‹ AntoniellaChapitre 5 sur 32 · XX Y · texte numérisé non relu

XX Y

Mais Annunziata, embarrassée par sa

grossesse, venait de moins en moins, depuis quelques mois. Puis la naissance de deux enfants, puis les soins de la nourriture et la garde du ménage, puis la maladie de l’invalide son mari, dont la blessure s’était rouverte, ralentirent nos relations, sans tou-

tefois refroidir nos cœurs l’un pour l’autre. La vieille amitié resta; mais beaucoup de cendre comme celle de Pompéi la recouvrait.

Nous finîmes par ne plus nous visiter du tout. Ce n’était pas indifférence, c’était impossibilité.

Je ne sortais plus moi-même. Mon père vieillissait; rien ne vieillit un homme comme de déraciner son cœur d’un autre cœur glacé par la mort, quand il est trop âgé pour jeter de nouvelles racines dans un autre terrain. Il ne pouvait se consoler de la mort de ma mère; il n’aimait plus que moi au monde; mais il sentait bien que cette unique et solitaire affection ne tarderait pas à lui manquer aussi, et que, puisque Annunziata la servante l’avait quitté pour un jeune invalide, il viendrait un jour où un

' autre prétendant lui enlèverait son trésor !

Il ne voyait pas d’un bon œil ces jeunes matelots de Chiaja, avec leurs jambes deminues, leur ceinture de marin serrée autour de la taille, et leur bonnet de laine rouge laissant passer sur la nuque les mèches de leurs blonds cheveux, entrer dans la boutique pour s’y commander des souliers du dimanche. Il craignait toujours que^sa fille unique Antoniella ne fût frappée de leur bonne mine, comme Annunziata l’avait été par celle du jeune invalide manchot. Mais j’étais bien loin d’y penser!

(il

Je pensais uniquement à mon père, qui s’attristait tous les jours davantage; sa santé, qui, jusque-là, avait été bonne, baissait sensiblement; ses jambes, atteintes par la goutte, qu’il avait gagnée en couchant sur les montagnes du Maroc, au milieu de ses chameaux, éprouvaient des douleurs qui le forçaient à se coucher, et qui lui enlevaient, quelquefois plusieurs jours de suite, l’usage même de ses mains.

Bientôt sa maladie eut des accès plus fréquents; puis les accès devinrent continus et ne lui laissèrent de libre que la voix pour

gémir. La porte de la boutique ouvrant sur la rue resta fermée; le peu de pratiques qu’il avait s’imaginèrent que le calzolaio était reparti pour son pays, et cessèrent de remonter à notre rue.

Je restais seule avec lui, assise tout le jour sur les marches de la porte du jardin, quand le soleil, l’été, donnait dans la chambre, et n’ayant d’autre distraction que la vieille chèvre, ma nourrice, couchée à côté de moi, triste comme moi !

J’entendais souvent mon père pleurer tout bas,, non de ses douleurs, mais de l’isolement de sa fille. Je pleurais alors aussi

en embrassant le cou de la chèvre et en essuyant mes yeux avec sa barbe.

Bientôt mon père ne put plus se lever de son lit, ni même remuer pour se rendre à lui-même le moindre service. Toute faible et mince que j’étais, je fus obligée de le prendre, comme un fardeau inerte, dans mes bras, et de le porter au soleil, étendu sur un coussin de feuilles, à côté de moi, sur le seuil de la porte de la cour.

La vue du ciel et de la mer, les trois orangers, les deux figuiers, le bourdonnement de la ruche, dont les abeilles me connaissaient et se posaient sur moi sans jamais me faire de mal, lui donnaient quelques distractions , pendant que les grandes douleurs s’assoupissaient au soleil dans ses membres.

Lorsque le jour baissait et que la rosée rendait l’air humide, je le reportais dans son lit, je prenais mon rouet, j’allumais ma lampe et je filais jusqu’à minuit à côté de lui. Il avait besoin de moi comme d’un de ses membres, et, à chaque service que je lui rendais comme une mère à son petit enfant, il me remerciait avec larmes et il m’embrassait avec effusion.

« 0 ma fille! me disait-il souvent, tu as vraiment pour moi le cœur de ta pauvre

qu’à mourir. Tu me redonnes mille fois la vie que je t’ai donnée !

— Et pour quoi donc vivrais-je, lui répondais-je alors, si ce n’est pour vous rendre ce que je vous dois? »

GX A N TON I ELLA.

