AN TU M A
|>as dit qiio l'avenir do ma mère et le mien dé|)ei)daiiMit de l'encoura^'ement donné par madame d'Kstrelle à vos prétentions matrimoniales? Voilà pourquoi j'ai saisi avec empressement le prétexte que vous me donniez pour me présenter chez elle, espérant que rélrangeté de votre lettre la déciderait il me recevoir. C'est ce que vous n'aviez pas prévu.
— Si fait, mordieu! s'écria M. Antoine ; je m'étais fort bien dit que la cl^ose arriverait si...
— Si quoi, monsieur?
— Si j'avais deviné juste. Je m'entends.
— Mais, moi, je n'entends pas.
— Ça m'est fort égal.
— Pardonnez-moi, vous souhaitez que je devine. Vous avez pensé que j'étais assez fou, assez sot, assez impertinent pour aspirer à l'attention de cette dame?
— Et, Il présent, j'en suis sûr! Tu lui as déclaré tes sentiments, et je vois ton air de triomphe. Kn même temps, tu te frottes les mains de m'avoir éconduil ! Tu vas conter ça à ta chère mère! Tu vas lui dire: (ill la j^obe, le richard! 11 s'est imaginé, en nous jetant un morceau de pain et en prenant une jeune fenmie, nous railler et nous déshériter ! Eh bien, il n'a réussi qu'à se couvrir de honte. Il vieillira seul, il mourra garçon, et, malgré lui, nous serons riches...»
— Vous vous trompez, monsieur, reprit Julien parfaitement maître de lui-même. Je n'ai j)as fait cet ignoble calcul, et je ne !c ferai jamais. Vous vou> marierez demain, si Ix)n vous semble, et vous épou-^
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serez qui VOUS voudrez, fon scTui cnchanU', pourvu que la dij^nité de ma mère et la mienne ne servent pas d'enjeu à votre entreprise. Voilà ce que je désirais pouvoir dire; à madame d'Kstrelle, voilà ce que je vous dis, Kt, à pn-sent, je n'ai plus qu'à me raj)peler que vous êtes mon oncle et à vous présenter humblement mes devoirs.
Julien allait s'éloifrner après avoir salué profonléuient M. Antoine, (lelui-ci le rap[)ela d'une lav^n mpérieuse.
— Et mon lis? qui me le payera?
— Kvalucz-le, monsieur.
— ('inq cent mille IVancs.
— Parlez-vous sérieusement?
— VI si je parlais st-rieusement?
— Je vous croii'ais, vous sncluint incapable de ronq)er une persoimecpii s'en r;q)|)orte à vous.
— Des llatterit's! des l)assesses!
Le rou^M' moula au visa;,'e du jeune artiste ; il
eparda lixemciil M. \iitoiii(', essayant de se persuader u'il *'I;iil ri'ellemcnl ali<'n('' ;ui point (pic ses invectives 0 pouvaient atlcindi'c un iKnnnic de san^-lVoid. ntoinc p(''ii(''lra sa pciisi'-c cl (il un ctVort pour se dmer.
— yVIlon^, dil-il, ne parlons pius de (::\\ Je vais prendi'e le^ dt'bi'is cl la peinture ; j'en suis pour nies
•ais (le conliance et de l)ont«'. (a m'apprendra à ne lus sortir de mes idées et de mes principesl Marche cvanl, et j)Ius un mot'
Ils rotourniToiil ;\ Talclier. Là, M. Antonio, niuol connue la rancune, reprit la plante, r<''pi, le lablean, et, sans vouloir être aidé de personne, sans regarder Julien, sans remuer les It'vres, il sortit du pavillon pour n'y i)lus reparaître.
Marcel revint bientôt deniander à Julien ce cpii s'était pass»'. Julien, avec franchise, avec fermeté, le lui ra- (•o;ila (Ml présence de madame Thierry.
— Maintenant, ajoula-l-il , ma conduite irrélléchie vous a ii)(|uit'lés, je le sais. \ous m'avez cru aus>i fou (pK^ l'oncle Antoine, et ma mri'e s'effraye d'un sentiment fpi'elle croit devoir m'étre funeste. Détrompetoi et calme-loi , chère mère, et toi, Marcel, rendsmoi restime qu'on doit à un homme raisonnahle. On peut être tel en déj)it d'une imprudence commise, et je reconnais avoir été fort étourdi en olfrant à notre bienfaitrice un objet (jui ne m'appartenait pas. C.eci est un élan de reconnaissance assez déj)lacé, mais dont elle ne s'est pas scandalisée, parce ({u'elle n'y a vi (ju'iioe ('motion diirne d'elle et conforme au respec (jui lui (>sl dû. Je me llatle (pfclle en est i)lus persua dée encore depuis qu'elle m'a donné audience, et j( vous jure à tous (I(mi\ . sur ce (pie j'ai de plus sacré sur l'amour filial et l'amitié fidèle, rpie rien de fàclieu pour madame d'Rslrelle, rien d'ineonvenant de m l>arl. rien d'alll'^M'aiit pour vous ne résult("ra de m (•()nduil(^ à venir. .Ne re^MVttons pas la maison d Sèvres, ma bonne mère : nous ne la tenioîis pas, moins que madame d'Estrclle ne devint madame Ai
toine Thierry, ci tu ne penses certainement pas que cela eût pu avoir lieu. Quant à toi, mon cher Marcel, sois béni pour tout le mal (juo tu t'es donnt^ ; mais te voilà \)'\(\] convaincu désormais (|uo c'était en pure perle, et (jue l'oncle Antoine ne donne rien pour rien, testons tranquilles à présent, reprenons notre vie où nous l'avions laissée avant ce mauvais révc de fortune. J'ai toujours des bras pour travailler et un crr'ur pour vous chérir, et même, à partir d'aujourd'hui, je me sens plus dispos, plus vaillant et plus sûr de l'avenir que je ne l'ai jamais été.
dette fois, Julien disait la vérité, et ne montait pas son courajje [)Our rassurer sa mt're. Il se sentait, non pas tranquille, niais fort; ses deux entrevues coup sur coup avec Julie avaient imiJrimé à son âme une direction nouvelle, un /'laii plus sur. Il avait ti'ouvé devant elle rinspifation qui résumait le^sérjeux et. la pénén)sité de sa j)assi()n. Il était sùrv^leMui avoir ouvert son Cd'ur, et de ne l'avoir ni ethavée ni olfensée. (Iroyait-il être aimé? ^on , mais- ille sentait peut-être maigri' lui d'une maiiièi'e vajue, ei il y avait de mvsti''rieuses délices dans sa ré\eiMe. Il avait compris sa mission dans la vi(^ de si^mîhient exalté et dévoué (pii était bien réellement sa vT»'- iioi-niale. Ce cpi'il avait dit, il vt)ulail le laii'e, et il «''lait de force à le faire. Aimer en silence, ne rien cliridiei-, n ' rien surprendre <'t ne rien sai>ir (pie l'occasion de st^ dévouer s;ms réserve, tel ('tait son plan, >a M»|(»nt«''. sa professit)n de io\ , pour aiiiNi dire.
— Kl, à présent, pcnsait-il, que je souffre beaucoup, cela p(iut arriver'eii dépit de moi-même; mais j'aurai tant de joie à soullVir noblement et à me taire pour l'amour d'elle, (jue je resterai vainrjueur de ma soullrance, et que ma mère n'en ressentira plus jamais j le contre-coup. Il faudra être ^rand dans la lutte de " mes instincts contre mes devoirs. Eh bien, pourquoi i non ? J'ai toujours aimé les choses élevées et les sentiments (jui dépassent le vulgaire. Oblip:é d'être un ) homme, et persuadé que le devoir est dans les liens de la famille, je ferai sans doute un jour comme a fait Marcel : j'épouserai une honnête femme qui sera dès lors ma meilleure amie. Jus(iue-là, je veux me conserver libre et chaste. Je veux aimer sans espoir, et s'il se peut sans désirs, cette noble Julie ([ui ne peut être à moi; je vaincrai le désir, je porterai le sentiment fraternel jus(iu'au sublime, et je ferai péné'trer le sublime dans toutes mes facultés. Je ne serai ])0ur les autres qu'un joli artisan bien patient et bien doux , cherchant la grâce et la fraîcheur dans des paniei's d(î roses; mais, à force d'étudier le divin mystère de la pureté dans le sein des Heurs, on peut avoir la révélation de la sainteté dans l'amour. 11 me semble qu'il est beau de se dire qu'on pourrait travailler à surprendre une femme aimée, et (ju'on l'aime trop pour le vouloir, ('/est li\ une vie toute de méditation l't de sentiment. iJi bien, j'en \ivrai aussi lonj;temps (jue j)o>>il)le. Je vivrai de ma pensée comme les autres vivent de leurs actes, et je serai piîut-êlre ainsi plus
ANTONIA. loi
lieureux quf3 pas un ! Je me sentirai soutenu par un enthousiasme qui ne s'usera pas dans les déceptions. Je respirerai tout seul et à toute heure dans le heau, dans le pur et dans le ^and encore mieux que mon pauvre père, qui éprouvait ce besoin -1^1, mais (pii croyait le satisfiiire dans telles ou telles conditions de luxe ou dans le commerce de tels ou tels personnages, il ne m'en faudra pas tant à moi , et je serai vraiment bien plus riche, n'ayant besoin ([ue d'être content de moi-même.
