‹ AntonielleChapitre 4 sur 13 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Les trois cents écus de la pension de son mari compensaient ces pertes; mais cela ne dura pas.

Le pauvre homme touchait aux derniers

jours de son dernier quartier quand la mort

le prit. Il embrassa ses jumeaux, sa femme

et moi, nous recommanda à Dieu'et à saint

Janvier, etinvoquale Seigneur à ses derniers

moments, pour qu’il daignât lui accorder,

118 ANTOMIiLLA.

non une guérison qu’il n’espérait plus, mais vingt-quatre heures seulement, de manière que le dernier terme de sa pension d’invalide qui expirait le lendemain, et qui devait être payée encore trois mois après le jour de son décès, pût être compté trois • mois de plus à Annunziata et à ses enfants.

« Que feras-tu sans cela? dit-il à sa femme dans la soirée. Quand tu auras payé l’apothicaire et ses médicaments, les frais de scellés et ceux de sépulture, sur les six écus que nous avons encore, que te restera- t-il?

— N’y pense pas! dit Annunziata. Le ciel est large et profond. Dieu nous regarde du fond du firmament; la Providence est infinie comme le monde; elle viendra h

notre aide, comme tu as consenti à venir au secours d’Antoniella.

— Qu’elle vous bénisse comme je vous bénis tous les quatre! » dit-ii.

Mais, après cela, il commença à délirer doucement, et à se figurer qu’il assistait au banquet de ses noces, chez mon père, avec sa chère Annunziata.

« Que je suis heureux! disait-il, que je suis content!... Il y a l’amitié ici, et de la fortune à la maison, pour elle, pour moi, pour nos enfants... Antoniella deviendra grande; un riche seigneur de

ANTONIELLA.

Toledo viendra la demander à son père... »

Enfin mille et mille rêves qui redoublaient nos larmes par leur contraste avec la réalité.

Entre onze heures et minuit, son dernier soupir coula sans bruit de ses lèvres.

Il manquait une heure à sa vie, et le dernier quartier de sa pension à sa chère femme. Dieu est bien bon ; mais il a l’air quelquefois d’être bien cruel !

Ànnunziata lui ferma les yeux.

Nous le pleurâmes toute la nuit et tout le jour suivant, Annunziata et moi. Quel-

ques voisines, voyant la porte ouverte au fond de la cour, se mirent à genoux et lui jetèrent de l’eau bénite sur les pieds; mais elles s’en allèrent, et nous ne les revîmes plus. Chacun pour soi! quand le père est parti, le nid s’envole.

Les jumeaux, pendant cette triste journée, s’amusèrent tout seuls hors de la maison.

Le soir venu, nous les couchâmes dans la cour, sous le grand cuvier, à demi renversé, pour qu’ils ne fussent pas témoins des cérémonies mortuaires. Je leur dis que leur père était parti pour la guerre, accompagné d’un invalide, son ancien compagnon d’armes, qui était venu avec le prêtre.

Annunziata seule suivit le convoi jusqu’au cimetière, un mouchoir sur les yeux. Le

AM O MK LL A.

vieil invalide, pour faire honneur à son ami, tira un coup de fusil sur sa tombe solitaire, dans le vaste champ des morts de San-Martino. Annunziata se mit à genoux sur la terre fraîche, et, ranimée un moment par l’écho du coup de feu, tomba évanouie. Le fossoyeur la releva; elle revint à, la maison toute seule, en trébuchant à chaque pas. Je courus au-devant d’elle; nous priâmes et nous pleurâmes en endormant les jumeaux sur nos genoux.

Telle fut la fin du malade. Il ne laissa de souvenir qu’à sa femme et à moi. C’est peu de chose que nous.

ANTOMELLA.

