‹ AntoniellaChapitre 23 sur 32 · CV1I · texte numérisé non relu

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Quelque temps avant le passage de Lorenzo par la Gapitanate, le gouvernement avait résolu de dissiper à tout prix ce noyau de sédition en traitant avec les Vandarelli.

Des négociations s’étaient ouvertes entre

eux et le gouverneur de la province, pour les faire passer au service du roi ; un traité avait même été signé entre les bandits et les généraux du gouvernement; tous leurs crimes et ceux de leurs partisans étaient non - seulement amnistiés, mais encore récompensés et encouragés ; la bande était transformée en compagnie de gen- , darmes à la solde du roi, pour assurer la tranquillité publique. Le chef, Gaetano Vandarelli, recevait cent ducats de solde par mois, appointements de colonel; ses officiers recevaient cinquante ducats; ses moindres soldats, trente. On les payait d’avance, le premier jour de chaque mois.

Ils promettaient, à ce prix, obéissance et fidélité à tous les gouverneurs et généraux du royaume.

Les Vandarelli prêtèrent le serment convenu, observèrent les conditions stipulées, et purgèrent la Calabre et la Capitanate de tous les bandits isolés qui l’infestaient.

Cependant ils gardaient des soupçons prudents contre le gouvernement , qui , après les avoir assujettis par une bassesse, pouvait les détruire par une perfidie. Ils n’entraient plus dans les villes, où ils craignaient des pièges, et ne consentaient à être passés en revue qu’en pleins champs; la moitié de la bande veillait sous les armes pendant que l’autre moitié se reposait.

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Le crime d’un des leurs entraîna cependant leur ruine. Ce misérable, épris de la

beauté d’une jeune fille du village d’Ecruri, leur quartier général le plus ordinaire, et dont les habitants, isolés dans la montagne, étaient pour la plupart leurs complices, leurs parents, leurs amis, lui fit violence et l’enleva à sa famille.

Le frère de la jeune fille jura de la venger. Il anima d’une colère égale à la sienne ses compatriotes et prépara silencieusement sa vengeance.

Un jour que tous les Vandarelli étaient,

sans défiance, réunis sur la place d’Ecruri, des coups de feu tirés des fenêtres de toutes les maisons, étendirent mort Gactano Vandarelli , ses deux frères , ses principaux officiers, et mirent en fuite toute

la bande. Le frère de la jeune fille offensée, sortant alors de sa maison, se jeta sur les cadavres, plongea sa main, à plusieurs reprises, dans les mares de sang répandu autour d’eux, et s’en barbouilla le visage avec le geste d’un homme qui se lave; puis, se tournant, tout couvert de sang, du côté du peuple, il lui rappela l’injure qu’il avait reçue des Vandarelli et s’écria d’un air triomphant :

« La tache est lavée ! »

Les Vandarelli se plaignirent au gouvernement, qu’ils crurent d’abord complice

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des assassins de leurs chefs et de leurs camarades. Le gouvernement, soit avec sincérité, soit avec ruse, alTecta d’y être étranger. Il leur promit vengeance contre

ceux d’Ecruri, et envoya une commission judiciaire dans le village, pour rechercher et punir les coupables.

Ces punitions accomplies, le général Amato, commandant de la province, offrit de procéder à une reconstitution et à une réorganisation complète de la compagnie des Vandarelli ; ils s’y prêtèrent et se rendirent à Poggio, pour recevoir de nouveaux

officiers choisis au scrutin par eux-mêmes.

Excepté huit d’entre eux, plus défiants que les autres, ils consentirent à être passés en revue par le général. Au jour assigné, ils entrèrent à cheval à Foggio, au milieu d’un

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grand concours de peuple, vêtus de leur plus riche uniforme, et poussant des cris de « Vive le roi ! »

Le général, avec une figure ouverte et joyeuse, les reçut du haut d’un balcon, et leur adressa, de là, des paroles d’amitié, puis envoya le colonel Sivo sur la place, pour les inspecter en détail, les louant sur la beauté de leurs chevaux, et prenant, en apparence, des notes sur chacun d’eux. Le colonel rejoignit ensuite le général à sa fenêtre.

Les Vandarelli restèrent à peu près l’espace de deux heures, chacun descendu de sa selle, à pied cl debout à la tête de son cheval. Pendant ce temps, les troupes du roi, descendues du fort, gagnaient sans bruit les avenues de la place et en fermaient

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toutes les issues. Elles n’attendaient plus qu’un signal pour commencer le feu.

Un coup d’cspingolc le donna du haut du balcon. La balle tua le chef des Vandarelli ; le cheval et le cavalier roulèrent sur le pave de la place comme s’ils eussent été foudroyés par un coup du ciel.

