‹ AntoniaChapitre 13 sur 18 · NI(»NI · texte numérisé non relu

NI(»NI

— Ail! mon Dieu! (^oninioiit le savez-vous ?

— J'ai entendu quelques mots, et j'ai deviné le reste. Pourquoi l'avoir cassée, cette pauvre fleur? Ne pouviez-vous me la demander? ne pouviez-vous attendre; à demain ? Je comptais vous la donner.

— Mais... si je ne l'ai pas fait exprès?

— Vous ne l'avez pas fait exprès?

Julie sentit ({u'elle rougissait, car Antoine l'examinait attentivement, et il y avait df l'ironie moitié amère, moitié tendre dans ses petits yeux noirs.

— Fh bien, vrai, reprit-elle espérant se sauver par un expédient jésuitirpie, c'est contre mon jj^ré que ce malheur est arrivé !

— A la bonne heure, répondit Antoine, cpii l'examinait toujours, dites connue va, j'aime mieux ça.

— Vous aimez mieux ra... (jue quoi?

— Oui, mordié! Voyons, abandonnez la mauvaise cause (jue vous voulez plaider; condamnez francheiment la sottise ri la déloyauté de maître Julien; laissez-moi le punir comme je rentendr;ii...

— Mais où pr(;nez-vous que maître Julien...?

— Ah! n'essayez plus de inentii", sTcria M. Antoine

len se levant par un bondissemcnt de tout son jn'tit

étn' iiritable et passionné; ça ne vous va pas dr mentir,

vous ne savez j)as ! Kt puis c'est inutile, je vous dis

(juc j';ii ciilciidu, et, cnnimc je ne suis pas un indu--

[cile, j'ai roiicln... Julien vous li-ouve ;^ son ^i\\ et le drôle vt)U(Ji-;iil bien \on> cii coiilrr, s'il osait ! Monsieur Thierry ! (pie <lit<'s-vous là?

!•.'•■, A N ION lA

— Je (lis,... jo (lis les choses comme (*lles souL Mademoiselle de Meuil (Hait aussi fière (jue vous pouvez r(*tre; mon firre Aiidn'; lui en a cont(î, et il a fini par se l'aire enlcndre. Tous les hommes et toutes les fenmies sont faits du m(*ni(; bois, allez ! Il n'y a (ju'un mot qui serve : Julien vous [)iait-il , oui ou non?

— Monsieur Thierry, si je ne connaissais votre hon cœur, votre mauvais ton me r(^volterait ! Veuillez nie parler autrement, ou je vous quitte.

— y\h ! vous avez envie de vous fâcher? La fierté vous reprend, et vous allez me tourner le dos? Pourquoi? Tout cela ne vous regarde pas, vous! Julien a fait la sottise, c'est à lui de la payer.

— ^on, monsieur Thierry, c'est à moi... Je suis la cause maladroite de l'accident ; si je n'avais pas admiré et vanté cette lleur d'une manière indiscrète... Il s'est cru obligé de me l'olfrir,... lu politesse...

— Mauvaises raisons, nuuivaisrs raisons, ma Ixdle dame ! Le dnMe savait lort bien (pie j'aurais jeté i\ vos pieds la lleur, la plante, l<» jardin et le jardinier pardessus le marclK'. S'il ne le savait pas, il devait le deviner, et, dans tous les cas, il n'avait pas \e droit de faire le i^alant avec mon bien; c'est un rapt, c'est un abus de contiance et un vol. Il s'en mordra les doigts, et sa cbcre maman saura ce (pi'il en conte d'avoir un (ils «''lev('' à l'aire mal à pro|)os l'homme de cour avec les grandes dames.

— Voyons, mon voisin, sT'cria madame d'Kstrelle (|('->olee et liiipat leiilt'e, Vous n'allé/ pas leur relil'ci'

ANTÛNIA. 127

VOS bontés; vous n'allez pas me faire mentir, moi qui vous ai mis sur le pitklestal: vous n'allez pas rompre les liens d'amitié que vous m'avez fait contracter aujourd'hui avec vous, pour une fleur de plus ou de moins dans votre collection? Votre fortune est audessus d'une perle si réparable.

— Vous en parlez à votre aise I II y a des sujets que des millions ne pourraient remplacer, et (ju'uii homme de goût regrarde comme tout à fait* hors de prix !

— Ah I mon Dieu ! mon Dieu! qui pouvait deviner cela ?

— Julien le savait. ^

— Non! c'est impossible!

— Je vous dis qu'il le savait.

— Alors il est fou; mais ce n'est pas la faute de sa mère : elle n'était pas là.

