AN TU M A. Ô
il brillaient des tleurs de toute sorte, fort belles ou ort curieuses, mais perdant toute grràce naturelle sous es cages de jone, les réseaux de fil d'archal, les paraols de roseau , les étais et les tuteurs de tout genre [ui les préservaient des souillures de la terre, des norsures du soleil ou des blessures du vent. Ses roiers, taillés et éniundés à toute heure, semblaient rtiliciels à force d'être |)ropres et luisants. Ses pioines s'arrondissaient en lx)ules comme des pommons de grenadier, et ses tulipes brillaient comme u fer-blanc au sok'il. Autour du jardin Heuriste 'étendaient de vastes pépinières tristes comme des angées de piquets pauvrement feuillus en tête. Tout ela réjouissiiit la vue de l'horticulteur et dissip sa lélancolie.
Un seul coin de sun jardin . celui c|ui s'utendait [is(|ue vers le pavillon occupé par madame Thierry, tirait une promenade agréable. C'était là (|ue, depuis ne vinj4taine d'années, il avait acclimaté des arbres xotiques d'ornement. Ces arbres étaient déjà beaux t jetaient de l'ombrage; mais M. Antoine, n'ayant lus de soins minutieux à leur donner, ne s'y intélissait pres(|ue |)lus, et leur préférait «le beaucoup no graine de pin ou d'acacia nouveau-levée sur ouche.
Sii serre chaude et;ul merxeilleusement U'Ile. C'est i (\i\'i\ Citurut ensevelir les anjerlunns ipie Marcel vait n''V«'ill»''es dans s;i nu-moire. Il parcourut la réion de ses plantes lavorite>. les liliacées. et. après
sY'tre assun'' de la Ijoiiiic saiit/' de C(»lles (|ui étaient m llcui", il s'ari't'la aiiprrs d'iiii pciil vase de faïence où 111) I)iiIIk' incoiiiiii coiimiciKail à ni(^Mtrerdes tleurs criilt't's d'un vert sombre et hrillaiil.
— (juc- sera celle-ci? pciisa-t-iL l'cra-l-elle époque dans l'histoire du jardinai;e, conmit! taiil d'autres (jui nie doivent leur renommée? Il me semble qu'il va déjà loui^^temps ([u'aucun événement ne s'est produit chez moi, et (ju'on ne [)arle plus autant de moi ({u'on en devrait parler.
Pourtant Marcel s'en allait sonjieaiit, car une iirande bizarrerie présidait à l'avarice de M. Antoiiu; Thierry, dette bizarrerie, c'est (pie M. ïhi(M-ry n'était point avare. Il n'entassait pas ses écus , il ne faisait pas et n'avait jamais f\iit l'usure, il ne se refusait rien de ce qui lui plaisait , et même il avait fait (luelciuefois de bonnes actions par amour-propre. D'où vient qu'il avait laissé échapper une si belle occasion (jue de racheter pour son neveu la propriété de son défunt frère? Cette lar^^esse eût fait parler de lui plus et mieux que la future Antonia Thierrii. \oih\ préciséniciil où Marcel cherchait sans trouver le joint. Il savait bien (pie Tarmateur avait toujours été jaloux non du talent qu'il dédai{;nait, mais de la célébrité et de la vo^iie mondaine de s«)n frère W peintre; mais cette jalousie ne devait-elle pas être morte avec le vieux André? Sa veuve et son Mis devaient-ils en i^H'ueillir le triste hérita^T?
l'ne pensée traversa l'esprit de Marcel : il revint sur
pas, et, inleiTompant les rêveries horticoles de Antoine :
— A propos, mon bel oncle, dit-il d'un ton enjoué, niez-vous acheter le pavillon de Tliôtel d'Estrelle?
— Le pavillon est en vente , et tu ne me le disais >, imbécile?
— Je l'oubliais. Eh bien, combien en donneriez-
iS?
— Qu'est-ce que ça vaut?
— Je vous l'ai dit cent fois : pour la comtesse d'Eslle, qui vient d'en accepter la propriété, ça vaut
mille livres; pour vous, qui en avez envie ei be- [), ça vaut le double. Reste à savoir si la comtesse n e.xif^era pas le triple.
— \!i ! voilà bien les {grands! plus âpres et plus ches que les parvenus qu'ils méprisent !
— La ccjmtesse d'Estrelle ne méprise |)ersonne.
— Si fait! c'est une sotte comme les autres. Nous imes séparés par un mur, et , depuis quatre ans ellr habite l'hôtel d'Estrelle, jamais elle n'a eu la iosité de voir mon jardin.
— Peut-être n'entend-elle rien aux plantes rares.
— Dis [)lulôt qu'elle se croirait déshonorée si elle Itait les pieds chez un pU'bi'icn !
— Mil vous vouh'z qu'une jeunr femme en deuil comi>romette en venant se promener chez un ^'on dv. votre û^'e?
— .Mon à^e? Plaisanles-tu ? bui^-jc d un ÙL^e à tau*» lerV
— l'.li ! i{iii suit? vous ave/. r\r III) volciU) jadis !
— Moi! Qu'est-ce cjuc^ lu dis doue là, animal ?
— Vous ne me tercz pas croire (\uo, vous n'ave jamais aiuié?
— A (|U('l propos?... Ji^ n'ai jamais ét«' amoureux moi! Pas si b(*île !
— Si fail ! vous avez <'té amoureux, hrte si von vouUî/, au moins une fois! Kssay<^/ de me soutenir I contraire, ajouta Marcel en voyant l'iiorliculteur pâl et se troul)ler de nouveau.
— Assez de niaiseries! reprit l'oncle en frappai du pied avec humeur. Tu es le procureur de mtl dan)e d'I^strelle : es-tu chargé de vendre le pavilloni
— Non; mais j'ai le (h'oit de le proposer. Comble en donneriez-vous?
— Pas un sou. Laisse-moi trancpiille.
— Alors je peux le proposer à un autre acqu('reur
— Quel autre ?
— Il n'y en a pas traulre pour le moment. Je n'; pas le goût du mensonge, et ne trahirai pas les intérê que vous m'avez confiés ; mais vous savez bien ((u'o s'occupe de bâtir la rue, el que, ce. soir, demain peu être, on se disputera le pavillon.
— Que madame d'Kstrelle se donne la peine d'ei trer en pourparlers avec moi...
— Vous voulez qu'elle vous reçoive? Soit I
— Klle me recevrait? dit M. Antoine, dont les yei ronds brilièi'enl un instant.
— Kt pourfjuoi non? dil Marcel.
ANTUNIA 61
— \h ! oui, elle me recevrait dans sa «our, tout plus dans son antichambre, debout , entre deux
trtes, comme on reçoit un chien ou un procureur!
— Vous tenez donc bfancoup aux manières, vous li ne voulez arracher votre chapeau de dessus votre te devant (jui que ce soit? Mais tranquillisez-vous : adame d'Kstrelle est aussi polie avec les honnêtes ns de notre classe qu'avec les gens les plus huppés, preuve qu'elle est dans les meilleurs termes avec a tante Thierry, et qu'elles sont déjà presque amies.
— Ah !... Hh bien, c'est parc^ que madame ta tante l noble! Les nobles, ça s'entend entre eux comme Ton s en foire !
— Sapristi ! mon oncle, rpi'est-ce que vous avez me, encore une lois, contre votre belle-sa^ur?
— J'ai... que je la déteste!
— le le vois bien ; mais pourquoi ?
— Parce qu'elle est noble. Ne me parie pas (h'.s ►blés! C'est tous des sans co'ur et des ingrats!
— Vous l'avez donc aimée?
Cette question diiectc bouleversa M. Antoine. 11 ilit de plus l)elle, et puis rougit dv colère, jura, se it les cheveux et s'écria en fureur :
— C'est elle qui t'a dit ça? Klle prétend, elle ose conter...
— Tiien du (ont. Je n'ai jamais pu lui arracher un ol s(n' vous ; mais je me doutais, et à présent vous >us confess»'/. |)it»'s tout, mon oncle, ca vaudra ieux , ça vous soulagera, cl vou> aiu'e/, eu au ni«nn>
imc t'ois (Ml votre vie un bon nionvcmriit (\p rotour MIT vous-nuMnc.
Il se passa l)i('ii uiu' (Icini-iicurc avant (|iie l'cxaniialcur eût épuisé contre Marcel , contre madame Thien'v et contre son défunt fn^re tout le dépit et toute la hile dont son C(eur était plein. Quand Marcel, (\u\ le liareelail enudlenient , eut nHissi à l'épuiser, il en eut raison, et le vieux Antoine; lui raconta ce ([ui suit, à bâtons rompus, se faisant arracln^r pièce i\ pièce le secret de sa vie, ,(|ui était en même temps celui de son caractère. ,
Ouarante ans avant l'épocpie où nous plaçons ce récit , mademoiselle de Meuil , enlevée par André Thierry, était venue demander asile avec son fiancé à Antoine Thierry, déjà riche et encore jeune. Jusque-là, les deux frères avaient vécu en bonne intelligence. Cachée à l'hôtel de Melcy, mademoiselle de Meuil avait témoigné à l'armateur une sincère amitié, une confiance sainte. Poursuivi par la famille de Meuil, exposé au danger d'être envoyé i\ la Bastille, Andr^ avait dû rpiitter Paris pour détourner les soupçons, pendant (pie des protecteurs puissants s'efforçaient el réussissaient peu à peu à accommoder ses affaires.
Durant cette séparation de (juelques mois, mademoiselle de Meuil , livrée i\ de vives anxiétés, eut |)1uj d'une fois le désir de l'etuui'iier chez ses parents poui soustraire celui (luelle aimait aux périls et aux mallirms (jui le menaçaient. I'lu> d'une i\n> elle en pari; à C(»'ur ouvert avec le Irèic d' \ndr«'\ hii demandan
ANTON! A. fW
onseil et lui montrant ses terreurs. C'est alors que [. Antoine conçut une idée vraiment baroque, non •erfide et nullement passionn^'e, mais où son amourropre irritable fut bientôt en jeu. Laissons-le parler n instant.
— Cette tille était perdue, quoiqu'elle n'eût pas ncore vécu maritalement avec mon frère ; elle était "op compromise pour être reçue dans sa famille, et )ut ce qu'elle pouvait espérer de mieux, c'était de nir ses jours dans un couvent. Mon frère me paraislit encore plus perdu qu'elle. On avait obtenu contre li la. lettre de cachet, qui, dans ce temps-là. ne idinait pas. Il pouvait en avoir pour vin^t ans, qui lit? pour toute sa viel Kt, comme la demoiselle me isait tout cela elle-même, criant à chaque instant : Que faire, monsieur Antoine? mon Dieu! que fiiire? » idée me vint de les sauver tous les deux en épousant
demoiselle. Je n'étais pas amoureux d'elle, non! le iable m'emporte si je mens! J'en eusse aimé autant ne autre, et je n'ai jamais eu les idées tournées au laria^'e. Si celle-ci n'avait pas été noble, ce (jui lui )nnait.... pas pour moi , qui n'ai pas de préjuirés, lais pour IxMUcoup (h* gens, un certain relief, je aurais pas fait ^'rande attention à elle. Tu ris? De uoi ris-tu, âne de procureur?
