‹ AntonielleChapitre 10 sur 13 · CX VI II · texte numérisé non relu

CX VI II

La nuit tombait ; le corsaire désarma lés huit Napolitains et fit voile vers l’Afrique pour y déposer et vendre ses prisonniers, pendant que, vaincus et vainqueurs, tout le monde se livrait au sommeil, excepté le capitaine et le lieutenant du brigantin barbaresque qui causaient. Antoniella prêtait l’oreille, et, grâce à sa langue d’enfance,

reconnut dans l’accent du jeune capitaine une voix qui lui rappela son enfance et les montagnes qu’habitait son père.

— Allah Kherirn ! lui disait son vieux lieutenant, comment trouves-tu cette belle étrangère que le sort de notre cause nous a livrée presque sans combat cette nuit?

— La fumée de la poudre et le respect pour les femmes m’ont empêché d’y attacher mes regards, lui répondit le jeune homme.

— Elle est belle comme la fille du prophète, reprit le lieutenant, et Allah te l’envoie peut-être pour esclave et pour épouse. Son visage ressemble au tien ; ne la mets pas en vente au bazar des esclaves quand nous serons arrivés à Tripoli ; mais garde-la pour ta part de prise et conduis-la

ANTONIELLA,

à ton père dans tes montagnes, pour qu’il te la donne en mariage.

— Mais elle est chrétienne ! répondit le

jeune pirate.

— Mais elle est jeune et presque enfant; répliqua le vieillard; l’amour l’aura vite convertie à notre culte, et sa conversion attirera autant de bénédictions sur ta famille qu’il y a de cheveux noirs sur sa tête.

Allah vous a faits si ressemblants l’un l’autre pour que vos destins soient écrits dans vos traits! Ne la laisse pas à un autre, vends seulement le jeune homme qui l’accompagne et les trois soldats que nous avons si facilement enchaînés sous le mât.

ANTONIELLA,

Antoniella avait tout entendu ; elle avait frémi des projets de ces barbares qui allaient la séparer de Lorenzo et la conduire dans l’intérieur des terres pour être la propriété d’un renégat. Elle s’approcha de son amant et lui révéla à voix basse ce qu’elle venait d’entendre. Lorenzo mit son doigt sur ses lèvres, et, sentant bouillonner son sang, il tira de sa ceinture un poignard qu’il y avait caché, et, le glissant dans les doigts d’ Antoniella, il lui dit seulement :

— Tais-toi, et attends !

ANTONIELLA.

Les deux interlocuteurs barbaresques ne croyaient pas avoir été entendus, encore moins compris ; ils tombèrent un instant après dans le silence et dans le sommeil du matin, ainsi que leur équipage. Lorenzo se jeta sur le vieux lieutenant, et, lui mon^ trant l’acier du poignard sur sa poitrine, lui fit signe de se taire; pendant ce temps, Antoniella lui présentait un câble, le garrottait; puis, abordant le jeune capitaine endormi, elle reconnaissait en lui un frère devenu chef du brigantin sur la côte du Maroc, et, prête à le frapper, restait muelte

ANTONIELLA.

et immobile pendant que Lorenzo lui liait les bras et les pieds pour l’empêcher de se défendre.

Cela fait, il coupait rapidement les cordes qui enchaînaient les quatre matelots napolitains de la felouque, et leur rendait la liberté de leurs mouvements. Puis il leur ordonna d’abandonner leur navire au caprice des vents, de mettre le cap du brigantin sur Naples et de fuir sous pavillon napolitain, dirigé sur les vagues par le frère d’Antoniella, prisonnier. Tout cela fut accompli en un instant; Antoniella, auteur de cette délivrance, devint l’objet de la reconnaissance de l’équipage, elle resta à côté de son jeune frère, sur le pont, occupée à l’interroger sur la maison paternelle et à verser des larmes sur les souvenirs de son

enfance; elle lui promettait sa délivrance aussitôt qu’ils seraient arrivés au port.

Quant à Lorenzo, le témoignage du courageux dévouement dont il venait de faire preuve en combattant et en triomphant pour ses gardiens chargés de le remettre à la police de Naples, ne lui laissait plus de doute sur son salut; il était sûr de retrouver les enfants parmi les orphelins de Naples ou d’ Averse, et de délivrer ainsi leur mère 'de sa prison.

