‹ AntoniaChapitre 15 sur 18 · I.e cocher s'«''veilla eiilin. et lui répondit qu"il in* hi · texte numérisé non relu

I.e cocher s'«''veilla eiilin. et lui répondit qu"il in* hi

connaissait pas, qu'il avait anionr doux pritros rîe la paroisse pour assister un mcMU'ant, et (ju'il avait ordre (]•' les attendre. A aucun prix, il ne voulait hou^^er. Julie jeta un rei^ard d'anxiété autour d'elle. Sa voilure n'arrivait pas. Elle souleva le lourd marteau de la porte pour rentrer dans la cour de l'hôtel. La port(^ ne s'ouvrit pas, soit que des ordres particuliers eus- «^ent été donnés à son égard, soit que la consigne générale fût inflexible.

Une frayeur extrême s'empara d'elle ; l'idée de s'en aller seule, à pied, n'était pas admissible; rester lit devant cette porte ne l'était pas davantage. Il n y avait j)as une seule boutique dans la nie, et il lui fallait attendre sa voiture n'importe où, pourvu que ce ne fût pas dans la rue. Les dépendances de l'hôtel d'Ormonde s'étendaient asez loin à sa droite et à sa gauche. D'un côté, c'était une abbaye; de l'autre, le couvent de la \ isitafion, où elle pouvait essay<T de chercher un refuge; mais il y avait au moins dix minutes de chemin à faire, et. là, il laiidi-ait |)arlementer avant d'entrer. Llle avisa en face de riiôtel d'Ormonde une grande» grille (pii fermait une allée mitoyenne entre l'hôtel de Piiisieux et l'hôîel (i'l".slr«'(>s. Klle pensa qu'en (loiinaiif un louis au gardien de la grille il lui permettrait d'attendre dans sa loge. Kilo traversa la rue; mais, au moment de sonner, elle reconnut qu'il Fiy avait là ni portiei- nisonneîle. (ii'-tait une |)orte de sjTvice pour les deux enclos. Julie perdait courage, lorsque tout à coup elle vit auprès d'elle, comme s'il

AXTONIA.

l'.il

tût sorti (lo terre, un liomnie qui l'efTraya tant, qu'elN' faillit s'évanouir; mais il se nomma vite, et elle fit une exclamation de joie : c'était Julien. Elle lui expliqua sa mésaventure en quelques mots assez confus. Julien comprit parce qu'il était déjii à moitié renseigné, et qu'il ne se trouvait point là par hasard.

— Il est inutile que vous attendiez ici votre voiture, lui dit-il, elle n'arrivera probablement pas de sitôt.

— Comment le savez-vous?

— J'ai été ce soir à la Comédie-Française.

— Vous m'y avez vue ?

— Vous y étiez, madame? Je l'ignorais.

— Alors...

— Alors je m'explirpie la rencontre et les paroles de M. Antoine Thierry. Il savait, lui, piobablement

Ique vous deviez y êlre. Il prueltail :... il m'a dit un mot ironique (pie je n'îii pits conipris, el «pii poni'lant

m'a donix'' à rr'!l('cliir. l'.n l'enlranl au jtavillon. je me suis ai'i'èli'' un peu in<iiiiel (Icn.iuI voire lu'itel. \(>s

Leiis «''taieiil en t'-moi. il parait que voire cocher «'-lait inti'ouv:d)le. Je nie snis approelK- du suisse, (pii con-

|naîl ma ligure, cl, le voyant Tort troid)lt'', je lui ai demand('' s'il vous «'«lait ai"riv('' ipiehpn» accidt'ut fà- 'hen\. Il m'a appris la nioi't du manpii»^ d'I'.strelle, |3t comme (jiioi vous «'lie/ accourue ici avec nion eouun Mareel. \olre cocher est survenu ivre-mort et ne l^ompreiianl rien à ce (]n'tm lin (Mijoi;:nait de votre irt. Le suisse m'a ([iiille en di>ant ipiune fois sur

l'.IJ ANIONIA.

son s'u'i^e, l'.îisticii irait hicii. Crn ne iiTa point paru ti't's-rassuraiit. .le no su s pas aussi tlo^malifpic (juc votre suisse, et j'ai cou;u pour venir ici. J'espérais trouver encore Marcel et lui dire de ne pas vous confier seule à un cocher ivre; iiuiis j'arrive quelques minutes trop tard. Vous êtes seule en effet, et vous i avez eu peur.

