LX1II
Nous restâmes à la Yicaria environ trois mois, sans être ni interrogées ni jugées.
Nous passions nos jours loin des autres, dans les ateliers et dans les cours, à travailler avec assez de négligence pour notre entretien. La nuit, nous causions ensemble sans que la bonne Annunziata me reprochât jamais l’instant où elle m’avait découverte allant me précipiter dans la mer au pied du Pausilippe et causer les malheurs qui avaient été pour elle la suite de mon malheur. Elle était patiente et douce comme la brebis à qui on a enlevé ses
— Otaüize rihy Goo g l e
ÀNTONIELLA.
agneaux pour les sevrer et les nourrir d’herbe succulente et verte dans le verger.
Elle pensait toujours à revoler vers eux et à les presser librement dans ses bras.
J’y pensais autant qu’elle ; je les pleurais pendant qu’elle dormait; mais je ne me dissimulais pas néanmoins que leur sort actuel était cent fois préférable à notre longue agonie de faim à la maison. Tout me paraissait préférable à les recouvrer pour les supplicier encore.
Au bout de trois mois, — temps que l’on ne comptait pas avec nous, parce que l’on
ANTONIELL A.
était bien sûr que nous avions mérité la réclusion, et que, la peine, selon nos juges, précédât ou suivît le jugement, c’était toujours la même peine; — on me fit comparaître la première devant le tribunal correctionnel de la Vicaria.
« Quel est votre nom? me demanda le président d’une voix rude.
— Antoniella, lui dis-je.
— Que faisiez-vous au -cimetière de San- Martino pendant la première nuit où vous y fûtes saisie par la patrouille de police et menée chez le juge, qui vous excusa à cause de votre extrême jeunesse?
— J’allais pleurer et mourir sur la fosse de mon père.
— Où allâtes-vous, après votre mise en liberté ?
ANTONÏELL A.
— J’allai me réfugier dans l’égout de Monte-Oliveto, pour cacher ma honte ; et, la nuit venue, j’en sortis pour aller me noyer dans la mer au bas du Pausilippe,
près du palais de la reine Jeanne.
— Et qui vous sauva?
— Ce fut une ancienne servante de mon
père, Annunziata, mariée à un invalide pensionné, et mère, depuis deux ans, de deux jolis jumeaux, qu’elle nourrissait avec la pension de son mari malade. Elle me reconnut, m’emmena par force chez elle, et obtint de son mari de me donner asile malgré sa misère. Celui-ci mourut peu de temps après ; nous tombâmes dans l’indigence, ensuite dans la faim, et nous allions mourir tous les quatre, quand, dans la dernière nuit, la fièvre de chagrin me saisit et
too 1 ÀNTONIELLA.
me suggéra l’idée d’aller de nouveau au
cimetière près de la tombe de mon père ; de
“ m’y faire arrêter, pour manger le pain de la Vicaria,et de dénoncer Annunziata, afin que la police l’arrêtât aussi et lui prît ses deux jumeaux, qu’elle n’eût jamais livrés autrement, pour les soustraire à la mort par la faim.
— C’est bien, me dit alors le président.
Le tribunal voit en vous une débauchée en
récidive malgré l’indulgence qui vous avait
fait acquitter une première fois. »
Le tribunal délibéra un instant. Je fus condamnée à cinq ans de réclusion dans la maison des filles repenties de Capo-di-Chivo. On m’emmena et l’on me recommanda comme une coupable très-dangereuse à la supérieure, qui me donna les travaux les plus pénibles de la maison.
Il me fut impossible, pendant environ *
six semaines, d’apprendre ce qui était
arrivé d'Annunziata,
Mais, après ces quarante jours d’angoisse, j’appris par une autre fille, arrivée comme moi de la Yicaria aux Repenties, que ma compagne d’arrestation Annunziata, à la suite de son interrogatoire, qui avait laissé dans l’esprit des juges des incertitudes sur sa culpabilité, avait été ajournée à une autre session, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’on pût avoir des renseignements sur elle auprès du ministre de la guerre comme veuve
m . ANTONIELLA.
d’invalide, et qu’elle avait beaucoup d’es-
poir que ses enfants, retirés de la Miséricorde, lui seraient rendus le jour où elle serait elle-même reconnue innocente de toute complicité avec moi.