En effet, le’ pauvre mourant avait eu bien raison de dire : « Ànnunziala, que te restera-t-il, si ma pension est raccourcie d’un jour? » Quand nous eûmes payé le pharmacien, le fossoyeur, les porteurs de cercueil et de croix, le prêtre et les cierges, il ne nous restait que quelques grani dé dettes. L’ouvrage, qui continua à venir pendant un certain temps à un prix qui n’égalait pas la dépense, au lieu de nous soulager, nous èndetta davantage. Nous vendîmes successivement, un à un, les habits, le fusil, le sabre, les souliers du

ANTONIELLA.

pauvre invalide. A chaque vente d’un de ces chers objets qui lui avaient appartenu, de nouveaux baisers et de nouvelles larmes coulaient de la bouche et des yeux d’Annunziata.

Elle me disait :

« Vends-les toi-même, pour nourrir ces pauvres petits chéris. Quant à moi, je n’en aurais pas le cœur! Il me semblerait que je vends un morceau de lui-même...

Dieu aura pitié de nous et de lui. Ce sont tes derniers sacrifices qui le toucheront ! »

Nous n’avions plus que deux fers à repasser; nous avions changé le fourneau de

ANTONIELLA.

bronze contre un fourneau en terre cuite, qui nous avait coûté un seul grano. Le lit du mort et ses matelas, qui nous avaient paru inutiles, la table, les chaises de la chambre, avaient été successivement vendus aux marchands ambulants, qui revendent à gros bénéfice la vieille dépouille des morts.

Quant à, nous, nous n’avions plus rien sur le corps que de quoi couvrir à peine notre nudité. Les enfants seuls étaient encore propres, parce qu’il leur fallait si peu de chose pour les parer! Mais tous ces dépouillements, en nous profitant d’un côté, nous nuisaient de l’autre; les femmes du voisinage, en venant apporter ou retirer leur mince roba, et en voyant diminuer tous les jours nos meubles, gage de leur confiance, commencèrent à s’alarmer pour leur linge

et à craindre que nous n’empruntions, sur ce qui leur appartenait, au Monte-Napolilano; elles nous retirèrent peu à peu leur pratique. Annunziata, n’ayant plus d’ouvrage, fut obligée d’aller se louer à la journée, auprès des fontaines, pour laver en plein air les vestes des lazzaroni. A peine rapportait- elle, le soir, de quoi payer le souper des enfants. Pour nous deux, nous nous contentions, pendant la saison des fruits, de manger, sans pain, les pelures qu’elle trouvait sur les fumiers du faubourg ou aux embouchures des égouts; il m’en fallait, «à moi, bien peu; car tout mon travail consistait à, garder les enfants jusqu’au retour de leur mère, Tantôt je jouais avec eux, tantôt je pleurais en les regardant, encore beaux et insouciants, parce qu’ils

ANTON IKLLA.

mangeaient leur suffisance, sans se douter de la pénurie de leur mère.

Mais, après un an d’une vie pareille, ces malheureux enfants furent la cause involontaire de mauvais bruits qui coururent sur nous dans les environs de notre cour.

Il y avait, dans un petit verger qui dépendait d’une maison riche bâtie sur une éminence au-dessus de nous, deux figuiers chargés de figues que les maîtres ne se donnaient pas la peine de ramasser, mais dont le vent d’automne faisait tomber une à une les figues trop mures pour le nourrin favori

ANTONIELLA.

de la grand’mcre de la maison. La vieille femme passait la journée presque entière, assise contre sa fenêtre ouverte, occupée à causer avec son cochon, qui grognait quand il voulait de la nourriture. A certaines heures du jour, à midi et le soir, elle lui vidait, par la fenêtre, sur la tête, une pannerée d’épluchures de brocoli , de feuilles de laitue, de pelures de fruits qui avaient servi au repas de la famille.

Le reste du temps, l’animal rôdait sous les figuiers, et tâchait, en se frottant contre les tiges basses des arbres, d’en agiter les rameaux trop élevés et d’en faire ainsi tomber quelques fruits. Il les mangeait lentement, avec délices, comme un bœuf qui rumine l’herbe grasse par-dessus la haie, au bord d’un chemin. Nous entendions ses

ANTOMELLA.

dents faire craquer l’écorce de la figue, dont nous voyions le jus ruisseler de son groin.