— C'est fini, dit Julie, me voilà tranciuille; ramejiez-moi à pied. Vous êtes pour moi la Providence!

— A p ed, c'est trop loin, rej)rit Julien, et vous n'êtes pas ch ussée pour marcher. Le fiacre qui est là marchera, lui, bon grê mal frré, je vous en réponds, et j(^ monterai derrière |)oiir vous reconduire.

Julien conduisit madame d'Kstrelie jusfju'au tiacre. Il l'y lit monter et ordonna au cocher de conduire. Le cocliei" rt'lnsa. Julien sanla à cMc de lui et |)rit les guides en lui jurant qu'il allait le jetiM" dans le ruisseau, s'il faisait nsistance. La helh; prestance et l'air décidé du jeune homnuî intimidèrent le cocher, (jui se soumit; mais à p(^ine a\ ait-il f.ut cent pas, (ju'il s'arrêta en criant au voleur et à l'asNassin. Un i^ioupe d'hommes venait de sortir d'une maison, et le pauvre diable espc-raif li'onver ([uelque secours contre la violenc(» (ju'il sul)iss;iit.

Le ha^aî'd vonhit (|ne ces lionimes fussent des gens du ix'l air, sortant un peu avint'-s d'un souper lin. L'aventure le^ pi-it dans ce moment d'excitation où l'on se fait volontiers redresseurs de torts, surtout l<»rsqu'on ol (juiti"»' eonti'ê un. Ils arrêièi'fiit hi'us-

ANTONIA. lOa

qiieniont les chevaux, et l'un d'eux «ruvrit la portièn-, car le malicieux cocher criait à tue-tête :

— Au secours! c'est un malfaiteur qui enlève une religieuse!

— Voyons si elle en vaut la peine ! répondit le frroupe à peu près d'une seule voix.

Avant que la portière fût ouverte, Julien était sur s<»s pieds et repoussait d'une manière énergique le plus empressé des curieux. Le jeune homme rudoyé mit répée à la n\ain en le traitant de cuistre, et ses Compagnons l'imitèrent. Julien ne prit pas le temps de tirer la sienne. Il se préserva avec sa canne et s'en stMvit avec tant de sang-friMcl, d'adresse et de vigueur, (|u'un des assaillants tomba et que les autres reculera iit. Julien, qui n'avait pas(juitté le marclie|)i«'d, profita de ce répit pour rentrer daiis le tiacre et pour en faire sortir Juli»' par la portière ojq)osée. il la prit dans ses bras et l'entraîna à (piehjue distance. Là, il se retourna |>our attendre ses advei*saires; mais, soit cju'ils eussent reçu (jueUpie hlosure grave, H)il «pic l'approche «lu guet les eût dégrisés, ils s'éloignaient de leur côlt' l«' plus vite |H)S$il)le.

— Marchons, mada:ne, dit Julien ;\ madame d'Ls- Irelle. Kchappons aux cmio>ilés de la police.

Jidie marcha vite et Lien. Si la peur l'avait paraly- Stu; un instant, la vue du danger au(pn'l ^'ex(^o^;lil son protecteur lui avait rendu l'énergie. Après quelques zig/.ags pour dérouler le guet, ils s<' trouvèrent en sûreté sur le uouvrriu cours, aujourirhui le Ixudc-

vard des Invalides. Lo lieu ('(ail coiiiplétemcnt (Irscrt, et mal ('claiiM'' par dos ivvcrhrres très-pru ospacrs. Julie n'aporçut pas une tache sur sa main f^antée, mais elle sentit la moiteur du sanç^ sur son poi^not, et elle s'écria en s'arrctant :

— Ah ! mon Dieu, vous ûtes blessé!

