‹ AntonielleChapitre 3 sur 13 · XXXIII · texte numérisé non relu

XXXIII

Je restai les bras étendus sur son corps, la chèvre à mes pieds, presque sans connaissance, pendant je ne sais combien de temps.

Je fus réveillée par une main rude qui me souleva du grabat, et par des voix brusques qui m’ordonnèrent de céder la place à deux frères de la Sainte-Mort (confrérie chargée d ensevelir les trépassés) .

ANTONIELDA. 81

Voyons, me dirent-ils’, retirez-vous dans l’écurie au fond de la cour, avec votre chèvre et ce morceau de pain, jusqu’à ce que le corps de votre père soit enlevé, et les scellés soient apposés sur tout ce qu’il possédait. On vous allouera deux grani par jour pour votre nourriture. »

J’embrassai mille fois mon père; puis je tombai inanimée sur le carreau, et on m’emporta dans l’écurie, où la chèvre me suivit en bêlant. J’y restai couchée sur la litière, sans oser remuer pour voir ce qui se passait dans la maison.

« Ah! si du moins, me disais-je, le vieux médecin n’était pas mort, et si Lorenzo n’était pas parti, ils seraient venus à mon aide ! »

Mais personne ne venait, et le jour nais-

ANTONIELLA.

sait et mourait sans que je visse sa lueur qu’à travers les fentes de la porte de l’étable.

Enfin, le septième jour, les percepteurs du fisc frappèrent à la porte de la rue; j’y courus, je leur ouvris en tremblant. Ils brisèrent les scellés devant moi, s’assirent à la table, examinèrent des livres, des registres, ouvrirent la bourse de maroquin contenant toutes les économies paternelles, firent des comptes, des décomptes, après avoir tout estimé, jusqu’à la chèvre; puis ils se regardèrent en souriant, et dirent :

— Le bénéfice du fisc ne sera pas grand!

La maison évaluée bien haut, la petite n’aura pas de quoi payer l’impôt arriéré, le droit mortuaire, les frais de justice; il faudra que le ministre des finances lui fasse grâce, en s’emparant de tout l’héritage et en la congédiant de sa maison.

Puis ijs m’assignèrent un terme de cinq jours, passé lequel je devais avoir vidé les lieux. — Hélas! où aller et que devenir? — Ils m’abandonnèrent quelques grani pour me nourrir, moi et ma chèvre, pendant ces cinq jours, et ils me laissèrent dans le désespoir muet d’un homme frappé d’un coup mortel, et qui se sent mourir à petit feu dans un désert, sans que personne vienne à sa voix pour le secourir.

Je ne me levai pas, pendant ces cinq jours et ces cinq, nuits, d’auprès de ma

chèvre. Il me semblait que j’étais déjà

morte; mon esprit errait comme dans les limbes.

Le cinquième jour, les huissiers du fisc envoyèrent leurs recors pour prendre possession de la maison. L’un d’eux entra dans l’étable, me saisit rudement par le bras, et me dit ;

« Sortez! Le roi a besoin de la place que vous, occupez. Allez chercher asile et nourriture chez vos parents.

— Des parents? leur dis-je. Je n’en ai point ici; ils sont de l’autre côté de la mer.

— Eh bien, chez les amis de votre père !

— Les amis de mon pè^e? Mon père n’avait plus d’amis. Depuis cinq ans, il n avait pas quitté son lit. Le vieux médecin

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qui le soignait est mort quelques jours * avant lui, et Lorenzo est parti comme soldat pour l’armée de Sicile.

— Eh bien, allez où vous voudrez, dirent-ils. La terre est assez grande ! »

Je sortis, la main sur mes yeux, en pleurant, et la chèvre me suivit, gambadant devant mes pas, et croyant que je la menais paître en liberté sur les glacis de San-Martino, où Annunziata l’avait achetée pour moi quand j’étais dans mon berceau.

Mais, oh! l’horreur! mon Dieu! A peine avait-elle franchi avec moi le seuil de la porte, que le plus jeune de ces méchants recors se jeta sur elle, la saisit par les cornes, la renversa violemment dans l’intérieur de la cour, en disant : «

« Ceci est du mobilier! »

ANTONIELLA.

Je l’invoquai vainement, à travers les fentes de la porte, qu’il avait refermée sur lui pour m’empêcher de rentrer; tout à coup j’entendis une hache lui tomber sur le cou, ses jambes se débattre convulsivement, et la mort bêler dans sa gorge!