A chaque léger bruit que la vieille femme faisait contre les volets, l’animal, attentif, levait les yeux de son côté, et semblait, par les gestes de sa tête et par ses deux pieds de devant dressés vers elle contre la muraille, solliciter une nouvelle miette de son repas. Ce jeu intelligent amusait les deux jumeaux, qui imitaient, en riant, les grognements du nourrin.

La vieille femme commença par s’en amuser; mais, comme le grognement, trop souvent répété, la trompait et lui faisait mettre en vain la tête à la fenêtre, elle finit par s’impatienter et par ne plus l’ouvrir.

Le petit animal vint alors de notre côté, au

AMONitLLA.

bord du mur de pierres sèches qui servait de parapet ait Verger, et grogna vers nous.

Les enfants grognèrent à l’envi, et, prenant de leurs petites mains des pierres détachées, ils les lancèrent contre les figuiers, pour que le choc détachât des rameaux quelques ligues trop mures, et les fit tomber dans la gueule où sur la tète de l’artimal affamé.

Le cochon, qui connut bientôt le jeu, et qui désirait la présence de ses petits pourvoyeurs, les appelait de lui-même, et allait se placer sous les figuiers dès qu’ils apparaissaient dans la cour. Ils se lièrent d’amitié; mais cette manœuvre ayant été épiée et découverte par la vieille femme, la mit dans une grande colère; en sorte qu’elle les injuria de vilains mots, les appelant petits voleurs et fils de mauvaises mè-

ANÎONJt.LLA.

rcs, dont le voisinage était le fléau du quartier. Ils ne pouvaient plus sortir sans qu’elle leur jetât des pierres. Elle raconta à sa famille, et sa famille à d’autres, que notre maison était pleine de racaille, élevée par nous à dérober au prochain les fruits des jardins. Le bruit s’en répandit de maisort en maison, et nous n’eùmes plus ni soleil ni ombre à faire goûter aux pauvres jumeaux.

Nous passions le jour entier dans la maison, les portes closes; et, quand il passait quelque groupe d’hommes, de remmes, d’enfants par le chemin , nous entendions avec effroi tomber des pierres lancées contre la porte, et les mots de vermine malfaisante retentir contre nous dans les sentiers. Notre réputation, déjà ébréchée par

132 ANTONIELLA.

notre extrême indigence, nous convainquit bientôt de vol, ou tout au moins de maraudage, bien que nous fussions morts de faim tous les quatre, plutôt que de dérober à personne un débris de brocoli.

Nous tombâmes dans le désespoir. Annunziata ne trouva plus qu’avec peine à louer son battoir aux laveuses des environs; on craignait qu’elle n’enlevât le linge qu’on lui confiait. La pâleur et la maigreur de nos innocents jumeaux s’accrurent tous les jours; et, quand il n’y eut plus un sou à

gagner pour les nourrir, nous fûmes obligées de les mener par la main dans les marchés éloignés de Naples, pour en rapporter quelque vile nourriture donnée par les revendeurs, en payement des places nettoyées par nous pour qu’ils pussent éta-

ANTONIELLA-

1er à terre leurs marchandises ou leurs cocotneri, et en considération des charmants visages de nos deux enfants.

LU

Mais cette dernière ressource ne tarda pas elle-même à nous manquer. Les lazzaroni nous remarquèrent; ils furent jaloux de ce petit gain fait contre eux, dans les rues et sur les places, par deux femmes qui possédaient une maison à elles sur la hauteur de San-Martino, et ils nous éloignèrent, à

force d’invectives, de quartier en quartier.

Réduites alors au désespoir; nous vendîmes la pauvre maison deux cents écus h la fa-

iti ANTONIELÏA.

mille de la maîtresse du cochon, première

cause de notre malheur, et en nous réservant seulement de l’habiter jusqu’à la fin de l’hiver, environ quatre mois.