Julien ne sentait rien, il était bien sûr do n'avoir ri(Mi de iirave; il enveloppa sa main écorchéc de son mouchoir et oHVit son autre ])ras;i Julie.

— Je vous jure que je n'ai rien, lui dit-il, et quand j'aurais (jndiiue chose ! Malheureusement, ces gens-h'» ne sont pas redoutables, et j'ai eu peu de mérite il vous en débarrasser. Des beaux fils, des petits-maîtres! l't cela prend le titre de nobles, peut-être!

— Les nobles, vous les déleste/ doFic i)icn !

— Moi, détester? Non ! mais je hais l'inipertinence, et comme ces {xens-Ià ne se battent pas toujours en duol avec les roturiers, je suis bien aise de les avoir battus comme en! fait un charrelier.

— Ih'las! dit Julie pensant à elle-même, ils n'eu sont pas moins les niaili'es (rin>iil(('r et d'opprimer le faible !

— Le faible! Oui donc est le faible? reprit Julien» (pii se trompa sur le sens de ses paroles. L'homme sans nom? l)élroin|)<'/-vous, madame : c'est à lui (jue l'avenir appartient, puis(ju'il a poui* lui le droit, la vraie justice, et la volonté d'en finir avec les abus du passé.

Julie ne comprit pas; mais elle trend)la de nou-

ANTr)MA. 197,

veau. Pi, roffp fois, ce ne fut {)as des mauvaises rencontres (ju'elle eut peur : ce lut de je ne sais quelle puissance mystérieuse qui lui sembla émaner de Julien. Elle le ref:arda à la dérobée : elle crut voir rayonner son visaf^e dans l'obscurité, et elle s'imagina que sa faible main à elle reposait sur le bras d'un

Julien était pourtant un co'ur simj)Ie, un artiste sans as})iration aux choses positives pour ^on propre compte. 11 ne se sentait pas appelé à jouer un rôle fou^'ueux dans les ora^^es révolutionnaires; il ne se

(lestinait pas ;\ un autre travail que celui d'étu<lier oute sa vie les f,'râc('s de la nature. Cette puissance erriblc qu'il revêtait aux yeux de Julie n'était en lui ]ue le rellet de la puissance céleste sur l'esprit de la iasse nouvelle. Il était u\) ^\^'^ crnt miih' parmi l«'s nillionsd'luuiimes froiss('S et frustrés qui allaient dir«' u pn-micr jour : « La mesure rsf comblr, Ir passé

tfait son temps. >. La brève allusion (ju'ii venait de lire à cet (''tat j^é-ni-ral desespi'its, et ({ui à cette époue était dans tant de bouches, fut pour madame d'Ks- "elle comme une proph('ti(» imposante dans la l»ouche ''un hoimne exc«'ptionueL (i'etait la pi'emière fois n'elle entendait bf avei' et dédaij;ner «'e «ju'elle avait 'Ujourscru invincil)le. A l'espèce de frayeur su perstiiise (ju'elle «''prouvait se mêla aussitôt uni* confiance 'lente, un besoin de s'appuyei" d autant plus sur ce as vij^ourcux (|ui . jiouss»- par un ^raiid c<rur, venait e lutter s(Md pour elle contn^ (piatre épées.

— Vous ci'oyc/. donc, dit-elle en conlimiant à niarrlicr vite, (|ue l'on peut secouer le jnuf^ do ce monde injuste f|iii oppresse les consciences et condamne Icn idées vraies? .le voudrais croire avec vous que cela

• doit arriver!

— Vous y croyez déjà, puisfpie vous souhaitez d'y croire.

— Peut-être: mais quand cela arrivcra-t-il ?

— Nul ne sait quand ni coniment : ce (pii est juste ne peut point ne pas arriver; mais (jue vous importe à vous, madame, que tout ceci dure encore cintpiante ou cent ans? N'êtes-vous pas de ceux (pii profitent iimocemment du malheur (\c<> antres?

— Oh! moi, je ne profile de rien, .le n'ai rien à moi, et je ne; suis l'ien dans le monde.