J’éprouvai un tel chagrin et une telle horreur, que je me sauvai, sans savoir où j’allais, à travers la campagne, me croyant toujours poursuivie par ces assassins !

Il était nuit quand je me reconnus moimême, cachée sous un buisson d’églantiers, parmi des pierres entassées comme au bord

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ANTONIELLA.

d’une carrière. Des pas sourds de chiens perdus, de renards ou d’animaux de ténèbres se faisaient entendre non loin de moi, semblables aux pas des chacals d’Arabie.

Je frémis, et je recouvrai assez de forces pour courir de nouveau devant moi.

Mes mains furent arrêtées par un long mur dont quelques brèches donnaient passage dans une vaste et solitaire enceinte semée de croix de pierre blanche ou de fer luisant sous les rayons répercutés de la lune. Je m’avançai, et, à la terre fraîchement remuée, à la couronne de myrte effeuillée que, quelques jours auparavant, j’avais jetée, en pleurant, sur le cercueil de mon père, je reconnus sa fosse à peine tassée ! J’y tombai à genoux, je l’embrassai de mes deux bras, j’y fondis tellement en

ANTOMELLA.

larmes, que je m’évanouis complètement et que je restai là je ne sais combien de temps sans connaissance. Je me souviens seulement que je conjurais mon père de m’ouvrir sa fosse et de me recevoir auprès de lui, pour m’arracher aux dangers et aux douleurs de la terre. Ce fut alors que je tombai dans cet anéantissement complet où le long désespoir, la soif, la faim et la fièvre m’avaient précipitée.

Quand je m’éveillai de ce sommeil léthargique, je vis un homme qui s’enfuyait. Je poussai un cri d’horreur; il s’évada en y répliquant par un éclat de rire, et me jeta de loin un demi-talaro sur le bord de ma robe.

Et il disparut dans l’ombre.

ANTONIÜLLA.

Que devins-je, grand Dieu! quand je connus que j’étais la victime involontaire d’un honteux attentat !

Je voulus me sauver encore; mais des soldats de la police qui font, la nuit, des patrouilles dans les cimetières pour en écarter les femmes publiques et les débauchés qui s’y donnent rendez-vous, en Turquie, en Arabie et à Naples, se jetèrent sur moi, m’arrêtèrent et me déposèrent, avec d’infâmes railleries, au corps de garde.

Ils me prenaient pour une de ces créa-

ANTONIliLLA.

tures qui vendent leur honneur parmi les tombeaux. Ils me prirent mon demi-talaro, envoyèrent acheter du vin, burent et mangèrent en se moquant de moi, et me jetèrent, avec mépris, une croûte de leur pain, pour me ranimer dans ma langueur. Après l’avoir longtemps tenue entre mes dents sans l’avaler, comme si j’avais dû manger ainsi ma propre condamnation, je finis par la sucer machinalement et par m’assoupir.

Je fus, au soleil levant, conduite par deux d’entre eux devant le juge du quartier, comme une proie qui allait s’offrir d’elle-

ANTONIliLLA.

môme au libertinage. Il m’interrogea avec rudesse, reconnut, à mon silence et à mes mots entrecoupés, que j’étais bien neuve, et peut-être innocente; il me fit une semonce sévère sur l’imprudence que j’avais commise en m’exposant ainsi, à mon âge, dans des lieux infâmes, et me renvoya, pour cette première fois, dans mon quartier.

Je sortis toute confuse, et j’allai de nouveau me cacher sous la voûte d’un égout, pour y éviter la honte et la lumière du soleil. J’y restai tout le jour à pleurer, à réfléchir et à dormir. Quand la nuit fut venue, je pris la résolution d’aller me jeter dans la mer, auprès du palais de la reine Jeanne, au pied du Pausilippe.

Comme je cherchais ma roule, à la lueur des lampes qui éclairent les pauvres bou-

ANTONIEHA.

tiques du haut faubourg de San-Martino, je fus aperçue par Annunziata, mon ancienne servante, qui faisait souper ses deux petits enfants sur ses genoux, assise sur le seuil de sa porte, sous quelques chemises de soldats flottant en dais devant sa boutique.

Annunziata crut d’abord qu’elle était viclime d’une hallucination en voyant ma pâleur, mon air de détresse et d’égarement, et mes pas chancelants comme ceux d’un homme ivre.

