XVII
Après avoir choisi pour clic un des sites les plus enchanteurs et les plus abrités de la côte, et l’avoir fait porter, comme jadis la (il le de Cicéron, sous quelques figuiers noirs de feuillage, au-dessus du vivier, je lui laissai quelques volumes de lettres du grand homme, qu’elle aimait à parcourir avec moi. dans les lieux mêmes où elles avaient été senties avant d’être écrites; je remontai en corricolo, et je me fis conduire au pénitencier de Molo-di- Gaeta.
Le soir tombait rapidement à mon ar-
rivée; il n’y avait presque plus de lumière quand nous entrâmes, sans bruit, la sœur Angélique et moi, dans la cellule d’Antoniella. Je me glissai, avant que la jeune fille put me voir, derrière le rideau blanc de sa couchette, et je m’assis sur le prie- Dieu du pied de son lit.
— Tu sais ce que tu nous a promis hier, lui dit de sa douce voix la sœur Angélique.
Quelqu’un t’entend; mais seule je verrai ton visage. Moi, je ne, suis personne; je suis morte au monde, comme si je n’avais jamais vécu. Je comprends toutes les pas-
AKTONIELLA.
sions, toutes les fautes, toutes les misères de la terre, sans m’étonner de ce qui est poussière dans l’argile humaine. Je t’aime pour tout ce qu’il y a de touchant en Loi ; je t’aimerai davantage pour tout ce qu’il a pu y avoir de coupable, môme de criminel.
Qu’est-ce qu’il y a de criminel irrémissible en nous, ma pauvre Antoniella? Le crime véritable n’est que la volonté perverse de faire le mal pour l’amour dépravé du mal ; et encore le rachète-t-on par le remords qui punit, et par la pénitence qui absout. Mais, quel que soit le crime de ta vie, appelé de ce nom de crime par ce monde et par ses juges, je suis bien sûre que, si quelquesuns de tes actes portent ce nom de crime ici-bas, ils ne le portent pas là-haut, où l’on juge les intentions. Tu as pu offenser
les hommes, tu as pu offenser la vérité, tu as pu offenser la justice humaine; mais tu n’as jamais voulu offenser Dieu, ton créateur et ton sauveur; non, cette perversité n’a jamais pu entrer dans ton cœur : autrement le rayon de tes beaux yeux ne serait pas resté droit et ferme comme il est, et tes beaux traits se seraient pervertis de la perversion de ton âme, au lieu d’être restés voilés par la douleur, et non désordonnés par l’égarement du cœur. Ne crains donc pas de m’avouer tes fautes. Comment ne pardonnerais-je pas ce que Dieu a pardonné avant moi?.
La douceur de l’accent de la sœur Angélique ajoutait encore à la persuasion de son discours. J’entendis les soupirs d’Antoniella finir en sanglots mal contenus. Enfin
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elle parla, d'une voix aussi basse que celle de la pénitente aux pieds de son confesseur; mais le silence de la maison et des cours était si profond, et mon attention si vive, que j’aurais entendu jusqu’aux battements de ses tempes contre les parois de son front. Je notais de temps en temps un mot de son récit, pour pouvoir le recomposer le lendemain à loisir, sans y rien ajouter et sans y rien omettre.
Le voici. Figurez-vous que vous l’entendez vous-même de la voix monotone et brisée de la pauvre enfant.
il»
— De toute ma famille, dit-elle, je n’ai jamais connu que mon père. Il était de Sicile, de la petite ville dans la montagne de Caltanisetta, dont il aimait tant à parler avec moi et avec les Siciliens qui venaient parfois à sa boutique à Naples. Voilà pourquoi il n’avait aucun parent dans le royaume. Il était sorti tard de son île, pour servir sur un bâtiment du roi, qui faisait la guerre aux Barbaresques.