— M;iis vous êtes du mofide, vous lui appartenez m il vous doit protecfion, et il ne vous hiessera jamailf (»ersonnellement.

— Qui sait? dit Julie.

Puis, craip:nant d'en avoir trop dit, elle revint, afi

de parler d'autre chose, à la scè-ne (jui viciait de sir passer.

— ( hiand je pense (pie tout à riieui'e, dit-elle, u i^rand inidlienr ei'i! pu vous aii'iver! Ali! votre pauvi mère, comme elle m'eni ni.uidite. si j'«>usse causé.

— Non, madame, cehi ne pouvait pas arriver, r pondit Iidieii ; j'avais j)0.ur moi la bonne cause,

— I.t vous croyez que la Pi'ovidence intervient da"; ces occa.>ions-l;i?

AN TON I A. l'Jl

— Oui., i)uis([irclle est en nous. Klle nous donne de la force et de la présence d'esprit. Un homme (\u\ proléfie riionneur d'une femme contre des manants a pour lui toutes les chances. Le couraj^^e lui est trèsfacile; il sent qu'il ne peut pas succomber.

— Comme vous avez de la foi, vous! dit Julie •'•mue. Oui, je me souviens, vous m'avez dit chez moi, l'autre jour, que la foi transportait les montagnes, et (pic vous étiez la foi en personne.

— L'ualrcjour! reprit Julien naïvement. Il y a de cela plus d'un mois.

Julie n'osa pas feindre d'i^'iiorer combien de jours et de nuits s'étaient écoulés déjà depuis cette courte entrevue. Klle se tut. Julien fut respectueux au point de né pas reprendre de lui-même la conversation, et plus le silence se prolon^^ea, moins Julie trouva de présence d'esprit jiour le rompre sans trahir l'é'motion qu'elle éj)rouvait. Ils arrivèrent ainsi auprès du j)avillon.

— Ne pensez-vous pas, lui dit-il, (pie je devr.iis quitter ici votre bras cl ne j>as me montrer à vos f;ens, mais vous suivre à distance jusipi'à ce (pn^j'aie vu la porte de votre hôlel se refermer sur vous?

— Oui , r«''()on(lil-cIIe ; mais (pie penseront iii<> -,iis (le me voir l'entrer seule et à pied à jiui'cill»' heure? Tene/, , le mieux est que je |»reinie par le pavHlon et par mou jardin; on pourra croire (pu* M. Marcel m'a ranuMiée par là.

V.w elVet , c*«''tait le mieux. Julien «ivail >ii clef sur lui.

AN rON I.\.

— Je vais, dit-il, ('voillor et faire Icvor ma m'-i'c. qu'on passant tantôt, j'avais avertie de ne \y.\< m'altendre. Elle croit que j'ai été souper chez Marcel.

— N(^ r»''veillez pas, je m'y oppose. Lui raconter t(Hil<N nos aventures serait troj) lonp: à présent. A moitié endormie, elle s'inquiéterait. Demain, vous lui direz tout. Ouvrez-moi la porte du jardin, et je me sauve sans bruit. .Merci , et adieu !

Pour traverser l'étroit couloir «pii, dans l'intérieur du pavillon , menait de la porte de la rue li celle du jardin, il fallait se trouver quelques instants dans une obscurité complète. Le pauvre nlénap^e n'entretenait pas inutilement une lampe, et Dabet, servante ;\ la journée, ne coucliait pas dans la maison. Julien j)assa le premier, ouvrit la porte du jardin, salua profondément madame d'Lstrelle, et referma aussitôt cette porte, }H)ur lui bien montrer qu'il ne la franchissait jamais et ne prétendait pas la suivre, nirme des yeux, dans les allées où elle g:lissait comme une ombre.