Toutes mes inquiétudes et tous mes soucis
sur le sort des jumeaux, que je voyais nuit
et jour exténués de misère et mourant de faim sur mes genoux, me remontèrent en foule dans la tête et vinrent donner de nouveau assaut à ma sensibilité.
Comme je n’osais m’entretenir avec
aucune de mes compagnes de prison de mes
idées à ce sujet, ces idées, bientôt pétrifiées en moi par l’uniformité et par l’obsession de ma tendresse pour les enfants et pour la mère, devinrent une espèce de manie dans ma solitude, et je ne pensai plus qu’à m’en
mm
ÀNT0NIELI4-
soulager à tout prix, même par la mort.
J’attendis le moment où les juges de la Yicaria ouvriraient leur prochaine session, et me feraient sans doute appeler devant eux, comme amie d’Ànnunziata et comme témoin de sa conduite, pour décider en conscience si réellement elle était ma complice.
Elle, de son côté, je n’en doute pas, se réjouissait d’une comparution qui devait prouver son innocence, et lui faire rendre la liberté et ses fruits d’amour. Le petit travail qu’elle avait appris, ainsi que mfii» dans la Yicaria, lui donnait l r espérance de pouvoir vivre avec eux et moi lorsqu’elle serait libre.
LXYI
En effet, on vint me tirer du couvent des Repenties au moment du jugement d’Annunziata. — Que n’étais-je morte avant ce jour fatal!
Je rentrai à la Vicaria; mais pour m’épargner tout entretien avec Annunziata et toute fréquentation avec mes compagnes, qui auraient pu corrompre en moi, par leurs propos, les fruits de conversion que j’étais censée rapporter de mon séjour aux Repenties, on me mit au secret dans une chambre haute de la prison.
Je passai là deux jours toute seule. Cet
ANTONIELLA. , 1C5
isolement, quoique prudent en lui-même, produisit en moi, par l’espèce de frénésie qu’inspire la complète solitude, la confirmation de mon horrible pensée !
« Que se passera-t-il quand tuf vas sortir de là? me demandais-je à moi-même. On te renverra aux Repenties pour un temps indéterminé. Ànnunziata, libérée, reprendra avec elle ses charmants jumeaux; elle essayera de les nourrir de son travail, dans quelque grenier de Naples; elle pense y
parvenir, sous l’illusion de sa tendresse
pour eux; mais, moi, je ne puis me faire
aucune . illusion, je vois les choses comme elles vont être dans la pratique : la faim, qui les a poursuivis dès le berceau, les atteindra au bout de peu de jours, et, un malin, on les trouvera tous morts sur leur
iC6 ÀNTONIELLA.
grabat, dans les bras les uns des autres...
Non, non, non! il n’en sera pas ainsi, m’écriai -je. Mourons toutes deux, mais qu’ils vivent ! »
Alors se dessina dans ma tête maladive le plus horrible plan de dévouement mortel qui ait jamais traversé une pensée hu-
maine.
« Sauve- les -, en perdant toi et leur mère ! Tu ne leur feras point de tort ; car combien de lois ne t’a-t-elle pas dit dans notre premier supplice : « Mon Dieu ! prenez ma vie pour prolonger leur vie ! » Si
ANTONIELLA.
elle n’avait pas aujourd’hui la force de s’en séparer volontairement et de perdre, pour leur salut, sa réputation, l’honneur et la vie, sois courageuse pour elle; dévoue-toi plus qu’à la mort, dévoue-toi et dévoue-la avec toi à l’infamie et au supplice. Elle t’accusera un moment de trahison et d’ignominie : tu supporteras ces noms infâmes, et, quand il sera trop tard pour que le glaive s’écarte de sa tête et de la tienne, lu rendras un solennel hommage à son innocence, et tu légueras ses enfants à la justice et à la réparation des hommes 1 »
ANTONIELLA
* Tel fut le plan de mensonge et de hideuse
calomnie que j’osai concevoir sans en par- * 1er à personne, et qui m’inspira, comme une émanation de l’enfer, tout ce que je dis et tout ce que je fis dans un épouvantable et froid vertige de sentiments et d’idées.