Jusque-là, cependant, nous ne souffrions pas trop de la misère. Mon père avait conservé sous son matelas, dans une bourse de maroquin, une assez forte économie qu’il avait amassée depuis quinze ans pour ma dot; de temps en temps, il m’y faisait prendre, écu par écu, de quoi acheter ce qui était nécesaire à notre pauvre petit ménage, ou plutôt le pain nécessaire pour moi avec le lait de la chèvre; car lui ne mangeait plus que quelques figues séchées que je lui faisais attendrir dans le lait, pour l’empêcher de mourir d’inanition.

Le médecin, vieillard pauvre et charita- . ble, ne lui demandait rien pour ses visites, et il prenait même, sur son nécessaire le plus strict, tantôt une demi-fiasque de vin - vieux qu’on lui avait donnée, tantôt quelques gouttes de Rosolio (liqueur du pays) , pour relever un peu le cœur du malade.

Mais la pitié est une grande aumône; il en était tout pétri. Accoutumé, dans ces quartiers déserts, à ne vivre qu’avec les pauvres, il les aimait comme ses parents. Son costume ne lui coûtait guère; soit qu’il craignît d’offenser, par trop de luxe, l’œil un peu jaloux de ses pratiques, soit qu’il épargnât, pour le donner, le peu de grani (gros sous de Naples) qui lui tombaient dans la main, ses souliers n’avaient de solide que la grosse boucle en cuivre qui recouvrait le

cou-de-pied ; la semelle, usée, laissait voir les doigts sous le cuir; ses bas bleus, au talon rongé, étaient raccourcis tous les mois, le mollet glissant peu à peu sous la plante du pied; ses culottes courtes, de velours vert râpé, avaient perdu leur couleur; son gilet, dont les poches, larges et tombant jusqu’à la ceinture, étaient gonflées de médicaments vulgaires contenus dans des morceaux de papier gris, lui donnaient une apparence d’obésité respectable; son habit, à gros boutons de métal ciselé et luisant, sa perruque qui le dispensait de chapeau, enfin, sa longue canne de jonc à pomme de cuivre bruni par le frottement de sa lourde main, le faisaient reconnaître de loin quand

il venait rendre sa visite.

Il s’intéressait beaucoup à mon père et à

moi : à mon père, à cause de ses souffrances, qu’il étudiait comme un phénomène de la goutte; à moi, à cause de ma jeunesse et de ma tendre assaidité auprès de mon père. Il ne s’en allait jamais sans m’avoir embrassée sur le front, et, s’il ne nous laissait pas moins malades, il nous laissait plus consolés.

Le vieux médecin était ordinairement suivi par un petit clerc d’environ seize ans, qui lui portait, dans un sac de peau, ses médicaments, ses simples, ses herbes, et

qui faisait, son éducation sous lui. L’élève

connaissait aussi bien que le maître ce qui convenait à ses malades; à celui-ci, la mauve; à celui-là, la 1 graine de lin; à cet autre, la médecine ou le purgatif. Il venait quelquefois tout seul s’informer comment l’ordonnance avait opéré.

Mon père me dit, un jour, de lui offrir quelques grani pour sa récompense. Je les pris dans la bourse, et je lui tendis cet honoraire. Il devint rouge, me regarda d’une certaine manière qui voulait dire : « Vous vous trompez, ou bien vous voulez m’offenser! » Et il refusa en retirant sa main de la mienne, comme si c’eût été une vipère qui l’aurait glacé en le touchant. Moi, de mon côté, en voyant sa répugnance, je fus toute confuse. Je retirai ma main, j’ouvris les

ANTONIELL A.

doigts, et les grani roulèrent à terre. Je ne pus pas lui en vouloir.

Il s’appelait Lorenzo. Il n’était guère mieux vêtu que son maître, bien que, par état, il eût sur le dos un mauvais habit de soie noire, acheté au marché des loques, et signifiant qu’il voulait étudier la médecine. Le reste de son costume, et ses pieds nus sortant d’un pantalon de toile, signifiaient aussi sa misère. Son, chapeau calabrais était rouillé par la pluie et le soleil; ses membres étaient grêles et délicats ; ses cheveux noirs, retombant, épars mais bien peignés, des deux côtés de son visage sur soi* cou ;

ses yeux, noirs aussi et larges, regardaient avec beaucoup de timidité et de modestie, comme des yeux de femme ; sa bouche, fine et mélancolique, avait des plis de grâce et de tendresse aux deux coins.