Ori nous la paya comptant; mais on nous ôta l’usage de la cour et du jardin, afin que les jumeaux ne donnassent plus prétexte au maraudage dont nous étions accusées.

Tout changea alors pendant quelque temps à la maison. Nous nous crûmes riches, pensant que les deux cents écus ne finiraient jamais.

Nous habillâmes les enfants de neuf; -\

ANTONIELIM. Î35.

nous achetâmes pour nous-mêmes des vêtements un peu plus décents, un lit, quelques ustensiles de ménage, un fourneau* du charbon, des fers à repasser, une grande table. Nous nous imaginions que nous allions reconquérir petit à petit nos anciennes pratiques ; mais il ne vint personne, et, après avoir consommé nos deux cents écus en ameublement et ustensiles, nous en fûmes pour nos préparatifs et pour les pertes considérables que nous fîmes dans la revente à vil prix de notre nouveau mobilier.

Nous versâmes bien des larmes au fond de la maison, en attendant que le bruit d’un pas dans le chemin ou le battement d’une branche de sureau contre la porte nous fît espérer que quelqu’un venait nous apporter du blanchissage. Mais le pas s’éloignait, le

. 136 ANTOMF.LLA.

vent tombait, et nous restions lugubrement à nous regarder comme auparavant.

Ces incertitudes étaient encore plus tristes que notre misère, et le hasard est un être plus barbare peut-être que tout ce que Dieu a fait sur la terre.

Avant que les quatre mois pendant lesquels nous devions continuer à jouir de la maison fussent expirés, nous retombâmes dans un dénûment plus cruel encore que le premier; car, la première fois, nous avions du moins l’ombre de la maison pour cacher notre misère, et pour mourir dans notre

ANTONIELLA.

terrier, avec les enfants dans nos bras.

Mais, cette fois, il fallait nous enfuir comme des réprouvés de notre demeure, et aller chercher quatre cercueils pour nous ensevelir.

Oh ! mon Dieu ! comme nous comptions les soleils et les nuits !

Pour comble de malheur, nous n’avions plus de pain, ni de farine, ni de légumes pour les jumeaux. Ils pleuraient sans savoir de quoi ; mais c’était évidemment d’inanition. Tantôt ils embrassaient leur mère, tantôt ils se jetaient à mon cou ; nous fondions en larmes toutes les deux, nous les réchauffions de nos étreintes ; nous ne pouvions les calmer qu’en leur donnant à ronger quelques écorces de cocomero/repoussées par le cochon avec ses pattes, et dans lesquelles

133 ANTONIliLLA.

restaient encore quelques chairs. Mais cela ne faisait qu’aiguiser leur fringale.

rv

Nous passâmes ainsi toute la journée ; à la fin, ils s’assoupirent sur le sein de leur mère, évanouie de douleur et de faim.

Je réfléchissais, les yeux secs, et je roulais dans ma tête toute sorte de pensées confuses qui nous avaient été suscitées, pendant nos jours de décadence, par des bohémiens qui passaient devant notre porte, et qui avaient été plusieurs fois témoins de nos anxiétés sur le sort futur de nos chers jumeaux.

ANTONIELLA.

Nous autres, disions-nous, nous sommes faites pour souffrir ! Mais ces pauvres innocents, plutôt mourir cent fois que de les voir languir de notre misère, et maigrir jusqu’à l’extinction de leur vie, sous nos yeux et sous nos baisers.

LYÏ

Une des bohémiennes nous proposa bien de les lui vendre, pour en faire deux enfants perdus de sa tribu, et l’aider à gagner son pain, dont elle leur donnerait la moitié. La charmante expression de visage des deux jumeaux attirerait, disait-elle, les regards des passants, et multiplierait les

ANTONIELLA.

aumônes. Mais, quand nous vîmes comment elle pinçait la peau sous la chemise d’un nourrisson qu'elle portait sur son dos,

pour exciter la pitié du peuple par ses larmes, nous reculâmes d’horreur, et nous dîmes :

« Va-t’en ! et ne repasse jamais devant la maison de vraies mères! »

Je disais les mères, parce que l’amitié que j’avais pour Annunziata, et celle que les jumeaux avaient conçue pour moi en couchant pêle-mêle sur nous deux, ne leur laissaient pas sentir de qui ils étaient nés, et’ qu’ils nous appelaient indifféremment l’une et l’autre du nom de mère.