Je le reconnais trop tard maintenant, c’était une inspiration démoniaque; la vertu par le crime, la reconnaissance par la calomnie, la vie des uns par le supplice des autres! le délire enfin! mais, alors, ce délire pour la préservation de nos enfants me possédait 5, tel point, que je ne concevais pas
ANTONIELLA.
if, 9
le moindre doute sur le caractère de mon •crime, et que je me glorifiais intérieurement d’avoir inventé une vertu qui avait toutes les apparences des plus exécrables forfaits!
« Accomplis-le, me disais-je, accomplisle sans lever les yeux sur ta chère et innocente victime. Tu lui rendras ensuite l’hom-
mage qui lui est dû. Coupable un jour, et suppliciée avec toi aux yeux des hommes, elle sera justifiée éternellement aux yeux de Dieu! »
J’étais dans ces dispositions frénétiques
mais calmes, quand, le deuxième jour, à
110 ' ANTONiELLA.
midi, on vint me prendre dans ma celiale du grenier de la Vicaria, pour m’interroger sur mes relations avec Annunziata et sa famille.
Je racontai tout d’abord aux trois juges,
comme on l’a vu plus haut, ma naissance, ;mon malheur, les services maternels que m’avaient rendus Annunziata, puis son mariage avéc le jeune invalide, la mort de mon père, mon expulsion du toit paternel, ma fuite, mon égarement, la rencontre de mon ancienne servante devant sa porte, son étonnement, l’asile donné par tendresse à celle qui avait été plus que sa fille, ma résidence avec son mari, ses enfants et elle, puis la mort du soldat invalide, la cessation de sa pension, notre misère tous les jours croissante, l’exténuation de la famille, la
ANTONIELLA.
mort imminente des deux jumeaux, mon désespoir, ma résolution d’aller acheter, au prix de la honte, de quoi sauver de la faim la famille d’Annunziata et moi, mon arrestation, celle de ma compagne, l’enlèvement des pauvres petits qui étaient à nous deux, et enfin ma condamnation et mon transfèrement aux Repenties, tandis qu’Annunziata restait à la Yicaria pour être
ip
jugée une seconde fois.
« Eh bien, me dit le président, raconteznous maintenant tout ce que vous savez de la conduite d’Annunziata depuis que vous avez vécu ensemble, et, quelle que soit votre répugance h vous souiller vous-même, avouez tout et ne laissez rien ignorer h la justice de ce qui peut l’éclairer sur vos actes pendant que vous habitiez avec elle. »
173 AKTOMELLA.
• Ici un nuage passa sur mes yeux; je sentis trembler le plancher sous mes pieds ; je crus que le ciel tournait au-dessus de ma tête. Je commençai, je m’interrompis, je balbutiai. L’étonnement du tribunal redoubla; on me pria de me rasseoir, on
m’apporta un verre d’eau pour me remettre,
on me questionna de nouveau, et voici l’histoire telle que je l’avais imaginée et telle que j’osai la dire aux juges.
« Quelques mois après le jour où j’avais été recueillie par mon amie Annunziata dans sa maison, et où la mort de son
* ANTONIELLA# 173
mari nous avait laissées- dans la plus grande indigence, des douleurs sourdes m’annoncèrent que j’étais* enceinte.
« Annunziata me dit :
« — C’est la suite de la nuit terrible que tu as passée au cimetière, endormie sur la fosse de ton père. Il faut rendre ce malheureux fruit du crime à la terre où il a été. conçu. Il est évident que tu ne peux - accoucher ici impunément. Si ton enfant vit, avec quoi en soutiendrons-nous trois, nous qui ne pouvons même suffire à en nourrir deux? Ce seraient trois meurtres !...
