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La complainte tomba des doigts de l’infortuné Lorenzo. Il resta longtemps muet et inanimé, comme un homme foudroyé par
le tonnerre ; puis, interrogé par ses camarades, il ne répondit rien, et, le lendemain matin, on trouva à la diane sa chambre vide, et, sur son lit, une lettre adressée à son lieutenant.
La voici, cette lettre; je l’ai encore, et je vous la confie pour me la rendre avant mon dernier soupir.
« Palerme, la nuit 4P nia désertion.
« Mon lieutenant,
« Les hommes sont trompeurs ; mais ils sont plus souvent trompés.
« Hier, la vivandière nous a apporté une •
complainte de Naples, où une jeune fille, cer-
tainement innocente comme l’enfant qui vient de naître, est accusée du plus grand des
crimes... Non, elle ne l’a pas commis, j’en ' suis sûr; je la connais, c’est une infâme calomnie!
« Elle était la pureté même; je puis attester que le mal lui était inconnu. C’est quelque erreur de la justice ou quelque insinuation inexplicable de la malheureuse qui lui avait donné asile pour la perdre en essayant de se sauver.
« Je vais à Naples faire reconnaître son innocence. J’espère que Dieu, s’il en est temps encore, m’en fournira les moyens.
Je reviendrai ensuite au régiment, pour y subir la peine, quelle qu’elle soit, que ma désertion mérite; mais le premier devoir, c’est de rendre à l’innocence ce qu’on lui doit, l’attestation de sa vertu.
« Lorenzo, sergent. »
ANTON IELLA.
XGI I
Cette lettre écrite, Lorenzo laissa tous ses effets militaires au régiment; il remit tout ce qu’il avait pu recevoir, en trois ans, de dons de ses camarades et des pauvres reconnaissants pour les maladies qu’il avait guéries pendant ses loisirs; il loua seulement sur le port une petite barque de pêcheur avec laquelle il franchit le détroit, et il débarqua dans la nuit suivante, sous un rocher de la côte de Calabre ; de là, son sac sur le dos, comme un militaire en congé, il s’achemina rapidement vers Naples. II marchait jour et nuit, comme si la mort était
sur ses talons. Mon image marchait devant lui.
Arrivé à Naples, où il ne trouva plus ni mère ni connaissances, il se logea dans le Yomero, pour retrouver au moins quelques traces du passé dans les lieux qu’il avait habités.
Son premier soin fut de s’informer sur le môle, où l’on sait tout, du jour où devaient être jugées les deux femmes infanticides.
Les poètes du môle qui avaient l’habitude de faire les complaintes sur les grands crimes du peuple, lui apprirent que ces
A N TONIE LL A.
deux femmes, emprisonnées ensemble à la Vicaria, seraient transférées quelques jours
après dans la prison criminelle, et jugées immédiatement par le tribunal.
Une sueur glacée inonda son front; il courut errer autour des murs de la Vicaria, et, à force de tentatives auprès des marchands d’oranges et de cocomeros qui vendaient leurs fruits dans la prison, il put me faire parvenir dans une orange un billet contenant ces mots : « Lorenzo est ici. »
Je lus ce nom, et tout mon passé du vivant de mon père se réveilla eh moi; je
revis Lorenzo comme un homme à qui on a
rêvé trois ans, et qu’on trouve, à son réveil, assis au pied de son lit. •
Il me sembla que la Providence évanouie reprenait tout à coup sa place dans le monde, et que le fil que Lorenzo avait emporté de moi allait suspendre de nouveau toute ma destinée. Mais, hélas! ce n’était qu’un fil!
Tous les jours,, depuis ce jour-là, je re-
eus, par la même voie, tantôt un mot, tantôt un autre; je tâchais d’en deviner le sens, je me consumais en vaines conjectures; je croyais comprendre que Lorenzo
me jugeait innocente, et qu’il attribuait à la malheureuse Annunziata le crime ou la calomnie dont seule j’étais coupable. Je n’avais aucun moyen de lui répondre;
AN TO NIELLA.
j’étais forcée de laisser s’égarer ses pensées bien loin de la vérité!