— Je ne ris pas, dit Marcel. Aile/ loiijt>urs. \ous li avez dit la l)elle idée (]ui vous ()assait \MiV la tête?
— Bel et bien, et pas plus soltenjent que ne l'eût il monsieur mon frère. Klail-il donc un aijjle «ians
ce temps-là? C'était un petit liarhouilleur, (jui n'avait pas su amasser (juatre sous, cl persomje ne faisait attention à lui. Ktai(-il mieux lourné (jue moi, plus jeune, mieux élevé? Nous avions été édu(|ués l'un comme l'autre; j'étais l'aîné de cinq ans, voilà tout. Je n'étais pas le plus laid , et il n'était pas beau , lui ! Il savait dire un tas de paroles : il a toujours été bavard. J'en disais moins, mais c'était du solide. Nous n'étions ni plus ni moins roturiers l'un que l'autre, étant frères de père et de mère. J'avais déjà amassé près d'un million que personne ne savait! Avec un million , on fait bien des choses que mon frère ne pouvait pas faire : on endort la justice, on apaise des parents, on a des protections intéressées qui ne s'endorment pas; avec un million, on va jusfju'au roi, et on peut très-bien épouser une tille noble qui n'a rien. Si le monde crie, c'est parce que chacun voudrait bien avoir le million dans sa poche. Entin mon million prouvait bien (|ue, si j'étais un peu moins beau parleur ({ue mon frère, ce n'était pas faute d'esprit et de jîénie. Voilà ce ([uc la demoiselle aurait dû comprendre. Je ne lui demandais pas de m'aimer topt de suite, mais d'iiinier assez son André pour l'oublier rt l'em- [>écher d'aller pourrir en j)rist)n. Kh bien, au lieu de reconnaître mon bon sens et ma générosité, voilà une prude qui se fâche, qui me trouve grossier, qui me traite de mauvais frère et de malhonnête homme, et (jui décampe de chez moi sans me dire où elle va, ris(juant le tout pour le tout, et me laissiint une lettre
ANTONIA. 'îj
ù, pour tout remercîment, elle me promet de ne imais (lire ma traliisou à M. André. J'avoue ((ue^je ne n' ai jamais pardonné (.-a, et que jamais y' ne lui paronnerai. Ouant à monsieur mon frère, il a eu h\essus une conduite qui m'a cliof{ué tout autant que 3lle de madame. Je n';u pas voulu attendre que sa é^^ueule de femme m'eût vendu. Le voyant sauvé de îs peines et marié, je lui ai tout dit. comme je viens e te le dire. Il ne s'est pas fâché, lui : il m'a remercié u contraire de mes bonnes intentions, mais il s'est lis â rire. Tu sais comme il «îtait frivole, une pauvre ;te ! eli bien, il a trouva' mon idée comique, et s'est mocpu' de moi. Alors tout a été rompu entre ous, (ît je n'ai jamais voulu rfivoii- n\ la femme i l(! mari.
— Kniiii ! dit Marcel, nous y voiIi\ d(>nc! Mais dit'ii! I\)ur(|uoi en voulez-vous à Julien, (|ui n'était as né dans le temps de vos jj^'iefs?
— J(î n'en veux pas à Julien; mais il est le Mis de i mère, et je suis sûr (ju'il me liait.
— Sur l'honneni". Julien ne sait rien de ce (jue ous venez de nie dire, et il ne vous connaît (|ue par otre conduite dans ces dcrniei's teiii|»s. l^'ll^('/-^ons u'il puisse l'approuvci"? \r dcvirz-vous pa> l'aclietri" i maison de >a niri'c, ipiaiid il vous jni'ait sui' ce u'il v a dr plus saci"('' (pi'il consaciciail sa vie à s'acuitter tîiivers vous?
— Belle jxarantie (pie la vie d'un piiuiu'! où t^-a -t-il niciK' son père, «pii t'-lail [(Diinir !
— Kt (juaiid vous aiiritv ponlii une ciiKjuantaine <lf mi] le li\r(»s, vous ciui ave/ rertainoment plus «le...
— Tais-loi! Il ne faut jamais diro le chitfro d'une fortune. f)uand ces chitiVes-là sonnent dans l'air, les murs, les arl)res, les pots h tleurs même, ont des oreilles.
— Ce cliillVe est donc tel, (jue latlaire de Sèvres eût été insifïnifîante, vous en convenez!
— Prétends-tu me f>iire passer pour un ladre ?
— Je sais que vous ne l'êtes pas; mais je vais croire (pie vous êtes méchant . et que vous aimez à voir soutlVir ceux que vous croyez hostiles.
— Kh liien, n'est-ce pas mon droit? Depuis quand est-il défendu de se ven<:er?
— Depuis que nous ne sommes plus i\{"> sauvaires.
— Alors je suis un sauvajie?
— Oui!
— Va-t'en, lu m'ennuies à la linl... Prends ijarde (pie je ne me mette contre toi aussi!
— Je vous en défie.
— Pourquoi ça ?
— Parce que vous savez (jue, malgré vos travers, je suis la seule personne au monde (pii ait un j)eu d'attachement et de dévouement pour vous.
— Tii vois bien! Tu avoues (pie Julien me déteste.
— l'aites-vous aimer de lui, ça vous fera deux amis au lieu d'un seul.
— Ah! oui-da ! tu veux que je rachète la maison I Kh bien, «jue Julien devienne orphelin, je m'oecu-
erai de lui, à la condition qu'il ne me parlera jamais e sa mère.
— Nous voulez peut-être qu'il la tuo? Tenez, l'oncle, DUS êtes fou, ni plus ni moins. Vous êtes vain à l'ex- ^s, et vous avez le prcjnp:<' de la noblesse plus qu'aujn de ceux qui ont dos ancêtres. Vous n'avez pas :é amoureux de mademoiselle de Meuil , j'en suis îrtain ; mais son ranji vous a fait désirer de su|)plan- T votre frère auprès d'elle. Vous avez été jaloux du • auvre André jusqu'à la râpe, non à cause de celle 3lle et aimable personne, mais à cause des parrliclins qu'elle lui apportait en dot et de rcsp^'cc de istn* (pji rejaillissait sui" lui. P.ret', vous ne haïssez as les nobles, vous les adorez, vous les enviez, vous onneriez vos millions pour être ui; quehpie chose,
votn; fureur à tout propos contre eux n'est (ju'un L'pit d'amoureux éconduit, comme votre haine contre la tante n'est (pi'un dépit d" roturier froiss('' et hunné. Voilà votre manie, mon pauvre oncle: chacun a, it-oii. la sienne, mais celle-ci vous rend mauvais, et en suis fâcln' poui' vous.
L'ex-armateui" sentit peiil-ètie (|in' Marcel a\ail lison : en constMpjeiice, il allait se t'àciiei' d'aiitaiil lus fort ; mais Maicrl lin tourna le dos en levant les panles, et s'en alla sans vouloir piendi-e i^ai'de à ses iveclives.
An fond, Marcel «'-tait t'oi'l conleni de sr \o\v enlin l possession (In fond des peiisi-es et des sonveniis p son oncle. Il se pi-omil d'en pioliter pour l'amener
68 ANT(JNIA
à ivsipisr(MiC(\ ^ parvinl-il? C/t'st ce (|ue l.i suite nous a|)i)r(3ii(lra.
— Madame, dit Marcel à la eomtesse d'Estrelle, le lendemain matin, il faut vendre le pavillon.
— Pounjuoi? répondit lu lie. Il est si vieux, si ehétif, et de si peu de valeur!
— Il a une valeur relative» (jue vous ne devez pas dédai^nier. Mon oncle vous k; payera dix mille écus, peut-être davantai^'e.
— Voici la première t'ois, mon cher conseil, '|ue vous me conseillez mal. J'ai de la répugnance à rançonner un voisin. N'est-ce pas spéculer sur le besoin (ju'il j)eut avoir de cette vieille bâtisse?
— Attendez, ma noble cliente! Mon oncle n'a nul besoin du pavillon : il en a envie, ce cpii est bien différent. Il est assez riche pour payer ses fantaisies. VA (jne diriez-vous, s'il vous savait gré de vos exigences?
— (Comment cela peut-il se faire?
— Knlrez en relations persomudies avec lui, et il vous otiVira un pot-de-vin |)ar-dessus le marché.
— Fi! monsieur Thierry! je ferais la cour à ses écus?
— Non, vous leur adresserez un sourire de bouté protectrjce, et ils viendront à vous d'eux-mêmes. Kn outre, vous ferez une bonne action.
— Alors parlez!
— Vous montrerez à mon oncle beaucoup d'i'stime et d'arteclion pour ma tante et pour mon cousin, cpii sont vos locataires, et vous forcerez -ainsi le vieux
che à les aider sérieusement dans leur détresse.
— Alors de tout mon nrur, monsieur Thierry; lais, si déjà je suis à même d'apprécier madame )tre tante, que puis-je dire de votre cousin, que je ; connais pas?
— N'importe, parlez-en de confiance. C'est un eur d'or que mon Julien, un esprit de haute race, lie âme au-dessus de sa condition ; c'est le meilleur is fils, le plus sûr des amis, le plus honnête des 3mmes et même le plus raisonnable des artistes, ites tout cela, mndame la comtesse, et, si jamais la e de Julien donne le moindre démenti à vos parles, chassez-moi d'auprès de vous et ne m'accordez us jamais ni estime ni confiance.
Marcel parlait avec tant de feu, que Julie en fut a[)pée. Klle's'abslint de questions; mais elle écouta, ms en perdre un mot, la suite de l'élof^e, et Marcel lira dans des détails dont un cu'ur impitoyable eût !ul pu n'être f)as touché. Il raconta les soins de ilirii pour sa mère, les sontViances (|u'ù son insu il imposait, justju'à se priver de'iiourriture pourfpi'i'lle en fût pas privée. Ici, Maicel fit comme madame liierry, il mentit sans le savoii*. Jidicn ne maiiL'eait lus parce (ju'il était amoureux, et Marc«'l, ipii ne en doutait fîuère, cnivait avoir devin*'» la cause de îlte involontaire austérité. Mais Julien était capable e faire bien plus pour s<i mère que de restreindre son |)p(''tit. Il eût donne pour elle jus(prà la dernière DUtte de son siin^ : (li)nc. en ne dis;uit pas la vérité
AN lUN I A.
exaclo pour le momcul , Marcel restait cncoro hion au-(less()us de la vcM'ilé.
Le panéf^yrifiiie de .lidicii fut si complet ef si émouvant, (jue la comtesse autorisa Mai'cel à exprimer (le sa part à l'oncle Anloiiie le désir de voir sej fleurs rares et de parcourir ses vastes et curieuses plantations. L'oncle Antoine reçut cette comniunicalion d'un air hautain et scepti([ue.
— ForI bien, dit-il, on veut vendre cher, et voil;' des avances qui me coûteront les yeux de la tête.
Marcel le laissa gloser et ne fut pas sa dupe. Lfi satisfaction du richard était trop visible.
