‹ AntoniellaChapitre 19 sur 32 · LX XX I · texte numérisé non relu

LX XX I

Je me tus après ces paroles.

La mort n’elfrayait pas la courageuse

Annunziata; la honte seule de paraître un instant coupable d’un infanticide lui avait paru insupportable; mais cette honte, elle l’avait bue déjà, la veille, devant l’auditoire et devant les premiers juges; elle reconnut aisément qu’on ne lui rendrait ses jumeaux qu’à la charge de les voir expirer de misère sous ses yeux, et que mourir pour eux était le seul moyen de leur assurer un abri, des vêtements, de la nourriture et de l’éducation. Elle resta près d’une heure sans répondre, la tête penchée sur ses deux mains, comme quelqu’un qui balance une énigme dans sa pensée et qui finit par en découvrir le sens.

« Eh bien, oui! s’écria-t-elle en étendant les bras et en relevant la tête vers la voûte du cachot; oui, tu as eu raison dans

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ta folie de la nuit suprême ; oui, sans ta résolution criminelle, mais salutaire, nos enfants seraient morts, et le matin eut révélé aux passants quatre victimes de la faim dans les bras les unes des autres. Tu nous as perdues, mais tu les as préservés; tu as été la main de la Providence, dure, mais nécessaire. Je te pardonne, et que Dieu te bénisse! Mes enfants te doivent, et ils te devront ce que leur mère, au cœur de mère, n’aurait jamais eu la force de leur donner : la vie, aux dépens de sa mort et de son honneur! Cet honneur, tu le rendras avec usure à mon nom, après mon supplice. On ne dira plus : « Cette mère a tué un enfant! » on dira : « Cette mère s’est laissé tuer pour ses fils! » J’accepte! j’accepte! j’accepte! Fais et dis ce que tu

voudras, ;e ne te désavouerai point, et tu ne te désavoueras toi-même que quand la hache du bourreau aura rendu l’erreur irréparable. Je me lie à toi : tu ne me survivras que le temps nécessaire pour m’innocenter ! »

Après ces* mots, elle me serra sur son cœur comme autrefois, et nous restâmes ainsi inondées de larmes et étoullees de sanglots et de balbutiements confus, comme deux sœurs conduites au même échafaud.

LXXXN

Les huit derniers jours avant le jugement d’appel s’écoulèrent pour nous dans la

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même tendresse qu’avant mon accusation.

Annunziata ne se souvenait plus que de ma

première enfance, soignée et veillée par elle, à défaut de ma mère morte dont elle tenait la place ; puis de ma découverte à sa porte, au moment où le délire me conduisait à la mer du Pausilippe; de l’asile donné si généreusement par son mari à sa requête; de ma passion d’enfant pour ses

petits, et de nos souffrances inouïes en-

semble dans la nudité de sa demeure, où j’avais partagé, comme une autre mère, son dévouement pour les jumeaux. La parenté la plus complète et la plus indissoluble existait entre nos âmes; en sorte qu’elle, moi, les deux jumeaux, nous ne formions pas deux familles, mais un même sang.

Nous répétâmes d’un commun accord

nos rôles et nous demandâmes à Dieu de nous inspirer ce qui pouvait le mieux égarer l’arrêt de nos juges. Nous nous pion-

geâmes si bien dans notre crime imaginaire, que nous finîmes presque par nous convaincre nous-mêmes des détails de notre culpabilité. Qui n’a pas éprouvé cette hallucination complète dans des cerveaux

échauffés par l’uniformité d’une pensée?

En vérité, à la fin, nous ne croyions plus

mentir en affirmant aux autres ce que nous

nous étions ainsi affirmé à nous deux, dans un but louable quoique faux.

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