Elle jeta un cri, posa à terre ses deux jumeaux, et courut sur mes pas, pour s’assurer si c’était bien moi qu’elle avait vue passer. Je courais moi-même pour lui échapper, n’ayant pas le courage de me laisser voir, dans cet excès de misère, de honte et d’infamie, par une personne qui m’avait

ANTONIELLA.

connue si jeune et si heureuse, trois ou quatre ans avant ce désastre. Mais mon pied se heurta dans l’ombre contre une pierre, et je tombai au pied d’une haie de sureau sur laquelle les blanchisseuses du quartier étalaient leur linge à sécher.

Annunziala, qui courait après moi, me releva en criant:

« Àntoniella! Anloniella! est-ce toi?

— Annunziata ! » lui répondis-je.

Et nous nous serrâmes dans les bras l’une de l’autre, fondant toutes les deux en larmes, et remerciant le ciel de ce hasard qui nous faisait retrouver, à elle une fille, à moi une mère, au moment où je n’avais plus sur la terre que le sein de la mort pour m’abriter.

ANTONIBLLA.

XXXYITT

Elle m’assit dans l’ombre sur les racines du sureau ; elle s’assit elle-même à côté de moi, mes deux mains froides dans ses mains, mon corps appuyé sur son cœur, sa bouche près de mes lèvres, et elle m’interrogea tendrement, comme une vraie mère inter- * roge sa vraie fille sur un secret qui ne doit pas s’envoler dans une autre oreille.

Je lui dis tout en un seul mot.

« Mon père est mort !... Il est mort pauvre, on a tout confisqué, on a tué la chèvre , on m’a tout pris , on m’a fermé la porte sur le dos, on m’a dit: « Ya où tu vou-

AN TONIELLA»

dras! » Je me suis sauvée, sans savoir un autre asile que la fosse de mon père.-’ Je m’y suis étendue pour pleurer et pour lui demander de me protéger; la fatigue, la faim, m’ont endormie; des soldats alors sont accourus, ils m’ont prise pour une créature

infâme; le juge m’a renvoyée à cause de ma jeunesse et de ma simplicité. J’ai été me cacher dans l’égout jusqu’à la nuit ; j’ai résolu d’aller me jeter à la mer; j’y allais quand tu m’as reconnue. Et me voilà! »

Elle pleurait plus que moi en m’entendant parler; car, moi, je n’avais plus de larmes!

AXTONIEfcLA.

» Comment ! pendant que j’étais encore 4 'sur la terre, tu as pu croire que tu n’avais d’asile que dans la mort? me dit-elle d’un ton de reproche.

— Je ne savais pas, répondis-je, où trouver ta nouvelle demeure, et j’étais trop honteuse pour la demander à personne, après l’horrible outrage de la nuit et l’injurieuse absolution du juge. Si on me l’avait indiquée, je n’aurais jamais cru pouvoir entrer dans ta famille sans y porter le malheur et l’apparence du crime qui m’était reproché!

— Mais Dieu, reprit-elle, ce Dieu que je t’avais enseigné à prier, comment as-tu pu l’oublier jusqu’à concevoir la pensée d’un crime contre lui-même, en te détruisant, plutôt que de te confier dans sa providence! »

Je redoublai de sanglots et je lui dis que je n’avais pas mangé depuis trois jours, et que la fièvre chaude qui me minait avait égaré mon entendement.

« Ah ! c’est vrai dit-elle en me relevant dans ses bras et en m’entraînant loin du sureau, vers sa porte. Viens partager notre pain de misère et notre couche. Il ne sera pas dit que, pendant que nous vivons encore, celle qui a été servante chez ton père, dans son bon temps, et qui t’a nourrie du lait de la chèvre, te laissera à la

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merci de la mort ! Viens ! entre avec moi ; tu verras mes deux beaux jumeaux, bien gras et bien riants, couchés sur la paille au pied du lit de leur père, mais qui me font tout oublier pendant qu’ils me prennent encore le sein et qu’ils jouent entre eux en mangeant leur soupe ; car mon mari, ajoutat-elle d’un ton plus triste, sa blessure au bras coupé s’est rouverte il y a six mois, par l’effort qu’il a fait en allant porter de trop lourds paquets de linge blanc aux pratiques; il languit depuis ce temps-là, tout enflé et tout impotent, dans notre unique lit, et je ne puis guère travailler, obligée que je suis de le soigner, de faire le ménage et de nourrir mes deux jumeaux. Mais, tant que le bon Dieu nous le conserve, sa pension d’invalide suffit à nous nourrir tous les