Au jour convenu, madame d'Estrelle reprit se! grands habits (h» deuil, monla dans sa voiture et"s< rendit à riiôle! Molcy. Marcel était sur le seuil, i l'attendait. Il lui oth-it sa main, et, comme ils mon talent le perron, l'oncle Antoine apparut dans toute sî gloire, en tenue de jardinier. Ceci n'était pas tro) bêle de la part d'un homme aussi sot. Il avait biei roulé dans sa tête, sans en rien dire à Marcel, le pro jet de se montrer en habit magnifirpie ; il avait 1< moyen de mettre de l'or sui- toutes ses coutures; mai la ci-aiiile du ridicule l'avait arrêt»'', et, puiscju'il Si piquait d'élre avant [oui un grand horticulteur, c'es dans une tenue sévèremcnl ruslirpu^ (ju'il eut l'espri de se présenter.
Malgré la l'udesse de son caracti-re et de ses ma nieras habituelles, malgré le secret l>esoin qu'il éprou vait de faii'e preuve devant Maicel de son ind»'pen
A N r O NI A ■; 1
ince d'esprit et de s;i lierté pliilosophique, il perdit ut à coup contenance devant le salut gracieux et le gard sincère et limpide de la belle Julie, et, pour la emière fois [)eut-être depuis trente ans, il ôta son apeau à coriies, et, au lieu de le replacer iminédiament sur sa tête, il Ut tint sousson bras gaucliement, ais respectueusement, tout le temps que dura la >ite.
Julie n'eut pas la p(;tite honte de chercher à tlatt«*r n caprice ; elle s'intéressa de bonne foi aux richesses irticoles ([ui lui furent exhibées. Kleur elle-même, e aimait les lleurs, et ceci n'est pas un madrigal, lur parler la langue de l'époque. 11 y a des atlinités lurelles entre toutes les créations divines, et de Lit temps les symboles ont été l'expression d'une dite.
Le richard, cpii n'avait rien d'une rose, lui, s'épauissait pourtant à l'éloge sincère décerné i\ ses \ntes chéries. Feu ii peu sa morgue ati'ectée tomba vaut la sylphide (jui foulait i\ peine ses gazons et i passait le long de ses plates-bandes comme une ise caressante. Il attendit avec une entière résignan le chiffre attribué 5 la cession du pavillon.
— Allons, dit Marcel, (pii no voyait pas ma<lame ^strelUî se préoccuper de cette affaire, ditt's di>nc madame la comtesse, miui clirr oncle, l'envie cpie us av(;z d'acquérir...
— Oui, au fait, dit le richard Nans trop se laisser nipromettre, j'ai eu (luehjue id<''e dans le temjis
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(I'ac(jii(''ni' Cl' |);»mII<>ii; mais, à pi'csriii, si inadamo y tii'iil li'op...
— .l'y lions sous un seul rappoi'l, dit Julie. Il est occupt' par des jx'rsoniit's cpie j'cstiuKî cl (juc je ne voudrais iiidUMUcnt dcran^^er.
— Kllcs ont un hall, jo [)cnse? rcj)rit M. Thierry, cpii savait fort l)icn à (pioi s'en tenir.
— Kh ! sans doute, dit Marcel; vous leur devrie/ une bonne indemnité dans le cas où elles consentiraient à résilier; car vous savez ((u.'elles ne font (jue de conmiencer la jouissance de ce bail.
— l ne bonne indemnité! reprit l'oncle en fronçant le sourcil.
— Je m'en cliarp:erais volontiers, dit madame d'Ks-| trellc, si...
— Si je payais en consé((uonc(î !
— (!e n'est pas là ce (jue j'ai voulu dire, reprit Julie avec un accent de di^^Miité qui coupait court ii toute discussion. J'ai voulu et je veux dire (jue, si madame Thierry, votre belle-so'ur, éprouve la moindre répuj^mance à (juitter ce log:ement, j'entends maintenir ses droits à toute la durée de sa jouissance, et c'est une condition (pie l'accjuéreur ne pourrait éluder sous aucun j)rétexle.
— Ceci rendra raccjuisition moins prompte et moins avantageuse pour madame, dit M. Antoine, ([ui mourait d'envie de prononcer le doux nom de coinlcssc, mais (\\\\ ne pouvait ena)re s'y résoudre.
— Je ne vous dis pas le contraire, moubieui
hierry, répliciua Julie avec une indifférence (jue le cliard crut fie bon jeu et de bonne guerre.
— Knlin, reprit-il après un silence, quel serait le ?'i\ exigé par...?
Marcel allait répondre. Julio, qui décidément n'enndait rien aux affaires, n'y prit pas garde et répont ingénument :
— Oh! cela, je n'en sais rien. Vous êtes connu jur un homme également liabilo et délicat ; vou^ lierez le chiffre vous-même.
Et, sans faire allciition au coup d'œil de re[)roche ; son procureur, elle continua :
— Vous ne pouvez pas croire, monsieur Thierry, je ma visite à votre jardin ait eu pour but de vous ire marchander ma petite propriété. Je sais qu'elle But vous convenir cl vous savez probablement que ni des affaires «'nd)r()uiliêes : ce n'est pas là une lison pour ([uc nous ayons vis-à-vis l'un dv l'autre es exigences outrées; mais, avant tout, ma loyauté )us devait cette déclaration , (pie, [)()Ui' un million , : ne consentirais pas à affliger madame votre bcllcl'ur, parce (jue je rainu; et l'honore parliculièrelent. Ceci posé, vous rélléchirez et vous viendrez me ire ce (|uc vou^ ani'c/. di-cidé; car voii> inc devez. ne visite à pivsciii , monsicui* mon voi>iii , cl je ne :)us en liens pas (luitte, (juc nous tassions ou non Ifairc ensemble.
La comtesse se r«'liia, laissant le lichard ébloui e sa grâce; mais, n'm voulant rien montrer a
A N ION lA.
Miin ri . il allciia (le M' !'(''i()Uir daiih un auln' sfiis.
— Kh bien, procureur, lui dil-il d'un air (Je triomphe, te voili^ pris, et l>ien penaud ! Que nie disais-fu donc des pr(''tei)ti()ii.s de cette dame? Klle a plus de hou sens que toi, elle s'en rapporte à mon ('-valuation...
— Bien, bien, réjouissez-vous de ses bonnes façons, répondit Marcel, et savourez les louanjjres que vous devez à sa politesse; mais tâchez de comprendre et d'être à la hauteur du rôle (ju'on vous attribue!
— Au tait! reprit Antoine, qui avait beaucoup de finesse en all'aires, quand on dit à un homme comme moi : u Faites ce que vous voudrez, » ça veut dire : «Payez en ^rand seigneur! » Eh bien, mordi ! je payerai clier, et la grande dame verra si je suis un cuistre comme son beau-père le marquis! Une seule chose m'étonne de la part d'une femme qui ne me paraît pas sotte : c'est l'estime qu'elle fait de madame ma belle-sQ'ur!... Je ne sais pas trop si elle a cru m'être agréable ou me narguer en me disant la chose.
— Elle a cru vous être agréable.
— Sans doute, |)uis(iu'elle a besoin de moi ; mais ma belle-sœur m'aura pourtant fait passer pour un ladre ?
— Ma tante n"a point parlé de vous. Conduisezvous de manière (ju'elle n'ait j)as à s'en plaindre.
— Qu'elle se plaigne si elle veut ! qu'est-ce que ça me fait, .'i moi l* Qii'ai-je besoin de ^e^tlme et de l'ainili» tl<' (Clic < omles>.e?
ANTONIA In
— C'est juste, dit. Marci^l en pi-euant son eliapcau, la vous est fort indiflV-rent ! N'importe, ne chercliez lint à passer pour un malotru, et prenons jour pour le j'annonce votre visite.
Antoine choisit le surlendemain, et on se sépara; ais, dès le lendemain, sans en rien dire à Marcel, taisait indirectement d'adroites démarches pour raeter sans perte la maison de Sèvres. K(a:l-ii décidé faire ce cadeau à son neveu, ce plaisir à sa belle- •ur?Non certes. Nul homme n'était plus vindicatif, rce que rien en lui n'avait usé ses passions bonnes mauvaises. Rien dans sa vie étroite n'avait eu assez importance pour adoucir les aspérités de sa nature, ulement, le couj) ('(ail poi'té à sa vanité secrète, et, ns aucun ai'l, sans aucun calcul, Julie d'Estrelle ait dompté cet esprit sauvage. 11 trouvait en elle le fo^âce irrésistible «t un ton d'éj^sdité-sans aft'ecta- )n, (ju'il attribuait encore à un besoin d'ar^'ent, ais (jui le tlattait comme de sa vie il ne s'était senti ilté. 11 était donc résolu à feindre des velléités de mmisération pour madame Thierry. H craii:nait véablcment d'être desservi par elle auprès de Julie, , en rachetant la maison de Sèvres |)our son propre mple, il se persuadait (pi'il tiendrait son ennemie en specl par l'espoir (jue ce bienfait elait destiné à lien.
Cependant Marcel continuait à vouloir libérer aussi uà peu madauH' d'Kstrelle, et, Ir soir même de si lile à M. Antoine, il v iiil l.i ;irondei- i\t' >.on étourde-
rie et insisUM' pour ((ii'clh! liiii la dra^'t-e haute à l'ac- (|uér('ur. Il la liimva peu disposée à se prêter à aucun iii.iiu'^'e pour obtenir ce résultat.
— Taites coninie vous reulendrez, mon cher monsieur Thierry, lui dit- elle; mais ne me demandez pas de vous aider. \ ous m'avez dit (juc votre oncle était un peu vain, ([ue, ^ràce à mon litre, j'aurais l'acilement un peu d'ascendant sur lui, et (jue, grâce à cet ascendant, je pouvais l'intéresser au sort de sa belle-sœur. Je me suis hâtée d'essayer ma puissance. Vous me dites (|ue vous en espérez quelque chose; j'ai t'ait ce que mon co'ur me dictait, ne me parlez [)as du reste. Oui vous presse de vendre ce pavillon? .Ne m'avez-vous pas dit (jue les créanciers de mon mari prendraient patience en me voyant nantie del ([uehiue immeuble de plus, que le marquis ne Iaisse-| rait jamais vendre l'hôtel d'Estrelle, et que je pouvais, pendant queh(ue temps, oublier mes ennuis? l'enez-moi parole, et laissez votre oncle tourner autour du pavillon, jjuisque cela me servira de prétexte pour plaider la cause de madame Thierry. J'ai dit h vérité en déclarant (pic je ne voulais pas qu'elle fùi dépossédée de son lojJiement malgré elle, et, à présent, je vous déclare qiu' j'aurais beaucoup de regre en perdant son voisinage.
Marcel, n'ayant pu i-braider ces résolutions, alla voii sa tante Thierry et lui raconta, ainsi qu'à Julien, 1: démarche et les bons sentiments de la généreus» romlesse à leur égard. Madame Thierry en fut tou
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hée jusqu'aux larmes, et, comme Julien jouait assez lien son rôle pour cjue certaines craintes fussei't lissipées, elle se laissa aller à faire l'élojîe de Julie. l'Estrelle. Son cœur était plein d'une reconnaisance qu'elle contenait avec effort depuis deux jours. ^ pauvre mère versa donc elle-même l'huile sur B feu.
Ce ne fut pourtant pas sans quelques retours de néfiance. Elle regardait Julien 5 la dérobée à chaque not (jui lui échappait, et, chaque fois, elle croyait le oir tranquille; mais une révélation lui arriva. Comme file disait à Marcel qu'elle ne voulait pas empêcher ulie de vendre le pavillon, et qu'elle ferait semblant le n'y pas regretter son logement. Julien se récria ivec vivacité.
