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— \ou^ vuulc/. .' (lit Julien cj)(-;r(lu.
Et, comme il y avait une aulrc loile blaiiclic placée derricre son tableau, il dessina et peignit avec ardeur, avec fiiria, la délicate et charmante main de lua- (hime d'Estrelle. Le lis n'avançait pas. 11 posait là poui rien à Tinsu (h; Julie, en attendant ([u'il penchât sa tête altière pour ne plus la relever.
0 oncle Antoine, où étais-tu pendant qu'un pareil forfait se commettait sans remords et sans ter reur'sous l'œil de la Providence endormie ou mali cieuse ?
Un bruit ({ui se lit dans l'escalier rappela Julie i elle-même ; c'était Marcel qui descendait pour dire i Julien (|ue sa mère consentait à revoir M. Thierry lors qu'il rentrerait. Madame d'tstrelle, honteuse d'étr surprise dans ce téte-à-téte et dans cette intimit inouïe avec l'artiste, planta précipitamment la ti^^'e d VAnlonia dans la terre légère et mouillée du vase VAutonia ne parut s'être aperçue de rien et continu d'être belle et fraîche. Marcel entra et ne prit nulk ment garde à la catastrophe.
11 avait bien assez à s'étonner de la présence de comtesse. Celle-ci se sentait très-honteuse devant lu et Julien s'en aperçut. Aussitôt il surmonta virilemei toute é. notion, et, avec un sang-froid imperturbabh il annonça à Marcel ({ue madame la comtesse vena d'entrer et (ju'elle désirait parler ii sii mère. Kn mênn temps, il avançait un fauteuil à Julie, comme si el ne sr fût pas encore assise, et il sortait pour avert
ANTONIA. lia
madame Thierry, en saluant son hôtesse avec une aisance respectueuse.
Madame d'Estrelle sut un ixré infini à l'artiste de celte soudaineté de résolution. Klle sentit à ce léjrer indice que ce n'était pas là un enfant capable de la compromettre par des ingénuités fâcheuses, mais un homme tout prêt et tout armé pour la protéger envers et contre tous, pour la préserver au besoin de ses propres téiiK-rités. Klle l'en aima tout à fait, mais elle sentit bien aussi qu'il était le maître de sa destinée, puisfiu'il y avait déjà entre eux un secret à cacher au regard investigateur de leurs amis communs.
Pendant qu'elle essayait de résumer rapidement à Marcel sa conversation avec M. Antoine, Julien entrait zhez sa mère. P^lle vit sur son visage un l«'l rayonnement, rprelle s'écria :
— Mon Dieu, que tu as de beaux yeux ce matin! ()u*est-ce qui vient donc d'arriver?
— Madame d'Kstrelle est en bas, dit Julien. Klle ,'a|>porte la joie et la consolation. Klle a amené M. Anoine à te racheter la chaumière. \ ile ! relévr 1»'^ X)itïes el viens remercier ton bon ange.
Madame Thierry, surpris»', ravie et en iném»' temps désolée, car Inil de la iiurc ne pouvait plus s'y mé- MPCndre et voyait bini la passion c«mlcmic sous *ap|)ar(Mite franchise» de Julien, éprouva un lel saisissement, (|u'ellt> tondit en larnu>s.
— Kh bien . eh bi«M» , dit Julien . (|u'esl-<M» que c'est? ^iivre mcrc, si courageuse dans le malheur, ne peux-
m ANTOMA.
tu supporter la joie? Allons, laisso pondn' tes coiffes, puisijue lu ne peux pas les relever, et descends comme tu es... Madame d'Kstrelle te verra pleurer de plaisir, et cela ne lui lera pas de peine, va!
— Julien! Julien ! dans mon plaisir, j'ai de la peine, moi ! et d(^ la peur surtout!
— Tu crains d'avoir à remercier M. Antoine? Allons, boudeuse! c'est se montrer trop enfant!
Madame Thierry ^Hait près de s'évanouir. Julien s'impatientait presque contre elle, car cette émotion lui faisait perdre des minutes, des secondes qu'il eût pu passer auprès de Julie. Marcel, qui était ravi des bonnes nouvelles apportées par elle, s'impatienta aussi du retard de sa tante, et monta pour bâter son apparition. Julie resta donc seule (juelques instants dans l'atelier.