— C'est la faute de sii mère! Elle l'encouraj^'e à vous aimer, elle se faufile auprès de vims pour vous amener à faire ce qu'elle a fait pour son mari.

— Non! pour cela, je vous le jure, non, monsieur Thierry! Klle est désespérée...

— De quoi? Mi ! vous voyez l)ien «ju'elle vous en a parlé, et (jue vous saviez les prétentions du j«'une homiiie?

Madanje (nislrelle liilt.i vainement, loute la prudence de son sexe, loute la fierté de son ran^, loute sa finesse naturelle et tout son usii^'e du monde échouèrent contre la loj^'i(|ue élnVite el lirutale du richard. 1,11»' s»' trv>uva prise dans un étau el se sentit

l'28 A N lONI A,

lioiilouso, maladroite, dévoilt'e, sans ressources, au bout d'iino impasse. Que faire? Mettre à la porte re ciiislre cjui lui fais'iit sul)ir un iiil"rroiratoirc rnvoltaiil, par conscWjuent abandonner la cau>e dos pauvres Thierry et les livrer à sa vengeance, ou bien se contenir, se défendre tant bien que mal, et' se soumettre i\ Thumiliation de la plus déplacée des semonces?

— il paraît, dit-elle avec nue résii,Mialion douloureuse, que j'ai commis une? grande fiiute en pénétrant dans ce pavillon! J'étais loin de m'en aviser, je n'avais jamais vu maître Julien Thierry, et je m'en allais, glorieuse de vos bonnes promesses, porter la joie i\ sa pauvre mère! Me voilà bien punie d'avoir été enthousiasmée de vous à ce point, monsieurTliierry, puis((ue vous vous croyez en droit de m'apostropher comme une petite fdle et de me demander compte de la plus innocente, sinon de la j)lus honnête des démarches (|u'une femme puisse faire auprès d'une autre fenune !

— Aussi ce n'est pas vous (jue je blâme, reprit M. Antoine, adouci d'un côté et d'autant plus irrité de l'autre; ce sont les vrais coupal)les (jue je condamne sans appel. Et savez-vous ce (|ui serait arrivé si j'étais entré sur le coup, au moment où maître Julien cassait mon lis? J'aurais cassé maître Julien, moi! Oui, aussi vrai que je vous le dis, voilà une léte de canne qui lui aurait fendu sa télé de peintre !

Madame d'Kstrelle fut clVi-ayéi» (h> l'aii' de nn'chancet('' exalltM' (h- M. VnNniie; elle eut MMiinenl peur de lui, el regarda iiivolontaireinfnl aiiliMic d'elle.

A N ION lA. 1-20

comme pour cliorclicr proteclio» au cas où la crise se tournerait contre elle-même. Il lui sembla entendre comme un frémissement dans l'épais feuillape qui enveloppait le hanc, et, bien (jue ce ne fût peut-être que le sautillement d'un oiseau dans les branches, elle se sentit vaj^uement rassurée.

— Non, mon voisin, reprit-elle avec une couraj^'cuse douceur : vous ne me ferez pas croire fjue vous soyez un méchant homme, et vous ne ferez rien de méchant contre personne. Vous vous en prendrez à moi seule, dans les limites de votre rlroit. Vous me ^Tonderez... et j'accepterai la remontrance. Je vous promettrai ce (pie je me suis déjà promis à moi-niêm<', de ne remettre jamais les pieds dans ce pavillon. Que puis-je faire de plus? Voyons, parlez.

I.ii ce moment, le ^'euillai^e s'aj^'ita un peu plus, et le moineau appi'ivoisé de Julien vint se poser sur rt''pault' (le inadanic (rilslicIN', comnie un inessa^'er dépêché par lui poiu* lui demander ^'l'àce. KlN; l'ut émue de celle petite circonstance plu> «pi'i Ile ne voulut se l'avouer, et elle pi-il dans le creutfc de sa main avec uik» sorte «le tendresse la bestiole, d«'j;\ familiaris(''e avec elle.

— Ihmi ! lit M. \iiloine, dont les \«'U\ perdants semblaient arnu's de di\inalion: vous av«^z là une drôle <le compaj^nie! C'est i\ vous, (;;{'!

— Oui, répondit Julie, (|ui redoutait (pudquo vengoanc(» conti'c Julien.

— l II moineau franc! N'ilaiiie bête! ça ne fait rpii-

ÏVt AN l (>M A.

du mal. Si ce n'rtait pas à vous... ('/est Julien qui vous l'a donné?