Suis-moi, quand tu sentiras que ton fardeau va tomber de tes entrailles; je te conduirai >< au cimetière, nous creuserons une fosse dans la terre sablonneuse, à côté du tombeau de
. ton père, si l’enfant est mort en naissant,
ANTONIELLA.
comme je le pense; si, au contraire, il est vivant, nous le laisserons vagir, et il sera recueilli par les patrouiller du matin.
« Que vouliez-vous que je fisse, messieurs? continuai-je. La nuit tombait ; je ne
pouvais ni abandonner mon enfant à. côté
de la maison, qui m’aurait fait découvrir dans le car où il aurait vécu, ni l’enterrer sous les pierres de la cour dans le cas où il serait mort en naissant. D’ailleurs, le tombeau de mon père m’inspirait une superstition. Je me disais :
a — Ce bon père viendra au secours de
ANTONIELLA.
sa fille; il m’inspirera ce qu’il y aura à faire ; ses prières obtiendront du ciel notre salut à tous. » - •
« Les douleurs me pressaient ; nous montâmes au cimetière; nous nous cachâmes derrière quelques cyprès, à côté de la fosse, et, au bout d’un instant, je mis au monde *\ un bel enfant bien vivant, qu’Annunziata reçut dans son tablier.
« Je m’étais évanouie; quand je revins
à moi, elle me montra le corps de l’enfant
qui ne donnait plus signe de vie. Elle avajt
déjà creusé avec ses ongles une petite fosse
dans le sable pour i’enterrer,
« — Non, m’écriai-je, ne le laissons pas
ici. li serait découvert, on ferait des re-
cherches, et la rnère pourrait être découverte aussi. Allons porter le corps au bas
ANTONIELLA.
de la colline ; jetons-le dans le lit torrentueux du Liri, qui coule au pied du Pausilippe et qui le roulera à la mer ; ainsi tous les vestiges disparaîtront. »
« Je me relevai. La vie paraissait revenir à l’enfant; nous le portâmes tour à tour, sans être arrêtées, jusqu’au torrent grossi par les pluies d’automne. Je voulus l’y lancer, la pitié me retint , je n’en eus pas le courage; mais Annunziata, plus forte, le prit par un pied, et le lança loin de nous dans le gouffre.
. « Un faible cri retentit et fut étouffé par la clameur des eaux.
« — Viens, me dit Annunziata en m’embrassant. Le Liri seul connaît ce mystère.
Sauvons-nous, et oublie toi-même qu’un crime te fit mère, et que l’amitié a partagé
ANTONIELLA. 177
ton autre crime pour te délivrer de Ion fruit. »
Je me tus.
lxxii :
A cet épouvantable récit, le tribunal de la Yicaria, découvrant un forfait contre la nature au lieu d’un délit pardonnable qu’il attendait, frémit d’horreur, m’accabla des épithètes les plus flétrissantes, déclara sur l’heure son incompétence, et ordonna que,* la malheureuse Annunziata et moi, nous serions transférées au tribunal criminel, pour être confrontées l’une avec l’autre, et
ANTONIELLA.
condamnées selon la rigueur des lois et l’énormité du crime.
Je ne vis donc point l’amie que je conduisais à la mort par cette calomnieuse dénonciation, avant la séance du tribunal criminel. Le délai dura plus d’un mois.
« Tant mieux ! pensais-je. Pendant ce temps, les jumeaux mangent le pain du roi et boivent le lait du couvent. Qu’importent les femmes! »
■ On nous avait transportées et ■ incarcérées seules et séparément dans la prison criminelle.
ANTONTF.LIA.
Cependant la rumeur publique, qui s’introduit jusque dans les cachots, et l’interrogatoire du procureur général, avaient appris à Annunziata l’horreur dont elle était accusée par moi. Elle trouva cette accusation d’une fille à qui elle avait servi dé mère et avec laquelle elle avait partagé son pain, si atroce d’ingratitude, quelle ne *
consentit à y croire qu’ après les affirmations réitérées du procureur général.