Il ne disait jamais rien pendant que son maître était là, et quand il venait seul, il ne disait que juste ce qu’il avait à dire. Sans que nous nous fussions jamais parlé, nous nous regardions souvent, mais jamais en face. Il restait penché soi’ le lit de mon père, et, moi, je demeurais attentive à ce qu’il disait, mais sans lever les yeux, assise au soleil sur les marches de la porte. Je savais par cœur sa figure et sa voix ; mais jamais, jamais nos regards ne s’arrêtaient les uns sur les autres.

La première fois que je lui parlai, ce fut

ANTON liSLLA.

pour lui dire, quajid il s’en alla, tout rouge et tout honteux, le soir, où il avait refusé avec étonnement les grani :

« Pardon, monsieur Lorenzo; ce n’était pas moi qui vous les offrais; ne m’en veuillez pas de mal ; c’était pour obéir à mon père. »

Il rougit encore davantage, et me répondit, tout tremblant:

« Je ne vienspas pour des grani. J’aurais mieux aimé quelque chose qui ne valût rien : un brin de fil du rouet qui a touché vos doigts.

— Oh bien ! attendez, lui dis-je naïvement, je vais vous en donner un écheveau pour vos sœurs si vous en avez.

— Non, reprit-il , rien qu’un fil; mais il ne se brisera jamais. »

Je courus à mon rouet et je lui en apportai quelques aiguillées.

— Non, répéta-t-il ; rien qu’un.

Et il sortit en le glissant entre sa peau et sa chemise.

Depuis ce jour-là, nous fûmes bien plus libres ensemble. Il ne m’en dit pas davantage; mais, au lieu de rougir, il pâlissait souvent en entrant dans la chambre et en me regardant filer. Moi, je me sentais, quand il était là, comme si j’avais eu un frère.-

Mon père nous examinait quelquefois tous deux, et il disait au vieux médecin:

« Comme ils se ressemblent ! '»

Mais le vieillard n’y faisait pas attention.

Il ne connaissait rien aux premiers symptômes des maladies de l’âme.

L’automne de 1810 arriva; les grands vents de la mer firent tomber les feuilles, et les premiers frissons de l’air glacèrent les nuits sur le Pausilippe. Mon père baissa rapidement vers sa fin. Gomme je le revoyais tous les matins à peu près le même que la veille, je ne m’en apercevais pas trop, et je croyais que vivre, c’était souffrir, mais que souffrir, ce n’était pas mourir.

Lui ne s’y trompait pas; il se sentait défaillir intérieurement; il comprit qu’un matin il ne se réveillerait plus, et me laisserait seule au monde, avec la misère et la chèvre.

II voulut envoyer chercher le vieux médecin, afin de me faire placer par lui dans un couvent, après sa mort ; il y en avait plusieurs, dans le bas du Pausilippe, dont la pension ne coûtait presque rien, destinés qu’ils étaient à recueillir les pauvres filles de matelots. En calculant bien ce qui lui restait de ses économies dans sa bourse, il crut qu’il y en avait assez pour assurer ainsi mon existence.

Mais le bon vieux médecin était mort la veille, mort de chagrin de ce que la police militaire de Naples venait de lui enlever

impitoyablement son jeune clerc Lorenzo et de le faire partir comme recrue, pour un régiment qui tenait garnison en Sicile.

Cette double nouvelle, que le piccinino voisin nous rapporta sans préparation, et qui nous jetait dans un isolement complet, me déchira l’ame et porta à mon père le coup de la mort. En la recevant, il tomba dans l’agonie, mais il n’eut point de délire: il joignit ses deux mains maigres sur sa poitrine, et mourut doucement quand la

force lui manqua pour retirer sa dernière respiration. Mes lèvres, en cherchant à baiser encore une fois ses yeux, n’y trouvèrent plus de regard, mais y sentirent une larme.

Il était mort en parlant de ma mère et en pleurant sur moi !... Grand Dieu ! est-ce

pour mourir ainsi que vous avez fait naître l’homme? Naître en pleurant, mourir en pleurant, vivre entre deux larmes, est-ce donc là le sort de l’humanité?

Je restai les bras étendus sur son corps, la chèvre à mes pieds, presque sans connaissance, pendant je ne sais combien de

temps.