La bohémienne s’en alla en riant de notre scrupule, et nous prophétisant que nous ne tarderions pas à nous repentir de

ANTONIELLA.

ne pas avoir vendu ceux que nous ne pouvions plus nourrir.

« Si vous étiez libres toutes les deux, nous disait-elle, vous vous placeriez dans de bonnes conditions, et vous seriez heureuses, au lieu que ces enfants vous clouent à la maison et à la misère, et vous font mourir, vous deux qui êtes encore jeunes, de la faim dont vous ne sauriez défendre ces marmots ! »

Mais rien n’y fit : l’amour que nous ressentions pour eux était plus fort que la mort.

ANTQNIELLA.

LYII

Je rejetai donc, à la tombée de la nuit, les corps assoupis des deux jumeaux, de mon sein sur celui d’Ànnunziata; je m’habillai sans rien dire; j’ouvris la porte, et, toute tremblante de fièvre, je m’élançai dans la campagne.

J’avais mon idée, et j’étais bien résolue à, en exécuter, îi tout risque, la moitié.

« Puisqu’il n’y a plus de remède, me disais-je, et qu’il faut mourir, sauvons du moins, en mourant, ces pauvres petits et remettons-les aux soins de la Providence.

On nous a dit souvent que, quand les mères,

coupables ou non* étaient en prison, on prenait les enfants et on les nourrissait à. la

maison des orphelins, aux frais de l’Etat et par les mains des sœurs de la Miséricorde ; et que l’État payait leur pension jusqu’il l’âge où ils pouvaient eux-mêmes gagner leur vie. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, perdons notre réputation, et faisons-nous jeter dans les cachots de la Vicaria, à tout prix et à tout risque ! Annunziata aimera mieux mourir que' de sauver même ses jumeaux par l’apparence d’un crime; mais moi, qui ne suis pas la vraie mère, je ferai violence à ses scrupules, je l’entraînerai malgré elle dans ma perte; on prendra de force nos pauvres affamés, on les emportera aux orphelins de la Miséricorde, on leur donnera en abondance du pain et du lait.

Ü4 * ANTONIELLA.

et, quant h nous, il en adviendra ce que Dieu aura décidé! Ce sera un mensonge; mais le mensonge n’est pas un meurtre, et, quoi qu’il en soit, le mensonge qui ne perd que nous et qui sauve deux innocents, sera une vertu peut-être aux yeux de Dieu! »

Tout en raisonnant ainsi, et en raisonnant faux, comme la fièvre raisonne, je montais rapidement la pente qui mène au cimetière où j’avais été insultée et arrêtée sur la

tombe fraîche de mon père. J’y entrai, comme la première fois, par une brèche ; je cherchai, ie trouvai la fosse où je m’étais

DigitiZ'

by Goog

endormie de douleur, dix-huit mois auparavant.

Je me mis à genoux, je fis une prière pour les enfants, pour ma chère Annunziata, pour moi-même , demandant avec larmes à mon père qu’il bénît mon intention , qu’il me fît prendre pour ce que je n’étais pas, et qu’il me fît arrêter par les gardes de nuit comme une de ces femmes qui viennent tendre des pièges aux jeunes débauchés des faubourgs.

A peine m’étais-je relevée en finissant ma prière et en ayant l’air de vouloir m’évader, que la patrouille, dont j’entendais monter les pas et dont je cherchais à être aperçue, me vit, fondit sur moi, et, m’apostrophant des noms les plus infâmes,

me lia les mains derrière le dos et me

somma de déclarer ma demeure et ma

profession-

Je pleurai ; je dis que je demeurais avec une amie et deux enfants dans le vicolo solitaire de San-Martino ; que, cette amie et moi, nous faisions ensemble le même métier de blanchisseuse, et que nous élevions nos deux enfants pour leur apprendre plus tard notre état.