— Ah v^'i ! vou^ ne rêve/ (jue Julien! dit madame d'Kstrelle, perdant patience, et je ne sais vraiment pas quelle allure prend notre expliauion. Je me repens beaucoup de ce qui est arrivé, je regrette extrêmement d'en avoir été la cause ; mais ne pouvezvous me dire comment je peux la réparer, au lieu de me décocher toutes ces insinuations blessantes?

— \x)us voulez que je vous le dise?

— Oui! n'ai-je pas promis d'aller chez vous demain pour une tête de tamille?

— Le baptême de ma \)du\vo Anton la? 11 n'est plus question de ça. L'enfant est mort . ou tout au moins défiguré. C'est à un enterrement que je devrais convier mon monde. Et, d'ailleurs, voyez-vous, inviter madame André, faire contre fortune bon cœur avec monsieur son his, tout ça ne me va guère,... tout ça ne me va plus, à moins (|ue...

— Parlez donc, dit vivement madame d'Estrelle, (|ui conunençait à croire que le richard, se rej>entant de sii nmnificence, songeait peut-être à réduire le prix, oti'ert pour le pavillon. Je souscris à tout ce ((ui pourra vous dédommager et vous consoler.

\lailre Antoine n'avait aucune mesure dans sa vanité. Madame d'Ancourt. (pi'il avait vue une heure auparavant , lui avait , pai' (h'pit contre Julie, monté' la tête en le conlirmant dans ses espérances audacieuse>. Il «'tait revenu a\ee rint^'iilion de se déclarer.

ANTDNIA. 131

^e trouvaiil pas Julie dans son salon , il s"('lail «Milianli à la surprendre dans son jardin. L'incident du lis brisé semblait précipiter roccasion. Il eut un vertige de fatuité folle, il se déclara.

— Madame, dit-il , vous m'y poussez avec vos jolies paroles et vos airs de douceur; je vais risquer le tout pour le tout, moi , et, si la cbose vous fâche, le tort sera de votre c»té. Voyons! vous n'êtes pas riclie, et je sais que vous n'êtes pas née sur les marches d'un trône. Je crois bien que vous n'êtes pas fière non plus, puisque vous allez dans l'alelier d'un petit peintre et que vous acceptez ses hommaj^'es... à mes dépens!... histoire de rire! n'importe. Hions-en , mais finissons par (jU('l(|ue chose de raisonnable. Julien a beau avoir des ancêtres du côté de sa mère, c'est mon neveu, c'est un roturier. Le mépris(îz-vons donc pour va?

-7- \oii ('(irtes !

— Son tort est donc d'être pauvre? Mais, s'il «'tait riche, très-riclie, voyons, ((u'esl-ce (|ue vous diriez?

— Vous voulez le doter pour (|iie je r«''jiouse? s'écria madame d'Lslrelle stupéfaite.

— Qu'(\st-c«i (pii vous |)arle de va?

— Pardon ! j'ai cru...

— \ousavez cru que je \»iu^ pioposais une >otlis<^! (,)u'est-ce «pTun artiste ? J'aurais bfau le ilolci'. ce nCsl pas l'argent f^a^nt- pai- moi (pu le relèverait à vos yeux, je prnse. La coiisidtration appartient ù ceux qui ont lail eux-mêmes leur mmI tl (pu se >n\\\ dotinc dii ni. riir pai- leur esprit dan> li'> atlan'cs. Alhnis, vou•^

l.TJ A N rn.N

in'j'iilriKl»'/. bien! c'est un Im)ii pai'li, r'csl une grosse iuilune et un nom (|ui fait un certain bruit que je vous propose. C'est un homme f[ui fera toutes vos volontés durant sa vie et (\u\ vous laissera tout son bien après sa mort , un homme qui n'a ni anciennes maîtresses, ni enfants de contrebande, ni dettes, ni soucis, ni attaches d'aucun genre. Enfin, c'est un homme qui serait votre grand-père et qu'on ne vous accusera pas d'avoir choisi par caprice et par galanterie, mais qui fera honneur à votre bon sens et à votre délicatesse, car vous avez des dettes, plus de dettes que d'avoir ! J'en sais le chiffre, moi ! Il est gros,! et, si Marcel calculait bien, il ne vous dirait pas de vous endormir. Ilélléchissez, la! De grosses misères vous attendent si vous dites non , tandis que tout le monde vous saura gré de vous ac([uitter par un mariage de raison... Vous voilà bien étonnée, et pourtant: votre amie la baronne vous avait fait entendre ; ... maisi elle ne vous a pas dit le chitlre peut-être ?