Le vent continuait à être favorable. Le brigantin arriva heureusement dans la darse ; les officiers de la marine vinrent le reconnaître, ils s’informèrent comment un navire, évidemment de construction étrangère, entrait sous le pavillon de ce pays.

L’équipage entier tint parole à Lorenzo

A NTONIELLA.

en racontant comment, quoique remis prisonnier à leur garde, il avait, grâce à la jeune Moresque, délivré ses gardiens de leurs chaînes, et ramené lui-même l’équipage aux lieux où la prison et peut-être la mort l’attendaient. On le combla d’éloges et d’honneurs, mais il demanda lui-même à. être conduit en prison. L’officier de marine voulut préalablement le présenter au prince ministre de la guerre, qüi lui promit sa grâce et sa protection. Antoniella fut confiée aux sœurs de la Miséricorde.

Elle apprit par elles qu’Annunziata était pour sa vie prisonnière à Gaëte, sur le soupçon d’avoir commis le meurtre de l’enfant de sa servante, et, selon toute apparence, celui de ses propres fils.

— Quant au mien, dit-elle aux sœurs

ANTO NIELLA.

de la Miséricorde* rien ne m’est plus facile que de vous convaincre que je n’en ai jamais eu» Quant à ceux d’Anhunziata, conduisez-moi dans tous les lieux où l’État fait recueillir les créatures abandonnées, et, si je ne les retrouve pas pour justifier leur malheureuse mère, livrez-moi avec elle à la justice et à la vengeance des lois. J’ai bravé l’échafaud pour eux et pour elle, le jour de la vérité a lui, Dieu permettra qu’il en tombe un rayon dans son cachot.

Les sœurs, convaincues, la conduisirent à Aversej on examina tous les livres de

ANTONIELLA.

cette maison de secours : on ne découvrit rien. Seulement, la concierge de la maison, instruite de la recherche que faisaient les sœurs, s’approcha d’elles, et, en interrogeant dans sa mémoire, se souvint du signalement qu’on donnait des deux jumeaux, livrés quelques mois auparavant à une jeune mère de Santa-Agatha, et dont on n’avait pas entendu parler depuis.

— Ne sont-ils pas blancs et roses?

prononcent-ils pas, lui dit-on, les no de leur mère?

— Ils disaient qu’ils en avaient deux, et ils confondaient les noms d’Antoniella et d’Annunziata, quand on leur demandait de la désigner.

— Dieu ! s’écria Antoniella en entendant ces noms, conduisez-moi à Santa-Agatha

et visitons toutes les jeunes mères du village; la Providence achèvera son œuvre, et la nature sera son témoin !

Les sœurs et elles se remirent en route, le cœur tout palpitant d’inquiétude, d’impatience et d’espoir.

Santa-Agatha est un village disséminé en groupes de maisons éparses et isolées, sur la route de Rome. Dans la plaine couverte d’oliviers saupoudrés de la blanche poussière de la route, les montagnes des Abruzzes, noyées dans l’azur argenté du ciel, s’élèvent comme un mur sombre, à droite du paysage; des ravins en général

AN TONIELLA.

desséchés circulent comme de larges fossés entre les maisons et les arbres; ils ne coulent qu’en hiver dans leurs sillons profonds, sous les eaux tumultueuses qui se rendent à la mer de Gaëte. On n’y entend rien que le chant des grillons grinçant sous l’herbe à travers les chênes, et de loin en loin le mugissement des troupeaux de bœufs romains à grandes cornes, descendant des furets de l’Abruzze dans la plaine.

Pendant que les sœurs de la Miséricorde interrogeaient vainement le curé et quelques femmes du village sur deux enfants

ANTONIELLA.

confiés à une nourrice du pays, Antoniella, laissant la voiture sur la place, s’égara seule dans la campagne, commença à monter les premières pentes des montagnes; elle n’y rencontra personne que quelques chèvres à longs poils noirs des Calabres qui paissaient çà et là des brins de myrtes entre les oliviers. Elle pensait au bonheur des bergers habitant ces lieux solitaires et enchantés. Elle versait quelques larmes en songeant aux collines du Maroc que son père et sa mère avaienthabitées avant que l’esclave napolitain l’eut enlevée, à leur chaumière, à son frère retenu maintenant à bord du brigantin dans la darse de Naples, mais surtout à l’innocente et pauvre Annunziata, victime de son subterfuge dans les cachots de

Gaëte. Elle désespérait de retrouver les jumeaux dont personne à Santa-Agatha n’avait pu lui donner le moindre renseignement.