Tant de discrétion, un respect si absolu, un dévouement si délicat , si prévoyant, si actif, si nVIlement ellicace, touchèrent [)rofondé'ment madame d'Lstrelle. Il faisait une maj^nifique nuit de juin. Elle savait (pi'en frappant à la vitre de sa chambre il coucher, qui donnait sur le jardin au rez-de-chaussée, elle avertirait] C.imille, qui vrillait j>our Tatlendre. Llle savait aussi (|ue la \fillt<' de Camille consistait à faire un boni somme sur la meilleure beri^èn^ d<* l'appartement. I

Elle pensa pouvoir sans inliumanité la laisser voilier ainsi quelques instants de plus, et, se sentant le co'ur plein d'émotion, l'esprit noyé de rêveries, elle ne put résister au désir de s'asseoir au bord du bassin, où la lune so reflétait, immobile et claire, comme dans une f^'lace do N'cnise.

Le rossii^niol ne chantait plus. Il dormait sur sa jeune couv(V'. Tout se taisait, cl le z»j)hi}' (la brise de ce temps-là) était si délicieusement assoupi qu'il ne faisait pas trembler un brin d'herbe. Paris dormait aussi , du moins le quartier paisil)le dont l'hôtel d'Kstrelle marquait l'exln-mité. On eût entendu plutôt là les bruits de la c;unf)ai»ne que ceux (h* la ville; à cette heure, ils se bornaient à quelques l;uifares de co(| et à des aboiements de chien à de lointains iiitei'valles. Les heures chantaient d'une voix linq)id(» vu se n''|)ondaiit d'un couvent à l'auti'e; puis tout retombait dans la muette extase, et, si le roulement éIoifj:né de cpielque voiturcî résonnait sur le pav»'' du vrai Paris, c'était plutôt comme le mugissement soiu'd d'une vai^ue (pni onnne un bruit produit |)ar l'activit»' humaine.

Julie, fatij^ué'e et un peu ('-i^art'e, respira ce calme de

a nuit et ce parlnin de la solitude avec un .:4rand

)ien-étre. l'.lle ai'ivta ses rei^ards sur une i^M'osse étoile

|)lanche (pii , j^ravitaiil non loin de la liiiic, se rt''pi''tait

ans la iiiéme eau. I",!le l'esla d'abord sans pctïser,

)Ubliant tout , se re|tosaiil ; bieiilôt elle eut des palpi-

ations violentes (pii la tiieijl soiillVir: elle tiouxa qu'd

,.J'aisait chaud, cl pui> iVoid. I.lle s<" le\a pour s'en

aller. KIIc approcha de la ci'oist'c de sa chambre et n'y frappa point. Elle revint au banc de pierre. Elle s'assit et pleura. Elle se leva encore et fit le tour du bassin connne une âme en peine; elle s'arrêta enfin, souriant comme une âme heureuse. Elle consentit à s'interroger, et, rpiand son cenr lui répondit': J'aime, elle s'en épouvanta et lui défendit de parler. Puis elle demanda compte â sa conscience de cet effroi, de cette austérité farouche, hors nature, inutile à Dieu. Sa conscience lui répondit qu'elle n'était là pour rien, et {[ue l'obstacle ne venait j)oint d'elle, mais de la raison, espace de conscience factice oii la nature et Dieu cédaient le pas à des idées de convention, à la peur, au calcul, à des prévisions toutes relatives â l'intérêt personnel m;d entendu. Dans cet ordre de raisonnement, tout se traduisait en pit'ces de six francs. Marcel l'avait démontré. Julie n'avait pas le droit d'aimer parce qu'elle n'avait pas assez d'écus. Marcel avait raison en présence du fait. 11 fallait donc sacrifier l'âme à ce fait des plus f^n'ossiers, à rim[)lacable menace de la misrre !

— Non, se dit Julie, ci^la ne sera pas! S'il le faut, j<' vendrai tout, je n'aurai plus rien, je travaillerai; mais je veux aimer, diissi-je demander l'aumône ! D'ailleurs, il travaillera pour trois, /(// (jui travaille] déjà jxMir deiixl 11 subira cette charj^e, il en scnl heureux s'il m'aime ! A sa pl;ice. je le s(»rais tant î

Julie recommeiK/a à marcher avec anfjoisse.