En s'élançant ainsi de parti pris dans les ré«,Mons de l'idéal, Julien suivait en ellet un secret penchant qui s'était développé en lui de bonne heure, il avait reçu une assez belle éducation , et, tout en étu<liant son art assidûment, il avait beaucoup lu ; mais, port»'* à l'enlhousiasme austère, il n'abandoiuiait pas son goût à tous les sujets et son plaisir à tous les genres. De tout ce (jui avait nourri son adolescence, le grand Corneille était ce (ju'il avait savouré avec le plus de salislaction et de huit. C'est l\ (ju'il avait trouvé, sous la l'orme la plus élevée, lu plus forte et la plus lièiv aspiration à l'in-roïsme. Il préférait cet enseii^nemcnt mis en action, ces grand«'s vertus s'exprimant et se manifestant par elles-mêmes, au\ discussions dv la philosoplTu^ contenqkoraiiK*.
Ce n'est pas ;\ diic (|iril (irdaignât l'esprit de son temps, ni cpi'il sr tint à l'i-eart du prodigieux mouvement (|ui se produisait alors dans les idées. Au coi)train', il «'lait un des robustes produits de cette ("poque
inntjuo dans l'hisloire pour les illusions fjrandio^os on aUnulant les résolutions fi)rmidal)los. On ('Mail aux derniers jours de la monarchie, et très-peu de gens sonj::eaient à la renverser. Du moins Julien n'était pas de ceux (|ui y sonjieaient; il allait très au dclii de cetli; attente d'un fait quelconque dans la [)oliti(pie. Il s'enivrait des découvertes et des rêves de la science morale et (le la science naturelle, récemment déf:ap:ées, ])()ur ainsi dirt? en bloc, des nuaij:es du passé. Lagranp:e, lîailly, Lalandc, lîertliollet, Monge, Condorcet, Lavoisier révolutioimaient déjà la pensée. Quand on se reporte à cette rapide succession de travaux heureux qui , en peu d'aimées, fit sortir l'astronomie de l'astroloiïie, la chimie de l'alchiuiie, et, sur toute la ligne des connaissances humaines, l'analyse expérimentale du préjugé aveugle, on reconnaît qu'en faisant la guerre aux superstitions, les philosophes du xvui*' siècle ont affranchi le génie individuel de ses entraves en même temps (jue la conscience religieuse et sociale des peuj)les. Aussi quelle audace, (pielle eTervescence, (picl enivrement dans ces premiers élans vers l'averiii"! L'esprit humain a saUn'* le soleil di progrès, et déjà il croit s'emparer de tous ses rayons. A peine la premièr«' monigollière s'est-ellc enlevée sur ses ailes de fi'u, (|U(' deux hommes se risquent à traverser la Manche. Aussitôt l'humanité s'écrie : « Nous sommes maîtres des routes de ratmosj)hèr;', nous sommes les hahilanls du ciel ! »
Dès le lemp.^ou .s'eiic idre l\)rtuit('menl noire n'-cii ,
ce noble début de l'idée nouvelle avait trouvé sa formule dans le mot de perfectii)ilité. (l'est Condorcet qui en ébaucbe magnifiquement la doctrine, et qui, sans tenir compte de la faiblesse buniaine, pressent pour elle des destinées sans limites. Il croit à l'infini au point d'espérer le secret de la destruction de la mort, et tout ce qui pense, tout ce qui lit commence à croire avec lui à la prolonp:ation indéfinie de la vie pliysique. Parmentier croit d'ailleurs conjurer à jamais le spectre de la famine en acclimatant la pomme de terre. Mesmer croit avoir découvert un aident mystérieux, source de tous les prodiges. Saifit-Martin annonce la réliabililali(>n (1<^ l'àmo bumaine et fait pénétrer le dogme de l'infinie lumière dans les terreurs des anciens dogmes. Cagliostro prétend ressusciter la magie d'une manière naturcllr et conq)réliensil)le ; en un mot , le vertige dr l'avenir enivre toutes I(»s têtes, (lef)uis les plus positives jusqu'aux plii> loiiianesques, et, au milieu de cotte stnvxcitalion, le présent apparaît connue un obs!acle dont personne ne d ligne se soucier. La vieille luonatcbic ,. le clergé intlexible, sont encore là debout, s'eflorcant de ressaisir le pouvoir (pii s'('ci()ule; mais la libiTlf \ iciit d'êti'e inaugurée «'Il AiiK'riqu»', el la IV.uiic >ent (jue son j(Kn* est proclie. Klle ne prév»»:t pas de sang à répandre, les «louces cliimères excliieiil le> idées de vengeance; à la veilbde rell'.«»yalile orage, le> âmes sont en fête, el je ne siis(pielle lièvi'e d'ide il prépan les magniti(|ues élans de 81).
164 ANIONIA.
Julien était plein de cette foi et de cette volonté qui semblaient providentiellement descendre sur la terre au moment manfué pour les p'andes luttes; mais il y portait un certain calme qui tenait au régime, ii l'habitude et aussi au tempérament de sa pensée. 11 y avait t;n lui, non à l'état de discussion, mais i\ celui d'instinct, un certain myslicisme philosopliiciue et comme un besoin de se sacrifier. S'il n'eût aimé une femme, il eût aimé la liberté avec fanatisme. L'amour disposa de lui pour le dévouement. Aussitôt f(ue Julie eut rempli son âme, il ne pi-nsa i)lus à lui-même que comme à une force (jui devait servira protéi^^^r Julie. L'idée lui vint-elle qu'elle pouvait ou devait lui apj)artenir? Oui, sans doute, elle lui vint, confuse, parfois impérieuse, mais vaillamment combattue. Il n'avait pas de préjuj;és, lui; il n'était pas, comme l'onc'le Antoine, ébloui par le rany, le titre, l'éléj^^ance ; il savait la naissance de Julie médiocre et sa fortune compromise. Il se sentait d'ailleurs son égal , car il était (h; ces hommes du tiers, remplis iVnn légitime et tenace orgueil (jui commentaient à se dire : Le tiers est tout , connue on a dil ensuite : Iji peuple est loiit ,CÀ)mme on dira un jour: Ciiacan est Umt, sans nier auv'une nol)lesse, qu'elle vienne de l'épée, de la toge, de l'usine ou de la charrue. Julien ne voyait donc pas dans la comtesse d'Kstrelle une fenjUK^ placc'e au-dessus de i lui par les circx>nslances, mais bien par le mérite personnel. Ce mérite, il se l'e.vagérait p<^ut-étre, c'est le privilège de l'amour de graviter sans cesse vers les
hautes régions de l'âme et de se croire appelé à la conquête des divinités. Aussi alliait-il dans sa passion une admirable humilité à une fierté sans bornes.
— Je ne suis pas digne d'une telle femme, se disait-il ; il faudra que je le devienne, et, quand je le serai à force de patience, de désintéressement, d'al>néfîation et de respect,... eh bien , alors je me sentirai peut-être le droit de lui dire : « Aimez-moi. )>
Pourtant il se demandait parfois si ce jour-là viendrait avant cpie les circonstances imprévues de l'avenir eussent disposé du sort de Julie, et alors il se répondait :
— Kh bien, j'aurai son estmie, son amitié peutêtre, et le temps consacré à me gouverner noblement ne sera pas perdu pour moi-même.
Madame Thierry fut donc surprise et ravie de voir revenir en lui tout d'un coup, et le jour mêmt^ de. celte; grande; aventure, l'enjouement et toutes les apparences de la santé physiijue et morale.
— Mon ami, dit-elle à Marcel dans un moment de tête-ii-tête, je; n'ose pas t'avouer ce (lui me passe par res[)rit; mais il a l'air si hcm-euxî... Mon Dieu! croistu cela possibU;?
— Quoi?... dit Marcel. \h ! i)ui , l;r visite à madame; d'Kstrellt;! Kh bien!... v^^ s'est vu, ma boinu; tante;; il est assez beau garçon et assez aimable pour plaire; à une grande- elame ; mais celleM'i est ruinée et lù'U seirtira epie; par un riche mariage*, epi'il l'an! lui souhaiter, à la cemelitieju epic ce; ne soit pas a\cc un
r)6 ANTDNMA,
lio;) vieux lioinnu'. Je ne la crois pas hardie et vaillanlc comnie vous l'avez élé, vous, et, d'ailleurs, ce qui vous a réussi nuit géiiéralenient ; les grandes passions sont un numéro (jui j::ai;ne sur cent mille (jui j)erdent à la loterie du deslin! Ne souliaitons pas cela pour Julien et pour elle !
— Non, je ne le souhaite pis, c'est Iro]) hasardeux en elTet; mais, s'il lui plaît pourtant, (ju'arrivera-t-i! ?
— Je ne sais; mais elle est vertueuse, il est honnête lioninu' : ils i-outtViront luus deux. Mieux vaudrait les éloigner si on pouvait.
— l'.h oui! c'est ce que je te disais d'ahord. Ouel dommage pourtant! Si heaux , si jeunes, si hons tous les deux ! Ah ! le sort est quelquefois bien injuste! Si mon j)auvre mari lui eût laissé notre fortune, Julien eût pu être un j)arli pour elle, puis(ju'elle est pauvre et sans orgueil de famille! Hélas! (pie Dieu me le pirdoimc! voici la première fois (jue je hlàme mon André! Ne parlons plus de cela, Marcel, n'en p.u'lons jamais!