Fait prisonnier après un naufrage sur la
côte du Maroc, il fut emmené dans l’inté-
rieur des terres et employé, pendant qua-
torze ans, à garder les troupeaux de chameaux de son maître. Celui-ci, content de ses services, lui confia la surveillance de son harem. Heureusement ou malheureusement, ce que l’amour de la liberté n’avait pu faire, c’est-à-dire l’engager à fuir, l’amour pour une enfant du harem, fille de son maître, lui donna le courage de l’entreprendre. Il l’avait vue naître, il l’aima quand elle grandit; l’enfant perdit sa mère,
il s’y attacha davantage, et l’orpheline s’attacha également à lui. Il était encore jeune, il était seul à la voir, il en avait le soin qu’une tendre nourrice prend à l’enfant qu’elle a élevé; son père, absorbé par les autres femmes de son harem, la négligeait : ils s’aimèrent sans se douter qu’ils s’aimaient.
Mon père, qui emmenait souvent avec lui la jeune Arabe dans les montagnes où il faisait paître ses chameaux, l’entretenait de ce beau pays où les femmes sont libres, et où la vie est heureuse sous un beau ciel au delà des mers. Ils se résolurent à fuir du Maroc. Une chamelle rapide les emporta tous deux vers la côte qui regarde l’Espagne. Ils s’embarquèrent sur une felouque napolitaine qui chargeait du corail, et qui les amena, comme des esclaves dé livrés et convertis, à Naples.
Mon père épousa la jeune fille, et, comme il avait les longues économies de son esclavage et quelques bijoux de sa femme en sa possession, il acheta une maisonnette isolée de la haute ville, entourée de figuiers et d’orangers du côté du jardin, et ouvrant
de l’autre côté, sur la rue; maison toute semblable à une maison arabe, dont la cour était sur le toit, et dont les hautes murailles dérobaient la femme aux yeux du passant.
Us y vécurent seuls et très-heureux pendant quelques années; comme ils ne se parlaient qu’arabe, la femme n’avait aucune relation avec les pauvres habitantes des maisons voisines. Les hommes ne con-
naissaient que mon père, auquel ils donnaient, de temps en temps, commande de chaussures en cuir du Maroc, et de petits sacs de maroquin h mettre leur provision de tabac. Il exerçait donc la profession de cordonnier pour les matelots du rivage, et il gagnait assez dans cette profession pour que sa maison fut sur un pied convenable,
et pour entretenir même une jeune servante, pauvre fille de Procida qu’on appelait Ànnunziata.
Je naquis dans la première année du mariage de mon père; mais, hélas! tout le bonheur de cette maison sembla s’en aller peu de jours après que je fus entrée dans la vie! Ma pauvre jeune mère, très-heureuse jusque-là, et qui chérissait doublement son mari, comme père et comme époux, prit la fièvre de lait et mourut en rêvant le harem, les montagnes et les chamelles de son pays. Mon père, à qui cette
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mort enlevait à la fois sa fille et sa femme, car il avait pour elle ce double sentiment dans son cœur, ne songea jamais à, se remarier. Il continua pour moi sa petite industrie de cordonnier en maroquin, d’où lui vint, dans le faubourg du Pausilippe, le nom de Moresque, bien qu’il n’eût été qu’esclave en Afrique.
Ànnunziata, qui n’avait que neuf ans quand ma mère mourut, prit soin de moi comme une seconde mère. La nécessité mûrit le cœur; elle ne permit pas à mon père de chercher une nourrice ; elle lui fit
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acheter une chèvre, du lait de laquelle elle me nourrit en me le faisant sucer au bout de son doigt, jusqu’à ce qu’elle m’eût appris à sucer le pis lui-même. Mon pauvre père ne cessait de pleurer la perte de sa femme, son unique ^mour. Il commença, dès ce temps-là, à se décourager du travail et à dépenser peu à peu son épargne ; il fit des dettes sans être sûr des moyens de les payer. Il se mit même quelquefois à boire pour oublier son chagrin; cependant c’était rare, et il ne s’enivra jamais tout à fait. Il était plus résigné quand il sortait, après avoir prié, des chapelles qui sont dans le voisinage, sur le quai alors désert deChiaja. Sans la servante Annunziata, qui était pour lui comme une seconde fille et une seconde femme, notre maison eût été, dans ces pre-
mières années de ma vie, bien triste entre lui, Annunziata et la chèvre, ma nourrice, que nous gardions par reconnaissance.