— Kncore changer? dit-il. Nous ne le pouvons pas! sous avons dépensé beaucoup, eu égard à nos noyens, pour nous installer ici.
— L'oncle y pourvoira, dit Marcel; s'il vous tait léloger. je me fais fort, moi, de lui arracher...
— Moucher ami, reprit Julien toujours très-anim»'-. u es plein de zMe et de b(»nté pour nous: mais tu ais bien (jur ma mère n'-pugnc à tes démarches auprès de rond»' Antoine, (pie tu les as faites un peu iialgré elle, et cpie, s'il nr s'était agi d«' moi, clK* s'y fut opposi'e formelU'mcnt. (hi'cllc ait loit ou rais*)ii le croire M. Thieny détestable, ce n'est pas à n«»us l'en juger. Je ferai, moi, dussé'-je en soutVrir, toutes les concessions possibles au singulier caractère de
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nolro parent; mais je iic veux pas ((iir ma iiirrc soit blessée dans sa licrté vis-à-vis de lui.
— Non, lion! je n'ai pas de licrlé, s'écria madame Tliirrry, j<' n'en ai plus, Jiiru'ii! Tu Iravaillos trop, tu loml)orai> malade si nous rrlusions de traiter avec M. Anloin<\ Tout ce ([ue Marcel fera, je l'approuve, et, s'il laul mhumilier, j'en serai heureuse ! Faisons notre devoii- avant tout, payons toutes nos dettes. Disons à la comtesse (ju'il nous importe peu de demeurer ici ou ailleurs, afin qu'elle se hâte de vendre; et (jue Marcel dise à M. Thierry que nous réclamons nos droits ou (pie nous invoquons sa générosité, tous les moyens me seront bons pour que tu recouvres le repos et la santé.
— Ma santé est excellente, reprit Julien avec feu, et mon repos ne serait troublé que par une nouvelle installation. Mon atelier me plaît, j'ai un ti'avail en train...
— Mais lu parles en éi,mste, mon enfant! Tu ne songes pas que cette dame est, comme nous et plus que nous ;\ présent, aux prises avec des créanciers.
— Kt tu crois (pie M. Antoine la sauvera en lui achetant cette bicotpie? Marcel n'en croit pas un mot!
— Ce que je crois, dit Marcel, c'est que M. Antoine subira toutes les conditions (pii lui seront imposées par la comtesse d'Kstrelle ; il payera cher et il ne vous chassera point. Laissez-moi faire, et peut-èire mc^me l'amènerai-je h quelque chose de mieux.
— A (juoi donc? dit madame Thieri'V.
— C'est mon secret. Vous le saurez plus tard, si je 'échoue pas.
— Ah! mon Dieu! dit madame Thierry rompant ;s chiens, j'ai oublié ma tabatière; va donc me la hercher, Julien !
Julien monta, et sa mère profita de ce moment u'elle s'était mé:iafré pour dire vite à Marcel :
— Prends fjarde, mon cher enfant ! un grand malheur ous menace : Julien est amoureux de la comtesse !
— Allons donc! s'écria Marcel stupéfait; vous rêez cela, ma bonne tante, c'est impossible!
— Parle plus bas. (Test possible, cela est. Fais-nous uitter bien vite ce dangereux logis. Trouve un moyen, ms qu'il se doute de ce que je te dis là. Sauve-le, luve-moi ! Silence! le voilà f[ui redescend!
Julien avait fait la commission en un instant. Il était pessé de reprendre l'enlretien; mais il trouva (juel- Lie ciiose de contraint dans le regard de sa mère, Liehjue chose d'élonné et de troublt' dans l'attitude 3 Marcel. 11 devina qu'il s'était trahi et prit aussitôt [1 air d'enjouemeni et d'inditférence qui ne trompa lus madame Thieiiy, mais qui rassura le piocureur. îlui-ci se retira donc en se promettant de le sonder, lais en se persuadant rpie sa tante, au milieu de utes ses émotions, perdait ini peu la tétc. Mais Marcel tit bientôt une (N'-cniivcrte phis étonmte, si étonnante réellemeiil. (|ur nous pi'ions nos rteurs de s'y pn''pai-er un peu longtemps d'ava?ne. l/onclt' \ntoiu(' l'jMidit ^a visite à njadame «rislrrlir
SO AN ru M A
Madame (l'Kstrclle , sans cllorl ni appivl, fut aussi cliaiinante, plus channante peut-être (ju'à la première endcvue. Klle reçut l'horticullfin' ni mieux ni moins bien qu'une personne de condition semhlaMc à la sienne. Doué d'une pénétration qui snpj)léail à son mantpie d'usa^^e, il sentit bien que la réception était parfaite, et que jamais il n'avait été si ])ien traité par une personne placée si haut. Il reconnut, en outre, que celle-ci était complètement indill'érente à la question d'ar^^ent et que sa bienveillance ne cachait aucune arrière-pensée, pas même la pensée de le réconcilier avec madame Thierry, puis(ju'elle le lui disait franchement et avec un désir plein de confiance et de cordialité.
Marcel, en voyant la joie que son oncle rapportait de cette entrevue et (ju'il ne pensait prcscjuc plus à dissimuler, reconnut ([uc la loyauté était en certain (tas la meilleure des diplomaties, et que madame d'Estrelle avait plus fait ainsi pour ses protéjîés et pour elle-même que si elle y eût mis de l'habileté.
— OrçiV lui dit M. Antoine sans attendre ses queslions, il faut ri'iilci' cette affaire du pavillon. Ça vaut pour moi (juarante mille livres, je le sais, je les donne, et, comme jai rintenlimi d'eii jouir tout de suite, je dois à madame Thierry de souscrire à toutes les prétentions qu'elle pourrait «''lever. Avec cette lemme-là, je ne veux pas de discussions. Dis-lui donc que je la tiens (juilte des six mille livres dont j'ai répondu pour elle, voilii mon reçu. Avec cela, s'il lui
àut encore quelques écus pour déménager, je ne les ui refuserai pas. Va, et qu'elle ne me rompe plus la ête de ses peines; mais, avant tout, |)orte à la comesse mon offre, (jue je crois assez gracieuse, et ma )romesse d'indemniser à souhait ses protégés.
Marcel, stupéfait mais charmé, porta ces bonnes louvelles d'abord à madame Thierry, qui remercia la lestinée, et faillit bénir son beau-frère pour sa volonté le lafiiire déménager au plus vite et à tout prix.
Madame d'Estrelle fut moins joyeuse ; elle avait evu l'aimable veuve, elle chérissait déjà son entreien, et puis elle eut des scrupules; la munificence le M. Antoine lui parut unr f»)lie de parvenu (]ui 'humiliait.
— Il va croire, disait-elle, que j'ai manœuvré pour 'amener à ce Siicritice, et cela me répugne. Non, rai, je n'accepterai que la moiti»'. Jaime bien mieux rarder son estime et mon iiilluence au protit des pauvres Thierry. Allez lui dire {|ue je vrux vingt iiille livres seulement «'t la continuation du bail de rotre belle-sceur.
— Mais ma belle-sceurdt'sire beaucoup déménager, 'épondit M.ircel. Songez donc «|u'il y va |M)ur elle l'une sommt' (|ui a d«' rimportance.
— Alors ne vous occupez pas «-n mon nom de ce jui la concerne, mais occupez -vou> bi«*n <h* ma Jignit»', dont je vous c<intie le soin.
(iette réponse, transmise à M. \nloine, amrna une *xplosit)ii ({ui étonna Marcel.
S2 ANTOMA.
— Ainsi, s'rcria lo richanl, la voilà qui refuse mes services, car c'élait un service (jne je tenais à lui rendre, connai>sanl ses embarras, el j'y allais en ami, puisqu'elle m'avait Iraité en ami ! Ali ! vois-lu, Marcel, elle est liaulaine, elle me nn'prise, et elle a menti en me disant qu'elle faisait cas de moi! Fh bien, si c'est comme ça, je me venjîerai. Oui, je me venp^erai crnellemeni . et elle n'aura f|ue ce qu'elle mérite, et, mon de ma vie, elle sera forcée de m'implorer!
Marcel examinait en silence la figure encore belle et passablement mauvaise du richard exalté.
— Quel est donc ce nouveau mystère? se disait-il en scrutant ses yeux noirs, arrondis par le dépit qui en faisait jaillir de sombres tlammes. La vanité l)lessée nrrive-t-elle à ce délire? Mon oncle serait-il à la veiller de devenir fou? Cette vie absorbée, solitaire, uniforme, était-elle au-dessus de ses forces, et cette bouderie tendue contre tout ce rpii éclaire et récliaulTe la vie (les autres aurait-elle à la lonune amené un désordre dans sa cervelle?
Antoine reprit av(^c véli«''mence, sans faire attention à l'étude (pie Marcel faisait de sa personne :
— Je devine c(î (pie c'est ! on veut (pie mes sacrifict^s profitent à madann' Thierry. I.li bien, je me mo(jue pas mal do m;i(lemoiselle (1(> Meuil, moi! 11 y a longtemps (|iie je n'ai plus pour elle ni rancune ni amitié. Ou'ell»; aille au diable, et (pi'on ne m'en parle plus! J(^ payerai le pavillon (piarante mille livres, ou je ne l'achète pas. Voilà ma façon de penser.
Les choses en restèrent là durant ^quelques jours : adame d'Estrelle riant de ce qu'elle regardait comme
I accès de démence du vieux parvenu, celui-ci fissant à l'insu de Marcel <le manière à met Ire le »mble à celte démence.
II acheta sous main toutes les créances qui menaient la veuve du comte d'Estrelle, et, sans en rien re, il se mit en mesure de la ruiner ou de la sauver. Ion l'attitude qu'elle prendrait vis-à-vis de lui. Il heta pour son propre compte, mais sous un nom ;tif, avec contre-lettre, la maison de Sèvres avec ut son riche et prt'cieuv mobilier. Il iir la loua à Tsorme, et y pia^a un i^ardien pour l'tMitretenir. )ut cela tut fait en peu de jours et à tout prix : |)uis. 1 beau matin, s'éfanl adroitement eiujuis auprès de arcel des relations intimes de madame dKstrelle. il la trouver la barorin«^ d'Ancourt, tpii le reçut du uit de sa ijrandeur, et daijxna pourtant lui piêter une eille altentiv*; en apprenant qu'il venait la mettre à ême de sauver madame d'Plstrelle d'une ruine ceriii(\
1/enti'etien l'ut loiii: et mystérieux. Les hupiais d<' lôtel (r\iicourt. (pi'inic parciMi' conlV-reiict' de Ifur Ullainc pali'oinie avec une espèce de paysan intrilail beaucoup, entendirent <le>^ «'clals de la voix tenlissanle de la baronne. j)!ns la voix laisliipie, une •clamalion enq)haliqiie et loni'de. mie dis|)ule entii; 'ec des alleriialives de UKxpierie ou d»' i^aieté: car la UMune riait par jnoinents à él»ranler le^ vitres.
Une heure après, la haroiiin' coinul clic/ madame (rKstrclle.
— Ma chère, lui (nt-clie tout t'Uiue, je vous apporte cinq millions ou la misère : choisissez.
— Ah! ah! un vieux niaii, n'est-ce pas? dit Julie ; vous tenez à votre idi'e?