— il faudra pourtant penser, reprit le procureur, à ne pis laissi'r tro^) lliinhcr le co'ur de Julien. Aujourd'hui, c'est feu de joie, parce (|u'il esjière probable- 111 'U ; mais, -demain, ce serait l'incendie.
— Que ferons-nous donc , Marcel ï
— Je lu» sais pas. Je vomirais pouvoir co.ifesser m id une d'Kstrelle, et surtout l'oncle Antoine, car je nj suis pas dupe de M plii!osoj»!iie, et je 'ji'.iins...
— ( Uie crains-tu '.''
— Je crains tout! Avec lui, no faut-il pas s'attendre ii tout?
Madame (rp^.streile avait été presque malade de toutes les émotions de la journée. La visite de Julien l'avait achevée; mais, dès qu'il fut sorti de chez elle, l'espèce de fièvre que lui avait causée l'incartade de M. Antoine fit place à un accablement non dépourvu de douceur.
— J'ai un ami, se disait-elle, un excellent ami, voilà (jui est certain, dût le monde entier se nuKjuer de moi en me voyant si confiante dans la parole d'un liomme (|ue je ne connaissais j)as il y a {|uelques heures ; miis dois-je ai^réer cette amitié si vive? n'estelle pas dauf^ereuse pour lui et pour moi? Il est vrai (lu'il ne m'a pas demandé de l'a^^^réer. Il est parti connue (piel [u'un (\m ne dépend de ])ersonne et cpii aime sans permission. Tuisqu'il dit ne rim espérer, n'est-ce pas son droit d'aimer? Kl i\\ni pourrais-je faire pour l'en empéi'her?
Julie reconnut hien, vis à vis de sa conscience, qu'elle ii':iniMit ji;is du l'ecevou' Julien après ce cpie madame Ihierry lui avait lévéh'- du sentiment qu'il nourrissait pour elle.
— Au f lit, poui'(pioi l'ai-je re(,u cpiand nitm premier mouvement était de lui fture dire lo mol si 8im;)le et si ci)nclu;mt : u 11 n'y a pas de ré^ionse! )> C/élait nie d«''lKUTa>ser à la fi>is de I'omcN' et du neveu... Mais ce dernier méritait il une humiliation? Ne senait-il pas iH)ur sauver mm ho.ineur d'une cm-
bûche flétcstîihle tendue par monsieur son oncle? N'avait-il pas l(; droit do nw- dire là-dessus tout ce qu'il m'a dit, et, quant à ce qu'il s'est permis d'ajouter (TuFi peu trop tendre peut-être pour son propre compte, en suis-je blessée? dois-je l'être? J'ai beau faire, ]<• ne trouve pas. Il s'est offert, il s'est donné à moi sans me rien demander. Il ne m'a pas seulement laissé le temps de lui répondre. Que je veuille ou ne veuille pas, il m'a fait présent de son cœur et de sa vie. Il ne m'a point parlé comme un amoureux, vraiment ! mais comme un esclave en même temps que comme un maître. Tout cela est bien singulier, et je m'y perds. Je ne sais pas ce que je sens pour lui. La seule chose certaine, c'est que je crois en lui.
Il semblait à Julie ainsi qu'à madame Thierry et à Marcel que le lendemain de cette étrange journée dût être gros d'événements. Ils s'interrogèrent en vain sur le dépit de M. Antoine : à leur grand étonnement, ni le lendemain, ni les jours suivants n'apportèrent rien de nouveau dans leur situation respective. L'horticulteur s'en alla à la campagne, on ne put savoir où. Il n'avait pas de campagne, du moins à la connaissance de Marcel, qui croyait savoir ses affaires et «lui n'en savait qu'une partie. Ouand il se lut bien convaincu (h; son absence, il s'en incpiiéta; mais on lui montra des ordres écrits de sa main (jut! le ciicf de. ses jardiniers recevait tous les matins et (jui lui traçaient ('\act(Mnent l'ordre* et la nature des soins à picndre de certaines plantes délicates. Ces bulletins horticoles
ANTON lA. ' J.VJ
étaient sans (lal(3, sans timbre de poste. Ils étaient ap[)ortés par le valet de chambre de l'ex-armateur, un vieux marin esclave de sa consif^e, dévoué comme un nè^re, muet comme une souche.
— Allons! disait Marcel à madame Thierry, il boude, cela est certain, ou bien il a honte de sa folie, et pour quelque temps il se cache. Espérons qu'il reviendra corrigé de sa matrimoniomanie, et (ju'il tiendra à honneur de ne pas rompre certain marché relatif ii ce pavillon. Vous avez besoin de l'indemnité, et je ne vous cache pas que madame d'Kstrelle a fjrand besoin de la somme promise. Jt^ ne sais pas quelle mauvaise mou(;he piqu(; ses créanciers, mais les voilà (jui tout à coup montrent une impatience et une iiupiiétude étranj^es. Ils vont jusqu'à menacer de céder leui's créances à un créancier principal, (pii spéculerait à coup sûr sur les eml)arras de ifia cliente, et c'est là ce (|u'il y aurait dr pis.
— Je ne suis pus li'aii(piillt\ disail-il deux jours après à madame d'Kslrelle, (pii venait de rendre visilc à son beau-père malade; je crains (pic M. U'. marquis n(î meurt? à l'impi'oviste saiisav(»ir n'-glf vos alV.iires.
— J(î ne C(>in|i(«' pas sur ses bontés pour moi , l'épondit Jidie; mais je ne puis ci'oire (|u'il mr laisse aux prises avec les créanciers du comlf, lorMpi'il n»> s'agit ([uc de prendn? (pu'l(|ues dispositions pour en finir. Il faut bi«'U adini'ltn' (('Ile pin'-i'ile frayeur dos privations (pii louriucnle los VHJIIaids «'goïstes; mais après lui...
— Apivs lui?... reprit Marcel. C'est le diable qui est apri's lui, je- veux dire i\ ses trousses. Sa femme ne vaut rien, j'ai peur d'elle; elle ne vous aime pas et elle ne vous est rien , puisque votre époux, n'était pas son tils.
— Mon Dieu, vous voyez tout en noir, mon cher procureur! Le m\rquis n'est ni très- vieux ni trèsmalade. Il doit avoir fait son testament. La marcjuise est dévole, et ce qu'elle ne ferait pas par tendresse, elle le fera par devoir. Ne niedécouragez pas, vous ipii m'avez toujours soutenue.
— Je ne me di'coura^'erais pas, moi, si je pouvais mettre li main s'ii' mon oriitind d'oncle I Qu'il achète et paye le pavillon, njus gagnons un ou deux mois de trêve. Nous avons le temps de vendre ou de céder à prix débattu la p(;lile ferme du Heauvoisis, sinon on nous exproprie brul^alement, et nous perdons cent pour cent sur ces bribes encore précieuses aujourd'hui !
Julie, (jui, en d'autres moments, s'était beaucoup j):cu('(upée de sa situation, était arrivée à cet état de lassitude cpii tient lieu de courage. Klle était d'une pliilosopliif (jui (tonnait et impatientait Marcel.
— L(î diabk' m'oiiiporti', disait-il tout ba> à la nic-re de Julien, oii jurer.iit (ju'à pit'senl elle ne demande pas mieux (|ue d'être mise sur le pavé !
Ltail-ce là, fii ctl'.'t , la secrète pensée de madame d'Estrelle? Se disait-elK* (jue, pauvre et aban- (h)nnée de la famille de son mari, elle ne devrait plus
tant (rf'jjrards au nom qu'elle portait, ot qu'elle pourrait dès lors disparaître de la scène du monde pour vivre i\ sa j^uise et se marier selon son inclination ?
Oui et non. l'ar moments, elle retrouvait cette rêverie d'un bonheur ignoré qui lui était venue comme une vision charmante dans l'atelier de Julien. Kn d'autres moments, elle redevenait la comtesse d'Estrelle, et se demandait avec etlVoi comment elle romprait avec son entourage, avec ses habitudes, et si elle pourrait sup[)Ortei' le blâme et les dédains, elle si vant(''e et si respectée jus pi'ii ce jour d'un nombre restreint, mais choisi , de personnes considérées.
On sait (|ue cette époque était inanpiée par une réaction violente et désespérée dans certaines répions aristocratiques contre l'envahissement de la démocratie. Aucune autre épofjue de riiistoirc n'otlVe peutêtre de si étranges contrastes. D'un côté, l'opinion, reine du moncU* nouveau, proclamait les doctrines de l'égalité, le mépris des distinctions social» s, la philosophie de Jean-Jacrpies llousseau, de N'oltaire et de Diden^t; de l'autre, les pouvoirs. elVrayés d'un progrès qu'ils n'avaient pas os»'- combattre, essayaient une résistan'e tanlive (pii drvail h's pivcipiter «lans ral)iifie; mais, pour (pii ne vivait (pi«' dans un horizon étroit, sans iév»''lalion du lendemain, celte résistance prenait i\c> piopoi lions l'oiinidables, et une laible et d(Miit' Irninic comme madame d'I.stndle devait en être eiVrayée. Coiinn»- Ions een\ de sa caste, elle crov.iil voir dans la eondiiilr de la eonr U> destinées
(If Ju Franœ, cL il y avait alors des moFin'iits où I(î roi, épouvanté, s'etî'orçait de ressusciter la monarchie de Louis \IV : tristes et vains efforts, mais qui, re^'ai-dés d'un certain point de vue, paraissaient assez st'-rieux pour irriter le peuple et pour auj^menler la morgue des privilégiés. La cour et la ville avaient acclamé le triomphe de Voltaire ; au lendemain de ce triomphe, le clergé lui refusait une tomhe. Mirabeau avait écrit un chef-d'o'uvre contre l'arbitraire des lettres de cachet. Le roi avait dit de Beaumarchais : « Si l'on jouait sa pièce (le Mariage de Figaro), il faudrait donc détruire la Bastille ! » Le tiers grandissait en lumières, en ambition, en valeur réelle; la cour rétablissait les privilèges dans l'armée comme dans le clergé, et décidait — ce que le cardinal de Richelieu n'eût osé faire — (jue, pour être officier ou prélat, H fallait désormais faire preuve de quatre générations de noblesse. La constitution américaige venait de proclamer les principes du Contrat social de Jean- Jacqufîs ; Washington et la Fayette rêvaient l'affranchissement des esclaves; le ministère français accordait de nouveaux encouragements à la traite des noirs; le bas clergé se démocratisait de jour en jour; la Sorbonne cherchait (juerelle à Buffon, et le haut clergé demandait une loi nouvelle ])our rrprimer l'art r/'écriîx; l'opinion s'élevait contre la peine de mort, la (jurstion préparatoire était encore en vigueur. La reine avait ])rotégé Beaumarchais; Baynal ('tait forc('' de s'exiler.