Elle continuait à monter jusqu’aux environs d’une chaumière située au bord des grands bois d’où une légère fumée s’élevait devant elle, quand le bruit alternatif et cadencé de deux respirations assoupies suspendit ses pas. Au même instant un sourd grognement de bête retentit sourdement à ses oreilles; elle jeta les yeux en avant et vit un des plus touchants spectacles qu’elle eût jamais imaginés ou rêvés.

ANTOiNlüLLA.

CXXIY

Contre les racines tortueuses d’un groupe d’oliviers, à l’ombre pâle et transparente de ces arbres, elle vit deux enfants couchés entre les bras l’un de l’autre au léger souffle de la brise du midi. Leurs blanches poitrines s’élevaient et s’abaissaient tour à tour avec un mouvement insensible et régulier; leurs têtes étaient tellement rapprochées et leurs cheveux blonds touffus tellement mêlés ensemble, que leurs figures étaient complètement cachées et que leurs traits, entièrement ensevelis dans l’herbe et la poussière, ne

ANTONIELLA*

laissaient pas distinguer leurs figures. On n’apercevait sur leurs bras polis et sur leurs poitrines, sur leurs pieds potelés et sur les plis de leurs ceintures relâchées, que les belles chairs blanches et roses de leur peau d’enfant qui rappelaient à Antoniella les jolis fils d’Annunziata, enfants du pauvre invalide, auxquels elle avait servi de mère pendant la maladie de leur père et pendant les longues misères qu’ils avaient souffertes dans ses bras. Une grosse chienne noire avait le museau couché, les yeux ouverts sur leur corps, veillant sur eux, mais n’osant se lever pour aboyer, de peur de les réveiller, et se contentant d’un grognement à voix basse qui disait assez aux passants :

« Ne les touchez pas, je veille sur eux! »

ANTONIELLA.

Les chèvres paissaient çà et là les ronces du steppe. Au loin, dans une anse de la montagne, on voyait une jeune femme en habit d’Àbruzzienne, assise dehors, à l’abri de son toit, filant les toisons noires de ses moutons, en jetant de temps en temps les yeux sur le groupe des enfants endormis et sur la chienne.

Antoniella, Curieuse, s’approche d’eux, ** la chienne se lève, montre ses dents comme pour les défendre et aboie de toutes ses forces; mais les jumeaux et elle s’étaient déjà reconnus et se jetaient dans les bras

les uns des autres, s’embrassaient sans pouvoir parler, avant que la jeune Abruzzienne eût jeté loin d’elle son fuseau et fût accourue à travers les rochers en appelant le bûcheron, son mari, à son aide; celuici accourait aussi, sa hache à la main, à travers les bois.

— O Antoniella! ô Antoniella! lui disait en la couvrant de baisers le plus grand des enfants, le beau Raphaël, ô seconde mère! est-ce toi? C’est nous, c’est nous que tu endormais dans tes bras, à Ramero; c’est nous que tu nourrissais des figues de notre méchante voisine ; et notre autre mère, Antoniella, est-elle avec toi ? Parle ; où est-elle? Antoniella et Annunziata, c’est notre mère ! »

Et en balbutiant ainsi, les enfants collés

sur sa poitrine la couvraient de larmes.

Alors l’Abruzzienne et son mari arrivèrent en courant, restèrent immobiles à la vue de ce touchant spectacle.

— Qui êtes-vous? dit l’Abruzzienne à Antoniella; est-ce que vous seriez de ces bohémiens qui errent dans les bois pour y séduire et y dérober les enfants?

— Oh ! non, non, dirent ensemble les petits; non, ce n’est pas une de ces bohémiennes qui nous tend des pièges comme aux fruits des oiseaux, puisqu’elle est la moitié de notre mère! C’est Antoniella, c’est elle qui nous a reçus tout petits dans son lit et qui nous a réchauffés de son haleine pendant que notre autre mère couchait à terre à côté du pauvre père malade pour lui donner à boire quand il avait soif.

— Et comment donc, dit l’Abruzzienne, la Providence vous a-t-elle donnés à moi et à mon mari?

