L XXXVI I
Ses camarades, voyant qu’il était plus instruit qu’eux et qu’il continuait à étudier silencieusement dans ses heures de liberté, avaient conçu pour lui autant d’amitié que de considération. Il les soignait gratis, à l’exemple de son maître, dans leurs rares et légères maladies ; la reconnaissance s’était jointe au respect. Il ne participait h
aucun (le leurs libertinages de soldats; ses officiers memes le citaient comme un modèle de discipline et de bonne conduite; ils le firent monter en peu de temps au grade de sergent. Il n’en travaillait qu’avec plus de zèle.
Vers cette époque, une vieille vivandière
des faubourgs de Naples vint rejoindre son
mari et ses deux fils dans l’armée de Sicile.
Cette femme, curieuse et causeuse comme toutes les femmes de soldats, raconta un soir, devant Lorenzo. le crime d’infanticide qui avait été commis par deux scélérates
du faubourg de San-Martino. Ce récit groupa les soldats pour l’entendre, et fit frémir d’horreur tout l’auditoire.
« J’ai bien connu, dit la vivandière, la femme de J’invalide, Annunziata. C’était pourtant une bonne mère, qui avait refusé de vendre ses jumeaux à une bohémienne.
Elle avait la physionomie d’une Madone
après le crucifiement de son fils, bien pâle,
bien souffrante, mais bien douce î Comment se fait-il que tant de maternité se soit tout à coup changé en tant de férocité?
— Elle aura voulu sauver la réputation de la jeune servante Antoniella, laquelle lui aura demandé ce service, s’écria un caporal qui avait écouté l’histoire. Ces jeunes filles ont souvent plus mauvais cœur que les autres, parce qu’elles ne connaissent pas
A N Tü NI ELLA.
le mal et qu’elles perdent la tête en se voyant déshonorées. »
Ce nom d’Antoniella fit dresser la tête au sergent Lorenzo.
« Qu'a-t-on su, dit-il à la vivandière, sur Antoniella? Quel âge avait-elle? D’où sortait-elle? Est-ce qu’elle était parente de l’assassin, pour lui demander un tel service ?
— Tenez, lui répondit la vivandière, voici toute l’histoire, telle que je l’ai achetée moi-même sur le môle de Naples, d’un des poètes lazzaroni qui la vendent avant le
supplice de ces misérables. Lisez vousmême! »
Alors Lorenzo, qui seul savait lire couramment dans la compagnie, déroula la complainte des deux infanticides, et la lut à haute voix à ses camarades.
« 11 y avait dans le faubourg du Pausilippe, disait le poète, une jeune fille belle comme la fille de Mahomet, et féroce comme lui.
« Sa mère, née dans la montagne, paysanne de la Barbarie des côtes de l’empire du Maroc, s’était enfuie, avec un esclave sicilien, sur les chameaux de Ben-Saïd, son vieux père.
« L’esclave avait emporté aussi les bijoux de sa jeune maîtresse. Ils arrivèrent à
AN TO NI K LL A
Naples. Elle se fit chrétienne, épousa son amant, et en eut une fille qu’elle appela Antoniella... »
— Dieu! murmura Lorenzo, Antoniella était le nom de la jeune enfant que j’avais connue au chevet de son père, et dont un fil de sa quenouille me lie éternellement à elle !...
Il continua :
« Noirs étaient ses cheveux, plus noirs encore ses beaux yeux, comme si un poison mortel de séduction y avait été répandu
par la main d’Edris.
« Mais sa bouche trompeuse était douce comme le lait de la chèvre qui l’avait nourrie... »
— Se peut-il! s’écria de nouveau Lorenzo, tout tremblant et tout pâle, comme
un homme qui voit lentement approcher un fantôme.
Il reprit d’une voix plus lamentable sa lecture, et poursuivit :
« Seize ans à peine étaient l’âge de cette sauvage beauté. Son père mourut;
on lui tua sa chèvre nourricière; elle
se . sauva pour aller se jeter à la mer près du palais abandonné de la reine Jeanne ;
« Lorsqu’elle rencontra sur sa route Annunziata, femme d’un invalide pensionné, qui la mena dans sa maison, la traita et la nourrit comme sa propre fille, et lui confia ses enfants.
« Mais l’invalide étant venu à mourir, la pension cessa, et Antoniella dit à son amie : « — Ne t’inquiète pas; j’irai le soir au
A vrOMfcLU.
« cimetière, et j’en rapporterai de quoi « nourrir les jumeaux. »
« — Va, lui dit Annunziata; Dieu par- « donne les péchés commis à bonne inten-, « tion. » Et elle alla, et au bout de neuf mois, elle parut enceinte.
<« — Vtens au cimetière, dit Antoniella,
« Aide-moi à me délivrer de mon enfant « sur la tombe de mon père; une servira « pour deux, et tes chers jumeaux vivront. »
« Et Annunziata fit ce que la jeune fille lui avait dit; et, dans la crainte qu’on ne déterrât le petit cadavre pour les confondre, elles le déterrèrent, et Annunziata le lança par les pieds dans le torrent du Liri.
« Mais -apprenez, ô âmes chrétiennes!
comment les païennes récompensent les criminels dévouements de leurs complices.
ANT ONIELLA.
Antoniella courut à l’instant dénoncer à la police le crime d’Annunziata et le sien, et Annunziata fut condamnée à l’échafaud, et Antoniella, à cause de sa dénonciation, fut condamnée à expier sa faute aux Repenties de Capo-di-Chino.
« Priez pour que Dieu accorde à Annunziata une sainte mort et le paradis, et pour que lajéune Africaine passe dans les larmes une sainte vie! »