Son étonnement la rendit d’abord muette; mais ces hommes, qui ont l’habitude de flairer partout le crime, ne supposent pas l’innocence; ils prennent la stupeur de l’accusé pour la conviction. Ce silence confirma le magistrat dans la culpabilité d’Ànnunziata. Ses dénégations, naturellement dénuées de toute preuve, contre le témoi-
gnage de son amie et de sa complice, lais-
sèrent planer sur elle des soüpçons égaux
à la certitude du forfait.
Rentrée dans son cachot, elle tomba la
. tête contre le plancher, sanglotant non sur
elle, mais sur moi, et, en réfléchissant à
l’impossibilité d’une telle perversité . dans une créature humaine, en retour de tant d’affection, de soins, de bienfaits, l’idée lui vint que c’était hors de nature et que Dieu m’avait privée de la raison. Alors, elle me plaignit et me pardonna dans son cœur.
Elle avait tant de bonté naturelle, qu’elle ne pouvait croire à, la perversité que sous la forme de la démence.
i SI
Ce fut dans cette disposition de cœur et d’esprit de la malheureuse Annunziata que le jour de notre jugement arriva et que nous comparûmes en public devant le tribunal, pour crime d’infanticide.
La foule, attirée par les détails horribles d’un pareil forfait, était immense dans le prétoire; les juges étaient prévenus mais attentifs.
Annunziata, réputée la plus coupable à cause de son âge et de son influence sur sa
jeune amie, était entrée la première. Son
it
ANTONIELL A.
sordide costume dénotait l’indigence; on sait qu’elle avait tout vendu pour donner
aux jumeaux une dernière goutte de lait ;
son extérieur était loin de prévenir en sa
faveur» Son visage seul et ses yeux annonçaient une bonté confuse, que le public prit
naturellement pour une hyprocrisie qui étonnait, mais qui ajoutait à l’horreur de son prétendu crime.
. Quand j’entrai après elle dans le prétoire et que mes regards tombèrent sur ses yeux, j’oubliai entièrement mon rôle d’accusatrice, je ne sentis plus que l’impulsion de. souvenir et de tendresse qui m’attachait à. eïle comme à l’image de la Providence sur la terre : mes larmes ; montèrent à mes yeux comme deux sources qui se rouvrent après une longue sécheresse ; je tendis involontai-
ÀNT 0 NIELt.A.
rement les bras vers elle, et je me jetai à ses pieds en sanglotant.
« Annunziata! Annunziata! pardonnemoi ! lui dis-je tout bas. Je ne suis ni méchante ni folle; mais je veux, en nous perdant, sauver la vie de tes jumeaux. »
Et, comme ces paroles semblaient la confirmer dans l’idée de ma démence :
« Je veux sauver les enfants, je veux les sauver, répétai-je; je les sauverai. Ne te défends pas! ne te défends pas! Sachons mourir pour qu’ils vivent ! »
' Ces paroles, qu’ Annunziata ne comprenait pas, me faisaient passer pour d’autant plus folle h ses yeux. Elle me releva en me serrant contre son cœur avec des larmes; les miennes répondirent aux siennes. On nous sépara, et les gendarmes, se plaçant
ÀNTONIELLA.
entre nous deux, nous rejetèrent, sans que nous puissions nous parler l’une b. l’autre, aux deux extrémités du banc.
« Annunziata, dit le président du tribunal, vous allez entendre, par la voix de l’avocat général, l’horrible accusation portée contre vous, et confirmée par le témoignage d’Antoniella, votre complice. »
Alors, le procureur général prit la parole.