Enfin, quand le jour du jugement public à l’audience fut fixé et que les crieurs de Toledo se mirent à le vociférer dans Naples, je reçus un dernier mot plus bref que tous les autres, et qui me faisait redouter autant qu’espérer la présence de Lorenzo : « J’y serai ! »
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En effet, à l’heure fatale où l’on vint nous chercher pour comparaître devant les juges et devant l’immense multitude du
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peuple qui nous attendait, j’aperçus, h quelques pas de mon banc d’infamie, le jeune et beau Lorenzo, qui me regardait fixement, avec quelques larmes dans les yeux, et qui, du mouvement de ses lèvres, me balbutiait des mots inarticulés que je n’essayais pas même de comprendre.
Annunziata fut interrogée la première, parce que, du fond de notre cachot, elle avait demandé à se démentir elle-même et à faire des révélations.
— Parlez, lui dit le président, et racontez-nous comment et pourquoi vous êtes devenue coupable.
‘ Annunziata, convaincue par moi que la mort et la honte étaient pour nous le seul moyen de sauver ses jumeaux, et leur faisant sans regret le sacrifice de sa réputa-
tion et de sa vie, sc leva, et, d’une voix ferme et élevée, dit aux juges :
« Que Dieu me pardonne comme vous me pardonnerez après ma mort! J’ai voulu vous tromper; mais le dernier moment me rend à la vérité et à la justice des hommes.
Je suis coupable, frappez-moi. -Je vous remets toute ma vie; j’ai mérité le supplice, et je ne vous le reprocherai pas sous le glaive qui tranchera mes jours.
— Comment avez-vous été conduite à cet excès d’horreur, et quelle a été la cause de ce forfait? demanda le juge.
— J’y ai été conduite par la misère et par l’amitié, répondit-elle. J’aimais Antoniella; elle m’avait été remise dans les mains comme une fille chérie par la Providence. Disposez de moi et ayez de l’in-
dulgence pour cette malheureuse enfant, presque innocente de mon crime, et ordonnez que mes pauvres jumeaux sans mère seront soignés et nourris à la Miséricorde. »
Une impression d’horreur mclée de pitié courut sur tout l’auditoire ; un profond silence suivit cette confession.
Tout à coup, une voix terrible sortit de la foule, et s’écria :
« Ce n’est pas vrai! cette femme peut être coupable; mais Antoniella est calomniée, c’est moi qui l’affirme !
Les gendarmes se jetèrent sur le déser-
ANTOMELLA.
teur; ils voulurent lui fermer la bouche avec la main ; ils le firent asseoir sur le banc, non loin de moi, et les juges m’interrogèrent à. mon tour.
« Parlez, Antoniella, » dit le président.
J’éprouvai alors un des plus affreux supplices qui soient réservés à une créature humaine sur cette terre : s’accuser innocente, dire son crime, et cela devant qui?
devant le jeune homme qu’on aime, qui vous aime, et qui refuse de croire à votre culpabilité, qui la déclare impossible, et qui accuse de calomnie une autre innocente aussi pure que vous-même! Se faire soimême coupable du mensonge le plus criminel et le plus digne du supplice, au moment où la sainte prévention de l’amour
A NTONIELLA.
vous en déclare incapable, de la seule autorité de son amour pour vous ! Le démentir dans sa croyance obstinée en vous, et lui dire : « Non ! vous vous trompez, je suis coupable, et vous vous perdez pour une criminelle mille fois indigne de vous!... »
Dire cela, et être innocente! dire cela et repousser^obstinément la vertu qu’on vous rapporte! dire cela, et contrister, en le disant, le seul cœur qui jurât de confiance en vous, et qui préférât mourir à perdre l’opinion de votre pureté , ah ! voilà ce qu’il me restait à faire, et ce que je fis en n’osant regarder Lorenzo et en espérant me réhabiliter seule dans le ciel !