Je fus réveillée par une main rude qui me souleva du grabat, et par des voix brusques qui m’ordonnèrent de céder la place à deux frères de la Sainte-Mort (confrérie chargée d’ensevelir les trépassés) .

« Voyons, me dirent-ils, retirez-vous dans l’écurie au fond de la cour, avec votre chèvre et ce morceau de pain, jusqu’à ce que le corps de votre père soit enlevé, et les scellés soient apposés sur tout ce qu’il

possédait. On vous allouera deux grani par jour pour votre nourriture. »

J’embrassai mille fois mon père; puis je tombai inanimée sur le carreau, et on m’emporta dans l’écurie, où la chèvre me suivit en bêlant. J’y restai couchée sur la litière, sans oser remuer pour voir ce qui se passait dans la maison.

« Ah ! si du moins, me disais-je, le vieux médecin n’était pas mort, et si Lorenzo n’était pas parti, ils seraient venus à mon aide ! »

Mais personne ne venait, et le jour nais-

Xï

sait et mourait sans que je visse sa lueur qu’à travers les fentes de la porte de l’étable.

Enfin, le septième jour, les percepteurs du fisc frappèrent à la porte de la rue; j’y courus, je leur ouvris en tremblant. Ils brisèrent les scellés devant moi, s’assirent à la table, examinèrent des livres, des registres, ouvrirent la bourse de maroquin contenant toutes les économies paternelles, firent des comptes, des décomptes, après avoir tout estimé, jusqu’à la chèvre; puis ils se regardèrent en souriant, et dirent :

— Le bénéfice du fisc ne sera pas grand !

La maison évaluée bien haut, la petite n’aura pas de quoi payer l’impôt arriéré, le droit mortuaire, les frais de justice; il faudra que le ministre des finances lui fasse grâce, en s’emparant de tout l’héritage et en la congédiant de. s'a maison.

Puis ils m’assignèrent un terme de cinq jours, passé lequel je devais avoir vidé les' lieux. — Hélas! où aller et que devenir? — Ils m’abandonnèrent quelques grani pour me nourrir, moi et ma chèvre, pendant ces cinq jours, et ils me laissèrent dans le . désespoir muet d’un homme frappé d’un coup mortel, et qui se sent mourir à petit feu dans un désert, sans que personne vienne à sa voix pour le secourir.

Je ne me levai pas, pendant ces cinq jours et ces cinq nuits, d’auprès de ma

Si

chèvre. Il me semblait que j’étais déjà morte; mon esprit errait comme dans les limbes.

Le cinquième jour, les huissiers du fisc envoyèrent leurs recôrs pour prendre possession de la maison. L’un d’eux entra dans l’étable, me saisit rudement par le bras, et me dit ;

a Sortez! Le roi a besoin de la place que vous occupez. Allez chercher asile et nourriture chez vos parents.

— Des parents? leur dis-je. Je n’en ai point ici; ils sont de l’autre côté de la mer.

— Eh bien, chez les amis de votre père !

— Les amis de mon père? Mon père n’avait plus d’amis. Depuis cinq ans, il

n’avait pas quitté son lit. Le vieux médecin

qui le soignait est mort quelques jours avant lui, et Lorenzo est parti comme soldat pour l’armée de Sicile.

— Eh bien, allez où vous voudrez, di-

rent-ils. La terre est assez grande ! »

Je sortis, la main sur mes yeux, en pleurant, et la chèvre me, suivit, gambadant devant mes pas, et croyant que je la menais paître en liberté sur les glacis de San-Martino, où Annunziata l’avait achetée pour moi quand j’étais dans mon berceau.

Mais, oh! l’horreur! mon Dieu! A peine avait-elle franchi avec moi le seuil de la porte, que le plus jeune de ces méchants ' recors se jeta sur elle, la saisit par les cornes, la renversa violemment dans l’intérieur de la cour, en disant :

« Ceci est du mobilier ! »

Je l’invoquai vainement, à travers les fentes de la porte, qu’il avait refermée sur lui pour m’empêcher de rentrer; tout à

coup j’entendis une hache lui tomber sur

le cou, ses jambes se débattre convulsivement, et la mort bêler dans sa gorge!

J’éprouvai un tel chagrin et une telle horreur, que je me sauvai, sans savoir où j’allais, à travers la campagne, me croyant toujours poursuivie par ces assassins !