Je grandissais cependant, et je commençais à rendre quelques petits services à mon père. Je coupais le maroquin, quand il con-
sentait à travailler un peu, et Annunziata m’apprenait à coudre les empeignes aux semelles, ou les paillettes de laiton sur le cou-de-pied des souliers de femme.
Mais, quand Annunziata eut seize ans, «
elle commença tout à coup d’embellir, comme ces fleurs tardives de notre jardin.
à l’ombre, qui éclatent subitement sous leur
mur, et qui se font, bon gré, mal gré, re-
garder, parce que le bon Dieu donne son jour à toute chose. Elle fut remarquée par un pauvre soldat, jeune encore, mais invalide, qui avait été grièvement blessé d’un boulet dans un combat naval, et qui était entré, pour se faire chausser économique-
ment, dans la boutique du faubourg. Il parut se complaire à causer avec Annunziata, qui, de son côté, ne parut pas le voir de mauvais œil. Ils riaient ensemble; ils se
racontaient leur vie.
Lejeune invalide n’était privé que d’un bras; il avait une pension de deux cent cinquante écus du gouvernement, pour le reste de ses jours. Ces deux cent cinquante écus, mangés en commun avec une femme, suf-
fi raient bien pour nourrir deux personnes, si la femme était alerte et laborieuse. Ils calculèrent pendant six mois entre eux ces chances d’aisance dans un ménage, sur le pas de la porte; ils finirent par être convaincus de leur opulence et par former le projet de se marier ensemble, aussitôt qu’Annunziata me verrait assez forte pour suffire au service d’une maison.
Six mois après, elle nous quitta pour suivre son mari dans le quartier éloigné de la ville qu’il habitait, dans le voisinage des vivandiers et des blanchisseuses, de gros, aux alentours du cimetière de San-Martino, bien haut dans la vieille ville. Ils nous promirent de venir nous voir tous les dimanches. Le repas de noce se fit à la maison,
par les mains de la nouvelle mariée elle-
même. Ce repas fut long et gai. Mon père déboucha, pour l’invalide et pour la bonne servante, la dernière fiasque de vin de Sicile qu’il avait rapportée de son pays ; il en
but lui-même; il m’en fit goûter.
La tristesse de cette séparation ne commença à nous apparaître que quand nous fûmes seuls, mon père, la chèvre et moi, après le départ des deux époux.
Ils furent exacts à tenir leur promesse pendant les premiers mois de leur union.
Tous les dimanches, Annunziata, belle et radieuse, nous amenait son mari; et nous
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allions, après le dîner, nous promener sur la montagne, ou nous asseoir tous les quatre au bord de la mer, en fa£e de la petite île de Procida, du côté de Pouzzoles.
Annunziata m’enseignait à lire, comme son mari, qui s'était instruit à l’école du régiment, le lui enseignait à elle-même.
Elle me disait que cela serait utile à mon père, qui ne calculait le prix de son cuir et ce que lui devaient ses pratiques, que sur des bûches de bois d’olivier du Pausilippe.
Je faisais des progrès rapides, par le bonheur que je ressentais de lui faire plaisir, et dans l’espoir d’assister bientôt mon père.
Nous ne sentions la solitude et la tristesse que le soir, en rentrant à la maison.
Mais la vie encore avait ses douceurs quand
ANTO NIELLA.
mon père chantait quelque romance moresque en travaillant au soleil, quand je cousais à côté de lui, et que la chèvre, joyeuse, quittant l’herbe du jardin ' h ma
voix, venait mordiller mon fil et gambader
dans la boutique.