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« Ne l’écoutez pas! m’écriai-je, ne l'écoutez pas! je suis coupable... C’est moi qui ai donné le jour à l’enfant du crime! c’est moi qui ai conjuré Annunziata de m’en délivrer à tout prix au tombeau de mon père! c’est moi qui, ensuite, ai porté l’enfant dans mon tablier jusqu’au bord du Liri, et qui l’ai livré à mon amie pour qu’elle le jetât dans le fleuve! J’ai entendu le cri retentir jusque- dans mes entrailles! J’ai frémi, oui, mais j’ai consenti. Nous sommes coupables toutes deux; mais je suis plus coupable qu’elle, car c’est pour me sauver
qu’elle se perdait. Condamnez-la, mais ne m’absolvez pas! *»
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Des cris sourds d’horreur éclatèrent dans l’auditoire. Lorenzo seul resta impassible.
Il se leva, malgré les deux gendarmes, sourit avec amertume, et s’écria une seconde fois :
« - Non, c’est impossible ! Regardezla, et dites si la parfaite innocence et le crime achevé peuvent s’associer ainsi sur la même figure!. Soyez sûrs qu’une raison secrète a déterminé en elle cette accusation contre elle-même, et que vous pleurerez
plus tard l’arrêt que vous voulez porter!
— Taisez-vous! interrompit une voix formidable. Qu’on éloigne ce perturbateur de la justice, et qu’on le mène au corps de garde pour savoir qui il est, et de quel droit il prend ainsi la parole entre le tribunal et les accusés !
— Je suis un soldat du roi dans son armée de Sicile, dit Lorenzo. Informezvous à mes officiers et à mes camarades :
ils vous diront qui je suis. J’ai connu Antoniella enfant; nous nous sommes promis attachement et fidélité tant que ce fil de sa quenouille ne se romprait pas. Le voilà !
ajouta-t-il en tirant le fil de son sein avec
son rosaire, auquel il l'avait attaché. Il est intact, et l’honneur de celle qui me l’a donné l’est également. Je jure que l’enfant
qui vient de naître n’est pas plus pur que son corps et que son âme, et que, si elle confesse un forfait qu’elle n’a pas commis, c’est pour un motif que nous ne pouvons pas connaître! »
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J’étais tombée à genoux, la tête dans mes mains, contre le rebord de ma stalle, aux premiers accents de la voix de Lorenzo. Je continuais à l’entendre comme du fond d’un rêve. Je me réveillai, et je me soulevai tout à fait, en tendant vers lui les bras, au moment où les gendarmes l’entraînaient, au milieu d’un grand tumulte, vers le corps de garde de la place Médina.
Là, les officiers de la police l’interrogèrent. Il ne nia pas qu’il fût déserteur, mais il affirma avoir quitté le régiment sans avoir dérobé une seule cartouche ou un seul grano, et dans le seul but de revoir Antoniella avant sa mort, d’attester son innocence, dont il était aussi sûr que de sa vie, et de retourner ensuite au régiment pour y subir son jugement et sa peine.
En considération de ces circonstances atténuantes et de la force de l’amour, qui compte pour tant à Naples, Lorenzo fut mis simplement, en attendant des éclaircissements de Sicile, dans la prison de police de Santa-Chiara, espèce de caserne pour les
militaires qui ne sont prévenus que de quelque faute pardonnable.
Il s’y rendit sans murmurer, heureux de
souffrir pour moi. Tout le reste de ma situation était comme un nuage autour de sa tête.
Cependant le tribunal, certain du crime d’Annunziata par son aveu, incertain du mien par ma jeunesse, prononça un jugement conforme au premier : Ànnunziata fut condamnée à être mise à mort par la main du bourreau, sur la grande place du Marché où l’infortuné Conradin avait été décapité; et moi, h être enfermée aux Repenties pendant dix ans.
Quand l’arrêt fut promulgué, et que je vis que, malgré mes dénégations, je n’avais pu obtenir de mourir de la même mort que mon amie, tout mon plan se renversa dans ma tête comme un édifice sapé par la base. Je me jetai alors, en enfant ou en insensée, dans le plan contraire. Trompée par le mensonge dont j’avais prétendu égarer les autres, je me réfugiai dans la vérité comme dans mon dernier asile; je.
me levai de mon banc avec frénésie; j’en appelai à Dieu, et je déclarai à haute voix, aux juges et au public, que tout ce que,
Annunziata et moi , nous venions de confesser, n’était que feinte et qu’imagination, et que
nous étions aussi innocentes du prétendu
infanticide que l’air qui soufflait du ciel par les fenêtres de l’audience.