Il était nuit quand je me reconnus moimême, cachée sous un buisson d’églantiers, parmi des pierres entassées comme au bord

d’une carrière. Des pas sourds de chiens perdus, de renards ou d’animaux de ténèbres se faisaient entendre non loin de moi, semblables aux pas des chacals d’Arabie.

Je frémis, et je recouvrai assez de forces pour courir de nouveau devant moi.

Mes mains furent arrêtées par un long mur dont quelques brèches donnaient passage dans une vaste et solitaire enceinte semée de croix de pierre blanche ou de fer luisant sous les rayons répercutés de la lune. Je m’avançai, et, à la terre fraîchement remuée, à la couronne de myrte effeuillée que, quelques jours auparavant, j’avais jetée, en pleurant, sur le cercueil de mon père, je reconnus sa fosse à peine tassée! J’y tombai à genoux, je l’embrassai de mes deux bras, j’y fondis tellement en

larmes, que je m’évanouis complètement et que je restai là je ne sais combien de temps sans connaissance. Je me souviens seulement que je conjurais mon père de m’ouvrir sa fosse et de me recevoir auprès de lui, pour m’arracher aux dangers et aux douleurs de la terre. Ce fut alors que je tombai dans cet anéantissement complet où le long désespoir, la soif, la faim et la fièvre m’avaient précipitée.

Quand je m’éveillai de ce sommeil léthargique, je vis un homme qui s’enfuyait. Je poussai un cri d’horreur; il s’évada en y répliquant par un éclat de rire, et me jeta de loin un demi-talaro sur le bord de ma robe.

Et il disparut dans l’ombre.

Que devins-je, grand Dieu! quand je

connus que j’étais la victime involontaire d’un honteux attentat !

Je voulus me sauver encore; mais des soldats de la police qui font, la nuit, des patrouilles dans les cimetières pour en écarter les femmes publiques et les débauchés qui s’y donnent rendez-vous, en Turquie, en Arabie et à Naples, se jetèrent sur moi, m’arrêtèrent et me déposèrent, avec d’infâmes railleries, au corps de garde.

Ils me prenaient pour une de ces créa-

turcs qui vendent leur honneur parmi les tombeaux. Ils me prirent mon demi-talaro, envoyèrent acheter du vin, burent et mangèrent en se moquant de moi, et me jetèrent, avec mépris, une croûte de leur pain, pour me ranimer dans ma langueur. Après l’avoir longtemps tenue entre mes dents sans l’avaler, comme si j’avais dû manger ainsi ma propre condamnation, je finis par la sucer machinalement et par m’assoupir.

Je fus, au soleil levant, conduite par deux d’entre eux devant le juge du quartier, comme une proie qui allait s’offrir d’elle-

AïSTOiNlELLA.

même au libertinage. Il m’interrogea avec rudesse, reconnut, à mon silence et à mes mots entrecoupés, que j’étais bien neuve, et peut-être innocente; il me fit une semonce sévère sur l’imprudence que j’avais commise en m’exposant ainsi, à mon âge, dans des lieux infâmes, et me renvoya, pour cette première fois, dans mon quartier.

Je sortis toute confuse, et j’allai de nouveau me cacher sous la voûte d’un égout, pour y éviter ta honte et la lumière du soleil. J’y restai tout le jour à pleurer, à réfléchir et h dormir. Quand la nuit fut venue, je pris la résolution d’aller me jeter dans la mer, auprès du palais de la reine Jeanne, au pied du Pausilippe.

Gomme je cherchais ma route, à la lueur des lampes qui éclairent les pauvres bou-

tiques du haut faubourg de San-Màrtino, je fus aperçue par Annunziata, mon ancienne servante, qui faisait souper ses deux petits enfants sur ses genoux, assise sur le seuil de sa porte,- sous quelques chemises de soldats flottant en dais devant sa boutique.

Annunziata crut d’abord qu’elle était victime d’une hallucination en voyant ma pâleur, mon air de détresse et d’égarement, et mes pas chancelants comme ceux d’un homme ivre.

Elle jeta un cri, posa à terre ses deux jumeaux, et courut sur mes pas, pour s’assurer si c’était bien moi qu’elle avait vue passer. Je courais moi-même pour lui échapper, n’ayant pas le courage de me laisser voir, dans cet excès de misère, de honte et d’infamie, par une personne qui m’avait

connue si jeune et si heureuse, trois ou quatre ans avant ce désastre. Mais mon pied se heurta dans l’ombre contre une pierre, et je tombai au pied d’une haie de sureau sur laquelle les blanchisseuses du quartier étalaient leur linge à sécher.