A cette vue, les Vandarelli ne se trompèrent pas : ils s’enfuirent comme des lions qui viennent de découvrir le piège, abandonnant sur la place leurs chevaux invincibles, et se jetèrent précipitamment et confusément dans une boutique ou cave

profonde, qui s’ouvrait et s’enfouissait par plusieurs degrés de l’autre côté du marché de Poggio, en face du palais du général.

Iis avaient leurs sabres et leurs carabines pour défendre leur vie contre les traîtres; mais les troupes du gouvernement qui débouchaient des rues voisines se pressèrent h la porte du souterrain et tirèrent au hasard dans les ténèbres sur les fugitifs.

Ceux-ci ripostèrent de leurs carabines, en sorte que l’entrée et les degrés du souterrain, jonchés de morts, devinrent, en peu de minutes, un lac de sang oii les troupes et les Vandarelli donnaient et recevaient des coups mortels, aux cris et aux imprécations de la foule.

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Pas un des Vandarelli ne demanda à capituler; leurs clameurs diminuaient après chaque décharge d£s soldats ; à la fin un silence terrible tint les haleines suspendues sans que personne osât descendre au risque de sa vie dans la fosse muette, craignant quelque piège sous cette immobilité. Quarante - neuf Vandarelli étaient entrés dans la caverne; on ne supposait

pas que les coups tirés à l’aventure eussent anéanti les brigands; on ne se rendait pas compte d’une fusillade précipitée qui avait signalé, au fond de la boutique obscure,

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les derniers moments de la résistance; on prêtait l’oreille le long des murs et des sou- -piraux : on n’entendait plus rien et l’on attendit.

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On écouta et on attendit ainsi près d’un quart d’heure sans que personne se décidât à descendre, de peur de tomber aux premières marches sous le coup de carabine

d’un des derniers brigands. Les officiers retenaient par signes leurs soldats et la foule, leurs fusils à l’épaule et en joue sur le vide, prêts à lâcher la détente, devant l’escalier

du souterrain. Les chevaux abandonnés et

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caracolant dans toute la ville semblaient comprendre la surprise et le meurtre de leurs cavaliers à chaque décharge qui retentissait dans les airs.

Quelques femmes seules, renfermées dans leurs maisons, se montraient de temps en temps échevelées aux fenêtres de la place ; on eut dit une ville prise d’assaut, dont tous les habitants disparus s’étaient réfugiés dans les caves, et où quelques groupes de soldats errants attendaient, pour la fusiller, qu’une tête se montrât aux fenêtres.

En ce moment un sourd gémissement parut monter du fond de la cave sur la

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place; des soldats s’avancèrent machinalement pour regarder au fond; une jeune femme apparut toute couverte de sang et appelant au secours les premiers qui l’aperçurent.

Elle était pale comme la Madone quand elle portait dans les plis de son voile la tête inanimée de son fils détaché de sa croix.

Un beau jeune homme, la cuisse cassée par une balle, avait le bras passé autour de son cou et reposait demi-mort contre sa poitrine. Cette jeune femme c’était moi, et c’était Lorenzo, vêtu en paysan des Calabres; sa ceinture de cuir et quelques restes d’uniforme, ainsi que des boutons de cuivre à sa veste, lui donnaient encore un certain air militaire mal effacé. Ses cheveux noirs encadraient sa figure évanouie :

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— Ne tirez pas ! ne tirez pas! m’écriai-je, il n’est pas mort ! nous ne sommes pas de la bande des vandarelli ; ils sont tous morts, ils se sont tués les uns les autres.

« A ces mots, je m’affaissai sur la dernière marche de l’escalier, tenant toujours le corps de Lorenzo de ma main crispée.

Ce groupe, autour duquel commençaient à se presser les soldats, les officiers et quelques femmes attendries par l’émotion plus que par l’horreur, présentait au peuple une énigme qu’il ne ,pouvait s’expliquer :

comment deux jeunes gens si beaux et si innocents sortaient-ils de cette caverne de brigands? A la fin, le chirurgien militaire d’un des régiments se mit à genoux et reconnut qu’une balle de ricochet était venue heurter, on ne sait comment, le corps du

jeune homme, lui avait cassé l’os de la jambe, sans pénétrer, faute de force, dans les parties plus délicates du corps. Il n’y avait qu’a l’arracher des chairs et à laisser agir la nature pour ressouder la rupture de l’os.

« Pendant ce temps, des femmes pitoyables supportaient sur leurs genoux la tête de ce jeune étranger, pressaient sur ses lèvres décolorées des écorces de limon pour (ui rendre la sensibilité et la vie. Les soldats, descendus dans le fond de la cave, remontaient deux à deux, rapportant sur la place Iqs quarante-neuf cadavres des vandarelli.

« Le général donna l’ordre de conduire Lorenzo à l’hôpital ; les femmes charitables m’emportèrent dans un couvent de pauvres abandonnées dans un faubourg.

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