Ces tentatives de réaction au milieu des entraîneincnts du siècle avaient leur contre-coup dans les coteries dévotes, et ^généralement la haute noblesse blâmait ceux de ses membres qui s'étaient laissé charmer par les séductions de la philosophie nouvelle. Dans les salons conservateurs, on accablait le roi et la reine de malédictions et de Siircasmes dès qu'ils semblaient abandonner les théories du bon plaisir. On se rattachait à eux, on croyait tout sauvé dès qu'ils apportaient une pierre à Timpuissante diirue contre l'esprit révolutionnaire, et pourtant personne ne soupçonnait la rapidité du Ilot et l'imminence du débordement. Tout se traduisait en moqueries amères, en chansons, en caricatures. On afïcctait de mépriser le danger au point d'en rire de pitié.
Les personnes qui entouraient immédiatement Julie étaient (h; cette humeur d(wice et craintive vers laquelle sa propre douceur timide l'avait portée naturellement ; mais, autour cW^ ce petit cercle, ennemi de tout(.'s les exaf^'érations, elle sentait la pression d'un cercle plus vaste et plus redoutable, celui de la laniille du comte (THslrelle, lamille hautaine, irritée de sa muette résistance aux opinions absolues; et iencorc au delà (le ce cercle redoutable, (prelle évitait d'approcher, il y en avait un |)lll^ puissant et pliiN menaçant, ((Mui de la second(î l'eniinc du martpiisd'ivstrelle. Ce cercle- là, exclusivement biiiot, ennemi (\r (ont progrès, contempteur acliariie dt'> philosophes, ouvertement hostile au loul-puissaiil Voltaire lui-mêmt>.
104 ANTON lA.
imbu de tous les pn'ju^'és de la naissance, conservateur cxaspi'ré de sou prétendu droit, était pour Julie un sujet dV'rt'roi puéril peut-être, mais immense et conliiuiel. La marcjuise était coiniue pour une femme avide, méchante et de mauvaise foi, et on a vu que la baronne d'Ancourt elle-même, mal^Té ses idées rétrogrades, en parlait, ainsi que de son entourage, avec une grande aversion. Julie la connaissait fort peu, et s'efforçait de la croire sincère dans sa dévotion; mais elle en avait peur, et, {[uand elle s'interrogeait ellemême sur l'état de crainte et de tristesse où elle vivait, elle voyait en face d'elle le spectre fâcheux de cette personne sèche, à l'œil verdâtre et à la langue impitoyable. C'est alors que, |)ar excès d'effroi, elle tâchait de la justifier en parlant d'elle, ou d'imposer silence à ceux de ses amis qui osaient la qualifier de harpie et de porte-malheur.
Naturellement, la pauvre Julie détestait les opinions de la marfjuise et de son monde; mais elle n'avait pas assez d'expérience, elle ne se rendait pas assez ronifjte de l'esprit général de son temps pour apprécier le néant des persécutions (ju'il lui eût fallu braver, si elle eût résolu de vi\ rc sc^lon son ccrur et selon sa conscience. Klle était là duns celte cage du préjugé coininc un oiseau (|ui croit (juc l'univers s'est fait cage autour de lui, cl (jui ne comprend plus le souille du vent dans les feuilles et le vol des autres oiseaux (lan>. l'espace.
— Il y a pcul-t'tre ries gens heureux, S(t^ (lisait-ell<'.
ANTONiA. 1 ri-
mais qu'ils sont loin! Kt (jucl moyen d'allor les rejoindre ?
^C'esf ainsi qu'à la veille d'une révolution terrible les prisonniers du passé pleuraient sur leurs chaînes, et les croyaient ri\(''cs sur eux pour l'éternité, i.e plus souveni, néanmoins, Julie oubliait (ouïe cette question des faits extérieurs pour se perdre dans de; vaj^ues contemplalions et dans (1(î secn'»tes préoccupations d'un nouveau f^^enre. Nous verrons bientôt (juel en était le sujet, et cond)i( n ce co'ur j^énéreux, mais timide, avait de peine à st; mettre d'accord avec luimême.
(Juin/e joui's s'élaiciil ('coulés depuis l:i catastrophe de VAiihniia, et madame (THstrelle n'avait ni vu, ni enleiidu, ni apeiru Julien. l'Ile eût pu croiic (lu'il n'avait jamais exist('', et (pie les deux entrevues ('taieut un rêve. Madam*; Thiei'iy n'avait jias mis le pied au jardin, et, lorsrpie Julie (''loni!(''e avait env()y('' prendre de ses nouvelles, ou lui avait iM'pondu (pi'elle était un peu soulh'anle, — rien dintpiit'tanl, — niais forcée de {^'arder la chambi'c.
Marcel, interroj^é, éludait les (juestions, conlii'mait In légère !n(lis[>(>sil on d(» sa tante et n'entrait dans aucun (h'tail. Julie n'osait pas insister : elle devinait (pie sa voisine \ouIait KUiipi'e tonte espree de relation, t(Mil pKlexIe de rapports, mt'me indirects, entre elb» et son lils.
l'.nliu madanuî Thieri'y icpaïut un malin, au wj)nient (Ml Julie ne l'atlcndait plus. Inlcrrojj^éc avec
craiiile el réserve, elle répondit avec abiuidoii.
— Ma cherc et l)ien-aimée comtesse, dit-elle, il faut me pardonner un mauvais rêve (|ue j'ai t'ait, et cjui maintenant se dissipe. J'ai été Irop prompte à juger, je me suis follement alarmée, et je vous ai elirayée de mes chimères. J'ai cru (pic mon fils avait l'audace de vous aimer, et je l'ai si bien cru, (pi'il m'a fallu cette quinzaine écoulée pour me désabuser. Oubliez donc ce que je vous ai dit, et rendez à mon pauvre entant l'estime qu'il n'a pas cessé de mériter. 11 n'élève jusqu'à vous ni ses regards ni ses vcrux. 11 vous vénère comme il le doit, et s'il fallait périr pour vous, il y courrait; mais il n'y a \nnnl là dedans de passion romanesque, il n'y a que de la reconnaissance ardente et vraie. 11 me l'a jurt'. Je doutais d'abord de sa parole, j'avais tort. Je l'observe, je fais mieux, je l'épie depuis quinze jours, et me voilà rassurée. 11 îiiange, il dort, il cause, il s'occupe, il va et vient, il travaille f^aiement; en un mot, il n'est point amoureux : il ne cherche pas à vous aperc<noir, il [)arle de vous avec une adunration tranquille, il ne désire en aucune façon l'occasion d'attirer vos regards, il ne la recherchera jamais. Fardonnez-nioi mes sottises et m'aimez comme auparavant.
Julie accepta cette déclaration très-sincère de madame Thi«;rry avec une aimable satisfaction, lillcs par- Irrciii d'autre chose et restèrent une heure ensemble; puis elles se quittèrent en se félicitant l'une l'autre de n'avoir plus aucun sujet de trouble, et d(î pouvoir rc-
louer leurs relations sans agiUtion ni danger pour r)ersonne.
D'où vient qu'en se retrouvant seule Julie se sentit icciiblée (l'une tristesse inexplicable? Elle en chercha vainement la cause, et s'en prit aux visites qui survinrent. VMv trouva sa vieille amie, madame des \lorges, iiisupportablement bavarde; le vieux duc de Juesnoy, lourd et monotone comme un marteau de or^^e; sa cousine, la présidente Boursault, prude et ,'rimarière ; rabln'*(dans toute société intime, il y avait oujours alors un abbé), elle trouva l'abbé personnel t fadasse. Enfin , lorsqu'à l'heure de la toilette, Canille vint pour la coitler, elle la renvoya avec huneur en lui disant :
— A quoi bon?
Puis elle la raj)i>ela, et, par un caprice soudain, elle
ui demanda si, depuis trtus jours, son dernier demi leuil n'élail pas absolument fini?
— Eh ouil madame, dit (Camille, bien liniî cl iiialanie la comtesse a tort île ne pas h; (piitlcr. Si elle le :arde encore quelcjue temps, cela iWd très-mauvais lift.
— Comment cela, Camille?