— Un très-vieux mari ; mais cii)(| millions!
— Av.ec un i^rand nom sans doute ?
— Pas le plus petit nom ! un roturier tout à plat, mais cin(| millions, Julie!
— Un honnête honmie au moins ?
— 11 passe; pour tel; êtes-vous décidée?
— Oui, je refuse! N'en feriez-vous pas autant? M'estimeriez-vous si j'acceptais?
— J'ai dit ce (\uc vous dites là. J'ai envoyé pallie mon honnne. Je me suis mofpu'e de lui. Il a rt'pondu obstinément : « (linij millions, madame, cinq millions ! »
— Et il vous a convaincue, puisrpié vous voilà!
— Convaincue ou non..., j'ai t'h'' surprise, éblouie, j'ai dit comme la reine : « \ous m'en direz tant ! »
— Alors vous me conseillez de dire oui ?
— Ne dites pas oui, dites peut-être , et vous rétléchirez, et je rélléchirai aussi pour vous; car, en ce moment-ci, je n'ai pas bien ma tête; ces millions m'ont grisée. Hue voulez-vous! l'homme est vieux, avant peu vous seriez libre; on aurait lini de crier contre la mésalliance ; (Tailleurs, on sait que, |)ar vousmême, vous n'avez pas grande origine. Vous ouvririez
les salons qui écraseraient tout Paris, et où tout Paris 'écraserait pour prendre part à vos fêtes; car, au >oiit du compte, tout Paris n'a cju'une chose en tête, |ui est de s'amuser et d'aller où l'on s'amuse. Vous luriez chez vous bals, concerts et spectiicles, des irtistes, de beaux chanteurs et de l)eaux parleurs, infin des gens d'esprit pour secouer et divertir les :ens de qualité qui n'ont pas d'esprit. Ahl si j'avais inq millions, moi . si j'en avais seulement deux, je aui-ais bien quoi en faire! Voyons, ne me jugez pas 611e et ne soyez pas poltronne. Acceptez la roture el 'opulence.
— Kt la vieillesse du mari?
— Haison de plus !
Juli<* s'indiiriia, Amélie se piqua ; elles furent brouilées. Madame d'Ancourt n'avait pas nommé le prélenlanl ; Julie n'avait pas songé a s'en enquérir. VMt' en hargea Marcel, voulant que son refus pût être claiement notifié. Klle craignait (jue , par dépit, son mpétueuse amie iir la compromit «mi laissant «les spérances à son protégé. \Iar<«*l alla chc/. malame d'Ancourt pour savoir jr nom dr riioinmc aux :in(| millions.
— Ah! on se ravise? s'écria la baumm'.
— Non, madame, au contraire.
— Kh bien, vous nr saurez rirn. J'ai donné ma )arol»' d'honneur «le laii"»* !«• nom. si on n*poussail la leinand«'.
Marcel alla cli«'Z son «)ncl«'. Il llairail la vérité; niais
se \ N I" ( I N I A .
il n'avait pas osr la faire press«^ntir à madaiiK' d'Ils- Irclie, pensant avec raison (pi'elh* lui reprorlicrait de l'avoir mise en relation avec im vieillard insensé. VA puis il ne connaissait de la foi'tune de son oncle que les deux millions qu'il avouait, et ce chiffre, qui, souvent répété à Julie, avait empêché celle-ci de rien soupçonner, déroutait noiahlement les soupçons de, Marcel.
— Mon petit oncle, lui dit-il hrusfiuement dès son entrée, vous avez donc cin(| millions?
— Pourquoi pas trente? s'écria le vieillard enlevant les épaules; es-tu devenu fou?
Marcel le harcela vainement de questions ; l'oncle fut impénétrable. D'ailleurs, un i^rand événement venait de se produire che/ lui, et il était bien sérieusement distrait de ses rêves de mariai^e. La mystérieuse liliacée qu'il avait si souvent contemplée, épiée, soipiée et arros(*e dans l'espérance de pouvoir lui donner S()n iionj, venait, durml quehjues jours d'oubli et d'abandon, de pousser à l'improviste une hampe vigoureuse (h'jà chari;é<^ de boutons bien rentlés; un de ces boutons s'était même déjà un j^eu entr'ouvert et montn.it un iiit('rieur de corolle satinée d'une blancheur et d'un luisant incomparables, tigrée de rose vif. Celle |)lante exotique surpassait en rarelé et en beauté toutes ses congénères, et l'horticulteur hors <le lui, ranimé, consoh'- j)resf|ue de sa m<''saventure matrimoniale , s'écriait à eh;u|ue instant, en arpentant sa serre avec aiiilation et en revenant savourer l'éclosioii de si plante :
— Voilà, voilà! je suis fix('. Collo-ri sora VAntonia lierrii, (ît tous les amateurs do rp.urope en crèvent (le rage si bon leur seml)le !
— Voyons, voyons! se disait Marcel, est-ce de {nionia, est-ce de la comtesse que mon oncle est jris*'
Marcel, voyant que la vanité horticole reprenait le îssus et pensant qu'il pourrait exploiter la joie de n oncle au profit de ses protéf^^és, donna les plus ands éloges i\ la future Anlonid.
— Vous comptez sans doute en Ijiire hoinmagi* au rdin du Roi? lui dit-il. MM. les savants doivent vous nii' en grande estime!
— Oh! pour celle-ci, l)erni(p)e! répondit M. Antoine:
> poiii-roni la reganh'r tout Iciij' soûl , la dt'i rire dans ur beau langage, la s})i'ci('ujurr. connu»' ils disent; ais l'exenjplaire est uni(jut\ et jf n«* lurii s(''par<'i point avant que j'aie beaucoup de caïeux.
— Mais si elle meurt sans se reproduire?
— Kh bien, mon nom vivia dans les catalogues!
— Ce n'est point assez î A votre place, en cas dacilent, j(* la ferais peindre.
— ConniKMil jx'indrc? rst-ce (ju'on peint les tlcurs, :i présent? Ali î j'entends, tu veux dire que je dcîvrais la faire tirer en portrait? J'ai bien sonj^é à ça pour d'antivs |)lantes rares; mais j'iMais l)rouillé avec mon frère, et. (piand j'ai fait travailler d'autres peintres, je n'ai jamais été content de leur l)arl)ouillage de fous. J'ai payé cher, et, après, j'ai crevé la toile ou déchiré le papier.
— Et vous n'avez jamais pensé à Julien?
— Bah! Julien! un apprcMiti!
— Avez-vous vu quelque chose de sa façon?
— Ma foi, non, rien!
— Voulez-vous que je vous apporte...?
— Non, rien, je te dis. Nous sommes brouillés.
— Pas du tout! il vous a rendu visite tous les ans au l"" janvier, et vous n'avez jamais été mécontent de ses manières avec vous.
— C'est vrai, il est bien élevé, il n'est pas sot, ni mal toui'ué; mais , depuis (jue j'ai refusé de lui avancer de (|uoi racheter la maison de Sèvres...
— Julien n'a pas dit un mot de blâme ni de mécontentement, je vous l'atteste sur l'honneur.
— Tout ça ne lait pas (ju'il ail le talent (pi'ii faudrait...
— Tenez! un petit échantillon en dit aussi long qu'un ^nind. Prenez votre loupe et re^^ardez ça!
Marcel tira de sa poche une jolie tabatière d'écaillé, sur laquelle ('lail eucadri' un boucjuet jieini en niinialure pai' Julien. Hien (jue ce ne lui pas >a pai'lie. il
îtait appliqué à lu reproduction microscopique une de ses toiles pour faire ce cadeau à Marcel, et îtait véritablement un petit chef-d'œuvre. L'oncle Antoine ne s'y connaissait pas assez pour en précier les qualités sérieuses; mais il connaissait natomie de chaque détail d'une plante aussi bien l'un botaniste consommé, et, avec sa loupe, s'il ne it compter les étamines de chaque fleur et les nerres de chaque feuille, il put du moins constater que, ns les sacrKices faits par l'artiste à l'etfet général, n'y avait aucune erreur, aucune fantaisie, aucune résie. si minime qu'elle fût, contre les imprescripiles lois de la création.
Il regarda longtemps, puis il demanda ingénument Julien était capable de faire aussi grand (jue nature, sur la réponse atlirmative de Marcel, il décida (jue lien ferait le portrait de VAnlonia Thienii. mais us ses yeux, afin qu'il put veiller sur l'exactitude s plus petites choses.
— Cv-s peintres, dit-il, je sais ce tpie c'est ! va veut viner, ça veut faire mieux que ce qui est. Ça vous niie des imîsoiis iVair, de lami'vrc, d'effet! Oh! j'ai tenu tous leurs bétcs de mots! Si Julien vrui être éissant, ;\ nous deux nous réussirons peut-être à rc ((uehpie chose de beau! \a-t'en l'averlir, afin 'il se tienne jnèt à venir pa>^er une heure ici aprt^smain; ce sera le beau moment delà lloraison. Marcel alla consultei' Julien et revint dii'e à l'onde e l'arlisle voulail deux jours au ummun pour •'•ludiei-
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son niotlèN», et qu'il fallait le laisser dessiner sans lui Taire (robjcetions, jusqu'au moment où il en demanderait avec l'intention de s'y rendre, si elles lui semblaient justes.
— Il est bien fier! dit l'oncle avec humeur. Le voilà qui fait dôjii des end)arras comme son père! Croit-il que je lui demande ça comme un service? J'entends le payer, et tout aussi cher que n'importe qui. Qu'est-ce que ça vaut, une journée de travail de ce monsieur?
'— Il ne veut pas être payé. Il vous demandera votre pratique, si vous êtes content de lui.
— On sait ce que ça veut dire, il me demandera...
— Rien. Vous réglerez 'tout vous-même. On vous sait généreux quand vous ne haïssez pas les gens, et vous ne haïrez pas Julien quand vous le connaîtrez mieux.
— VÀï bien, (ju'il vienne tout de suite, qu'il commence !
— Non, il a de l'ouvrage (pii presse: demain, il vous donnera quelques heures pour commencer.
Le lendemain, en effet, Julien commença à regarder la plante, et il en fit plusieurs croquis vn la prenant dans tous ses aspects. M. Antoine, fidèle aux conventions tracées , ne vit ces essais que lorsque l'artiste les lui soumit, lien fut plus satisfait qu'il ne voulut le dire. Cette manière consciencieuse d'étudier laslruclure et l'attitude ri'loniiait et lui {)laisjiit. Julien parlait peu, il legardait toujc^nrs et il :>v:>if l'air d'ai-
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îr passionnémont son modMo. L'Iinrticulleur connut s lors quoique estime pour lui, et, comme jamais idame Thierry n'avait révélé à son fils la folle conite de son beau-frère envers elle, comme rien dans physionomie et les manières du jeune homnie ne liissait la moindre aversion , Antoine , qui a\ait LUtanl plus besoin de s'attacher i\ (juelqu'uij (ju'il lit devenu plus égoïste, le prit en une sorte d'ami-
latente et sourde, si l'on peut ainsi parler. Le second jour, Julien commença à peindre: mais, tte fois, l'oncle ne comprit plus rien, et commença l'inquiéter. Ce fut bien pis (juand Julien lui déclara 'il avait besoin de finir son travail dans son atelier,
il avait des conditions de lumière disposées ii son ^, et une foule de petits objets (ju'il ne pouvait msporter sans en oublier (juelques-uns. Il y avait n du pavdlou à la serre de l'IuMel Melcy, et, le lenmain. on n'aurait |)as de temps ii perdre en allées
venues; il fallait saisir au vol rex[>ressioii dt^ la mte dans son état de lloraison complète. Mais faire voya.i,'er le modèle, c'était le compr»)jttH'; c'était liàler sa lloraison, latij^uer sa tii,^', •nii" sa fraîc.h;'ur! 1, 'oncle Antoine, trouvant Tarte inébranlable^, se ré'solu! à portei- liii-mênie la tîcieu'^e A)\toiU(i II son ateliei' aver Ioun les soins ssibles, au listpie de rencontrer madame Thierry et Hre fo!"(«'' (le la saluer.
