu'un peu rococo, et toujours admirablement fleurie.

JuUe recouvra là sa santé, quelque temps compromise assez gravement, et avant comme après le mariage Juhen fut tout pour elle, comme elle était tout pour lui. Ce que le monde dit et pensa de leur union, ils ne voulurent pas le savoir. Leurs vrais amis leur suffirent, et Mme Thierry fut la plus heureuse des mères. Ce bonheur fut troublé, il est vrai, par les tempêtes po- Htiques, que Juhen avait vues approcher sans les prévoir si rapides et si radicales. Esprit net et généreux, il se rendit très-utile dans son milieu par le soin qu'il prit de soulager la misère et de l'empêcher, autant qu'il le put, de se porter à des violences funestes. Longtemps il conserva une grande influence sur les ouvriers de la manufacture de Sèvres et sur ceux du faubourg qui entouraient l'hôtel d'Estrelle. En de certains jours, il se vit débordé; mais rien ne put l'entraîner aux actes que réprouvait sa conscience, et

PAR GEORGE SA^D

à son tour il se vit menacé et tout près de devenir suspect. La fermeté qu'il opposa aux soupçons, la générosité de ses sacrifices personnels, la confiance qu'il montra au milieu du danger le sauvèrent. Julie fut aussi brave que lui. La femme timide s'était transformée; elle avait senti son âme se développer et se retremper dans cette fusion de l'amour avec une âme droite et courageuse. Elle éprouva de grands déchirements sans doute en voyant plusieurs de ses anciens amis saisis par la révolution en dépit de tous les efforts de Julien pour les y soustraire. Elle réussit à en sauver quelques-uns par de sages conseils et d'utiles démarches; elle en cacha deux dans sa propre maison, mais elle ne put préserver la baronne d'Ancourt, qui se perdit par l'excès de sa frayeur, et subit une captivité des plus dures. La malheureuse marquise d'Estrelle ne sut pas contenir sa fureur quand les emprunts forcés s'attaquèrent à ses économies. Elle périt sur l'échafaud. Le duc de Quesnoy émigra. L'abbé de Nivières, plus prudent, se fit jacobin.

Après la terreur, la suppression du privilège des établissements royaux ayant permis à Julien de réahser un vœu qu'il avait souvent formé, il travailla à propager les perfectionnements industriels et artistiques qu'il avait eu le loisir d'étudier et de faire essayer à Sèvres. Il n'y gagna point d'argent, tel n'était pas son but, il en perdit au con-

traire; mais il y trouva le moyen cle relever Texistence de beaucoup de malheureux. Il ne tut donc pas riche, et sa femme le vit avec joie continuer ses travaux d'art et s'occuper avec amour de l'éducation de ses enfants.

Marcel acheta à Sèvres une maisonnette voisine de la leur, et les deux famille^ passèrent ensemble tous les jours de fête et de repos que le digne procureur, devenu avoué, put dérober au soin des affaires. Il fit honnêtement une petite fortune, et JuUen sut mettre dans la gouverne de sa propre aisance la sagesse qui avait manqué à son père. Bien lui en prit, car la révolution avait confisqué le^ biens de M. Antoine qui avait continué à vivre seul, n'éprouvant aucun besoin de la vie de famille, gracieux autant qu'il pouvait l'être envers des obligés dont la reconnaissance flattait son orgueil, mais ne désirant pas entretenir des relations qui eussent dérangé ses habitudes. Il avait promis à Marcel de ne plus songer au mariage, et il tint parole ; mais il lui vint une autre manie. Il se fit frondeur politique des tous les événements, quels qu'ils fussent, de la révolution. Tout le monde était fou, maladroit, stupide. Le roi était trop faible, le peuple, trop doux, la guillotine tour à tour trop paresseuse et trop affamée. Et puis, comme cette succession de tragédies troublait sa tête plus folle que méchante, il changeait d'avis et passait en paroles d'un sans-culot-

PAR GEORGÉ SAm

tisme effréné à an muscadinisme ridicule. Tout cela était fort inoffen»if, car il ne briguait aucun pouvoir et se contentait de déblatérer dans ses rares échappées à travers la société; mais il fut dénoncé par des ouvriers qu'il avait maltraités, et il faillit payi&r de sa tête son dévergondage d'obscure éloquence.

Julien et Marcel, à force d'insistance, réussirent à lui faire quitter l'hôtel de Melcy, où chaque jour il provoquait l'orage. Ils le tinrent caché à Sèvres, où il les fit beaucoup souffrir par sa méchante humeur et les compromit plus d'une fois par ses imprudences. Ses biens étaient sous le séquestre, et il n'en recouvra que des lambeaux. Il supporta ce coup terrible avec beaucoup de philosophie. Il était de ces pilotes qui maugréent dans la tempête, mais qui tiennent bon dans le sauvetage. Il ne voulut rien reprendre de ce que JuUen tenait de lui et lui offrait avec instances. Comme on n'avait pas touché à son jardin et qu'il le recouvrait à peu près intact, il y reprit ses habitudes et sa bonne humeur relative. Il y vécut jusqu'en 1802, toujours actif et robuste. Un jour on le trouva immobile, assis sur un banc au soleil, son arrosoir à demi plein à côté de lui, et sur ses genoux un manuscrit indéchiffrable, dernière élucubration de son cerveau épuisé. Il était mort sans y prendre garde. Il avait dit la veille à Marcel: — Sois tranquille, les miUions que tu

devais hériter de moi, tu les auras! Que je vive seulement une dizaine d'années, et je ferai une fortune plus belle que celle que j'avais faite. J'ai un projet de constitution qui sauvera la France du désordre ; après ça, je penserai un peu à moi, et je reprendrai mon commerce d'exportation.

FIK.

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