— Un dira (jiie madame prolon^'e ses rejjrels par conomie, atin d'user ses rid)es j;rises.
— Voilà un raisonneinnil très-fort, ma chère, et je n'y rends. Apportez-moi vilement une ioIk; rose.
— Ilosc? Non, madame, ce s«M*ait trop tôt. On (liait ([lie madame portait son deuil à contren'o'ur et
ItJH AN roN I \.
qu'elle chan;;o d'idée connue de robe. Il laiil à inadaiiK^ une jolie toilette de ( hin<'' l)Ieu (h; roi ;\ hou- (juets blancs.
— A la bonne heure I Mais toutes mes toilettes n\)iil-oli(>s i)()inl i)assé de mode depuis deux ans que j(^ suis en deuil?
— iNon, madame, car j'y ni veillé! J'ai recoupé les manches et ehan^^é la garniture du corps. Avec des udiids de satin blanc et une coiffure de dentelles, madame sera du meilleur air.
. — Mais pourquoi me fairci belle, Camille, puis(|uc je n'attends persoime?
— Madame a-t-elle défendu sa porte?
— Non : mais vous m'y faites penser, je ne veu> recevoir personne.
Camille regarda sa maîtresse avec surprise. Klle m comprenait pas, elle pensa que c'étaient da vapeurs et se mit à {'accommoder, comme on disait alors, san, oser rompre le silence. Julie, accablée et distraite, s< laissa parer. Kl, (juand la suivante se fut retirée, em j)ortant les robes grises qui devenaient sa propriété (die se regarda de la tête aux pieds dans une ^rand glace. Klle était mise ii ravir et belle comme un ange C'est poui'([uoi, son cœur lui criant encore : A hm itonf elle eaelia .son visage dans ses (leu\ mains, et s j)rit à pleurer comme un enlaiil.
ANTONtA. IGO
Si Julion eût été un roué, il no s'y fût pas niicuK pris pour exciter la passion de uiadanie d'KslrelIe. Les jours se succédaient, et juk un hasard n'amenait la inoindro rencontre. Kt pourtant Julie, soit par excès de confiance, soit par distraction, vivait beaucc^up plus dans son jardin (|ue dans son salon, et préférait la [)r()nienade solitaire dans les hoscpiets à laconversatit)n de ses habitués. 11 y avait des soirs où elle s'ent'crniait sous prétexte de malaise et de lassitude, et, ces jours-liJ, elle; se faisait encore helle, connn<' .si elle eût attendu quehpie visite extraordinaire; tlh' allait jus(prau fond du jardin, rentrait effrayée an moindre hi'uit, puis relournait voir ce (pii lui avait fait peur, et tombait (l;ins une sortes de rêverie consternée en reconnaissant cpie tout était tran(piille et qu'elle était bitMi seule.
lii jour, elle revu! une déclaration d'amour a-^se/. )ien tournée, sans sij^nature et sans cachet parlicuier. l'IK" en fut fort offensi'-e, ju^(\int (pie Julien man- :|Uait i\ tous les enf^.i^cments (pi'il avait |)ris envers 511e, et se disiint (pie cela ne mcnlait (pi'un froiil lédain. Le lendemain, ell(^ (l('c«)uvril (pie celle len- :alivc venait {\u IVrrc d une d*' ses amies, et son pre- :nicr mouvement fat dt' la j»)ie. Non, certes. Julien
170 ANTDNIA.
n'eût pas écrit dans ces termes-là : Julien n'eût pas écrit (lu tout! Le billet doux, (pic, dans hî trouble de l'incertitude, elle avait trouvé assez délicat, lui parut du dernier mauvais iïoût ; elle le jeta aux oubliettes avec mépris... Mais si Julien eût écrit pourtant! Sans doute il savait écrire comme il savait parler. Et pourquoi n'écrivait-il pas?
A peine Julie s'était- elle abandonn(''e i\ ces faiblesses intérieures, qu'elle en rougissait douloureusement.
— A quoi tiennent donc ma force et ma raison, se disait-elle, puisque mon cœur s'(''lance ainsi hors d»^ moi-même pour ressaisir une alVection qui me fuit ? Vraiment je ne suis préservée que par rinditlérence dont je suis l'objet, et c'est une honte qui ne me j:uérit pourtant pas. Est-ce qu'il y a eu moi un esprit de contradiction ? Il me semblait d'abord que toute entreprise de ce jeune honnne m'eût révoltée et que je l'eusse repoussée avec tlerté, et voilà que sa soumission m'irrite, (pu* son silence me navre, que je lui en veux de ne plus song:er à moi! Evidemment j'ai l'esprit très-malade.
Un jour (jucUe était chez son parfumeur , elle rencontra Julien qui sortait. Il n'avait pas le droit de i la saluer en public, et il fei^^iiit de ne point la v(^ir. ' Elle trouva sur le comptoir un très-joli évenUiil (pi il avait peint pour sa mère, et qu'd venait d'apporleipour (ju'on (mi fit la monture. Elle s'imagina que cela lui était destiné, et se promit de le refuser; pourtant
ANTONIA. ni
elFe attendit avec une vive impatience ce petit cadeau.
— Il iTie l'enverra mystt'rieusement, pensait-elle; ce sera une offrande anonyme, et alors...
Le présent n'arriva pas; ce n'était donc pas pour elle. Quelle folie d'avoir cru qu'il le lui destinait! Julien était amoureux de quelque autre femme,... une petite bourj,'eoise ou une femme calante du monde,... une actrice peut-être! Elle n'en dormit pas pendant deux nuits, (;t puis tout d'un coup elle vit l'éventail dans les mains de madame Thierry, et elle rcs[)ira.
Malfîré elle, il lui fallut parler de Julien à sa mère, et il n'est sorte de détours qu'elle ne mit en (ruvre pour amener la conversation sur son compte. Elle voulait savoir (juelK; était la vie d'un jeune peintre, elle ne s'en faisait aucune idée, et, tout en crai{.jnant d'a|)|)rendre des détails réj)ui,'nanfs ou pénibles, elle alliiit (juestionnant toujours, d'abord sur les fjoùts et les liabiludes des artistes en ^^t'-nt-ral, et puis tout à coup il lui «''('happait de diie :
— Monsieur vutr(i (ils, pare\rnq>le, avant la peite de son père, avant vos chagrins, u'avail-il pas une exisleiuv brillante, dissipée, a^Mvable au moins?
— Mon lils a toujours eu l'espiil sérieux, rt'pondait niadume Audi»', el je dois duc que N's jeunes gens de lonles les classes nie paraissent aujourd'hui très-ditVt'reuts de ceux que j'ai pu til»>eivei' <|.uis ma j^'uiK'sse. M()n cher mari était un txpe «h- ce jjenre U'imai^'ination fertile, iii^t'-uieusi*. et facile qui reuq>lis-
sait la vie do plaisirs imprévus, et dont le but semblait rtrc la jouissance de tout ce qui est aimable, bien plus (pie la poursuite ambitieuse de la {^doire. I! faisait des cliels-d'o'uvre en s'amusant, et aunan souci n'approcliait de son âme. Aujourd'bui, les nouveaux artistes se tourmentent [)our faire mieux cjue leurs devanciers. On a invenlc la crili(iue. M. Diderot, (jne mon mari voyait beaucoup, lui apprenait souvent à s'estimer lui-même plus qu'il n'eût songé à le faire, et mon j)elit Julien écoutait ce grand esprit en le dévorant de ses grands yeux attentifs et curieux. M. Diderot disait alors : a Voilii un enfant qui a le feu sac é ! » Mais mon mari ne voulait pas (pi'on lui mît trop d'idées dans la léte. Il pensait que le beau doit être vivement senti et pas trop étudié. Avait-il raison? Il voulait orner l'imagination et ne pas la surcbarger. Julien était doux et tranquille; il lisait et rêvait beaucoup. Sa peinture est plus estimée des vrais connaisseurs que celle de son père, et, (piand il parle des arts, on voit bien (pi'il se rend compte de tout; mais il ne plail j)as aiilan! à tout le monde, et le monde lui i)lait fort peu. Il se renq)lit la pensée de toute sorte de sujets de UK-ditation, et, «piand je lui dis : « Tu ne ris pas, tu n'es pas gai, tu n'as pas renq)orlement (k; ton âge, r- il me répond-: « Je suis beureux comme je suis. Je n'ai jamais besoin dej J m'('-t«»in(lii'. Il y a tant de .sujets de rt'll('\i(Mi! »
Ces épancbements de mailain»' lliiei-ry révélaient peu à peu J(di«'ii à madame (rKslrelle, et l'espèce de
respect qui Pavait surprise ù première vue devenait eu elle comme une crainte émue qui le lui taisait aimer davantaj^T. Il ne lui était plus possible de voir en lui un inférieur, et pourtant ce jeune artisan faisait partie de la classe dont on disait autour d'elle : Ces (jena-làl Klle s'etforçait parfois, quand elle causait avec ses amis, de plaider pour les intelligents et les forts, de (juek|ue rang (ju'ils fussent. Ses amis étaient assez avancés pour lui répondre : (( Vous avez mille fois raison, la naissaiK e n'est rien, le mérite seul est (piclque cliose ; » mais c'étaient là (\o<, maximes à l'usage (les piTsonnes éciai-rées, et r en de j>liis. La pratifjuc! de l'égalité n'était nullement passée dans (îs lud'uis, et les mêmes personnes ne maii(pjaient pas, un instant après, de hlâmer vivement (cl duccpii fivail fumé ses lerri;s avec une dot roturière, ou telle princesse (|ui s'était coiHV'c^ iVww pclil (Wlicier de forune juscju'à vouloir l'épouser, au grand scandale les liunnctrs (jrits. lue jeune tille, une jeune veuve KUivaieiit s'épreiidi'e d'un li(unuie liien m'', fùt-il Kiuvre; mais, dès (|ii'il n'él;iit (kis )ii\ c'était un enlrailemenl honteux, un attrait imnudiîjue; elle sacrifiait ie> piincijH's ii ses sens; le niaiiage ne justiliul lien, •Ile lond)ail dans !e nit''|iiis pidilir. Julie, (|ui avait écu d'e^ime et de e(»n>iidéiatioii, seuls dédommagceiits «le sa triste jeunesse, avait des frissons glacés Uand elle enternlail |>ai'lei' ainsi, et, >i r«)l»;et de sa )ûssion secrète lût entre en ee moment dans son petit j'.ercle eu appareni-e si tolérant et si bonhomme, elle
eût été forcée de se lever pour lui dire ; « Q)ue venezvous faire ici, monsieur? »
Mais le petit cercle s'en allait à neuf heures, et, dix. minutes après, Julie était au jardin; elle re^^ardait la petite lumière du pavillon ({ui tremblotait commtî une étoile verte ii travers le feuillage, et, si Julien lui lût apparu au détour d'une allée, elle s'ima^'inait qu'elle n'aurait pas pu le fuir. Pendant toutes ces agitations de la pauvre Julie, Julien était presque calme; son intention était si droite, si sincère, (|ue son esprit avail retrouvé la santé au point de se tromper lui-même.