V.u imposant ce dur sacrilice à l'oncle Antoine, lien n'avait pas (M''d«'> aux jH'tites manies d'un artiste
vclillt'iix. Il ;i\iiil suivi le conseil de M;ii-C(-I, (jui voulait ainciitT une sorte de réconciliation entre les parties, (*t (jiii, désespérant d'eiitraiiier madame Thierry ;\ la moindn* avance , avait jni:('' n«'cessaire de la surprendre j)ar nn<' enti'evne fortuite avec son ennemi.
Madame Thierry, (pie lu^iis vous avons montrée parfaite, et (jui l'était autant que possible, avait pourtant un petit travers: sans co.juetterie , sans prét«Mition, et sans se croire jeune, elle ne s'était jamais bien dit : (( Je suis vieille. » Quelle femme de son temps était plus raisonnable et plus clairvoyante? Sa jeunesse avait ileuri dans les madrigaux, les paroles et les façons galantes. Klle avait été si jolie, et elle était si bien conservée! Son mari, tout en la ruinant par son imprévoyance, avait été amoureux d'elle jusfju'à son derm'er jour, et vraiment on eût dit (jue ce vieux e(Kij)le était destiné i\ faire revivre Phil('*mon et Haucis. A force de s'entendre dire qu'elle était toujours charmante, ce qui était vrai relativement à son âge, la bonne madame Thierry se croyait et se sentait toujours fenmie, et, après trente-ciiKj ans écoulés, elle n'avait pas oublié combien les prétentions de larniateur l'avaient blessée dans sa dignité et dans son auiour-propre. ('.et homme grossier, qui avait en landaee de lui dire : " Me voilà, je suis riche, vous pouvez in'aimtu* à la place de mon frère, » lui avait causé la seule nioitili( alion réelle altacliée à ce (pie Ii' monde avait, dans c<' temps-là. a|»pelé sa fanie. Plus taid.
'aj^rémenl cl la sùrelé de soi) coiiiiiitTcc l'avaioiU ait rechercher par les admirateurs de son mari. Elle Lvait pu relever la tète, triompher du préjui^^é, prendre me [)lace réservée, exceptionnelle et des plus agréa- ►les dans l'opinion. Elle avait donc été heureuse, sauf me seule amertume restée saignante au fond de son U'ur. Il lui semhiait avoir été souillée une fois en sa ie, et cela par les oilres et les espérances de M, Anjine.
Marcel ne sut i)as |)énélrer le lahyrinthe de ces élicalesses féminines. Il crut que le temps avait fait nslice de celte ridicule aventure, et cjue madaini' hierry disait la vérilé en déclarant qu'elle était [)réle
tout pardonner pour assurer à Julien les bonnes races d(^ son riche parent.
Julien n'était pas homme à convoiter les richesses e l'oncle Ant()in('. Il ne s'était jamais dil (lu'enl'adumt il pouvait prétendre à une bonne [)art dans son érita^^e. Lon<,'lemj)s il avait repoussé même liiléc r lui demander un h'^er service; mais le désir de icouvrer pour sa mère, à force de travail, la mai- M] où cllt' avait vir si heureuse avait vaincu sa fierté, ésolu à {'onsacrer toute sa vie, s'il le fallait, au st)in e s'ac(juilter, il ne roussissait plus des démarches ue faisait Marcel pour obtenir d'Antoine l'avance des ►nds lU'cessaires.
l'ourlaiil, au monn-iil de voir ariixci' roncle, Julirn lit qii.|(|iit" scrujude de litunpt'r >a mèi-e. Il craiiiil qu'«'llf ne fut trop surprise, et il es^ay.» de la
OJ VN 1 ON 1 A.
pirparci- à la visite (ju'il altondail. Madame Tliierry lit contre loi'tiiiie itou cœiii-; mais elle eut à jx'iiie siilué M. Antoine, (ju'ellc monta dans sa chambre sous le pren:ier prétexte venu, et s'y tint renfermée, ne pouvant prendre sur elle d'allronter la présence de cet antipathi(jue personnage. Antoine, (jui ne l'avait pas vile depuis une trentaine d'années, ne la reconnut pas tout de suite, et n'eut pas la présence d'esprit de s'en excuser. 11 était venu à pied à travers son enclos, dont une porte de service donnait sur la rue de Babylone, tout près du pavillon. Ne se liant qu'à lui-même du soin de toucher à son lis panaché, il l'avait apporté lui-même. H le déposa lui-même sur la table du petit atelier, il enleva lui-même le vaste cornet de pajiier blanc qui le protégeait, et, (juand il vit l'artiste'ù l'œuvre, il prit une gazette (|ue madame d'Estrelle envoyait tous les malins à madame Ibierry, et s'assoupit dans un coin de l'atelier.
Julien attendait Marcel, (jui lui avait promis d'essayer le rapi)rochement provoqué par lui ; mais Marcel, retenu j)ar une attain; imprévue, n'arrivait pas. Madame Thierry ne descendait pas. Julien sentait (ju'il ne jiouvail rompre la glace sans l'iniliative de son cousin; il ne disait mot, travaillait, faisait de son mieux, et pensait à Julie.
L'oncle Antoine ne dormait (jue d'un a-il. Il se senlail cm 11, contraint, agité dans la demeure de celle (juil li.iï>N.ul, el en vue de l'Iiôlel d'Estrelle, OÙ sa nouvelle lantaisît; s'était logée. Il >e lev.i, marcha en
lanl crier ses'j^ros souliers, se rassit, et, oublianl p(;u son lis, il essaya de causer avec Julien.
- P^st-ce que tu as beaucoup d'ouvrage? lui dit-il.
- Beaucoup, répondit Julien.
- Et on te paye cher ?
- Assez cher. Je n'ai pas à me plaindre.
- Combien gagnes-tu par jour?
- Lne dizaine d'écus, l'un dans l'autre, dit Julien souriant.
- Ce n'est guère; mais, à ton âge, ton père n'en nait pas tant, et tu augmenteras tes prix d'année mnée?
- Je l'espère et j'y compte.
- Tu as de l'ordre, toi, à C(; (|u'on dit?
- Oui, mon oncle, je suis forcé d'en avoir.
- Tu ne vas pas dans le monde, je ()ense?
- Je n'ai pas le temps d'y aller.
- Mais tu coimais des gens di; (pialité?
- Ceux (pii fré(juentaient mon [x'-ri' ne m'ont pas lié.
- Tu rends (|uel(|uefois des visites?
- lîarement, et scndcment (juand il le faul.
- Coimais-lu la baronne d'Ancourt?
- Je connais son nom, rien de plus.
- N'est-ce pas une amie ilc madame d'LOstrellc?
- J(; n'en sais rien.
- Mais madame d'Kstn'Ilc, lu la connais? • Non, mon «mk le.
- I M nr l'as jamais vue?
9fi \ \ 1 (I \ I V
— Jamais. •
Julien til ce iiieiisoiige avec iM'solutioii. il lui seni blait cjue tout le inonde voulût pénétrer son secret, e il était l)ien décidé à le renfermer avec une méfianc farouche.
— ('/est (Imie ! repi-jl loncle Antoine , (jui avai peut-être aussi (piehpu' soupçon sur son compte, pou ne pas j)erdre l'habitude de soupçonner tout le monde Ta mère passe des lieures et des jours dans son jardin on dit même dans son salon, et toi...
— Moi , je ne suis pas ma mère.
— Tu veux dire ((ue tu n'es pas noble?
— Je veux dire que je ne suis pas d'à^^e i\ me pr€ senter chez une personne qui ne reçoit que des ger âgés.
— Et tu ref^rettes peut-être d'être trop jeune, toi.
— Moi, j'aime l)eaijcoup à être jeune, je voi assure ! répondit Julien riant des réflexions bizarn de son oncle.
L'oncle, (lérout('', recommença :\ marcher par chambre d'un j»as saccade'' et agaçant; puis il d à Julien :
— Tu en as pour longtemps encore?
— Four deux ou trois heures.
— Peut-on regarder?
— Si vous voulez.
— I!li ! eli ! ça n'est pas mal , ça commence à veni miu> tu bai'bouilles tout le fond : (»ii mettras-tu nom (le la plante? Je le \eu\ en grosses lettres d'or
A S rON 1 A. î»*
— Alors j<î lut le mettrai nulle [mrt. Cela nuirait à mon eli'et.
— Ah! par exemple! je veux mon nom , pourtant!
— Vous le ferez mettre en ^'rosses lettres noires sur un médaillon en relief, -en haut ou en bas du Ciidre doré.
— Ah bien ! c'est une idée , ça ! Si tu me fais un chef-d'œuvre, je t'inviterai à la cérémonie du baptême.
— Bah! une cérémonie?
— Oui, ces messieurs du Jardin du lloi viennent demain déjeuner chez moi. Je les ai invités. Je les attends, et, connue ça m'ennuie de rester en place les bras croisés, je m'en vais voir un peu chez moi si on lait bien les choses, car je veux une espèce de tète. Aie bien soin de mon lis, ne te laisse pas déran{^a*r, travaille sans désemparer. Je reviens dans une heure.
tt, connue chaque coup de pinceau, donné désormais avec entrain et certitude par Julien, semblait faire 3asser sur la toile la \'w, de la plante merveilleuse, 'oncle en fut frappé, sourit, et s'humanisa juspi'ii aper sur réj)aulL' du jemie honnne en disant :
— Courage, mon garçon, courage! (lontenle-nuu . .U ne t'en repentii'as peut-être pas.
11 sortit; mais, au lieu de rentrer dans son enclos, l se dirij^'ea machinalement vers l'hôtel d'Kstrelle. 1 ii nonde d'idées confuses, riantes, cha^Tine>, hardies, 'aisait exlrava^iiier cette tête affaiblie en même temp
qu'cxalfcV par la solitude, la riclit-ssc, rniimi «•( la vauitô.
— J'ai cil tort, se disait-il , de confier ma denianle à cette toile de baronne. Klle s'y est mal prise : elle ne m'a pas seulement nommé! Elle a dit que j'étais un vieux roturier, voilà tout, et la petite comtesse n'a pas deviné du tout qu'il s'ai^issait d'un homme bieii conservé, qu'elle a loué elle-même de sa bonne santé et de sa bonne mine, d'un homme qu'elle s;iit généreux et grand, et dont les talents comme amateur de jardins et producteur de raretés ne sont pas à dédaigner. J'en veux avoir le cœur net. Je veux me déclarer moi-même; je veux savoir si je dois aimer ou haïr.