— Cinq millions, n'est-ce pas? reprit. Iulie, qui était devenue pâle et hautaine. C'est de vous ({u'il s'agissait, et c'est de vous-même que vous me parlez?

— Kh bien, après? Ça vous scandalise, ça vous offense ?

— Non. nn)n>ieur Thieri'v, répondit Julie a\ec un effort suprême. Je suis, au contraire, très-honorée de vos offres; mais...

— Mais quoi? Mon âge? Croyez-vous que je veuille faire ici l'amoureux? Non! Dieu merci, je n'ai jamais

ANTUMA 138

u ce travers-là, et, à Tàge que j'ai, je ne suis pas 'idicule. Je ne veux qu'être votre père par contrat et rouver dans le niariag(î un moyen de vous choisir lour mon héritière. Allons, c'est assez parler. Il faut me (lire oui ou non, car je ne suis pas d'un caractère i rester dans le doute, et je ne veux pas être humilié, înlendez-vous ?

M. Antoine parlait d'un ton d'autorité singulière : Iulie craifjHiit qu'un refus ne l'exaspérât.

— Vous allez trop vite, lui dit-elle; je suis, moi, précisément d'un caractère indécis et timide, il faut me laisser le tenq)S de la réilexion.

— Alors... vous ne dites pas non ? reprit le vieillanl, évidennnent llatté de l'espérance (jui lui était laissée.

— Je ne dis rien, répondit madame d'Kstrelle, (|ui s'était levée et se rapi)rocliait de son hôtel avec uixiélé. Vous mo voyez toute bouleversée d'une otite X huiui'lle je ne m'attendais pas. Donnez-moi cpudjues jours pour y penser, pour me consulter... \rai, je suis très-ému(î, très-touchée de votre amitié et mssi très-efVrayée, car je m'étais juiv de rester libre! Vdicu, monsieur Thierry, laissez-moi! J'ai vraiment Ixisoin d'être seule avec ma conscience, et je ne veux |ms (|ue vous cherchiez à la sur|)rendre par vo> l)ontés.

Julie s'échappa, et l'oiicle Antoine sortit, oubliant le pavillon, le tableau, le li>, oubliant toute chose, et l'iJ pi'oiir à une lièvre d'<'spérance qui le faisait extra- ^*a{<uer piii^ que jam.ii^; mais. (|uand il >«• trouva dauN

t:n V N I ON I \.

la ru(^ (le Habyloue devant le, pavillon, il lui prit une fiirirnsf envie de tourmenter, d'intrii^uer et de stupétier son monde. Il sonna cl fut re(;u par Marcel . rpii attendait avec iiKjuiétude le résultat de sa eonférenee avec Julie.

— Eh bien, lui dit-il hrusfjuement , où est ma planltî? et maître Jidicn a-t-il iini nia peinture?

— Entrez dans l'atelier, dit Marcel; vous verrez votre peinture terminé(\ et votre lis aussi frais (pie s'il ne lui était rien arrivé.

— Oui , oui , ^M'ommela ironifjuement Antoine, ça lui a fait du bien d'être cassé!

Ht il entra dans l'atelier le chapeau sur la tête, et sans regarder, sans voir sa belle-sieur, cpii était pensive et fort abattue sur son petit fauteuil de canne, dans l'embrasure de la fenêtre. Il alla droit à son lis, il en examina la fracture et rej^arda attentivement i'(''|)i, (pii continuait ;\ fleurir dans la terre humide. Il reiiarda ensuite h; portrait de VAiUonia et dit :

— J'en suis coulent ; mais In ii';iui'as pas ma |)rati(pje, loi !

Puis il marcha dans l'atelier, passa près de madame Thierry et la vit, port;» la main an bord de son chapeau en disant d'un ton i()::n(' : « \'otre serviteur, madame;! » icviiil vers Marcel, lui lil au ne/, sans cause, comme im homme é'^ai»'*, ri cntin se dirigea vers la |)orte. rui'ieiix de n'iivoir rien iiouv»' ù dire poiii" se venger, sauN perdie la bonne opinion que sa jniiuir devait con^eixci' de si ( oiidiiili .

Marco l , ({ui vit son angoissi;, le retint.

— Ç'à, mon oncle, lui dit-il, il faudrait bien savoir où nous en sonfiines! La comtesse d'Estrelle a-t-elle obt(;nu notre {^Tâce, ou bien faut-il que je vende mon étude pour payer le dé^^ât?

— La comtesse d'Estrelle, répondit le vieillard, est une personne avisée, qui sait faire la différence entre des i^ens sans cervelle et un liomme de bon sens. Vous en verrez la preuve un jour ou l'autre.