— M'aime-t-il à ei' point-là!' M'aim(^-!-il avec Ii

passion que j'ai cru voir le premier jour?... Ali 1 oui, voilà ce (jue je me demande sans cesse, voilà tout ce qui me tourmente, voilà ce que ni ma conscience, ni ma raison, ni mon cœur ne peuvent m'apprendre. 11 ne m'aime peut-être (jue d'amitié, car il est bon tils, et il me tient conq)te de ce que je voulais faire pour sa mère. Il me doit (h' la reconnaissance, et il me prouva la sienne j)ar un di'vouement ailmi:ahle. Kt après? Pounjuoi m'aimerait- il (bllfment? pounpioi voudrait-il passer sa vit* à nu-s pieds? Il n'en é[)rouve pas le besoin, puis([n'il n'est là que dans les occasions où je peux, moi, avoir besoin d«' lui. Le reste du l('mj)s, il pense à ses vraiï» devoirs, à M»n travail, à sa mère, peut-être à (piehjue jeune tille de sa condition (jui lui apportera une certaine aisiuice,... tandis (juc moi, ruinée... Mais, suis-je ruinée?... Si le père de mon mari a assuré mon sort , je suis toujoui's une ^rainlf dame,... et alors... alors tout est clian|;é dans mon rêve : j'oublie ce jeune lu>nnne (pii n'est pas lait y-ouv moi , j'épouse un lioinnie du monde ((ue je peux cljoisir, je suis lieuieuse et tière, j'aime sans trouble et sans routeur... Ali bien, oui î... V présent, c'est /u/, ce n'est pas un inconnu, le n'eat pas un autre (|ue j'aime, c'est lui seul , et je ne sais [las si on puéril île cela. J(» ne sais pas si on oublie. Je crains (|ue non, puis(pie j-lus j'essaye, plus j'écboue; plus je nie défends, plus je suis vaincue... Mon Dieu, mon l)ieu , il n'y a dans tout cela ([u'une véritable terreur, un véiilal)!e sup[)lice : c'e^l la crainte (ju'il ne m'aime

V>ii-J ANIONIA.

j)asî (lomnu'iil le siiunii-jc? Je ne le saurai peut-être jamais. Puuirai-jt; vivre sans savoir cela?

Kn se torturant ain-i elle-même, elle se trouva sans savoir comment dans la conti'e-allée, assez près du pa\ illon. La porte était ouvc l'te, un*' ()nd)re noire s'en (lélachait. Julien, comme s'il eût entendu sa pensée, comme s'il eût été invinciblement entraîné à y répondre, venait droit à elle.

Julie Hîcouvra aussitôt sa raison et sa fierté. Surprise, elle allait parler en reine ollensée. 11 ne lui en donna pas le temps.

— Madame, lui dit-il, pouniuoi êtes-vous là? Nous ne pou\ez donc pas vous taire ouvrir? Vos j^'ens sont endormis, ou ils vous attendent tous du côté de la rue ? \'ous ne [)ouvez point passer la nuit dans ce jardin, vêtue connue Vous l'êtes. II est deux liruiesdu matin. La rosée tombe, vous serez 'j,dacée, vous serez malade... Kt votre coillé est sur votre épaule, vous voilà tête nue, les bras à peine couverts... Tenez, j)rencz vite ce ^ros mantelet de ma mère, et i)ardoiinez-moi d'être ici.

— Mais comment saviez-vou>...?

— Je vous entendais marcher sur le sable, d'un pas bien lé;;<'r, ([ui ne i)ouvait êtni (jue le vôtre, et ce i)as (jui .^'interrompait , (pii reionnueneail toujours... J'étais dans l'atelier, et puis là, la porte entr'ouverte, jf ni<' disais : <( KlK; e.>t toujours dehors, elle ne peut })as rentrer, elle prend froid,... elle est futi^'uée, elle boullro, elle a peut-être peur! » Je ne pouvais plus y

AXTONIA. i03

tenir, moi; (railleurs, c'était mou devoir... Kt voyez, cela ne peut pas durer; quelque chose qu'on puisse ■)enser ou dire, je ne veux pas que vous en mouriez; non , je ne le veux pas !