Il entra résolument dans l'hôtel, et demanda à parler d'atiaires à la comtesse. Elle hésita un peu à le recevoir; elle le savait bizarre et le jugeait maniaque. Elle eût souhaité que Marcel fût présent à l'entrevue, mais elle connaissait la susceptibilité de son vieux voisin, et elle craignait de nuire aux intérêts de madame Thierry en refusant de le voir. Elle le fit entrer. EIK' était seule, mais elle pensa qu'il serait de la derni»îre pruderie de s'alarmer d'un tête-à-tête avec un vieillard dont l'austérité de mueurs était avérée.
Le richard arrivait avec des idées de lutte; il simaginait devoir batailler pour obtenir ce tête-à-tête. (}uand il s'y trouva tout porté, et sans autre obstacU que deux minutes d'attente, quan<l il vil laccueil ui peu réservé, mais loujouiN poli et allable, de >a belUi
isine, son courage l'abandonna, (lomnio tous les ns livrés à des pensées sans échange et sans con- )le, nul n'était plus audacieux que lui en projets: !st cette audace qui l'avait enrichi, et il s'y fiait; lis, comme jamais il n'avait agi que derri^re la toile, jtait aussi inc^ipable de faire quelques pas en périme sur la scène du monde et de parler à une femme 'il l'eût été de commander un navire et de traiter ['C les Algonquins. Il pâlit, haihutia, remit sur sa e le chapeau (ju'il avait oté, et tomba dans un si md trouble, (jue madame d'Estrelle, inquiètes et l'prise, fut forcée de venir à son aide en lui parlant première de ce qui, selon elle, faisait l'objet de sa ite.
— Noms voilà donc en délicatesse, mon voisin, lui clic avec bonté, à propos de ce malheureux pavil- 1, (pii (levait , (•'('lait mon espoir, nous établii* sur
pini (i(î iH)ii voisinage et de bonne intelligence? vez-vous (pie j'ai envie de vous gi'onder, et (pie je vous lrouv<; pas raisonnable?
— Je suis fou, c'est connu, n'-pondit Aidoine d'un 1 Ijouitu. a lorce de me le dire, on finira par me le vv croire !
— Je ne demande (pi'à èji'e d('tronip«''«\ lepiil Julie ; lis doniie/.-moi (pichpic ixtii niolif pour me faire •epln- resp(\'e de cadeau (pie voii> nrollVe/. : je us en (h'Iie !
— Nous nr(Mi (b'Iie/ .' Mois vous \oule/. (pie je rie '.' (;'(»st assez clair... Je minleresse à vous!
l(K» A NI'(J NI A.
— Vous êtes hiiMi hcui î dil Julie avec, un inipci'ceptible souriri' de railkM'ic ; niais...
— Mais c'est comme (;a, madame la comtesse, vous êtes faite pour ({u'on peiis(» à vous,... et j'y pensais, (jue diable !... .le nie disais : a C'est dommage qu'une personne si..., une dame (jui, enfin quelqu'un de bien, soit sous le pourcbas des recors... Je ne suis (ju'un roturier, mais je me sens moins ladre que les beaux messieurs et les belles dames de sa famille. » C'est pourquoi j'ai dit ce que j'ai dit, et vous l'avez pris de travers, ce qui prouve que vous me méprisez.
— Ob ! pour cela, non! s'écria la comtesse. Vous mépriser j)()ur une bonne action (jue vous vouliez faire? Non, cent fois non ! \ous savez bien (jue c'est impossible !
— Alors,... pourquoi refuser?
— Kcoutez, monsieur Tbierry, voulez- vous me donner votre parole d'boimêle bomine (pie vous me connaissez bien, (pie vous êtes bien sûr de la sincérité, du désintéressement personnel de ma démarcbe auprès de vous?
— Oui. Miadaiiie, je vous en donne m:. par<»le (riionneur. i".s(-ce(pie sans ra. nioidic''! je reviendrais vous voir?
— l'.li bien, j'accepte , dil lulie en lui leiidiiiit la main, mais à une condilion . e'esl (|ue vous me rendre/, voh'e bienveillance.
I.t' \ieu\ Auloine perdil la léle efi sentani celte petite main douce dans sa main >èclie el dui'e. Il eul
AN TON I A. lOi
romme un éblouissement, et, ne sachant ((uc faire de cette main de femme qu'il ne croyait pas devoir baiser et fju'il n'osait pas serrer, il la laissa relomber. et béi^aya un remercîment fort endjrouillc, mais emproint d'une sorte d'effusion.
— Puisque vous me traitez comme si vous étiez mon ol)li^é, reprit madame d'Kstrelle, je vous avertis que je deviens exigeante. Je n'ai besoin, en réalité, pour le moment ((i^e de vingt mille livres. Autorisez^ moi à otfrir les vingt mille autres de votre {)art à madan)(; Thierry.
[ — Oh! ca, ce n'est pas possible! dit Antoine avec numeur. Klle refusera... Kn voilà une qui me déteste ! le viens de lui rendre visite... Klle m'a tourné les talons et s'est sauvée dans son grenier! I — \ous avez donc eu (juehjue tort envers elle, inoi) voisin?
— Jamais!... Si elle a vouhi le (Munpiendre autrement... (ju'elh* dise <'e (ju'elle voudra . je ^ni> iiii honiiête homme.
— Klle ne m'a jamais dit le contiaiie.
— Kll<' n»î vous a jamais |tail'- d«' moi? \oyol)^. là. >ur riionneur, vous aussi !
— Sui" riiomieui-, jamais!
— Moi's lene/. ; dites-lui de me nsjM'c 1er connue
bile le doit, et nc" p.iilez pas de lui donnei" un argent |{ui est à vous; cai*, le diable nrein|u>rle! si vous koule/. faire ca>» de moi et ne pas ion;:ir de mon imili«''. je lui llaiwpie oui, je lui campe im \o\\
cadeau! }c lui rarli»'t«' sa maison de St'vres. Hein! qu'est-ce que vous (liriez (h? (.-al
— Je dirais, mou voisin, sVcria madame (rKstrellc. vivement touchée, que vous êtes le meilleur des hommes !
— Le meilleur, vrai? dit le richard tlatté dans son orjïueil jusfju'à l'ivresse : le meilleur, vous dites?
— Oui , le meilleur riche que je connaisse.
— .Mors ça vaut fait! Voulez-vous venir dîner chez moi demain avec des savants, des ^^ens d'esprit tnsfameux, et assister à un baptême? Voulez-vous être marraine et m'accepter pour votre compère?
— Oui , à quelle heure?
— \ midi.
— J'irai! mais avec (juelqu'un , puiscpie vous avez des persormes (jui ne me connaissent pas. J'irai avec...
— Avec ma helle-sœur. je vous vois venir!
— Kh l)ien, vous me le défendez?
— Nous le détendre? Savez-vous (|ue vous parlez connue si j'i'tais votre maître, dit-il avec une sorte de fatuité mystérieuse.
— ('omme si vous «'liez mon père, répondit Julie avec candeur.
In vieillard sans chasteté- eut été l)lessé de cette parole: mais Antoine était chaste dan^^ sa foli**, et. nous pouvons l'atlirmer, il n'était pas amoureux de Julie. La comtesse seule était l'objet de sa passion. Qu'elle fût sa tille arloptive on sa femme, peu lui im-
portait. Pourvu qu'il pûl la niontror à son ausN'Tc compa'^riic; du lendemain, à Marcel, à Julien, à niadani(; Thierry surtout, et à tous ses jardiniers, «ippuyée sur son bras ou assise à sa table, et lui t<''nioii,Miant une amitié filiale sans s'inquiéter du (pi'cn dira-t-on, il lui semblait qu'il serait parfaitement heureux ainsi.
— Ht si je ne suis pas encore content, se disait-il parlant de lui-même à lui-même avec une tendresse sans boiiies, je serai toujours à temps de l'apprivoiser et de l'amener au niariajîe, au sacrifice de son litre pour le nom de Thierry aiiu'*, (jui alors vaudra bien celui de monsieiu" mon frère, Thierry le peintre! — l'uiscpie xous cies si (fnitiUe, dil-il à Julie, moi , je vais être frentil. Je vais faire tout ce que vous souhaitez. (iliari;('7,-vous, pai- exemple, d'inviter pour moi madame Andi'('' Thieiry, <'t dites-lui (jue, si, par sa faute, vous maruiuie/ au rendez-vous de demain , je ne le lui pardonnerais de ma vie.
— h) me charité d'elle, mon voisin. \ dtMuain, soyez traiifpiille!
— r.a vous emuiiei-ail de dire )nnii nini f l'eprit AntoiiH', (Ion! la laiiiîUe se dt-liail S(»ms |e coiq» du bien-être iiil(''i'ieiii'.
— (ia ne MieiMUiie pas du (oui, rt-poiidil Julie en riant; mai^ je vmis dirai ce moi-là demain, si \nu^ lene/ parole.
— \(»iis me le (lin-/.... pid»liipienjent '.'
— I'ubli(piemeill, el de huit mon (d'Ul".
Le vieillard s'en alla en lr«'buchant comme in<
\0A àNTONIA.
homme ivre. Dans la rur. ii parlait à demi-voix tout seul, avec des yeux étincelants et des ^^estes emphatiques. Les passants le prenaient pourun ('•chappé des petites-maisons.
Il suivait le mur du jardin de l'hôtel d'Rstrelle, retournant machinalement voir si Julien travaillait et si son lis se portait l)len. Tout à coup il se rappela (|ue madame d'Ancourt pouvait faire tout mancpier si (die révélait à madame d'Kstrelle le nom du prétendant (ju'elle lui avait sij^Mialé. Évidennuenl Julie ne se doutait de rien ; évidemment elle n'entendait pas malice à l'attachement du vieux voisin. Peu à peu elle pourrait bien en venir à l'accepter pour mari à force d'éprouver sa ma^Miiticence; mais il avait voulu aller trop vite : il avait failli tout p:âter. Il fallait, puisque la baronne ne lui était pas contraire, courir chez elle avant tout autre soin, lui dire où en étaient les choses et lui recommander le silence. Il sauta dans im fiacre (ju'il rencontra vide, ni se lit conduiie à l'hôtel d'Ancourt.
Julie était vivement émue; comme tout cceur j,'énéreux (pii vient de provcxpier et de mener à l)ien uiKî bonne action, elle se sentait heureuse dans un sincère oubli de sa |>ersonnalité. (Ict oubli lut si complet, (ju'elle jeta sui' ses ('paules un h'fier m.iiitelet de soie violette et coniMit vei's le pavillon, impatiente d'anoncei" la ^Mande nouvelle à madame Andi'é, et de lui taire promettre de la (diapei'oniiei" au repas de l'hôtel Melcy. Klle ne pensa pas plus à Julien fjue
ANT(J\ I \. lOô
i'il n'eût jamais (;xisté, ou, si ollc y pensa, elle ne i'avisa pas du dan^^or qu'elle courait de le rencontrer. ]e danger, dont, au reste, elle ignorait la gravité, lui eniblait bien peu de chose au prix de l'événement |ui la poussait vers sa mère. D'ailleurs, elle était ;eule. Personne dans son salon , personne dans le ardin. Les roses seraient-elles scandalisées de sa lémarche, et les rossignols iraient-ils crier par-dessus es murs que madame d'Estrelle entrait dans un»- mailon où pouvait se trouver un jruiio liomme qu'elle l'avait jamais vu?