Madame Tbierry, qui ne pouvait supporter les airs extravaf,^ants de son beau-frére, et (jui se crut bravée par lui , se leva pour remonter à sa cbambre. Antoine s'inclina imperceptiblement, et reprit :

— Je ne dis pas ça pour vous, madame Andn''. Je ne vous dis rien !...

— Je ne vous dis rien non plus, répondit la veuve d'un ton dont elle voulut en vain, par [)ru(lenee , étouffer l'amertume dédai^Mieuse.

Kt, saluant M. Antoine, elle se retira.

Julien i"onf,^eait son IVciii en silence, incapable de s'Iunniliei- en excuses, et Miiicel suivait diiii o'il perçant les mouvements ^Mucbeset désordonné> de l'Iiorticidteur.

— (ju'eNl-ce (pie vous ave/., mou oncle? lui dit-il (piand madame Tliicn'v fui soi'lit». Nous couve/, (juelcpir ilio>(' de hoii nu de mauvais? Dites-nous la véi'it(''. (,'a vaudr.» mieux.

La v(''i'il('', la vi'rilt' i't''|»oiidil M. \iitoine, on

la verra , «tu la cttiiuailra à mmi joui" et à sou heure.

1;1C \NT<iNIA.

la V('l'i(('' ! V.{ (oui II' liKHldc n'en l'il'.i peu! -rire pas !

Julien, (|ui peignait toujours, perdit patieiire. Il déposa sa palette et son aj)puie-iTiaiii, et, ôlaut le uiouclioir néf^li'iemmonl roule'- (pie les peintres de; cette «'porpie portaient, en *iuise de bonnet, dans leur atelier, il alla droil à M. Thierry, dont il interrompit forcément la promenade agitée et bruyante. Alors, d'un air sérieux et d'un ton très-ferme, il lui demanda l'explication de ses vagues menaces.

— Monsieur mon oncle, lui dit-il, vous avez l'aii de vouloir me pousser à bout; mais je ne manquerai pas pour cela an respect (juc jr vous dois. Considère? seulement, je vous prie, (jue je ne suis pas un enfanl qu'on puisse faire trcml)ler en fronçant le sourcil et en prenant une grosse voix. \ous feriez mitnix de voir et de conq)rendre ce qui est, c'est-à-dire le cliagrin véritable que j'éprouve de vous avoir déplu. Comment ce malheur m'est arrivé, ne me le demande? pas: un oubli, une distraction, ne s'explitpient pas; mais, le fait a('conq)li, (pif voulez-vous faire poui m'en |)uiiir, ou (pi'exigez-vous de moi pour (pic je l'expie? Me voilà tout j)i'ct à vous prouver mon repentir ou à subir les consé(pu'nces de ma faute. Prononcez, cl ne menacez jilus. ce sera plus digne de vous et de moi.

M. \iifoine resta court, insensible en apparence, mais au fond très-morlitii' de la supi-riorilé d'attitudf (pic l'at eux'' avait en ce niomcnl sur le juge. Il eUl

iTirnic une certaine peur drtre ridicule, et, p(Mir eu finir, il lui vint une idée diabolique.

— Tout dépend de madame d'Kstrelle, dit-il. Si elle le veut, si elle l'exi^^e, je fais pour ta mère, nonobstant ta vilaine action, tout ce que j'avais promis, et même je te pardonne ; mais c'est à la condition (pfclle viendra demain cliez moi avec vous autres, comme, Je son côté, elle l'avait promis tantôt.

— Eh bien, dit Marcel, si tout est raccommodé, ne ui avez-vous pas rappelé* tout à l'iieure le rendez-

/ous convenu ?

— Toi, procureur, je ne te parle pas, répondit \ntoine ; fais-moi le plaisir de t'en aller, je veux parler ieul avec maître Julien.

I — Parlez, parlez, dit Marcel. .!<• m'en vais, car on n'attend chez moi depuis une ^'ran<le heure. Je le- /iendrai savoir tantôt ce (jue vous aurez (h'-cidé.

Quand Julien fut léle à tête avec son oncle, celui-ci )rit un air de solennité encore plus comiipie.

— Écoute, dit-il; tu vas Wùvr pour moi une enuinission. Tu vas aller à l'hôtel (ri'sti'eile.

— Pardon, mon oucle, je ne vais pas là. moi; je J y serais pas reçu.