Annunziata, au contraire, heureuse de mourir sans m’entraîner dans sa mort, persévéra obstinément dans son silence, et * laissa croire h sa faute, brûlant de donner sa vie pour ses jumeaux et pour moi.
Le tribunal, bien qu’il eût prononcé, parut consterné de cette nouvelle face que prenait inopinément le procès. Il ordonna un sursis à l’exécution pour faire un supplément d’enquête.
Nous fûmes reconduites, Annunziata dans le cachot des condamnés à mort, moi aux Repenties de Capo-di-Chino.
Peu de jours après, les magistrats nommèrent une commission d’enquête parmi eux, pour s’assurer de la vérité des faits.
On vint me prendre aux Repenties, pour me conduire avec Ànnunziata, d’abord dans la maison de San- Marti no que nous habitions au moment du prétendu assassinat. Nos voisines, interrogées, répondirent qu’elles ne savaient rien du fait, mais que nous en étions bien capables, attendu qu’on ne nous confiait plus, depuis longtemps, ni chemises à blanchir, ni dentelles à repasser, de peur que l’extrême
misère où nous paraissions réduites ne nous poussât à les mettre en gage ou à les dérober; que la faim pouvait bien nous avoir conduites au , cimetière, et qu’il n’y avait pas loin du libertinage à l’assassinat d’un enfant.
Je répondis ce que l’innocence m’inspirait pour les confondre, sans nier toutefois que j’eusse été au cimetière prier sur la tombe de mon père, et me faire arrêter, pour qu’on enlevât les jumeaux affamés à l’amour meurtrier de leur mère.
Mais cette explication, quoique vraie, parut si éloignée de toute probabilité , que les voisines se prirent à rire, et que mon délire de la nuit fatale leur fit l’effet
d’une imagination de folle qui ne pouvait être crue par des hommes de bon sens.
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Jusque-là, Annunziata ne me démentait pas ; mais, en ce qui touchait mon accouchement dans le cimetière, elle soutenait
fermement ses premiers aveux. J’avais mis au monde un enfant, fruit involontaire du crime d’un inconnu; je m’étais évanouie; elle avait profité de mon évanouissement pour me dérober mon enfant, et pour aller le jeter aux vagues turbulentes et débordées du Liri. Le clair de lune nous éclairait.
Mais là une contradiction étonnante de l’astronome de San-Martino donnait par sa science un démenti absolu à l’affirmation d’Ànnunziata : il avait consulté ses éphémérides et les notes de la température au mois et au jour où l’événement devait, selon nous, s’être accompli, et il en résultait deux mensonges évidents d’Ann unziata : le
premier, c’est qu’il n’y avait point eu de lune dans le ciel de Naples cette nuit- là, et que nous n’avions pu, par conséquent, descendre la longue colline qui mène du cimetière aux bords escarpés du fleuve; le second, c’est qu’au jour où elle dépeignait le Liri comme turbulent et débordé, il n’était pas tombé une goutte d’eau, à Naples ni dans les environs, depuis deux mois, et que le fleuve, à sec depuis ce temps, n’était qu’un lit de sable et de pierres entre lesquelles l’herbe poussait comme dans une prairie.
Que devenaient donc ces affirmations sur la lune éclairant notre course au Liri, sur notre arrivée au bord de l’eau, et sur le petit cri qui avait révélé que l’enfant était vivant au moment du meurtre?
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Ces objections h la réalité du crime tel qu’Ànnunziata l’expliquait étaient sans réplique; elles la disculpaient en dépit d’elle. Mais, si le meurtre de cette façon était incroyable, l’ensevelissement ailleurs pouvait être vrai. On monta avec nous à la fosse de mon père, on fit fouiller la terre et le sable avec la plus grande attention, partout où la découverte d’un corps d’enfant sans bière et sans linceul aurait pu accuser un meurtre; partout la terre démentit Annunziata.