— Non, se disait-il, je n'ai pas menti à ma mère. Ce que madame d'I^strelle m'inspire, c'est de l'anntié très-forte, très-élevée, très-excjuise; mais ce n'est pas, comme je le croyais d'aljord, un amour emporté et désastreux, ou, si j'ai eu cette fièvre au commencement, elle s'est dissipée le jour où j'ai vu de près cette femme simple, bonne et confiante, où j'ai entendu sa voix chaste et douce, où j'ai compris qu'elle était un angi; et que mes aspirations n'étaient pas dignes d'elle. Non, non, je ne suis pas amoureux conmie on l'entend dans le sens vulgaire ; j'aime à plein cu'jr, voilà tout, et je ne permettrai pas à mon imagination de me lourmenler. La terre est à peine refermée sui" mon pauvre [>ère; j(^ n'ai pas uikî heiin à perdre pour sauver ma mère. Non, non, je n'ai pi le droit, je n'ai pas le temj)s de |m'aban(lonncr à l passion.
Marcel remarquait la tranquillité de Julien et ne se rendait pas bien compte du trouble qui perçait dans les manières de madame d'Estrelle. Il la trouva un jour roininc elle venait de rendre visite à son beauj)ère le marquis. On le tenait pour sauvé, et Marcel pouvait soufrer à l'entretenir l)ienlôt sur nouveaux, frais des embarras d'ar^^ent de sa cliente.
— Oh ! mon Dieu, vous vous donnez de p^rands soins pour moi, dit Julie; mais tout cela en vaut-il la peine? Je vous jure (pie je veux bien être pauvre; je ne m'cMinuierai probablement pas jjluscpie je ne fais.
— Vous voilà pourtant très-belle et prête à passer a soirée en i,M*andi^ compa^niie?
— Non, je vais nie dt-shabiiler; je ne compte pas sortir. Avec qui sortir.ii je donc? Me voilà brouillée avec nnidame d'Ancourt, la seule femme chez (pii, en lualité de compa^Mie de couvent, je pusse alK-r seule e soir. Je suis trop p(îu intime avec les autres pour me présenter chez elles sans un chaperon ; madame^ les Mor^^cs, (]iii pourrait m'en servir, est d'une papesse inouïe; ma cousine la présidente n'est pas rerue lans le ^^rand monde, et la marcjuist» d'Orbe <'st à la :ampa;;;ne. Vraimeul je m'ennuir, mcmsieur Thiei'r\, e me ti'ouve trt»j) seule, et il y a des jours où je ne jeux pas m'occupfi-, n'.iyanl !•• cn'ur à ii«'u.
C'était la pi«'mièr(; fois (|iie Ju!i«' se plaij^Miait de sa Ûtualion. Marcel la ref^arda atl<Mitivement et rélhchit.
• — H faudiait vous distraire un jhîu : (jui- nallez- /OUS queNpielois à la conn-die?
1*6 ANTON f.\.
— Mais je n'ai plus de loi^c nulle pari; vous savez hicu que je n'en ai plus le moyen.
— liaison de plus pour aller où bon vous semble. Une loge à l'année est un esclava^re ; cela vous met en évidence et nécessite le chaperon. 11 est de petits plaisirs que les bourgeois se permettent à peu de frais et sans étalage inconnnode. Aujourd'hui, par exenq)le, je conduis ma femme à la Comédie-Française. Nous avons loué une loge grillée au rez-de-chaussée.
— Ah! ([uel plaisir ce doit être «pie d'aller là!... On n'est pas vu du tout, n'est-ce i)ai?()n jouit du spectacle, on peut rire ou pleurer sans que la galerie vous épilogue? Avez-vous une place pour moi^ monsieur Thierry?
— J'en ai deux; je comptais en otlVir une à ms|r t:inte.
— Et l'autre à son fils? Alors...
— Ceci ne fait pas (luestioii : il ira un autre jour mais (pie pensera-t-on de vous rencontrer au bras d< votre |H()ciir«'ur (l.iii> les couloirs? Ou, si (piehju'ui Nous distingue et vous devine, assise à côté de ma d;une Maicel Thiei'i'y, (|ue dir.i-l-on?
— Ou (lira ct^ (pi'on voudra, et \\m sera fort sO
d'y trouver cpu-Npie chose à reprendre.
— C'e.>t bien miui opinion ; mais on est so(, et l'o
dira(iue vous voyez mes piine compagnie. : encore j gaze le mot par respect pour ma femme, car on dit mauvaise compagnie.
C'est indigne, la sottise du monde! Vo!re femm
ANTON I A. ni
st fort aimable, dit-on, et Irès-estimée. J'irai la voir
emain, car je compreiuh que d'aller sans façon dans loge avant de lui en avoir demandé la permission
c serait pas convenable. Oui, oui, je veux faire conissance avec elle, et nous irons un autre jour à
uel(jue spectacle ensendjie.
Marcel sourit, car il comprit fort bien la poltronnerie
ni s'était emparée de sa noble cliente à l'idée d'être cusée de frayer avec la mauvaise compagnie. Klle
ouvait C(;la cruel, injuste, insolent, absurde ; mais elle ait [)eur (piand même : la peur ne se raisonne pas. Fort bien, fort bien, lui répondit Marcel; je rennais là votre délicatesse et votre bon co'ur. Ma
mme vous saura gré de l'intention, et, dès ce soir, e serait (lattée de vous offrir sa loge ; mais, croyoz-
oi, madame la comtesse, ni ce soir, ni demain, ni nais, ne sortez de votre milieu, à moins d'une ime raison bien nourrie et biiMi mùiie. il faut manrcpiaiid on a laim, mais non ^e forcer (piaïul on n'a C des velléités dai petit. Le moii'le an{|uel vous tez nt^ veut pas de njélange, et il ne faut le bcaver e pour \\\] grand avantage personnel ou pour faire e tivs-bomie action. Personne ne comprendra (|ue us fassiez une chose en dehors du c»)nvenu poiu* h' d plaisir de la fai e. On s'étonnera d'abord, et puis cherchera des motifs graves ou cachés.
l'.t (pu' Irouvera-t-on? dit Julie in piiéte. — r»ieu, reprit Mai'cel ; nii iii\ entera, et ce «pi'on cnle est toujours malveillant.
— D'où il résulte que je suis condamnée à la solitude ?
— Vous l'avez acceptée jusqu'ici avec vaillance, et vous savez bien qu'elle cessera quand vous voudrez.
— Oui, par un mariage; mais où trouver le niap* dans les conditions exigées par le monde et par moi., Soufrez donc : il le faut riche, à ce que vous dites.! noble, à ce que disent mes amis, et je le veux, moi aimable et fait pour être aimé! Je ne le ti'ouverai i)as.t allez, et je ferai mieux... ;
Julie n'osa pas achever sa pensée. Marcel ne cnf n pas devoir la questionner. Il se fit une pause génaut< i pour tous deux, et Julie s'écria tout à coup :
— Ah! mon Dieu, n'allez pas croire que je >uu^ tentée de man([uer à mes principes et d'avoir un" liaison frivole!... Je pensais,... il faut bien que j vous le dise, je pensas que je ferais mieux d^ souhaiter un mariaj^e obscur où je trouverais |)h bonheur.
— Obscur? dit Marcel. C'est comme vous Tent^ drez. Il faut à tout le moins que vous exij;iez la f4 K tune ; car, j'insiste là-dessus, si vous faites bon mfl ché du ran•,^ la famille d'Kstrelle vous abandonne • votre ruine.
— Kli bien, après?
— Après? Si l'époux de votre choix est pauvre iù. (jue vous lui apportiez des dettes...