Annunziata, qui courait après moi, me

releva en criant:

« Antoniella! Antoniella! est-ce toi?

— Annunziata ! » lui répondis-je.

Et nous nous serrâmes dans les bras l’une de l’autre, fondant toutes les deux en larmes, et remerciant le ciel de ce hasard qui nous faisait retrouver, à elle une fille, ii moi une mère, au moment où je n’avais plus sur la terre que le sein de la mort pour m’abriter.

ANTONÏKLCA.

Elle m’assit dans l’ombre sur les racines du sureau ; elle s’assit elle-même à côté de moi, mes deux mains froides dans ses mains, mon corps appuyé sur son cœur, sa bouche près de mes lèvres, et elle m’interrogea tendrement, comme une vraie mère interroge sa vraie fille sur un secret qui ne doit pas s’envoler dans une autre oreille.

Je lui dis tout en un seul mot.

« Mon père est mort !... Il est mort pauvre, on a tout confisqué, on a tué la chèvre , on m’a tout pris , on m’a fermé la porte sur le dos, on m’a dit: « Va où tu vou-

ANTOiMELLA.

dras! » Je me suis sauvée, sans savoir un autre asile que la fosse de mon père. Je m’y suis étendue pour pleurer et pour lui demander de me protéger; la fatigue, la faim, m’ont endormie; des soldats alors sont accourus, ils m’ont prise pour une créature infâme ; le juge m’a renvoyée à cause de ma jeunesse et de ma simplicité. J’ai été me cacher dans l’égout jusqu’à la nuit ; j’ai résolu d’aller me jeter à la mer; j’y allais quand tu m’as reconnue. Et me voilà ! »

Elle pleurait plus que moi en m’entendant parler; car, moi, je n’avais plus de larmes ! ,

» Gomment ! pendant que j’étais encore sur la terre, tu as pu croire que tu n’avais

d'asile que dans la mort? me dit-elle d’un

ton de reproche.

— Je ne savais pas, répondis-je, où trouver ta nouvelle demeure, et j’élais trop honteuse pour * la demander à personne, après l’horrible outrage de la nuit et l’injurieuse absolution du juge. Si on me l’avait

indiquée, je n’aurais jamais cru pouvoir entrer dans ta famille sans y porter le malheur et l’apparence du crime qui m’était reproché !

— Mais Dieu, reprit-elle, ce Dieu que je t’avais enseigné à prier, comment as-tu pu l’oublier jusqu’à concevoir la pensée d’un crime contre lui-même, en te détruisant, plutôt que de te conlier dans sa providence! »

‘ Je redoublai de sanglots et je lui dis que je n’avais pas mangé depuis trois jours, et que la fièvre chaude qui me minait avait égaré mon entendement.

« Ah ! c’est vrai dit-elle en me relevant dans ses bras et en m’entraînant loin du sureau, vers sa porte. Viens partager notre pain de misère et notre couche. Il ne sera pas dit que, pendant que nous vivons encore, celle qui a été servante chez ton

père, dans son bon temps, et qui t’a nour-

rie du lait de la chèvre, te laissera à la

merci de la mort ! Viens ! entre avec moi ; tu verras mes deux beaux jumeaux, bien gras et bien riants, couchés sur la paille au pied du lit de leur père, mais qui me font tout oublier pendant qu’ils me prennent encore le sein et qu’ils jouent entre eux en mangeant leur soupe ; car mon mari, ajoutat-elle d’un ton plus triste, sa blessure au bras coupé s’est rouverte il y a six mois, par l’effort qu’il a fait en allant porter de

trop lourds paquets de linge blanc aux

pratiques; il languit depuis ce temps-là, tout enflé et tout impotent, dans notre unique

lit, et je ne puis guère travailler, obligée que je suis de le soigner, de faire le ménagp et de nourrir mes deux jumeaux. Mais, tant que le bon Dieu nous le conserve, sa pension d’invalide suffit à nous nourrir tous les

quatre, et le travail que tu pourras faire, en m’assistant près de lui ou près des enfants, suffira bien aussi à ta nourriture. Ne t’inquiète donc de rien, pourvu que tu couches à terre avec moi et les petits ; et, si tu rougis de raconter tous tes malheurs devant mon mari, assieds-toi là, et attends- moi. Je vais t’apporter le reste de la soupe de mes enfants ; tu mangeras en paix là, dehors, pendant que je dirai ce que tu ne peux pas dire. Je viendrai te prendre après, et tout sera fini. Du reste, mon pauvre malade est aussi bon que l’était ton père ; et, quant à moi, ne crains pas que ce sort renversé ait ’ renversé en rien mon cœur dans ma poitrine. Je t’aimerai toujours, ma fille, et tu seras toujours la maîtresse, je serai toujours la servante ! »

