‹ AntoniellaChapitre 18 sur 32 · LXX1X · texte numérisé non relu

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Alors, je continuai ainsi :

<« Quand nous fûmes, toi et moi, ré-

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duites par la dureté des voisins et par l’excès de nos misères à cette exténuation qui nous retint sur notre paille, les deux tendres jumeaux couchés mourants entre ton corps et le mien, je sentis la mort s’insinuer dans mes veines. Elle ne me fit pas horreur pour moi, ni même pour toi ; nous n’avions rien a espérer sur la terre que la continuation du même supplice dont nous étions déchirées; notre mort à toutes deux, n’était qu’une délivrance ; mais je songeais à ces innocents! Je voyais les couleurs de la vie s’effacer lentement de leurs joues et se remplacer par les teintes livides de l’agonie ; je me dis :

« — Plus faibles que nous, ils vont mourir avant nous, et nous n’expirerons que sur leurs corps. »

« Cette image m’obséda, me troubla,

me décida; je résolus notre mort à toi et à

moi, pour les sauver. Cette pensée, qui est encore la mienne, j’étais bien sûre qu’elle serait la tienne quand tu la connaîtrais, puisque ta tendresse pour eux égalait ou surpassait, s’il se peut, la mienne, cetle pensée ne me laissa pas hésiter plus longtemps. Je résolus de te faire violence, par une force irrésistible et sans discussion des hommes, qui t’enlèverait ces malheureuses et chères victimes de notre amour et qui leur donnerait le pain et le lait des orphelins à la Miséricorde, et à nous la mort, sans que tu fusses coupable du suicide.

« — Ce suicide, c’est moi seule qui le commets, me dis-je ; c’est sur moi seule

m A N TO NI EL LA.

que Dieu le punira! Allons, accomplissons résolûment ce que Dieu m’inspire! »

« Ce fut alors que je me glissai sans bruit ' de notre couche dans la cour, que je montai véritablement comme une folle au cimetière, près de la fosse de mon père, et qu’après l’avoir prié pour qu’il bénît .

mon dessein, j’épiai moi -même le passage d’une patrouille... Je me laissai saisir; je dénonçai ton logement, où l’on alla te prendre comme ma complice, en emportant de force tes jumeaux à la maison des orphelins, et je fus conduite à la Vi-

caria comme prisonnière; tu y fus toimême renfermée avec moi, peu d’instants après moi. Je me gardai bien de te rien avouer de mes projets jusqu’au jour où j’appris qu’on reconnaissait ton innocence, et qu’on allait te rendre tes jumeaux pour mourir bientôt de misère avec toi !

u — Lui rendre ses enfants! me dis-je; les condamner au banquet d’inanition avec elle, comme la première fois! les faire trouver morts sur la litière avec elle, un matin d’un jour d’hiver! Non, non, non!

plutôt nous accuser nous-mêmes d’un forfait imaginaire, horrible ! nous laisser condamner sur les apparences et supplicier pour eux! »

« Voilà ma pensée, Annunziata; la voilà!

Voilà pourquoi, hier, quand nous .avons

comparu pour être confrontées l’une avec l’autre, j’ai voulu, en entrant dans l’audience, te faire comprendre de ne pas me démentir quand j’allais t’accuser; voilà pourquoi mon accusation, en apparence si ingrate et si mensongère, t’a écrasée d’étonnement et t’a enlevé la parole et la présence d’esprit pour me démentir; voilà pourquoi, enfin, tu as été presque condamnée à mourir, et pourquoi, après ta mort, la mienne devient certaine, quand je m’accuserai moi-même de t’avoir envoyée, innocente, au ciel, par mon odieuse calomnie! Me comprends-tu maintenant? Oui, nous serons mortes toutes les deux, soustraites à jamais à tous les martyres que nous souffrons depuis trois ans ensemble pour les enfants ; mais, ces enfants, plus

chers que la vie, vivront dans l'abondance que notre mort leur assure ! »

Pendant que je parlais ainsi, l’infortunée Annunziata semblait ouvrir enfin les yeux de son esprit et ceux de son corps à une lumière nouvelle et surnaturelle qui dessillait son intelligence, bonne mais neuve.

« Alors, dit-elle, tu n’as voulu que me contraindre à un généreux suicide, et t’y associer avec moi, pour assurer, par notre mort, un asile et du pain à nos chers jumeaux?

— C’est cela! lui répondis-je; tu me comprends enfin; mais tu me comprends k l’heure où le mal, s’il y en a, est irréparable, et où il te faudra mourir, coupable ou innocente, et moi mourir déshonorée et justement punie après! Eli bien, réfléchis

et décide-toi. Dans huit jours, nous allons être rappelées devant le tribunal; si tu persistes à nier ta complicité avec moi, les juges ne te croiront pas et t’enverront au supplice; si, au contraire, tu avoues, par ton silence, notre culpabilité, tu mourras également; mais tu auras, en mourant, donné tout ton sang à tes jumeaux, et mon témoignage, après ton supplice, te justifiera à jamais devant les hommes, et fera de ta mort un holocauste volontaire et héroïque à l’amour d’une mère pour ses fils ! »

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