— Ah! oui, vous avez raison; j'augn)ente sa jm vreté de toute ma misère et de tous mes dan^^ers. .
y pensais pas, moi. Vous voyez quelle faible tête est mienne! Tenez, monsieur Thierry, il y a des jours 1 je voudrais être morte, et vous avez eu tort de ne is m'en) mener i\ la comédie. Je me sens l'esprit aistre ce soir, et je voudrais pouvoir oublier que îxiste.
— Est-ce à ce point-là? reprit vivement Marcel, rayé de la détresse de son rep:ar(I. Alors... mettez le corti'e noire très-épaisse, un mantelet noir bien r^e; j'ai là un fiacre, allons prendre ma femme, i\
i j'expliquerai on deux mots votre fantaisie, et nous jns entendre Polyeucte, ce qui chauffera le cours de s idées. Vile! car, s'il vous arrive quelqu'un, vous : pourrez plus sortir.
Julie, comme une enfant, sauta de joie. Kllc s'cmu- ^Mjina bien vite, donna congé à ses valets pour la rée, et partit avec Marcel, moitié joyeuse, moiliirayée, émue connne si cette escapade avec un proreur et sii fennnc; était une jjrosse aventure.
— Kt niadame Thierry? dit-elle (juand elle fut eu lie.
— Madame Thierry,... nous la laisserons où elle , dit Marcel. Kll(^ n'est préveiuie de rien <'t nous arderait en s'habillant. D'ailleurs... j'aime autant, ou doit vous reconnaître malj;:ré nos piN-caiitioiis, 'on ne vous voie |)as avec une femiîie qui a un uid lils... i\o\\\ , par parenthèse, l'oncle Antoine a '■ fort jaloux. Moi, je n'ni (ju'un petit basochicn eu
1«0 ANTON lA.
Vil romplétora la partie hour^^coisc... ot pafriarralo. On arriva au loi^cnuMit do Marcel. Il y monta bien vite, laissant Julie seule dans U) liacre bien rerni*'. Il redescendit bientôt avec sa femme et son tils. Madame Marcel Thierry était fort intimidée; mais, en femme d'esprit, elle ne fit point de phrases, et, au bout d'un instant, elle se sentit fort à l'aise avec l'aimable Julie, (\u\ de son côté la sentit bonne et sensée. On descendit du fiacre un peu avant la file, on gagna le théàlre à pied , on passa sans reneonlrer de gens attentifs ou curieux. On s'installa dans une loge très-ol)scure, madame Marcel et son petit gardon devant, pour inas(jU(M* mad.ime d'Estrelle et le procureur. On entendit la tragédie avec un plaisir extrême. Jamais Julie n'avait pris tant d(^ plaisir au théâtre. Mlle '' s'y sentait libre d'esprit, et cette famille bourgeoise l'intéressait. Klle Tobservait curieusement comme un milieu tout nouveau pour elle, et, bien qu'on s'observât aussi un peu devant elle, elle surpreuait entrt le mari , la femme et l'enfant.des bonhomies tendre? (pii lui allaient au vnnw. Dans les endroits intéressant* (lu spectacle, madame ^larcel se tournait vers sor mari et lui disait tout bas : i
— \ ois-tu ))ien, mon btni? mon bonnet ne te gêne t-il pas?
— Non, non, ma fille, répondait le procureur; n< l'oeeupe pas de moi. Amuse-toi [)Our ton c<^mpte.
l'.t l'enfant applaudissait quand il voyait le parteiT» applaudir. Il frappait ses petites niains d'un air d'im
portance, et tout à coup il se couchait sur sa ni6re et l'embrassait, ce qui si^Miifiait qu'il s'amusait beaucoup, et qu'il la remerciait de l'avoir amené là.
Toutes ces simplicités de la vie moyenne, ce tutoiement, ces épitliMes caressantes, vulj;aires et saintes, éveillaient chez Julie tantôt une petite envie de rire, unlôt un attendrissement qui amenait des larmes au jord de ses paupières. Évidemment, tout cela était •éputé df mauvais ton dans son monde; c'était la manière d'être et le parler des petites gens. Marcel, lans le salon do madame d'Kstrelle, prenait habilement 'attitude et le lan^^age d'un homme qui sait prall(juer es convenances à tous les étages de la société. Dans son intérieur, il dépouillait cette convention, et, sans être jamais grossier, il reprenait le ton fiimilier de l'intimité heureuse. Julie le sur[)renait donc oubliant tenue de cérénuinie et vivant pour son compte l'une vie douce, confiante et (h'tendue. Klle en était hocjuée et charmée, et peu à ptm elle se disait que es gens-ci étaient dans 1<' vrai , et «pie tous les époux levraient se tutoyer, tous les enfants se jjrécipiter sur eur mère, et tous les spectateurs s'intén'sser au pi'ctacle. Uans le monde où rllc vivait, «tn se dis;iil )o\is. on n'avait pas de loeutiiuis |>artant des entrailles, n (piintesseneiait tous les sentiments. L'élégance était vaut tout dans la parole, l't la dignité dans la caresse, cd'ur ne s'y mettait cpi'en sous-ordre, et ilevait *acher ces ethiNlons sous un eertaîn apprêt ghc»'* «)U &ynd)olisé jus(prau madrigal. L'admiration pour le
KS-2 ANTUNIA
j5'énie ne devait jamais tourner à l'enthousiasme. On j^oùtait, on appréciait, on avait des mots enfermés dans une certaine mesure. Enfin on s'arran^^eait pour ne montrer d'émotion à propos de rien, et, dans ce perpétuel petit sourire de la grâce noble, on devenait si charmant, (ju'on n'avait plus rien d'humain.
Madame d'Lstrelle, pour la première fois, se rendit compte de toutes ces clioses et s'en préoccupa vivement. Le petit /u//o^, qu'on appelait ainsi pour le distinguer de maître Julien, dont il était le lilleul, avait la physionomie intéressante. Il était drôle; la tête fine, le nez en l'air, Tceil vif, la bouche maligne, il avait l'aplomb ingénu et narquois de l'écolier en vacances. Eùt-il été déguisé en grand seigneur, on ne l'eût jamais confondu avec ces pelits bonnnes trop jolis et trop polis, frottés tous du même vernis d'aristocratie. Juliot avait bien aussi son enduit de caste, mais avec celte nuance })articulière que l'esprit bourgeois ne s'acharne pas à efiacer, })arce que là chacun doit exister par lui-même et se faire place à l'aide des moyens (jui lui sont j)ropres. L'enfant avait don( l'esprit mordcUit avec une certaine curiosité candidr qui sentait son Parisien frais émoulu, chercheur e badaud, crédule et pénétrant tout ensemble. Pour m pas exposer le nom de madame d'Kstrelle aux consé ([uences de son babil dans l'étude, on lui avait dit i\w c'était une cliente de camj)agne nouvellement arrivé' à Paris lit qui voyait la comédie pour la [)remièrc fois et, cynime Julie s'amusait ù le ({ucilionner, il lui fai
sait , dans les eiitr'acLt;s, les honneurs de la capitale et du tliéâlre. 11 lui montrait la loge du roi, le [);ii'lene, le lustre; il lui expliquait même la pièce \ii l'importance de chaque personnage.
Vous allez voir une belle pièce, lui disait-il avant le lever du rideau. Vous ne conqjrendrez peut-être pas bien, parce ([ue c'est en vers. .Moi, je l'ai lue avec mon parrain Julien; c'est une j)ièce (\u\\ aime beaucoup, et il lii'a tout expliqué comme si c'était en prose. Quand vous ne comprendrez pas, mademoiselle, il faudra me demander.
— Tu bavardes comme une [)ie, lui dit sa mère.
I'^st-ce (jue tu crois ([ue madame ne connaît pas (lorleille mieux ([ue toi?
— Alil c'est possible; mais elK; n'est peut-être pas ussi savante ([ue mon parrain!
— Madame se soucie bien de la science di' ton )ari'aiuî Tu t'imagines (jue t(»ut le monde le cminait!
— Ah bien', si vous ne le connaissez pas, dit Juliot n s'aiiiessant à madame d'IM relie, je vais vous le lontrer. 11 n'est pas loin d'ici, allez!
— Conmient! ilit Marcel contrarié, d ot l.'i .' lu K; jii?
— Oui, je le Vdi^ depuis un bon bout de temps. Il me tant (;a, Puljcaclc! Il l'a vu j«»uer p!u> de di\ is, je suis sur! iene/,, re-;arilez au [)arli'rre, la n\uîme ban([uelte devant nou^. il nous linii'nc le dos; liisji; le recoimais bien, pardi I il a son l.ahit ilo luilcllo noire et iiOii chii;)eau à ^ances.
ÏSA
Le ca'ur l)altil Irès-lort à luacl.iiiic d'IOslrellc. Elle regarda la hanciuctte que l'enfaiit dési^Miait et ne recoiiiiul personne. Mareel re\i)K)ra atlenlivemeiU. Ju-^ Mol s'ôtait trompé. Le per.soniiaj^'e (ju'il avait pris poui Julien se retourna. Ctî n'était j)as lui; il n'était paî là. Il ('lait dans une galerie; des secondes, juste audessus de la lo^^e où se cacliait Julie, et à cent lieues de se douter (juV'U descen lant au rez-de-chaussée il l'ùt pu essayer dt; l'apercevoir. L'cùt-il su d'ailleurs, il se tùt t(înu à sa place. Sa résolution de ne plus chercher ces fui'tives occasions était bien arrêtée. Il avait ses entrées au\ Kran^ais (mi qnalité d artiste. Il écoutait Polyciuic avec recueillement comme] un (h'vot écoute le prêche, et il sortit avant la lin. craignant (jut' sa niérc ne l'attendit pour se coucherl Connue il traversait le vestibule, il lut tort étonné d«r se trouver lace à l'ace avec l'oncle .Xntoine. L'onclif" Antoine; avait j)(»nr rè^le invariable de se coucher 1'' huit heures du M)ir, et peut êtri; n'avait-il jamais nîi| le pied dans un théâtre. Jnlien l'aborda franchemenl| c'était le mieux, dùt-il être mal accueilli.