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•quatre, et le travail que tu pourras faire, eu m’assistant près de lui ou près des enfants, suffira bien aussi à ta nourriture. Ne t’inquiète donc de rien, pourvu que tu couches à terre avec moi et les petits ; et, si tu rougis de raconter tous tes malheurs devant mon mari, assieds-toi là, et attends- moi. Je vais t’apporter le reste de la soupe de mes enfants ; tu mangeras en paix là, dehors, pendant que je dirai ce que tu ne peux pas dire. Je viendrai te prendre après, et tout sera fini. Du reste, mon pauvre malade est aussi bon que l’était ton père; et, quant à moi, ne crains pas que ce sort renversé ait renversé en rien mon cœur dans ma poitrine. Je t’aimerai toujours, ma fille, et tu seras toujours la maîtresse, je serai toujours la servante ! »

100 AN TO NIELLA*

Cela dit, elle me fit asseoir sur le tronc d’un vieux caroubier, qui me dérobait même à l’éclat de la lune dans sa petite cour, et, au bout d’une minute, elle revint, m’apportant uneécuelle delà soupe des enfants. Je me jetai comme une bête féroce sur cette innocente nourriture.

Peu de temps apt es, Annunziata reparut toute joyeuse ; elle avait instruit son mari de ma présence et de l’offre qu’elle m’avait faite. Attendri comme elle jusqu’aux larmes sur le sort de la jeune maîtresse de sa femme, il s’était trouvé heureux autant

qu’elle de la recueillir et de la sauver. 11 m’attendait, pour me le dire et pour consentir à tous les arrangements d’Annunziata, dans la pauvre chambre où ces cinq personnes allaient s’abriter.

« Elle nous portera bonheur ! lui avait-il dit ; il y aura pour nous cinq providences au lieu, d’une, et ma pension suffira comme ta mamelle à nous nourrir tous les cinq. Rien ne plaît plus au bon Dieu que la confiance, même imprudente, dans sa bonté. Va me chercher Àntoniella, que je l’embrasse et que je la reçoive comme ta sœur et la mienne, et non comme ta servante. »

Cette bonté du pauvre invalide, et la nourriture que je venais de prendre, me donnèrent la force de suivre Annunziata.

Les deux jumeaux de deux ans, couchés à demi nus sur la paillasse à la porte, levaient, en riant, vers leur mère, leurs petits bras et leurs grosses jambes. Elle me les fit embrasser comme s’ils eussent été à moi, et ils me sourirent comme si j’avais été elle-même. Nous les recouchâmes sous un rayon de lune, et nous allâmes ensemble au lit de son mari. L’excellent homme pleura longtemps sans pouvoir articuler un mot,

AN TONIELLA.

en me voyant et en m’embrassant comme si j’avais été sa propre fille.

Puis, quand il eut recouvré la parole :

« Pauvre Antoniella ! me dit-il* toi qui as été élevée dans l’aisance, et qi i n’avais qu’à choisir parmi les colliers de ta mère celui que tu porterais le jour de tes noces, hélas! tu ne devais pas t’attendre à ce que Annunziata, dont tu fis, avec tant de grâce, la dot et le mariage, serait à son tour ta providence, et t’arracherait au désespoir dans sa propre maison, sans pouvoir même t’offrir autre chose qu’une place pour dormir à côté d’elle et de ses deux jumeaux, sur le plancher ! Mais il faut bien se contenter de ce que Dieu nous offre, quand il nous l’offre par un cœur dévoué et qui se donne le premier lui-même à nous. Tu ne

AJSTONIELLA.

trouveras chez nous que l’amitié que tu avais autrefois pour nous, quand tu étais riche et que nous éLions pauvres. N’aie point de honte vis-à-vis d’Annunziata et de moi.