Julien n'avait pas en ce moment le loisir de gueter l'approche de Julie. Il fallait j)eindre vite et sans lislraction. Le lis ne pouvait point s'engagera ne pas ;e ternir et se déformer avant ledei'niei' coup de pinceau. Madame Thierry était dans sa chambre avec klarcel, (jui, après avoir échangé quehjues mots avee ulien, voulait sermomKT, confesser ei convaincre n;i aille en lêle-à-t«*le, le sujet de sa \in(licte «''tant l'esl»'* 'l (levant l'oter caelu' au jeune artiste.
Madame d'I'.sli'elle frappa lé^èi ('in«'iit à la poi-le du )avillou. I ne grosse voitur(; chargtM' d»' moellons passait en ce moment-là dans la iiie. Le poids des l'ones. es ci'is du charretiei' et I"s cla(piements du fouet ouvrii'ent le l"ail>le bruit di' sou signal. rress«''e de oir ma<lame Thieiry avant (pi'elh» fût avertie et mal lisj)os«''e |)ar (juelipie message bourru du bi/.aiie Antoine, madame (ri',>iiellf ouvrit i"«''solùmeni uue H'emièie pnri". |iiiis une scctmde. el se trou\a ilaus
lOG AN lu NI A.
l'atolitM' (If .Iiili<Mi . soulc <*l tarci à face avor lui; <';u sou iiiodMc (''lail plao(* dans le idiii* projeté de k fenêtre sur cette porte, et Julie apparut à l'artiste er pleine lumit're, comme si elle venait à lui dans in rayon de soleil. i
Julien s'attendait si peu à cette vision, qu'il laillitj tomber foudroyé. Tout son san^î se porta à son cœur.| et sa tigure devin! plus blanche (jue le lis de M. An-| toine. Il ne put ni parler ni saluer, il resta debout, ki palette en main, l'œil fixe et dans une attitude vérita.blement pétrifiée.
Que se passa-t-il donc d'analogue dans l'âme e dans les sens de la belle comtesse? Il est certain qu'^ la vue «le ce jeuiH' liommé d'une beauté accomplie et d'un type où la noblesse des lignes ne le cédai qu'à l'intelligence d(» l'expression, elle se sentit saisit d'une sorte de respect instinctif; car il n'était pa< un incomiu pour elle. FJIe savait toute sa vie honnête et digne, son labeur tenace à la fois ardent et régulier son amoni' filial, ses sentiments généreux, l'estime e l'affeclion ([u'il UK-ritail, et (|ue nul- de ceux (|ui 1( connaissaient ne pouvait lui l'efuser. I.lle avait peut être eu <|Mel(|uerois la curiosité de le v(^ir. et san.' doute elle s'était interdit d'y céder, soit ((u'elle eu trouvé ce désir |ni<''ril, soit qu'elle^ eut pressenti quel rjiie vague danger pour elle-même.
N'en cherchons pas j.lus Vm'j:. Klle t'-tait appareiTl ment .toute pirpaié-e à l'invasion du sentiment (jU devait d<''cider de sa vie. Klle en reçut comme um
A -N fON 1 A. in-;
commotion terriljle; li; trouble ((ui piiralysait Julien a saisit tout entière, et (;lle resta un instaiil au.>si "nuette, aussi immobile que lui.
Quiconque eut vu ce beau couple sorti (h'r, mains Je Dieu dans (|uelque ré^Mon inaccessible aux préju- 5'és sociaux, et se rencontrant dans les conditions laïves et ma^Miilifiues de la Io^M(jue suprême, se fût lit sans bésiter que cette logi((ue de Dieu avait fait îet homme superbe pour cette femme charmante, et ;ette lemme sensible et vraie pour cet homme ardent 't lier. Tout était charme et douceur dans la 'j^vdcc Je Julie, tout était passion et ma^ïnanimité dans la îcauté de Julien. Kn rencontrant entni le regard l'un Je l'autre dans ce rayon du soleil de mai, tout moite les parfums de la vie nouvelle, chacun d'eux prolonça in'érieurement, comme un cri d'irrésistible miour, les noms (jue le hasard leur avait donnés, fulie, Julien, conime s'ils eussent été destinés à n'en ivoir (|u'uii pour deux.
Il fallut donc un ^^rand elï'ort de volonté pour(iu'il> •e souvinssent de ce (jui séparait leur existence so- "iale.
— Au lait, pensa Julie, c'est ce jeune peiiilre; j'ai •ru voir un demi-dieu.
— Hélas! se dit Julien, c'est celle grande dame; 'ai cru voir la moitié de inoi-même.
Ell(^ le salua la première et lui demanda s'd «lail •I. Julien Ihierry. Il s'inclina profondémmi vu di>anl l'un au- de doute hypocrUe :
108 AN I n.N I A
— Madaiiir la coinli'sscî d'Kslrelhî ?
Dérision! comiiio s'ils avaient à se questionner pon prendre possession Tan de l'autre !
— Kst-ce (|U(' madame voln; mère est sortie? dil I comtesse.
— .Non, madame, je vais l'appeler.
Et Julien ne bougeait pas; S(!S pieds étaient conun cloués au carreau.
— Klle est avec mon cousin Marcel Thierry, ajoutai l-il; dois-j(! lui dire, à lui aussi, de descendre pou, prendre les ordres'/...
— nue personne ne descende! Je vais monter, i vous me montrez le chemin; mais attendez! ajoute t-elle en voyant (jue Julien était incapable de se mot voir. Il serait peut-être bonde prévenir madame votr mère : je ne l'ai pas vue hier; peut-éire n'est-elle pa bien portante ?
— Elle soutirait un peu en ellét, répondit Julien.
— Alors,... oui, vous devez la préparer à un émotion... aj^réable, l)ieu merci, et qui pourlar peut la saisir. Kaitcs-lui entendre doucement que j lui apporte de grandes et bonnes nouvelles de M. Ar. loine Thierry, relativement à la maison de Sèvres.
Julien ne sut pas et ne crut j)as devoir résister a désir de remercii-r madame d'Kstrelle. La présenc d'esprit lui étant un peu rt;venuc, il la bénit de c ([u'clle faisait pour sa mère eii {\cs U'rmes si émus ( si délicalenu'nt sentis, qu'elle en fut pénétrée, mai non sur[»rise. Avec sa bonne renommée et sa phvbic
luinio irrésislible, Julien ne devait pas et ne pouvait pas s'exprimer autrement. Alors la glace fut •ompue et toute roideur d'étiquette fut oubliée, :omme si la méfiance eût été une mutuelle injure, ,*t ils se parlèrent un instant avec un abandon extraorliiiairc.
— Je suis heureuse d'avoir sauvé votre mère, dit ulie; vous le savez bien î P'.Ile n'a pas pu ne pas vous lire combien je l'aime î
— Vous avez raison de l'aimer, vous ne vous en cpentirez jamais. C'est un co'ur digne du vôtre.
— Je voudrais pouvoir dire que le mien est, en etfet, igné fie sa confiance. Oh ! elle m'a bien prié de ous! Vou> l'adorez, je le sais, et, pour ce grand mour filial , Dieu vous bénira. •
— 11 me bénit déjà, puisque c'est vous qui me le ites.
— VA je vous le dis de toute mon âme. Pour(pu)i 4onc ne vous le dirais-je pas? 11 y a si [)eir de per- •tnnes i\ estimer sans réserve !
— 11 y en a dont l'estime est un si grand bienfait, ■lue, [)Our l'obtenir, on accepterait la liaine et le mé-
ris de toutes les autres.
— Oh! c'est une politesse (|ue vous dites lu; fous * me connaissez pas assez...
— Je vous connais, madame, par vos lH)ntés, par )s grandeurs d'àme et vos délicatesses de cœur. Il udniit être sourd |K)ur ne pas vousconnaîlre, aveugle
Aur ne piis vous comprendre, cl une atVection, une
lin AN TON I A.
ht'iKMliclioii (!♦» |)lns on de iiioiiis aiilour (!«' \oiis ne |M'ui plis vous étonner, pourvu (ju'clle soil Innnhlt et à jamais prosternée.
lui if sentit que le feu prenait à ratmosph«"re qu'elle respirait. Elle essaya machinalement de se ravoir, mai^ sans trouver en elle le coura^^a' de se soustraire à ce (lanjiereux entretien.
— Ètes-vous content aussi , lui-dit elle, de recouvrei cette maison où vous avez été élevé ?
— Content pour ma pauvre mère, oh! oui, mai.* pour moi... non !
— Vous aimez Paris?
— Non , pas du tout; mais...
Les yeux embrasés et noyés de Julien disaient asse: ce qu'il pensait. Julie ne l'enlenilit que trop. Eli' voulut parler d'autre chose; elle re^^arda les toiles d<j l'artiste, elle loua son talent, qui se révélait à elle ei même temps que son amour, et elle crut lui dir qu'elle comprenait son art ; mais en fait c'était s passion qu'elle comprenait, et chacune de leurs pa rôles trahissait la vraie préoccupation de leurs âmcj Il se lit rapidement de part et d'autre un si ^wm trouble, (|u'ils ne savaient plus de (juoi ils parlaient et (jue madame d'Estrelle s'en prit au lis de M. Antoin pour avoir l'air de parler de quelfjue chose.
— Ah 1 ([lie voilà une belle llcur, dit-elle, et comm elle sent bon !
— Elle vou> plait .' ^'é(•|•la Julu'ii.
Et, avec 1 impi'tuosité d'un amant ivre de joie,
brisa la tige de VAnlonia Thierriiel offrit l'épi superbe \ Julie.
Julie ne savait rien de I'inij)<)rtaMte affaire de celte plante; elle n'avait pas vu Marcel de])uis trois jours, ît, comme inadanic Ihierry évitait avec soin de proloncer le nom de M. Antoine, rien ne lui avait été •aconté. Conviée à un baptême pour le lendemain à 'hôtel Melcy, elle s'imaiiinait naturellement (ju'il .'agissait d'un enfant de (piekpie jardinier émérite. '^ntin elle était à cent lieues de deviner qu'en brisant :ette Heur Julien brisait tout lion avec son oncle, et était peut-être tout un avenir de richesse aux pieds le son idole.
Elle lit pourtant un ( ri d'etfroi et de surprise en oyant l'action emportée de l'artiste.
— Ah! mon Dieu, dit-elle, cpie faites-vous là? \otre îiodèle î
— J'ai tuii, répondit vivement Julien.
— Non, vous n'avez pas fini, je le vois bien !
— J(; Unirai sans modèle; je If sais par (d'ui!
Il, comme, ressaisi un instant par l'amour de scm Pt, il jetait sur le lis un dernier regaiil de possession Uellectuelle, Julie icplaea le lis sur sa tige en tenant ans sa main la soltilion de eoiiliiuiite et eu disant, vec une grâce enjouée, pleine diuibli et d'ahanihui :
— J(î le liiMis, achevez-le; il ne se Jli'lrii'a pas tout e suite. Allons, d(''pé(hez-Vi>u^. (! «îait si beau, ct'tle einlnre! Je ne me |>ardt»nnerais pas de vous l'avinr Ai abandonner. Travaillez, je le veux!