Ces instants, rapides à coup sûr, comptèrent plu5 tard dans ses souvenirs comme un siècle de vie, car la lumière se fit dans son àme d'un seul jet éblouissant. (( Ton bonbeur est trouvé, lui disait une voix intérieure douée d'une autorité souveraine : il est ici. Il n'est point ailleurs cpie dans la possession d'ur .uuour immense, au sein d'une existence cachée et eiit'einit'-e ('Iroitemenl. La lurvc de Julien a coimu el .savourt'' ce botdieiii' ilinaiil loule sa jeunesse. Le commerci' (lu monde cl l'aisance n'ont rien ajoud' à S£ félicité. Ils l'ont |»Iulôt amoindrie par des préoccupations étran^M'-res à l'amonr. Oublie le monde, tu er vandi'as mieux, (lomple .wcr tout Ion passe-, (pii Vi
leurrée et mise en guerre contre toi-même. Réconcilie-toi avec tes origines, qui tiennent plus au tiei^ qu'à la noblesse; avec ta conscience, qui te reproche d'avoir écouté les conseils de la fausse gloire et cédé aux menaces de parents ambitieux; rentre en grâce auprès de Dieu qui abandonne les âmes éprises des faux biens, sois vraie, sois forte comme ce jeune homme qui t'adore, et qui vient de te révéler dans un regard la |)lus grande et la plus noble passion fjue tu inspireras jamais. »
Kt, tout en écoutant cette voix mystérieuse de son propre cœur, Julie regardait autour d'elle et s'étonnait (If sentir un calme divin succéder aux agitations qui l'avaient bouleversée. Elle savourait le charme d'un petit phénomène bien simple. Sa vue courte saisissait, dans un local beaucoup plus étroit (jue ceux auxfpiels ell»' était habituée, le détail de tous les objets environnants. C'était une bien humble demeure que ce pavillon Louis Mil; mais elle était rajeunie par un goût d'arrangemcnl (\u\ rév«''lait l'ai-tislf amoureux d'élégance jus(pie dans la pauvrrl»'. La construction n'était pas laide par elle-même. La profonde et large embrasure d«' la lénêlir' où la veuvr avait installé, coininc dans un petit sanctuaire, son fauti'uil, son rouet, son gut'iidon et >on cousin de pied, donnait un aspect d'intiinitr' llaniande à cette partie de l'al»'lier, le reste avait été restauré assez récemment , maiî> dans les conditions d'une stricte économie. Des lM>iseries i:rise> toiiles mies, avec (|iie|{pies euc.i li-emeut^;
lie, A N roMA.
(Ml relief, (les li^Mios droites i)arlt)u(, mais dossinaiil des proportions harmonieuses, un plafond blanc peu élevé, mais n'écrasant rien-, au-dessus des portes, un ovale en guirlande sculpté sur l)ois et très-sobn^ de feuillage, peint, ainsi (|ue les baji^ucrttes des panneaux, en j^ris plus foncé cpie le nîste ; deux ou trois belles toiles de (leurs et de fruits, ouvrages estimés d'André Thierry, quelques ébauches et deux petites études de Julien, une grande vasque de faïence de Rouen, posée sur une console, contre une glace, et toute remplie de (leurs naturelles et de grands rameaux jetés avec| grâce et pendant jusqu'à terre; un petit tapis devant le canapé, deux ou trois chevalets, des co(|uilles, des| boîtes d'insectes, des statuettes et des gravures sui, une grande table ; un ameublement tout en bois de! chêne, à fond de canne, une petite harpe, seul objet! brillant qui fit chatoyer ses vieilles dorures dans ur coin sond)re : certes il n'y avait rien dans tout celc qui sentît un grand bien-être; mais sur tout cela il j avait un vernis de propreté assidue et une fraîcheui en même temps qu'une douceur d'éclairage qui disposait à la rêverie, i/atelier «-lail un peu assoml)ri pai les lilas trop voisins et trop toutVus du jardin ; mais C( jojur verdâLre avait une poésie étrange, et il y planaii je ne sais cpiel recueillement «'mu dont Julie se senti pénétrée. Que fallait-il de plus que cette retraite s petite et si humble pour savourer les joies de l'âme et les ivresses sans (in de la s«''curité morale? De (pio servait â Julie d'avoir des meubles sonqHueux, millt
babioles qu'elle ne regardail jamais sur ses étagères, (les plafonds bleus à étoiles d'or sur sa tête, des tapis desTiobelins sous ses pieds, des vases de Sèvres pour mettre ses bouquets, des laquais galonnés pour lui annoncer ses amis, des éventails de Cbine plein ses poches et des diamants plein ses écrins? Tout cela ne l'avait amusée qu'un jour, et f[uels jouets peuvent distraire un cœur qui s'ennuie? Clette vie austère et laborieuse de Julien, son touchant téte-à-téte perpétuel avec sa mère, son amour caché, |)rosterné, comme il l'avait dit lui-même, n'était-ce pas quelque chose de plus pur et de plus grand que l'existence et l'hommage d'un grand seigneur frivole ou blasé?