— Tu ne >eras pas l'eçu , j v coinplc hii'ii. Tu poi*eras une lelli'e, tu attendras la réjKdise dan.s l'anti- •hand)re, et tu me la rap|»oi*lera>.

— Soit, dit Jidien, qui peii^iil jniuvoir s'arrêter hez le suisse. Où est la lettre. '

— honne-uioi ce (piil taiil poui' l'i'crire.

— Voilà, (lil JhIkm! m (Uiviaiil le .tiroir de sa tahlo. I^'horticulleur s'assit el t'crivit assez vile; ensuite il

appela Julien, (jui cachait son impatience (;n ôtant ^a veste (Je ti'avail et re|)renaiil son habit (lé|)os(î sur un siéije.

— \'ous faut-il un cachet? dit Julien.

— Pas encore. Il faut (jue lu corriges mon hillet. Je ne me picjue pas crêlre savant, et je peux faire des fautes d'orthogi'aphe. Lis-moi ça, lis tout haut, et corrige ensuite les points, les virgules, tout.

Julien, qui sentait un pit'ge, parcourut d'un raj)i(Je regard les quekiues lignes (|ue l'oncle avait écrites d'une main ferme. Il eut un éblouissement et faillit froisser le papier avec indignation; mais il crut à une épreuve tentée sur lui par cet homme cpiinteux et bizarre. Il se contint, alfronta , impassible, h; regard, scrutateur férocement fixé sur lui , et lut d'une voix assurée le contenu du bilhit ;

(( MadauK^ et amie,

(( Nous étions si contusionnés tout à l'heun;, (jue nous nous sonuïies (pjillés sans convenir de nos fait^ pour demain. Je ne vous cèle point (|ue je prendra ael«' de voti'e présence à ma j)etile fête conime d'unt nnuvelie esp«'i'ance (jue vous me domie/ , cl de votn refus conniK! d'une rupture ou d'un alermoiemen fâcheux. Je \ouNai dit f|iie je ne V(Mjlai> point èln berné, et mjus m'avez prouus d être sincère. La nui

ANTUMA. ]39

porto conseil. Je compte que demain vous me contirmrrez dans les bonnes idées que vous m'avez permis d'ein()orter d'auprès de vous.

« Votre ami et serviteur, qui est impatient de se dire votre fiancé ,

(i Antoine Thieiirv. »

— Kh bien, reprit l'horticulteur (juand Julien eut fini de lire, y a-l-il des fautes?

j - — Oui, mon oncle, beaucoup, dit tran(|uillê*ieiil Julien en prenant la plume.

j — Doucement! Je ne veux pas qu'on voie les coirecîlions. Arrange ça proj)rement !

— C'est fait. Cachetez et mettez l'adresse.

— Et qu'est-ce (|ue tu dis de ça, toi? reprit l'oncle en écrivant le nom de madame d'Kslrelle >nr l'enveloppe.

— Hien, répondit Julien. Je n'Vp crois pas.

— Y croiras-tu, si tu portes la lettre?

— Oui.

— Quii diras-lii alors?

— Hien. La chose vous re^'arde.

— Diantre! elle le n;f,Mrde bien au>Ni !

— Connnent va, s'il vous plait .'

— Le iMchal el la donalion de voli'e maison d»- ■>^Vi'es sonl à ce pii\.

— Koi"l bien, mon oncle, (liand merci al«»r>! -^ Tu a> l'air...

^ ]v n'ai aucun air. heyanlez-mui.

Antoine no put soulonii* le rci^ai*»! |)(''n«''lr;inl et lianli (lo Julien.

— Allons! vite! dil-il avec liunieur, porte m.i lettre.

— J'y eours, répondit Julien.

Il pril son chapeau.

— Où vous remettrai-je la réponse ?

— Dans la rue, à la porte de l'hôtel, où je vais t 'attendre. Nous sortons tous les deux.

Ils sortirent en eftet. Julien alla droit au suisse, obse;;vé par l'oncle, qui ne le perdait pas de vue; niais, au lieu de confier la lettre à ce fonctionnaire, ainsi (ju'il l'avait résolu d'abord, il lui annonça qu'il voulait parler au valet de chambre, et traversa la cour d'un pas rapide sans se retourner. Arrivé à l'antiehambrc. Julien remit le messaf?e et s'assit sur le banc d'allcnte, prenant l'attitude d'un homme ([ui ne s'attend pas à être reçu, mais en disant au valet :

— Faites savoir à madame la comtesse que, s'il y a une réponse, le neveu de M. Antoine Thierry est là de sa part, pour la lui porter.