Celte fois, Julien était ému, sa voix tremblait, ses mains tremblaient en posant le vêlement de sa mère autour de la taille de Julie; ma-is il ne luttait point contre les surprises de la volupté : il j:rondait plutôt Lîomme un père (|ui voit son enfant en dan^'er. Il ne upposait même; pas (ju'on j)ùt l'accuser d'un amour ^;;oïsle ou d'une entreprise perfide. Aussi oubliait-il oute convenance, et sa sollicitude avait un accent de [)as.')ion ([ui bouleversa Julie. Elle lui saisit les deu\ nains, et, emportée elle-même par un mouvement le passion exaltée, le premier de sa vie, le moins M'évu et le plus indomj)lable :

— Nous m'aime/! lui dit-elle éperdument, vous n'aimez, j'en Miissùre! l^li bien , diles-le-moi, (jue e renlende, ([ue je le sache 1 Non» m'aime/.,, comme e Neu\ êtn; aimin; î

Julien étoulfa un cri, i)«'i'(lil la lèle el emport.i Julii^ lans son atelier; mais elle avait l'U une vie irop chaslo K)Ur (pie l'ellVoi de sa pudciu' ne fil pas remonter ans la meilleure ré:;ion de ràine de .son amanl le 6spect un nuMuenl ^ulMner^é. Il tond>a ù ses pieds et ouvrit de baisers le bout de ses doij;ls i^lacé>, en la uppliant d'avoir cimtiance entière.

— Coutiancel conliameî lui dit-il. J ai juré «lue jt; tîrais votre fièrc. t'c^t voliv fvcro (;ui c^l lu, n'en

(louiez pas, et c'est votre confiance ([ui me préservera. Je vous ai dit (juc je vous adorais : cela est plus vra' i\uc je n'ai su vous le diic, plus fort (luo vous uv pensez, plus terrible (jue je ne le croyais moi-même; mais je ne veux pas vous coûter une larme, je mt tuerais plulût ! Soyez tran(iuille, vous ne roui^irez pa; de m'avoir ordonné de vous aimer.

Eùt-il pu tenir |)arole? 11 le croyait encore au miliei du dc'lire de sa joie. Julie ajuuta à sa force par s; propre hardiesse.

— Non, je ne veu\ pas rougir, lui dit-elle avec 1 franchise d'une prise de possession sérieuse; je veu être votre femme, car être voire maîtresse, ce sera vous dégrader. A un honmie connue vous, de vu jjMires aventures ne conviennent pas; à une fenmi comme moi , la i;alanlerie est impossible. Kl moi aus> je me tuerais plutôt! Julien, jurons-nous ici le m; riage, (juoi (ju'il arrive, (|ue je sois riche ou ruiné" car il y a autant de chance pour l'un que pour l'autr si je suis pauvre, vous n'aurez pas de dc'faillance ( volonté, vous Mie soutiendrez, vous me nourrirez, je suis riche, vous n'aurez pas de vaine ti» rlé, voi jiartayerez mon sort. 11 faut (pie ce soil décidé, eo \enu, jn['(''. Je ne suis pas ((►urageuse, je vous avertis, c'e^t pour cela (pn* je veux m'eii^'a^er sa rtîtour, et j(; sais (pi'al(>rs je ne repirderai plus n droite ni ;i L'auclie. Mon anmui' devieiidi'a en moi devoir; j'aurai alors de, la lori«', de la décisi(Mi, ; ban^j-lroid. J'ai ï>u ucicptcr le d«;^espoir clans le n

ANtOSlA. ao3

riai^^e parce que j'ai des principes et de la relij,M()n i raie ; j'accepterai à plus l'orlc raison le l)oiiheur, et e hiUcnii pour être lieureuse comme je luttais aupa- •avaiit pour ik^ pas désirer de l'êlrt'. Jurez, mou ami ; I laiit rjue nous soyons tout l'un pour l'autre, ou il aut ne nous revoir jamais, car voilà ([ui est cerLiin, lous nous aimons, c'est plus fort que nous. Le monde l'y peut rien. Depuis rpiin/e jours, je ne vis plus, je ne sens mourir. Aujourd'hui, je devenais folle; tout i l'heure j'aurais couru après vous si vous m'eussiez lit : (( Je ne vous aimtî pas... » Ou bien, non, jf me ei'ais jetée dans le bassin avec la lune, avec l'étoilt^ |ui bi'ille au l'oiid. Julien, je perds l'esprit, je n'ai aniais dit de pareilles choses, je ne ei'oyais j)as oser aniais lt^s dire, et je vous les dis, et je ne sais plus si