Ils me répliquèrent que notre état était infâme, et qu’ils allaient purger le quartier

de notre présence.

D’eux d’entre eux se détachèrent pour aller enlever les enfants et les conduire à la Miséricorde, puis mener la mauvaise mère, ma complice, à la Yicaria, égout des femmes de mauvaise vie telles que nous.

ANTONIELLA.

IJX

Cela dit, je fus conduite par les autres chez le même magistrat du quartier qui m’avait jugée et relâchée par pitié pour mon âge, la première fois.

Il me reconnut, m’accabla de reproches sur ce qu’il appelait ma récidive, et me déclara que, puisque j’étais si dépravée et si impénitente, il n’aurait pas pour moi la même indulgence; et il signa mon écrou parmi les femmes déshonorées de la Vicaria.

Je me gardai bien de répondre à ses injures; je baissai la tête et je me laissai

ANTONIELLA.

mener brutalement par les soldats dans l’immense et bruyante prison, pour y attendre l’instant d’être définitivement condamnée aux peines contre les débauchées nocturnes.

Ce fut une grande rumeur â mon arrivée dans les cours de la Yicaria. Les vieilles femmes m’admirèrent et me firent des compliments ironiques sur ma figure.

Les jeunes filles de mon âge, dépravées par les vieilles, étaient jalouses de ma pu-

deur apparente, et me raillaient sur mon ingénuité.

ANTOMliLLA.

J’étais honteuse, et je ne voulais pas avoir l’air de l’être. Ce contraste entre ce que je voulais paraître et ce que j’étais réellement me causait un tel embarras, que j’en devins muette, et que les vieilles et les jeunes finirent par me laisser tranquille, couchée, le front contre la muraille, dans un angle de la cour.

Je restai une grande partie du jour en silence, et pleurant sans qu’on me vît pleurer. Je ne me levai même pas pour aller au réfectoire prendre mon repas, à. l’heure où la cloche sonna pour m’y convier.

ANTONIELLA,

« Je n’ai pas faim, » dis-je.

On me laissa seule. Pendant cet isolement, Annunziata, privée de ses deux jumeaux, arrachés de force de ses bras pour être portés à la Miséricorde, entra dans la cour, toute noyée dans ses larmes, et fut jetée à côté de moi par un gardien.

« Couche-toi là, la mère ! lui crièrent-ils

brutalement; couche-toi, si tu veux, près de ta complice, et expie avec elle les belles leçons que tu lui as données ! »

Annunziata essuya ses yeux humides, m’aperçut, me reconnut, poussa un cri, tomba dans mes bras.

« Malheureuse enfant! qu’as-tu fait?

me dit-elle ; et comment n’as-tu pas compris qu’en allant au cimetière, te faire passer pour ce que tu n’es pas, tu me jetais, en

ANTONIELLA. i51

même temps que toi, et comme ta conseillère et ta complice, dans les mains des gardes de police ! »

Je fondis en larmes à ce mot. *

« Oui, lui dis-je, je l’ai compris par amour pour nos enfants affamés. Sans cette témérité, où seraient-ils maintenant ? lisseraient morts entre nos bras! tandis qu’ils sont sous la surveillance des sœurs, nous pleurant sans doute, mais abreuvés de lait et nourris de pain comme des fils de prince.

Ils nous oublieront, et ils seront heureux.

Dieu m’a exaucée, et t’exauce malgré toi, en prévenant le crime de tendresse que nous commettions ensemble sur ces jumeaux trop aimés. Je souffre de paraître coupable et de te faire partager ma honte ; mais, au moins, personne autre que nous ne souffre

152 AlS’TONlELLA. '

avec nous... Bénissons Dieul Tu me par-

. donneras plus tard. »

Page 1