Elle osa déclarer elle-même qu’elle l’avait
enseveli, en vérité, au pied d’un olivier,
ANTOMELLA.
aux Camaldules, à une grande distance du cimetière. On l’y conduisit, on rechercha au pied de tous les arbres de Pantique forêt; les racines la démentirent comme les tombes. Mais, comme elle ne cessait pas de s’accuser elle-même, et qu’on ne pouvait trouver raisonnablement d’autre motifs que le remords à cette obstination, on la remit au cachot.
On fit un mémoire au roi pour soumettre au retour en grâce le crime de la mère ' infanticide, et, la grâce ayant été refusée par la cour, l’exécution fut ordonnée, et on commença à élever l’échafaud sur la place de Conradin.
ANTONIKLLA.
On me lira une seconde fois des Repenties, pour adoucir, par mon entretien, les derniers jours de l’infortunée Annunziata.
Je fus logée dans un cachot séparé mais contigu, afin que nous pussions parler ensemble à travers le grillage de la porte de communication. Le jour, les religieux, les sœurs de la bonne mort, toujours présents, gênaient nos entretiens secrets; mais la nuit nous rendait à la liberté et à l’entière confidence de nos pensées. Nous en profitions pour causer du bonheur des enfants, quand notre mort leur aurait à jamais
assuré la nourriture de la maison des
orphelins.
Annunziata, aussi convaincue désormais que moi que le sacrifice de sa vie était Tunique moyen d’appeler sur eux la providence de l’État, attendait avec impatience l’heure de son supplice. Elle ne pleurait pas sur la longue réclusion à laquelle , après, elle, j’étais condamnée! mais j’avais la certitude
de ne pas lui survivre. Je croyais que la ■>
douleur me tuerait avant peu de mois, et je ne mettais aucune différence entre son sort et le mien.
« Le martyre plaît à Dieu! disais-je.
Je suis la cause du tien, et j’espérais qu’il aurait accepté le mien; mais mes tergiversations quand j’ai osé t’accuser et quand
ensuite j’ai voulu te défendre, ont jeté un
tel nuage sur la cause, que l’irrémédiable égarement des juges t’a fait condamner et m’a fait presque absoudre.
— J’accepte tout, me répondait Annunziata; et, pourvu que mes jumeaux soient à l’abri de l'horrible situation où mon malheur et le tien les avaient réduits, non-seulement je te pardonne mon supplice et ma honte, mais je me fie à toi seule pour rendre à mon nom l’innocence que tu connais seule avec moi. »
Ce qui lui paraissait le plus difficile à soutenir , c’étaient les exhortations 'des sœurs de la bonne mort, qui venaient, pendant le jour, lui demander comment, elle qui paraissait pieuse et bonne, elle avait pu accomplir une telle ‘ atrocité.
J’avais beau leur dire que ce n’était pas
ANTONIEL LA.
vrai et accuser l’ignorance du tribunal, elles ne m’écoutaient pas et attribuaient mes paroles à l’affection désordonnée que nous nourrissions l’une pour l’autre.
Annunziata, heureuse de son arrêt, gardait le silence en rougissant, et passait pour hébétée par la peur de l’échafaud.
Pendant cette longue semaine, Lorenzo, qui soupçonnait la vérité sans la savoir tout entière, et qui épiait le jour du supplice, afin d’en profiter pour me délivrer sous l’échafaud et pour me soustraire, dans la
ANTONIliLLA.
confusion, aux gendarmes qui devaient me reconduire aux Repenties, s’était évadé facilement lui-même du corps de garde de la place Médina.
Muni de l’argent qu’il avait gagné en Sicile, comme élève médecin, doué d’une audace que son air de simplicité et de douceur n’aurait pas fait supposer, animé de sa passion irréfléchie pour moi, éclairé d’une intelligence bien supérieure aux instincts
de la foule, il avait cherché, à prix d’or,
des complices parmi le populaire des faubourgs de Naples, leur donnant libéralement et leur promettant davantage s’ils voulaient s’unir à lui, tel jour, à telle heure, sur la place de Gonradin, autour de l’échafaud, pour crier grâce et pour l’aider à enlever sa maîtresse, injustement accusée
de participation à un crime qu’elle n’avait pas commis.