Tu l’aideras à soigner ses beaux enfants, pendant qu’elle me soigne elle-même ou qu’elle tient les fers au feu pour repasser le linge de la pratique. D’ailleurs, qui sait, ajouta-t-il en regardant avec quelques larmes dans les yeux sa femme, ses enfants, sa chambre et son vieux sabre pendu à la muraille, qui sait si je guérirai de cette rechute, et si ma pauvre femme et ces chers petits, privés de leur père et de ma pension, n’auront pas, un jour, besoin de vous pour assister Annunziata dans son travail pour nourrir sa famille? Dieu seul connaît si ce qu’il nous envoie est perte ou salut pour

ANTONIELLA.

notre avenir. Ne vous hâtez donc pas de nous remercier, mais jouissons ensemble du bonheur d’être réunis dans sa main. »

Hélas ! il ne savait pas, le brave homme, en parlant ainsi, que cette Antoniella, qu’il accueillait comme la vie, était la mort par le supplice, qui entrait, comme une fatalité masquée, dans le lit de sa femme !

Nous couchâmes les deux jumeaux, et nous passâmes la soirée à nous remémorer plus gaiement le passé auprès du lit du malade; puis nous nous étendîmes ensemble sur la paille, à côté des enfants. Mais, au com-

mencement de la nuit, nous dormîmes mal.

Annunziata, me prenant dans ses bras, pleura en me parlant de son mari, de moi, de ses peines et du sort de ces chères créatures, si la mort qu’elle regardait comme prochaine venait à enlever leur père et à lui ravir la pension du gouvernement, à l’aide de laquelle toute la maison se suffisait à elle-même.

Elle m’apprit ce que j’aurais à faire pour l’aider dans son travail de blanchisseuse eii gros : allumer le réchaud, nettoyer les fers et les chauffer, plisser les chemises, etc.

« Ne t’inquiète pas, me dit-elle, en peu de jours je t’enseignerai tout cela. Quant à ces deux jolis jumeaux, que tu amuseras pendant que je soignerai le père et que je ferai le gros du ménage, ils t’aimeront bien-

ÀNTOMELLA.

tôt autant que moi ; n’y pense pas seulement; ils seront à toi autant qu’à moimeme. Les enfants portent avec eux la récompense des soins qu’on leur donne ! »

Nous nous endormîmes en causant ainsi.

J’étais toute joyeuse dans ma tristesse au lieu de ma pauvre vieille chèvre, tuée par ces méchants agents du fisc, le ciel, après mon malheur du cimetière, m’avaij envoyé ma meilleure amie et deux charmantes créatures.

Nous nous levâmes en même temps que le soleil. Le malade dormait encore.

Annunziata se mita travailler sans bruit

dans la cour, et moi, je badinai avec les

jumeaux , qui s’accoutumèrent tout de

suite à moi. Ils commençaient à balbutier

quelques mots, et je leur en apprenais d’autres. Leurs rires naïfs, à chaque parole qu’ils répétaient, faisaient rire la mère. Ils se renversaient sur moi, et leurs petites mains jouaient avec mes cheveux épars

sur mon sein, pendant que leurs bouches

rieuses cherchaient, sur ma poitrine de jeune fille, ces mamelles de leur mère où ils puisaient encore quelquefois, par divertissement, quelques gouttes de ce ruisseau de lait tari qui leur avait versé la vie.

Ces jeux les familiarisèrent avec moi, et nous nous aimions déjà avant que j’eusse fini de leur passer leur chemise et de les conduire à leur mère dans la cour.

Je les fis déjeuner auprès d’elle d’un peu de pâte douce de Torre-del-Greco, cuite et trempee dans du lait de chèvre que les bergers des Camaldules apportaient tous les soirs dans les maisons où il y avait des enfants. Quand ils eurent fini, la mère nous embrassa tous les trois, et, laissant là la table rembourrée où elle repassait le linge et le foyer de myrte sur lequel grondait 1 eau du cuvier pour laver les

ANTONIELLA.,

draps de lit et les torchons du pauvre peuple, me chargea de ranimer la flamme et dé souffler les charbons en éventant le feu, de temps en temps, avec un éventail de feuillage, pendant qu’elle allait panser la blessure de son mari, refaire sa couche, balayer et nettoyer le plancher de sa chambre.

Les jumeaux, qui jouaient non loin de là sur la poussière tiède du matin, sous les sureaux où séchait la lessive, essayaient par moments de se lever sur leurs grosses jambes, retombant après avoir fait quelques pas; puis venaient, sur leurs pieds et sur leurs mains, trébucher entre mes genoux. Gomme c’était gai, en comparaison des derniers jours solitaires et des jours d’agonie que j’avais passés dans la cham-

ANÎ0X1ELLA.

bre, dans l’étable de mon père mourant ou mort! Comme c’était gai, si les gémissements du malade, retourné Stir sa couche de douleur, n'étaient pas venus par moments interrompre et attrister nos jeux !

