‹ AntonielleChapitre 5 sur 13 · LXII · texte numérisé non relu

LXII

Annunziata ne me pardonna pas l’enlèvement violent de ses deux enfants; mais

eUq reconnut que mon intention, toute folle

qu’elle était, avait eu du moins pour but « d’assurer le salut des jumeaux. Elle ne cessa pas de pleurer; mais le soir elle consentit ‘ .* à manger un vieux morceau de pain du dlner, que deux jeunes filles, plus douces que les autres, nous avaient jeté en revenant du réfectoire, pour aller forcément h la chapelle.

' On ne s’informa pas qui eîie était. Scs

ÀNTONIfcLLA.

vêtements souillés et déchirés, ses souliers éculés, les pleurs et la poussière qui tachaient son visage la firent prendre pour une de ces femmes tombées dans la lie du vice, et qui,

m’y ayant entraînée avec elle, avait retrouvé

en moi une ancienne connaissance de ca-

baret ou de prison.

Nous dûmes à cette opinion quelque

soulagement à nos peines.

« Mettez-les ensemble, » dirent les fem-

mes jeunes et vieilles aux gardiens chargés de distribuer les places dans les dortoirs.

On nous indiqua du doigt la même couche : nous nous y. jetâmes tout habillées.

Notre première nuit ne fut qu’une longue agonie ; Annunziatase lamentait sur ses petits, et moi sur elle-même.

« C’est mon malheur qui vous a tous en-

i”i ANTONIEtLA.

traîné? dan3 cet abîme d’infortune!...'* ïïétes ! hélas ! et nous ne sommes peut-être pas encore au fond ! lui disais-je. Pardonnemciï j’ai voulu sauver les plus faibles et les plus jeunes. Eux sauvés, qu’importe notre honte et qu’importe notre mort? Je n’ai

que seize ans ; mais, depuis la mort de mon

père, je n’ai pas eu dans ma vie un seul instant qui méritât d’être regretté. Que no3 deux benjamins vivent, et que nous mourions, toi et moi, n’est-ce pas ton vœu 'le plus cher?

— Oh ! oui, dit-elle,

— Tu me pardonnes donc?

■*— Ma raison te pardonne ; mais mon

- * cœur de mère n’est pas encore assez fort

pour t’absoudre... Cependant, quand je

\ pense à l’état où étaient ces adorables pe-

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tits, et que je les vois maintenant-, en esprit, abondamment nourris sur les genoux de ces dignes sœurs de la Miséricorde, je ne puis

m’empêcher de me réjouir de la violence

que tu as faite à toi, à eux et à moi, et de bénir ton courage en maudissant ceux qui me les ont enlevés !

— C’est bon, » me dis-je tout bas en moimême.

Et l’ombre d’une faute plus terrible me passa par l’esprit sans s’y arrêter, comme un mensonge plus vertueux et plus salutaire encore pour nos jumeaux, sî jamais mon innocente amie Annunzjata, interrogée par le juge, venait à se faire reconnaître comme la plus pure des créatures, ef; à obtenir ainsi qu’on lui rendît ses enfppts, ou plutôt ces victimes de l’amour maternel.

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