— Un soir, il vint des hommes avec des sabres dans la cour de notre maison, au Ramero; ils nous arrachèrent des bras de notre mère Annunziata, et nous empor; tèrent dans une maison sans mère. Nous y restâmes dans les larmes. Quelque temps après, une jeune femme des montagnes, c’était vous, vint noüs marchander et nous prendre. Elle était mariee depuis deux ans, disait-elle, h un jeune bûcheron de la forêt; elle n’avait point d’enfant et elle s’ennuyait dans sa chaumière pendant que son mari était à l’ouvrage. Elle nous aimerait bien aussi et nous l’aiderions à paître ses chèvres dont elle nous donnait le lait;

ANTONIELLA.

— Eh bien, l’ai-je fait, petits? dit l’Abruzzienne.

Oh! oui, s’écrièrent les jumeaux en se jetant dans son tablier ; oh ! oui, si l’on avait trois mères, vous en seriez une! Aussi nous vous aimons presque autant qu’Annunziata et Antoniella, que voilà, nous ne voudrions plus vous quitter que pour elle.

La femme et son mari pleuraient en entendant les jumeaux parler ainsi. Ils les prirent sur leurs bras et les menèrent avec Antoniella, la chienne et les chèvres, jusqu’à la porte de leur cabane. Mais bientôt les sœurs du couvent de Naples, à la recherche d’ Antoniella et des enfants, parurent tout près de la porte.

— Eh bien! mes sœurs, cria Antoniella

les voilà! les voilà! Je les ai trouvés au bord de la forêt, entre les mains de cette brave famille de la montagne. Venez !

venez les reconnaître et me justifier!

Les sœurs, tout essoufflées, approchèrent et restèrent immobiles d’admiration à la vue de ces beaux enfants qui avaient leurs bras enlacés au cou de leur prisonnière.

On n’entendait que le bruit des baisers allant de l’Abruzzienne à la Mauresque.

Des larmes coulaient de tous les yeux; le bûcheron même était attendri ; il détournait la tête pour ne pas pleurer devant sa jeune

ANTONIELLA.

femme. On voyait qu’il se plaignait au ciel de n’avoir pas encore de fils; mais qu’il aimait les jumeaux comme les siens.

— Oh ! Annunziata ! disaient de temps en temps les petits, la poitrine toute gonflée, que n’es-tu là, pour que la famille soit complète!

A la fin ils se rendormirent, sans s’en apercevoir, dans un berceau vivant formé par les bras d’Antoniella et par les genoux de l’Abruzzienne.

, Alors Antoniella appela les sœurs émues en témoignage et leur demanda si la femme qui éprouvait cette tendresse en revoyant ces créatures pouvait être suspectée de les avoir immolés. Un seul cri d’horreur s’éleva dans le groupe. Son innocence fut proclamée par le plus sûr des témoins, la

ANTONIELLA.

nature. Il était prouvé qu’elle n’en avait jamais eu, les deux autres vivaient sous leurs yeux. Le mensonge et la calomnie étaient avérés. Dieu avait justifié les prétendus coupables.

On demanda à Antoniella si elle voulait reprendre ces enfants charmants.

— Oh ! certainement, dit-elle, je le voudrais, puisque je les ai perdus d’une main et retrouvés de l’autre ; mais le ciel me punit de les avoir abandonnés pour leur salut, en ne me laissant qu’un couvent à leur offrir. Qu’ils restent donc où Dieu les a mis, sous le toit d’une troisième mère, où ils ont trouvé une providence sous les traits de l’Abruzzienne. Je demande seulement à les conduire à Naples pour que la véritable mère, qui m’a du tant de sup-

plices soufferts pour eux, ait la consolation de les retrouver par mes yeux.

GXXVII

L’Abruzzienne fondiL en pleurs en les pressant sur sa poitrine.

-tt Vrai ! vrai ! s’écriaient tous les assistants, qu’elle les conduise à la véritable mère et qu’elle les ramène à celle qui les a adoptés ! Allons à Santa-Agatha, et que le maître de la poste nous prête son corricolo pour mener à l’instant à Naples Antoniella, la femme du bûcheron et les enfants. Les juges verront comment ceux dont ils condamnèrent les meurtriers se portent bien.

ANTONIELLÀ.

— Oui! oui! crie la foule, et portons-les jusqu’à la poste.

Page 1