Malgré ces sombres diversions, avant la fin du jour, les jumeaux et moi, nous nous entendions déjà comme la chèvre et les chevreaux s’entendent quand l'amour du jeu, et la tendresse et la jeunesse les poussent à bondir ensemble sur les prés.

Les enfants couchés et endormis, Aiirtunziata prit les choses fines à raccommoder et à plisser, et, auprès du lit du malade, je reçus ma première leçon de blanchissage des mains de mon amie. Le pauvre invalide tantôt riait de mon inexpérience, et tantôt pleurait de sentir qu’il n’avançait pas vers

ANTONIELLA.

sa guérison, et qu’il laisserait bientôt ce doux nid de sa jeunesse sans ailes pour protéger ses petits, sans pain pour nourrir sa femme et moi. Mais nous nous efforcions, sans y croire, d’éloigner ces mauvais pressentiments. Il était trop bon pour douter que la Providence ne vînt à son secours.

Nous finîmes la journée, quand Y Angélus sonna au clocher de San-Martino, en faisant notre prière à genoux, au chevet de son lit, et en récitant en commun les litanies de la Vierge.

Annunziata, qui voyait bien les progrès du mal, ne fut pas plutôt couchée sur notre paille, qu’elle se prit à fondre en larmes et à sangloter tout bas, pour que son mari ne soupçonnât pas son tourment.

J’essayai en vain de la rassurer.

ANTONIELLA.

— Hélas! répondait -elle, indépendamment de la perte d’un si bon mari, qui m’a choisie dans la misère pour m’unir à son sort et me faire la mère de ses enfants, sa mort ne serait pas seulement sa mort, elle serait celle de sa femme, la tienne, et celle de ses enfants! Avec quoi vivrions-nous tous les quatre? »

Et elle recommençait à pleurer.

Les premiers symptômes de la gangrène, qui apaise la douleur avant de la terminer, avaient apparu, ce soir-là, à ses regards.

AN iONIiaLA.

jumeaux se réveillèrent le malin, plus joyeux que jamais. Rien n’était beau et gai comme de les voir se rouler ensemble sur leur berceau, et dresser leurs belles petites mains roses au-dessus de leur tête, pour prendre des rayons de soleil qui glissaient sur eux par la fenêtre! Annunziata, quoique si désolée, ne put s’empêcher d’en sourire dans ses larmes et de jouer un moment avec eux. Puis elle me jeta leurs chemises sur mon lit, et me dit de les habiller comme la veille et de les porter sous le sureau.

ANTONIELLA.

Tendant que je préparais le feu, la table, les fers à repasser, ils se mirent à jouer dans la litière du cuvier, dont j’avais laissé égoutter le reste, et à construire avec leurs petites mains des montagnes de sable qu’ils faisaient crouler pour les reconstruire encore.

Quand Annunziata vint nous rejoindre, après avoir fait la prière du matin et pansé son mari, elle était toute changée, et sa pâleur disait trop sa crainte. Elle se mit cependant à travailler avec moi, pour que, le jour suivant, qui était un dimanche, ne nous laissât que les robes blanches à. porter, dans le faubourg, à. nos modestes pratiques. Tout fut fini et livré, avant la nuit. Elle rapporta à la maison une vingtaine de grani dans son tablier; c’était le salaire de

ANTONIELLA.

toute la semaine. Les plus pauvres lui demandaient crédit. Elle ne pouvait pas le refuser, par bonté d’âme d’abord, et ensuite pour ne pas perdre le plus grand nombre de ses pratiques.

En me voyant travailler avec elle dans la cour et vêtir les enfants, les bonnes femmes qui passaient dans la rue se disaient, au contraire :

« Voyez donc! il faut qu’Annunziata soit bien riche, et que le métier soit bien bon, puisqu’elle n’y suffit plus toute seule et qu’elle entretient une jeune servante, comme les grandes dames de Toledo, pour bercer et habiller les enfants ! »

De ce jour-là, elles commencèrent à l’accuser de prendre trop cher et à la quitter peu à peu, ou à lui faire des prix

ANTONIELLA.

qui n’allaient pas à la valeur du loyer, des outils et du charbon. Annunziata pleurait et consentait à ces injustes rabais pour ne pas s’aliéner toutes ses pratiques.

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