'est II (M ([iii parle. Ayez pili('' de moi , soulene/.-moi ,

ardez-moi mon honucnu', (pii l'sl à vous, j^^u'de/.-vous

vous-même la puret»'' de votri' feinuuî.

— Oui, ma l'einnie I oui , Je le jm-e! s'éci ia Julien

•'ansporté. Kt vou>, Julie, jurez ilonc aus^i devant

ieu 1 • — Mon hien! dit Julie (''jxM'due et redeveiiue tout

coup un peu lâche, il y a un mois cpie nous nous

;)iniaissons !...

- — Non, il n'y a jias un mois, rej.ril Julien. 11 y a

ne heure, eai' nous nous sonnnes vus i\ y a un mois, i|undant un quart d'heure ici. ini quart d'heure chez

)us, et, ce soir, dans la rue, une demi-heure. Autant

ire, Julie, ([ue. selon l'apparen/t", nous ne n(»us i-on-

•2oO ANI'ONIA.

naissons pus du tout, et pourtant nous nous aimons. Dii'U t'st là (pii nous entend et (jui le sait bien, lui, puisqu'il l'a voulu, puiscjuil le veuti

— Oui, tu as raison, reprit-elle avec exaltation, cai elle se sentait retrempée par la loi exalt('e de soi amant ; nous ne connaissons l'un de l'autre que notre amour. N'est-ce pas assez? n'est-ce pas lt)ut? Qu'est-c< (pie le reste? Tu es un arlistc habile, un dii;ii(' jcuiu liomme, un l)()n fils : voilà ce que tout le monde sai de toi; mais est-ce pour cela que je t'aime? Je syi une honnête personne, asse/ j^énéreuse et assez douce tu as j)U l'entendre dire; mais ce n'est pas pour ce! non j>lus (jue tu m'as aimée. M y a «i'autres honnne de bien , d'autres fennnes estimables à (jui non n'eussions jamais son^é à nous attaelier ainsi ; non nous ainuHis parce que nous nous aimons, voilà tout

— Oui, oui, dit Julien, l'amour est connne Dieu, est parce (pi'il est, c'est l'absolu! Q^^'iiiporle iju nous ilécouvrions l'un chez l'autre telle ou telle part cularité d'es})rit ou de caractère? La j^Tande, la seul alVaire de noire vie, c'est de nous aimer, et, puisfpi nous j)ossédons l'amour l'un de l'autre, nous noi connaissons depuis cent ans, (le])uis toujours,... ce n'a ni commencement ni linl

Ils (livaj^uèrent aiii>i pendant plus d'une heure, voix basse, dans l'atelier, (ju'éclairait va;^'uement linif à travers les arbres, Julie assise, Julien à ^enou le^ mains dans les mains, mais ne voulant pas écha ç^er un baise.' (jui les eût jMjrdus. KL tout à coup

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uno qui déclinait vers l'horizon devint si claire, qu'il allut l)ien reconnaître que l'aube s'était mise de la >artie. Julie se leva et s'enfuit après avoir juré et fait Mi'pr cent ibis à Julien que leur union était indissoiii)Ie.

Camille fut l)ien surprise, lorsqu'elle eut ouvert à a maîtresse, de voir qu'il était près de trois heures.

— Es!-ce que mes gens m'attendent encore? dit iiadame d'Estrelle.

— Oui, madame: ils pensent que madame a voulu aire les prières de nuit auprès du corps de M. le mar- 11 is. La voiture a été cliercher madame. Madame a lu la trouver ^ la porte de l'hôtel d'Ormonde.

— Non; je ne l'ai pas attendue, elle tardait trop.

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