Il parvint à en grouper une trentaine et à les séduire, moitié par argent, moitié par promesses, et aussi par son éloquence.
Il les rassembla au bord de la mer, dans les ruines du palais de la reine Jeanne, et les harangua au bruit des flots qui battaient contre les murs. Il leur raconta ma naissance au Maroc, la fuite romanesque de ma mère avec mon père, l’aisance de ce père élevant son enfant dans l’oisiveté, sa mort, le pillage de sa maison par le fisc, l’expulsion de l’enfant, recueillie par l’ancienne servante Annunziata, femme dont il ne voulait rien dire, dans la crainte de la calomnier ou de l’absoudre injustemenl ; l’espèce de complicité imaginaire convenue
‘250 A NTONIELLA.
entre Annunziata et sa jeune amie, pour faire croire à un crime impossible ; l’innocence, à coup sûr, de la jeune Moresque, condamnée pour le forfait d’une autre; enfin sa propre désertion à lui, pour la sauver ou périr sur l’échafaud.
Ces récits, cet exemple, cette audace, ces sommes versées dans ces mains avides, cet honneur de sauver l’innocence, ces promesses surtout à moitié accomplies avant l’action, fanatisèrent ces hommes sans responsabilité, et les portèrent à s’engager dans l’entreprise. Lorenzo 1 leur distribua les rôles, leur désigna la place, leur assigna l’heure, et leur révéla les signes de reconnaissance.
Une felouque, garnie de vigoureux rameurs, serait apostée vers la porte de Mad-
dalena; et la Moresque, délivrée et embarquée, s’enfuirait vers les côtes de la Calabre avant que les gendarmes fussent réunis, pour l’atteindre.
Tout réussit comme l’avait combiné Lorenzo. Voici quel était son plan après l’évasion :
En passant en Calabre, pour venir à Naples comme déserteur, il avait appris, à Foggio, le mouvement extraordinaire que le gouvernement napolitain des Bourbons, après leur restauration sur le trône, se
donnait pour éteindre les restes du brigandage allumé par lui-même pendant qu’il régnait en Sicile; c’étaient les derniers vestiges de la guerre civile triomphale soulevée et dirigée par le cardinal Rutfo.
Un certain Vandarelli, Napolitain d’une famille infime, mais d’un génie audacieux et avide de bruit, sergent dans un régiment de la garde royale et mécontent de son sort, avait pris la résolution de s’illustrer en levant une bande de déserteurs comme lui; et, tantôt en attaquant, tantôt en défendant le gouvernement dans les provinces encore mal soumises du royaume, il avait recruté à Naples, d’abord deux de ses frères, dévoués par le sang à sa cause, et ensuite une cinquantaine de soldats ou de bandits prêts à tous les rôles, pourvu que
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la solde et l’impunité leur fussent assurées.
Ils étaient partis de Naples par petits groupes, mais bien armés, et s’étaient rendus dans les Calabres, où de premiers brigandages leur avaient fourni des occasions de dépouille et de célébrité. La bande, bientôt montée, équipée et ardente au combat, avait passé, avec la rapidité de la pensée, d’une province dans l’autre, attaquant toujours à propos la gendarmerie et les troupes royales envoyées par les généraux contre eux.
Leur réputation d’invincibilité était devenue proverbiale; tous les détachements de l’armée avaient été défaits par ce petit corps de cavalerie, partout présent, partout invisible.
Des capitales de province avaient été .
ANTOMELLA.
maintes fois visitées et soumises par les Vandarelli , c’était le nom qu’ils avaient réçu de leur chef. Une discipline sévère y maintenait leur autorité; la mort était la seule peine de leur code; Vandarelli luimème l’appliquait, de sa propre main, à ses compagnons, à la fois général absolu, juge et bourreau.