— Vous voilà donc enfin retrouvé? lui dit-il. (1,J é'tait inquiet de vous.
— Oui, on.'' ré[)on(Iit l'imcle d'un ton bourru.
— Marcel et moi.
— \ous êtes l)ien bons! Vous m'avez donc cru pal j»oiu* les Indes, (pu- lu jiarais si surpris de me voir?
— J'av(nie (pie je ne m'attendais i;uère à vous n contrer ici.
— Et moi, c'est le contraire; j'étais sur de t'y rencontrer!
Et, sans traduire cette réponse complètement énigmatique [)Our Julien, il lui tourna le dos.
— Allons, allons! la tête déménaire sérieusement, pensa Julien.
i;t il passa outre, mais non sans se retourner deux on trois fois pour voir si l'amateiu' de jiu'dins entrait ou sortait, et si par hasard il ne se trouvait paslîi sans en avoir cofiscience; mais, chaque fois, il vil M. Antoine immohile au has d(î l'escalier et le suivant des yeux d'un air moqueur, sans doinicr du reste aucun sijjne d'é^^u'ement.
L'oncle Antoiiu; se pei'dit dans la foule, qui, peu d'instants après, envahit le pt'iislyle. V\\ des |)remiers groupes (pi'il vit sortir lui la famille du procureur avec une incoimue plus grande que madame Marcel et C(.inpl(''leinenl niascpiée parsa coilVe de tatVetas noir. II se faufila juscpi'à la rne et piil le nmut'i'o du tiacre OÙ ce gi'oupe mont;i. puis il lança à la poursuite de co fiacre Ir luénie ('spMin adioil <'l agile (pii l'avait averti de la sorliedc ni.idiune d'iislrelle avec son pi'ocnreiu", et (pii, drpiiis un mois, sons tniilc sorlr de d«''guisrments et de prétextes, faisait le guet autour de l'hôlel, et dans l'hôti'l même i\ cei'Iains moments.
l,e spectacle, à celle »'po(|iie, finissait eiicor»» assez
tôt ponr (pi'on put soupei*. Jnlie »''fait renli«''e à dix
[heures, après avoir reconduit madame Marcel rue des
\^tils-AuguslinN. Marcel, (pn a\ait ensuite ramené
Julio, allait s'en rotoiiruor sans ontror cliez ollc, lor«:fju'ello le rappela. Son concicrfîc venait de lui apprenrlre une nouvelle ijrave. Le vieux marquis, son l)eau-p(Te, était mort à huit lieures du soir, au moment où on le croyait fruéri. On avait envoyé quérir Julie, afin fju'elle pût assister aux derniers sacrements. Sou absence, fort peu explicable en raison de la situation qu'elle-même avait expliquée à Marcel, pouvait avoir des conséquences fâcheuses.
— Ali ! voilà ce (jue c'est! dit Marcel avec cha^rrin (lui parlant bas siu' le pern^u); je vous le disais bien. Je pressentais quelque danp^er; mais il ne s'aijit pas de se lamenter en pure perte. L'accident le plus incjuiétant est encore la fin trop soudaine du vieillard. Allons, madame, vous devez faire acte de présence auprès de ce lit de mort. Il faut remonter en fiacre. Je vous conduirai chez, madame votre bdle-nirre. Je n'y paraîtrai pas; il ne seyait pas coiivenable qu'on vous vît arriver, pour cette visite de coudob'-auce, escortée de votre procureur. Dctnaiii, je me mettrai en campairne pour vos affaires, et nous saurons le conteiui du testament, si testament il y a. Dieu le veuille!
Julie, toute troublée, remonta on fiacre.
— Attendez, dit Marcel, je ne puis vous attendre à la porte de la douairière; ses jrens me verraient, ctj j'ai dans l'iih^' (ju'ils lui rendent compte de tout. Je descendrai avant «pie vous enliiez dans la cour, et, comme je ne vous verrais pas avre j)laisir revenil
sf'uîo dans co supin, vous alloz donnrr fies ordivs iri pour quo vos gens so liAtont d'attolor et de conduire votre équipage là-bas.
— Vous pensez à tout pour moi, dit Julie; je ne sais pas ce que je tleviendrais sans vous.
Klle donna des ordres et partit.
— Pensez encore ù ceci, lui dit Marcel chemin faisant. Nous n'allez pas trouver la veuve dans les larmes, mais en prière. Que cette sainte apparence ne vous rassure pas sur l'état de son esprit. Soyez sûre qu'elle a pris acte de votre absence, et qu'elle s'arran^iera pour vous faire subir un interro;^atoire tout au beau milieu de ses omisons. N'oubliez pas qu'elle vous liait, et que, pour s'autoriser à vous dépouiller le plus possible, elle ne songera qu'à vous trouver en faule.
Julie cliercba comment elle expliquerait l'innocente escapade de la soirée.
— Vous ne trouverez rien de mieux que la v.'rih'-, reprit Marcel. Dites que vous êtes venue chez moi...
— Chez vous, foi't bien: mais la comédie? Avec cm sans vous, la comédie «^st, aux yeux de ma belleitière, un alTreux pé'ch<'.
— Alors... dites que ma femme était malade, que vous vous intéressez à ma femme,... parce cpn»,...
rce (pi'elh* von^ a rendu rpielque service... |>arce u'elle est charitable, et (ju'eiie vous seconde dans de nnes oMivresî Jetez là-dessus un petit vernis de défA'Olion ; ({u'aura-t-on à vous dire?
On arrivait. Marcel fit arrêter, sauta à terre, et iiilie entra en liacre dans la cour de riiôte! d'Ormonde, rue de Grenelle-Saint-Germain. C'était la propriété de la douairière d'Ormonde, mariée en secondes noces avec le marquis d'f>str<'lle, lequel avait des lors liahité avec elle la maison du premier mari.
La douairière était fort riche, sa maison avait un grand air de froideur cérémon.iale, peu de valets, peu de dépense, une splendeur j^dacée, immobile. L'hôtel se composait de plusieurs corps de logis, et les appartements des maîtres étaient situés dans une arrièrecour plantée et fermée d'une grille oii Julie dut sonner et attendre; mais, certaine d'être reçue et sachant que Marcel était à pied pour s'en retourner à moins qu'elle ne lui renvoyât vite le (îacre, elle congédia le cocher, au moment où elle vit (ju'on se disposait à lui ouvrir.
Au lieu d'ouvrir, le suisse entra en ])ourparlers étranges : >L le marquis ne pouvait recevoir par la raison qu'il était mort. Les prêtres étaient venus pour les sacrements et pour la veillée : madame la marrpiise était enfermée avec eux et le défunt. Llle ne donnait audience à personne en de tels moments. Julie insista vainement en qualité dallive au degré le plus proche. Le suisse, la laissant dehors par une pn'-occupation vraie ou fausse, alla aux informations, et revint dire fju'il était interdit à aucune personne de la maison de pénétrer jus(ju'à madame.
Comme ces négociations avaient duré as.sez long-
temps, la comtessod'F.stroIIe comprit (ju'oii avait p;irfaitement pénétré jusfju'ii la marquise, et que celle-ci refusait de la recevoir. Son devoir était rempli, elle n'insista plus. Elle jugea que sa voiture, marchant l)eaucoup f)lus vite que n'avait marché le fiacre, devait être arri\(''e : elle revint donc sur ses pas, traversa la première cour et franchit la porte de la rue;, f|ui était n:ardée par la femme du suisse (^t (|ui sur-lechamp, avec une précipitation grossière, se referma derrière elle, (ne voiture était là cIlcclivtMnrn! : mais, malgn'' sa vue basse, Julie reconnut sur-le-champ i\uo ce n'(''lail (|u'nu liacrc.
Pensant que c'était cclni qui l'avait amrn»'-»' et qui avait mal conqji'is ses ordiTs, ou (|Ui' Marci'j lui axait renvoNM' par précaution, elle appela le cochei-, piofoiid(''mrnt endormi sur son si(''LM'. Impossible <!•• le rt'veiller sans le lii'<':' p:u' le j>aM de sa soiupienille. Ceux (pii se souviennent de ce (pri-liiient le< cochers de tiacre il y a rpiai-aiile ans |)(Mi\eiit jn-jer de ce (|irils ('laieul (piatMule ;nis plus l('»t. Celui-ci «'lait si malpi'oju'e, (pic Julie hesila à le IoucIkm" de s;i main ganti'e. l'Ile retenait avec soin se^ amples jupes de soie pdMi- ne pas clllcni'er les roues «"rottj'es ; jamais elle ne s'/'lail trouxt'c diuis un jiafeil eiubaiM'as. Puis elle aviiil pi'ui' de se \(iii" seule eu pleine nie vers minuit, et les i;u'es passants s'arrêtaient pour la re^ardi'i", l'Hc li-emblait (pie, \y.[V obli^^eance ou malice, ils n»' voulussent se mêler de «'s .itV.nres.