‹ AntoniellaChapitre 10 sur 32 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Tout changea alors pendant quelque temps à la maison. Nous nous crûmes riches, pensant que les deux cents écus ne finiraient jamais.

Nous habilitâmes les enfants de neuf;

nous achetâmes pour nous-mêmes des vêtements un peu plus décents, un lit, quelques ustensiles de ménage, un fourneau, du charbon, des fers à repasser, une grande table. Nous nous imaginions que nous allions reconquérir petit à petit nos anciennes pratiques; mais il ne vint personne, et, après avoir consommé nos deux cents écus en ameublement et ustensiles, nous en fumes pour nos préparatifs et pour les pertes considérables que nous fîmes dans la revente à vil prix de notre nouveau mobilier.

Nous versâmes bien des larmes au fond de la maison, en attendant que le bruit d’un pas dans le chemin ou le battement d’une branche de sureau contre la porte nous fît espérer que quelqu’un venait nous apporter du blanchissage. Mais le pas s’éloignait, le

vent tombait, et nous restions lugubrement à nous regarder comme auparavant'.

Ces incertitudes étaient encore plus tristes que notre misère, et le hasard est un être plus barbare peut-être que tout ce que Dieu a fait sur la terre.

Avant que les quatre mois pendant les-

quels nous devions continuer à jouir de la maison fussent expirés, nous retombâmes dans un dénûment plus cruel encore que le premier; car, la première fois, nous avions du moins l’ombre de la maison pour cacher notre misère, et pour mourir dans notre

terrier, avec les enfants dans nos bras.

Mais, cette fois, il fallait nous enfuir

comme des réprouvés de notre demeure.

et aller chercher quatre cercueils pour nous *

ensevelir.

Oh ! mon Dieu ! comme nous comptions les soleils et les nuits!

Pour comble de malheur, nous n’avions plus de pain, ni de farine, ni de légumes pour les jumeaux. Ils pleuraient sans savoir de quoi ; mais c’était évidemment d’inanition. Tantôt ils embrassaient leur mère, tantôt ils se jetaient à mon cou ; nous fondions en larmes toutes les deux, nous les réchauffions de nos étreintes ; nous ne pouvions les calmer qu’en leur donnant à ronger quelques écorces de cocomero, repoussées par le cochon avec ses pattes, et dans lesquelles

restaient encore quelques chairs. Mais cela ne faisait qu’aiguiser leur fringale.

Nous passâmes ainsi toute la journée; à la fin, ils s’assoupirent sur le sein de leur mère, évanouie de douleur et de faim.

Je réfléchissais, les yeux secs, et je roulais dans ma tête toute sorte de pensées confuses qui nous avaient été suscitées, pendant nos jours de décadence, par des bohémiens qui passaient devant notre porte, et qui avaient été plusieurs fois témoins de nos anxiétés sur le sort futur de nos chers jumeaux.

ANTONIKLLA.

Nous autres, disions-nous, nous sommes faites pour souffrir! Mais ces pauvres innocents, plutôt mourir cent fois que de les voir languir de notre misère, et maigrir jusqu’à l’extinction de leur vie, sous nos yeux et sous nos baisers.

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