Son discours fut à la fois pathétique et terrible; souvent interrompu par les explosions et les sanglots de l’auditoire, il fit tour à, tour frémir et pâlir les spectateurs. Il
ÀNTONIELLA.
montra Annunziata, douée d’abord de quelques petites vertus instinctives comme celles des brutes, qui se dévouent à nourrir leurs petits tout en dévorant les petits des autres, pervertie par la misère jusqu’à conseiller et aider le crime, pour se délivrer d’un embarras vivant, avec une cruauté machinale.
Il n’aggrava pas ma situation à moi; il me fit voir cédant involontairement d’abord à d’affreuses insinuations, ne sachant pas d’avance ce qu’on prétendait faire de mon fruit ; puis il raconta mon évanouissement, puis le commencement d’étouffement dans la fosse de mon père, puis la réflexion * d’ Annunziata, qui craint que les animaux carnassiers ne la dénoncent en découvrant le corps sous leurs griffes; puis notre fuite hors du, cimetière en emportant avec nous
180 ANTONIELLA,
le corps en apparence inanimé de la victime, notre arrivée au bord du Liri, le geste forcené d’Ann unziata arrachant le corps de
mon tablier et le ladçant par les pieds aux flots débordés du torrent, puis le léger cri de l’enfant assassiné au moment où il tomba dans les eaux, ce cri qui révèle que la victime était vivante, et qui lègue le remords aux assassins, une preuve à la justice, une vengeance à la société ! ce cri qui ne cessera de retentir à nos oreilles jusqu’à ce que Annunziata ait expiré sur l’échafaud son épouvantable forfait!
Il demanda la mort pour elle; pour moi, victime innocente d’abord et à demi trompée des embûches de cette compagne perverse, il me recommanda à l’indulgence des juges, à la pitié de l’opinion, à la cor-
ANTONIELLA.
rection, dans la maison des Repenties, des mauvaises mœurs dont j’avais eu, depuis •mon enfance, l’exemple sous les yeux.
On applaudit, on pleura. Toute la rage s’alluma et se tourna contre mon amie.
Amiunziata, consternée d’étonnement, ne savait si elle écoutait un rêve ou une imprécation contre elle-même dans .cet éloquent discours. Elle pleurait et n’était pas capable de répondre. Son défenseur, atterré par son silence, ne parla que de son repentir et de la croyance où elle était que l’enfant jeté dans le fleuve avait cessé de
ANTOMIiLLA.
vivre. Mais le cri de la victime au moment où elle avait été lancée h l’eau lui répondait, en incriminant trop l’intention meurtrière d’une femme aussi expérimentée qu’Annunziata.
« Qu'avez-vous à ajouter pour votre justification? lui demanda le président.
— Rien, dit-elle, si ce n’est que l’accusation de la pauvre Antoniella est la preuve de sa folie ; qu’elle n’est jamais accouchée chez moi ; que je n’ai point tué son enfant pendant qu’elle servait aux miens de seconde mère; que je serais morte plutôt que de commettre un tel crime, et que je vous supplie de lui demander une dernière fois si elle persiste dans son accusation. »
ANTONIELLA. .
Elle me voyait à deux pas d’elle, la rc 4 gardant tendrement, pendant le discours du procureur général , et fondant en larmes; elle ne doutait pas que ce ne fussent des larmes de repentir, et que je ne m’empressasse de démentir, au dernier moment, l’horrible rêve que, sans qu’elle comprît pourquoi, j’avais débité contre elle;
Le président m’interrogea avec douceur :
« Persévérez-vous, me dit-il, à déclarer
devant Dieu et devant les hommes que vous
êtes accouchée pendant votre séjour chez
m w jfNTONIELLA.