Julien attendit li'ois minutes. Le valet revint et lui dit:

— Madame la comtesse a de«f renseifiiiements à vous demander. Prenez la j)eine de passer par ici.

Il ouviil une poi'te de côl('', et marcha devant. Julien le suivit dans un couloir sombre: puis le valet ouvrit une porte de dégafçement, avança un siège et se retira

Julien se trouva 3eul dans une belle salle à mauf^ei dont l'entr»''»' prÎFicipale lui faisait face. 1 ii instan

ANTKMA. l-ll

apW's, cf'lh; piulc s'ouvril, ot niadaïuo dTstrcIN* pariil. Elle était fort pale et agitée.

— Je vous reçois ici, lui flit-elle, parce que j'ai du monde dans mon salon, et que je ne peux m'expliquer devant personne sur l'objet (jui vous amène. C'est donc M. Antoine qui vous a confié cette lettre?

— Oui , madame.

— Kt vous en ipfnoriez le coiilcmi san-^ doute?

— Non, madame.

— Kt vous vous en rtes chariré ?

— Oui , madame.

— Pourquoi cela ?

— Pour savoir si mon oncle est fou à lier ou atrocement méclinit.

— Kn d'autres termes,... vous n'étiez pas sûr,... vous vouliez savoir si je lui avais doi^né le droit A(' m'écrire une pareille lettre?

— Je n'y croyais pas, et je comptais rjue vous mf 'eriez chasser sans réponse.

— Alors,... coinnic je vou*^ recois, vou^^ en conîluez...?

— Hicii , madame, sii'oii t|iii' vous iif pouvez, rirn ain^ de plus cruel (pie de me laisser dans l'inceritude.

— Quel intérêt si ^rand pou\('/-\ous piendre...? )ois-je compte à (piei(prun...?

— Ali! madame, ne me |»aile/ pas sm- (•«• lon-là. l'écria Julien hors de lui. < >u la lichesse de mon onil«* I fait lairi' vos !(''pui,'naiices, el. dans <e cas, je n'ai

absolument rien à vous dirr, ou bien vous avez sulii TinsoltMice de ses offres avec une patience (jui l'a al)usé; et. si vous avez eu celte patience, cette bont»'là , j'en devine aisément la cause. Vous avez craint de voir retomber sur nous le ressentiment de M. Antoine !

— Il est vrai, niaîtro Julien : j'ai pensé ii votre m^re, j'ai éludé la réponse, j'ai demandé le temps de réfléchir, j'ai espéré (|ue, pour me complaire, il tiendrait d'abonl la parole qu'il m'a donnée de rendre l'aisance et le bonheur à madame Thierry. C'était peut-être mal, car je mancjuais de franchise, et cela n'est pas dans mon caractère. Pouvais-je croire, d'ailleurs, que ce vieillard emporté et mal élevé commencerait par essayer de me com|)romettre? Voilà pourtant ce i qui arrive , et Dieu sait quels désaji:réments vont résulter pour moi de tout ceci ! mais j'ai tort de m'en préoccuper. Kn voyant échouer mes négociations en votre faveur, je suis égoïste de me plaindre, et en vérité mon plus grand chagrin est de no plus éirc lionne à rien après avoir élt' la cause de votre désastre. Que faire aussi avec un homme (|ui prend ma |n'ur pour de la ('(Kinetterie et mon silence pour un aveu ?

Julien mit un genou (M1 terre, et, conniie ma-|f ilame d'KstrelK", etfrayée, surprise, allait s'enfuir:

— Ne craignez rien de moi. madame, lui dit-il; ceci n'est pas une déclaration de théâtre ; je ne suis pas fcni, et j«* fais ici une ad ion liès-sérieuse en vous remerciant ù i:r\u\\i\ an nom de nia mère. Votre bonté

VNruNlA 14.1

est de celles (ju'on ad()n% et qu'aucuiX' parole ne peut exprimer. Maintenant, aj«)uta Julien en se relevant, j'ai le droit de vous dire que je suis un homme, et que je me UK'priserais si , même par amour pour la plus tendre des mères, j'acceptais un seul instant le sacrifice de votre fierté. Non, madame, non ! il ne faut pas ménager M. Antoine Thierry, il ne faut pas qu'il croie un instant de plus qu'il peut aspirer... Pauvre liumme! il est fou ; mais les fous ont besoin d'être tenus en respect comme des enfants incommodes et dangereux. Je m'en charge, et de ce pas je vais, avec votre permission, le désabuser à jamais.

- Ah ! mon Dieu, vous-même? dit Julie. Non ! wc le poussez pas à bout, j'écrirai...

