‹ AntoniellaChapitre 20 sur 32 · LX XXII I · texte numérisé non relu

LX XXII I

On nous laissa ainsi plusieurs mois clans le dangereux contact d’une conviction maladive et contagieuse. Nous ne savions réellement plus laquelle de nous deux avait conçu, la première, la pensée désespérée qui nous conduisait à la mort. La mort n’était plus pour nous que l’ardente aspiration au repos. Nous avions trop souffert pour n’être pas à jamais lasses de la vie.

Notre seule consolation était de nous entretenir des deux jumeaux, auxquels nous allions léguer le bien-être avec l’innocence que nous consentions h perdre pour eux.

Cependant, je dois dire que je regrettais encore quelque chose avec la vie. Il est bien rare qu’une jeune fille de mon âge n’ait pas, en traversant seulement la première matinée de son existence, aperçu et emporté quelque image fugitive de ce que l’existence peut offrir de plus enchanteur et de plus éblouissant. C’est comme l’ombre indécise et anticipée de l’avenir qui se jette, au lever de l’aurore, entre l’âme et la réalité. Oui, je portais cette ombre dans mon cœur, mais si profonde, si cachée, si mêlée de nuages, que je ne cherchais pas à l’éclairer, et que jamais, dans nos longs

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entretiens et dans nos rêves à deux avec Annunziata, je n’avais senti le besoin de lui en parler. Parle-t-on des impossibilités de ses songes?

Ce souvenir indéfinissable, qui n’était pas même un souvenir, mais un je ne sais quoi surgi d’un seul mot dans le cœur et dans l’excès du malheur, réveillait de temps en tempfc la mémoire, et me faisait rêver l’impossible. C’était Lorenzo! Lorenzo, le disciple muet du vieux médecin qui avait soigné mon père, et qui, au moment même où le vieux médecin mourait avant son

malade, avait été enlevé de la maison de sa mère pour aller servir le roi dans l’armée de Sicile.

Je le voyais souvent, le jour ou la nuit, devant le lit de mon père, debout derrière son maître le vieux praticien, les deux mains jointes sur sa pauvre robe d’écolier, le front baissé par la modestie, ses deux beaux yeux noirs demi-fermés,- pour mieux entendre et pour mieux retenir, ses longs cheveux pendants sur son habit ; je ne sais quoi de gracieux et de féminin dans l’expression, quoique de sérieux et de triste dans la physionomie, et laissant échapper par moments un regard vague qui m’enveloppait comme une atmosphère,' et qui

me semblait aussi tiède qu’un vent d’été sur la mer du Pausilippe.

Et puis, quand je me sentais toute réchauffée de cette image aérienne, et que je cherchais à m’expliquer pourquoi j’y pensais ainsi, le son de sa voix venait s’y mêler, et je croyais entendre cette parole si sonore, si grave et si pénétrante, lorsqu’il m’avait dit, en acceptant un seul fil au lieu d’un écheveau de ma quenouille : « Non, je ne veux qu’un* fil ; mais il ne se brisera jamais! »

La figure rougissante de ce beau jeune élève du vieux médecin, en se retirant après avoir laissé échapper ces mots, les seuls

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mots d’amour ou d’intérêt que j’eusse entendus jusque-là dans ma vie, était devenue pour moi une apparition qui laisse un retentissement éternel dans l’oreille, un . éblouissement ineffable dans les yeux.

J’y pensais depuis trois ans, toutes les fois que j’étais libre de me livrer à mes rêveries.

« — Mais lui, me disais-je, il n’y pense plus! La mer et l’armée emportent dans leur tumulte tous les serments inconsidérés

de la première enfance. N’y pensons donc

plus! »

Et j’y pensais toujours.

AN TOM K LL A

Eh bien, je me trompais : il y pensait sans cesse ; et vous allez voir qu’il y pensait plus que moi-même.

Lorenzo, enlevé subitement, il y avait trois ans, à la pauvre veuve, sa mère, et à ses études médicales auprès de son vieux maître, le médecin des pauvres de San- Martino, avait été emporté en Sicile par un brick napolitain. Il y avait passé trois ans, pendant lesquels sa mère était morte de douleur à Naples; il n’avait plus dans cette ville ni parents ni amis ; un seul souvenir l’y rappelait encore : c’était celui de

cette jeune fille, presque enfant, qu’il avait vue au chèvet de son père expirant, et dont il n’avait voulu recevoir, pour tout cadeau, qu’un fil de sa quenouille, en disant tout bas : « Il ne se rompra jamais! »

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