^Annunziata; qu’elle vous a conduite, sous « de pieux prétextes, à, la tombe de votre père; que vous y avez mis au monde un enfant, et que vous vous êtes ensuite éva-
nouie ; qu’à votre réveil, vous avez trouvé votre enfant à demi enseveli dans le sable ; qu’Annunziata l’en a retiré pour aller au Liri, jeter "le corps accusateur dans tes vagues ; que vous avez vous-même porté corps inanimé dans votre tablier; qu’arrivée près du Liri débordé, Annunziata l’a pris par les pieds et lancé au milieu du fleuve; enfin, qu’un léger cri est sorti de sa bouche et a prouvé qu’il était vivant ? »
Tous les regards étaient tendus vers moi,, et surtout ceux d’ Annunziata,. pour
attendre et en quelque sorte pour m’arra-
cher ma réponse. Je la regardai en face
, ANTONlELi#À. 19T ^
sans pâlir, au fond des yeux, comme pour .
la pénétrer de ma pensée secrète et lui * dire : « Né me démefts pas, ne me méprise pas sf je t’accuse ! » Puis, me levant et me raffermissant dans mon imposture :
« Oui, répondis-je d’une voix assurée et forte, je persévère h avouer notre crime.
Pai mis au monde un enfant, aidée et se- «* courue par Annunziata. Nous étions seules dans la nuit au tombeau de mon père; elle a d’abord enseveli mon fruit dans le sable, puis elle a changé d’avis, elle m’a remis le corps de l’enfant dans mon tablier, et, arrivée au bord du Liri, au clair de lune, elle a pris mon enfant par les pieds, et elle l’a lancé, tout vivant, dans le fleuve; en < tombant dans l’eau, il a poussé un léger cri 4 *
que j’entends toujours. C’est là la vérité! »
ANTONIELLA.
L’auditoire, h, cette affirmation, poussa ' .une exclamation d’horreur.
Annunziata retomba évanouie sur son banc. Cet évanouissement attesta ma véracité et son crime. On l’emporta convaincue dans son cachot. Je demandai à y être conduite moi-même, pour lui donner des soins et des exhortations, jusqu’au jour de son jugement. On m’accorda cette grâce, et on me jeta sur la même paille qu’elle dans le même cabanon.
« Que je te plains ! me dit-elle avec une ineffable douceur, quand elle me reconnut.
ÀNTONIELLA.
Tu m’ôtes la vie, à, moi qui t’aurais cent fois donné la mienne ! Mais je ne t’en veux pas. Il faut que les souffrances que tu as subies avec moi et mes malheureux nourrissons t’aient troublé la raison et égarée jusqu’au froid délire dont' tu viens de me donner la preuve !
— Eh bien, tu te trompes, lui répondisje. Je jouis de toute ma raison, et c’est avec une connaissance complète de mon mensonge et de mon ingratitude envers toi que je t’ai accusée en m’accusant moi-même de notre crime imaginaire.
— Que veux-tu dire? et quel a donc été ton odieux dessein? reprit-elle. De tous les biens dont Dieu avait comblé le commencement de ma vie, il ne me restait qu’un nom intact, et dans mon pauvre cœur sur-
ANTONJELLA.
vivait le sentiment d’une conscience incapable d’un crime; et c’est toi, toi que j’ai élevée et nourrie avec plus d’amour que mes propres enfants, qui m’enlèves, par une infâme imputation, ce que j’appréciais plus que cent mille vies, c’est-à-dire l’honneur d’une vie sans tache!... Encore une dois, explique-toi, et rends-moi, aux yeux des hommes, l’innocence dont tu les as fait douter !
— Non, répondis-je à la malheureqse Annunziata en précipitant mes bras à sorç cou et ma tête sur son sein ; non ! je ne te la rendrai jamais, que quand il sera trop fard sur la terre pour que tu jouisses de la répa- • ration... Alors, alors seulement, je ton>berai à tes pieds, et je te rendrai ta vertu devant les hommes; et le poids de l’indi-
ANTONIELLA.
gnation publique m’écrasera à mon tour, et la pitié du monde te suivra dans le ciel, où tu n’auras fait que me précéder !
— C’est le langage d’une insensée!
s’écria Annunziata, comme épouvantée de ma démence.
— Eh bien, repris-je, insensée ou non, je conduirai mon crime jusqu’au bout. Et, puisque tu veux savoir qui m’y a poussé, apprends que c’est toi-même, et que, si c’était à refaire, je le referais encore, »