— Kt moi, répondit Julien avec une lici'té dont 'enqjortement ne déplut i)as à madame ilKslrelle, je [le veux pas que vous écriviez. (Iroyez-vous donc (jue e sois un enfant |)our avoir peur de sa colère, ou un âche pour vous laisser exposée à ses importimités? royez-vous (juc ma inrrc accepterait plus (pic moi les bienfaits (pii vous coùtciMiciil Tombre d'iiii mmlOnge? Est-ce ù vous dr nicMiagci- (pichprun cl di- K)unrir i)our nous, (pii donnerions notre vie jiour vi^us pargner la plus petite soullVancc? Non, madame, ;onnaissez-nous mieux. Ma mère est à la haut«uir de OUS vos sentiments, elle M'acceptait cpiaNci- une trèsfraude repu,:; nance les bienfaits de M.Antoine. Auj^mrl'hui, elle en l'ou^irail ; elle« en délesl«'ra la pensée Uand elle saur.i ce (pi ils \oii.s (Oiileiil. 1.1 ipiant ù

III ANIOMA.

moi... moi. je ne >ui^ l'icii (lr\;iiiL Vous cl je lie serai jamais rit-u dans votre e.xislcnco; mais sonllVc/ (|ii'iiii homme (|ui se sent du C(i*ur vous dise (ju'il ne craint ni la pauvreté, ni la veni^eance, ni aucun i^enre de persécution. J'ai tail mon devoir, je le ferai eiicoi'c»; je soutiendrai ma mère juscjuà >on dernier souille,' et, t"allùt-il lutter contre l'univers, je saurai lutter pour elle. Que ceci vou.^ tran(|uillise sur le sort de celle que vous aimez si bien. ^'eùL-eIle (jue voire amitié, elle la préférerait à toutes les ricliesses de M. .Vnloine, et, moi, n'eussé-je (pu; cet instant j)our vous dire que je vous aime, je m'estimerais encore heureux et lier d'avoir pu vous le dire sans offense et sans folTe ; car c'est à votre âme (jue je parle, et il n'y |)as en moi l'omhre d'un sentimcMit (pu ne soit di^Mie de vous. Adieu, madame! vivez heureuse et trancjuillc, et, s vous avez jamais besoin d'un homme qui fasse poui vous (|uel(|ue chose d'impossible à tous les autres souvenez-vous que cet homme existe, pauvre, infime caché dans un coin, mais capable de transporter de montagnes; car, lors([u'il s'aj^itdesa mère ou de vous il est la volont('', il est la foi en [)ersonne.

Julien sortit sans demander ni alleiidre un mot d plus de madame d'Estrelle, et il se trouva en un clii d'd'il dans la rue. .\nt.)ine l'attendait avec une impa tience iic-vreiise ; il ('tait au moment d'entrer comm une bond)e dans Tliôlel (juand Julien reparut.

— \'.h bien, la réponse a .m ummiis (juatre pagc>| ■s'écria-t-il. Ou est-elle ?

— Venez, monsieur, répondit Julien en lui otTiMut son bras pour traverser la rue. il y a ici trop ile bruit pour s'entendre.

Ils entrèrent dan> un enclos ouvert, fpii portait l'écrileau de terrain à vendre, et Julien parla ainsi :

— Mon>ieur mon oncle, madame d't^trelle a lu voire lettre et m'a fait comparaître devant elle pour (jue j'eusse iîi vous transmettre sa réponse verbale.

— Verbale ?

— Et textuelle.

— Voyons ça!

— MadauK' l.i comtesse, jugeant que vous aviez l't'Sjïrit tioubi»* lorsque vous lui avez demandé sa main, a eu peur de se trouver seule avec vous et s'est soustraite à l'entœtien par une promesse de réiléchir: m lis ses réllexions étaient toutes faites, et voici s.i d( (ision. Klle re^^retle de ne pouvoir se rendre clu'z Vdus demain et vous fait savoir (ju'à parlir de ce muiMt'iit elle ne sera plus chez elle.

— l.lles'en va! où va-t-elle?

— (\e n'est pas à moi d'interpréter, c'est à vous <le :ninpn'ndrt*.

— J'enleiuls! c'est mon congé en règle?

— Tout porttr i\ le croire.

— Kt t'est loi qu'elle charge de me li si^inUci' :

— >o;i ! je m'en suis charg»'? sans lui ileniaader »on c msjMili'mcnt.

— l' junpioi (,\i! Jtî vcu\ .Navoir!

— Vous savez de ivste, m«)»i-i' ur. Ne m'avrz-vous

Page 1