Gela dit, elle me fit asseoir sur le tronc d’un vieux caroubier, quf me dérobait même à l’éclat de la lune dans sa petite cour, et, au bout d’une minute, elle revint, m’apportant une écuelle de la soupe des enfants. Je me jetai comme une bête féroce sur cette innocente nourriture.

Peu de temps après, Annunziata reparut toute joyeuse ; elle avait instruit son mari de ma présence et de l’offre qu’elle m’avait faite. Attendri comme elle jusqu’aux larmes sur le sort de la jeune maîtresse de sa femme, il s’était trouvé heureux autant

ANTOiMELLA.

qu’elle de la recueillir et de la sauver. Il m’attendait, pour me le dire et pour consentir à tous les arrangements d’Annunziata, dans la pauvre chambre où ces cinq personnes allaient s’abriter.

« Elle nous portera bonheur î lui avait-il dit; il y aura pour nous cinq providences au lieu d’une, et ma pension suffira comme ta mamelle à nous nourrir tous les cinq. Rien ne plaît plus au bon Dieu que la confiance, même imprudente, dans sa bonté. Va me chercher Antoniella, que je l’embrasse et que je la reçoive comme ta sœur et la mienne, et non comme ta servante. »

m A.Vf ONIfcLLA.

Cette bonté du pauvre invalide, et la nourriture que je venais de prendre, me donnèrent la force de suivre Annunziata.

Les deux jumeaux de deux ans, couchés à demi nus sur la paillasse à la porte, levaient, en riant, vers leur mère, leurs petits bras et leurs grosses jambes. Elle me les fit embrasser comme s'ils eussent été à moi, et ils me sourirent comme si j’avais été elle-même. Nous les recouchâmes sous un rayon de lune, et nous allâmes ensemble au lit de son mari. L’excellent homme pleura longtemps sans pouvoir articuler un mot,

AN TO NIELLA.

en me voyant et en m’embrassant comme si j’avais été sa propre fille.

Puis, quand il eut recouvré la parole :

« Pauvre Antoniella ! me dit-il, toi qui as été élevée dans l’aisance, et qui n’avais qu’à choisir parmi les colliers de ta mère celui que tu porterais le jour de tes noces, hélas! tu ne devais pas t’attendre à ce que Annunziata, dont tu fis, avec tant de grâce, la dot et le mariage, serait à son tour ta providence, et t’arracherait au désespoir dans sa propre maison, sans pouvoir même t’offrir autre chose qu’une place pour dormir à côté d’elle et de ses deux jumeaux, sur le plancher ! Mais il faut bien se contenter de ce que Dieu nous offre, quand il nous l’offre par un cœur dévoué et qui se donne le premier lui-même à nous. Tu ne

A MO NI EL LA

trouveras chez nous que l’amitié que tu avais autrefois pour nous, quand tu étais riche et que nous étions pauvres. N’aie point de honte vis-à-vis d’Annunziata et de moi.

Tu l’aideras à soigner ses beaux enfants, pendant qu’elle me soigne elle-même ou qu’elle tient les fers au feu pour repasser le linge de la pratique. D’ailleurs, qui sait, ajouta-t-il en regardant avec quelques larmes dans les yeux sa femme, ses enfants, sa chambre et son vieux sabre pendu à la muraille, qui sait si je guérirai de cette rechute, et si ma pauvre femme et ces chers petits, privés de leur père èt de ma pension,

n’auront pas, un jour, besoin de vous pour

assister Annunziata dans son travail pour nourrir sa famille? Dieu seul connaît si ce qu’il nous envoie est perte ou salut pour

ANTO NIELLA.

notre avenir. Ne vous hâtez donc pas de nous remercier, mais jouissons ensemble du bonheur d’être réunis dans sa main. »

Hélas ! il ne savait pas, le brave homme, en parlant ainsi, que cette Antoniella, qu’il accueillait comme la vie, était la mort par le supplice, qui entrait, comme une fatalité masquée, dans le lit de sa femme !

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