In moineau apprivoisé par Julien , et qui vivait en lil)ert('' sur les arl)res voisins, entra dans l'atelier et vint se j)Oser familièrement sin* l'épaule de Julie. Étonnée un instant, elle crut à (piel(|ur jM'odigc, à un augure anticpic, pn^age de bonheur on de victoire. Elle (''tait réellement enivr/'t'.
Madame Thierry entra enlin toute troublée et tout attendrie. Klle avait exigé (ju'on la laissât seule un instant avrc la comtesse. l'Ilr ^c jrl.i à ^(•^ pieds, et , for('(''e par elle de se i'(>|evei' bii'li \ite, elle lui parla ainsi : *
— Vous êtes boime comme les anges, ma b.lle voisine. Soyez mille lois bt'-uie' Mais voyez ma douleur en même lenq)s ({ue ma joie : mon tils, mon cher Julien est perdu s'il ne renonce bien vile à l'espérance (h' vous revoir jamais. Il vous aime, madame, il vous
iiinic ♦'pcrdiinicnt ! Il m'a I rompre, il m'a dil (ju'il Vdii.N avait à [x'inr apiîivni' tl<-' loin ; mais il vous voit Ions les jours, il vous conlcMnpIc à la (l<*rol)é(', il s'eniviv, il se tue à vous regarder. Il ne mange plus, il ne dort pins, il n'a j)lus de gaieté, ses yeux se creusent , sa voix sonne la fièvre. Il n'a jamais aimé, mais je sais comment il aimera, comment il aime déjii. Hélas! c'est un caractère exalté avec un esprit d'une constance extraordinaire. Découragez-le, madame, s'il est possible, en ne le regardant pas, en ne lui disant pas un mot, en ne le revoyant jamais. Ayez pitié de lui et de moi, ne venez plusclKîz nousl Dans cpiehjùes jours, nous partirons; l'absence le guérira peut-être... Si elle ne le guérit pas, je ne sais pas ce que je ferai pour ne pas mourir de douleur.
Madame Thierry pleurait à sanglots, et ses larmes avaient une éloquence de conviction qui porta le dernier coup à Julie. Tout son rêve de bonheur semblait devoir s'évanouir devant ce désespoir maternel. Cette délicieuse rêverie (jui l'avait bercée, n'était-ce pas une divagation dont elle-même sourirait en franchissant le seuil de son liol(;l ? Ktait-elle décidée à briser tous les licuis du monde pour se jetei* dans les bras d'un homme (pi'elle venait de voir pour la première fois? Cela était absurde à se persuader, et madame Thierry avait mille lois raison de le !'ei:ai(lei' coiiiiiic impossible. Juliti fit un tllni'l j)()iir peiiseï' comme elle et |)()Ui' chasser le vei'tige (pi'elle venait de subir; mais il faut ( roire (jue le churiiie en avait ('tt- bien puissant , car il lui sembla
que la raison venait lui arracher le cœur de la poitrine, et, au lieu de trouver quelque chose de digne et de sensé à répondre pour rassurer cette pauvre mère, elle se jeta dans ses bras, et, comme elle, fondit en larmes.
Ces pleurs causèrent à madame Thierry une surprise à perdre la tète. Klle n'osa pas en demander l'explication; elle n'en eut pas le temps d'ailleurs, Julien rentra avec Marcel.
— Voyons, chère mère, «lil-il, tu pleures trop, et je suis sûr (|ue tu oublies de remerci**r madame et de prendre un parti. Marcel vient de me dire qu'il te fallait rt'inrrcier aussi M. Thierry en personne, et aller chez lui demain jiour...
En ce moment, Julien, (jui setlorçait de vuir le visage de Julie, tourné vers la fenêtre, aperçut le nu)uvement furtif (ju'elle faisait pour cacher et essuyer ses larmes. Il retint un cri et lit involontairement un pas vers elle. Marcel, (jui vil ce fiouble étonnant des deux femmes, et (jui n'y comprit rien, sinon (jue madame Thierry avait mal aux nerfs, et (pi'elle avait dit je !ie sais cpioi de trop é'mouvant ii la comtesse, essaya (le reprendre la phrase inlerroinpiie de Julien pour ii'Mouer la coiiversalion.
— Oui , oui , dit-d, nous assistons demain au ba[)téme de...
Mais il lit comme Julii'ii. il resta lu'il fixe et la houclu' entr'ouverle, san> pouvoir articuler un mol de plus; i\iv il venaii de jeter un coup d'u'il non sur