‹ AntonielleChapitre 7 sur 13 · LXX1X · texte numérisé non relu

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Alors, je continuai ainsi :

« Quand nous fûmes, toi et moi, ré-

ANTON JELLA.

duites par la dureté des voisins et par l’excès de nos misères à. cette exténuation qui nous retint sur notre paille, les deux tendres jumeaux couchés mourants entre ton corps et le mien, je sentis la mort s’insinuer dans mes veines. Elle ne me fit pas horreur pour moi, ni même pour toi ; nous n’avions rien à espérer sur la terre que la continuation du même supplice dont nous étions déchirées; notre mort à toutes deux n’était qu’une délivrance ; mais je songeais à ces innocents! Je voyais les couleurs de la vie s’effacer lentement de leurs joues et se remplacer par les teintes livides do l’agonie ; je me dis :

« — Plus faibles que nous, ils vont mourir avant nous, et nous n’expirerons que sur leurs corps. »

ANTONIELLA.

# Cette image m’obséda, me troubla, me décida;* je résolus notre mort à toi et à, moi, pour les sauver. Cette pensée, qui est encore la mienne, j’étais bien sûre qu’elle serait la tienne quand tu la connaîtrais, puisque ta tendresse pour eux égalait ou surpassait, s’il se peut, la mienne, cette pensée ne me laissa pas hésiter plus longtemps. Je résolus de te faire violence, par une force irrésistible et sans discussion des hommes, qui t’enlèverait ces malheureuses et chères victimes de notre amour et qui leur donnerait le pain et le lait des orphelins à la Miséricorde, et h nous la mort, sans que tu fusses coupable du suicide.

« — Ce suicide, c’est moi seule qui le commets, me dis-je ; c’est sur moi seule

ANTONIELLA.

que Dieu le punira! Allons, accomplissons résolument ce que Dieu m’inspire i »

« Ce fut alors que je me glissai sans bruit de notre couche dans la cour, que je montai véritablement comme une folle au cimetière, près de la fosse de mon père, et qu’ après l’avoir prié pour qu’il bénît mon dessein, j’épiai moi -même le passage d’une patrouille... Je me laissai saisir; je dénonçai ton logement, où l’on alla te prendre comme ma complice, en emportant de force tes jumeaux à. la maison des orphelins, et je fus conduite à, la Vi-

, ANTONIELLA.

caria comme prisonnière; tu y fus toimême renfermée avec moi, peu d’instants après moi. Je me gardai bien de te rien avouer de mes projets jusqu’au jour où j’appris qu’on reconnaissait ton innocence, et qu’on allait te rendre tes jumeaux pour mourir bientôt de misère avec toi!

« — Lui rendre ses enfants ! me dis-je ; les condamner au banquet d’inanition avec . elle, comme la première fois! les faire trouver morts sur la litière avec elle, un matin d’un jour d’hiver! Non, non, non!

■ plutôt nous accuser nous-mêmes d’un for- « fait imaginaire, horrible ! nous laisser condamner sur les apparences et supplicier : pour eux! »

a Voilà ma pensée, Annunziata ; la voilà !

t Voilà pourquoi,- hier, quand nous avons

ANTONIELLA.

comparu pour être confrontées l’une avec l’autre, j'ai voulu, en entrant dans l’audience, te faire comprendre de ne pas me démentir quand j’allais t’accuser; voilà pourquoi mon accusation, en apparence si ingrate et si mensongère, t’a écrasée d’étonnement et t’a enlevé la parole et la présence d’esprit pour me démentir; voilà pourquoi, enfin, tu as été presque condamnée à, mourir, et pourquoi, après ta mort, la mienne devient certaine, quand je m’accuserai moi-même de t’avoir envoyée, innocente, au ciel, par mon odieuse calomnie ! Me comprends-tu maintenant? Oui, nous serons mortes toutes les deux, soustraites à jamais à tous les martyres que nous souffrons depuis trois ans ensemble pour les enfants ; mais ces enfants, plus

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chers que la vie, vivront dans l’abondance que notre mort leur assure ! »

Pendant que je parlais ainsi, l’infortunée

Annunziata semblait ouvrir enfin les yeux de son esprit et ceux de son corps à une lumière nouvelle et surnaturelle qui dessillait son intelligence, bonne mais neuve.

« Alors, dit-elle, tu n’as voulu que me contraindre à un généreux suicide, et t’y associer avec moi, pour assurer, par notre v mort, un asile et du pain à, nos chers jumeaux?

— C’est cela! lui répondis-je; tu me comprends enfin; mais tu me comprends b, l’heure où le mal, s’il y en a, est irréparable, et où il te faudra mourir, coupable ou innocente, et moi mourir deshonorée et justement punie après! Eh bien, réfléchis

antonif.lla.

et décide-toi. Dans hiîit jours, nous allons être rappelées devant le tribunal; si tu persistes à nier ta complicité avec moi, les juges ne te croiront pas et t’enverront au ** supplice; si, au contraire, tu avoues, par ton Silence, notre culpabilité, tu mourras également; mais tu auras, en mourant, donné tout ton sang à. tes jumeaux, et mon témoignage, après ton supplice, te justifiera jamais devant les hommes, et fera de ta mort un holocauste volontaire et héroïque à, l’amour d’une mère pour ses fils ! » • • *• ** - •

Je me tus après ces paroles.

La mort n’effrayait pas la courageuse

ANTONLELLA.

eol -

Annunzîàta; la honte seule tfë* jforàttrê un

instant coupable jd’un infanticide lui avait

paru insupportable; mais cette honte, elle *

• ^ -l’avait bue déjà, la veille, devant l’audi-

toire et devant les premiers juges; elle re* connut aisément qu’on ne lui rendrait ses jumeaux qu’à la charge de les voir expirer de misère sous ses yeux, et que mourir pour eux était le seul moyen de leur assurer

un abri, des vêtements, de la nourriture et

de l’éducation. Elle resta près d’une heurè sans répondre, la tête penchée sur ses deux mains, comme quelqu’un qui balance une énigme dans sa pensée et qui finit par en * découvrir le sens. *

« Eh bien, oui! s’écria-t-elle en étendant les bras et en relevant la tête vers la voûte du cachot; oui, tu as eu raison dans

• ÎOi A N TOîjlELLÀ, *•'

édlie-dè ia nuit suprême; oui, ''sans ta « *

résolution criminelle, mais salutaire, tios en-

<- fants seraient morts, et le matin eût révélé •

aux passants quatre victimes de la faim

dans les bras les unes des autres. Tu nous as perdues, mais tu les as préservés ; tu as été la main de la Providence, dure, mais

nécessaire. Je te pardonne, et que Dieu te

bénisse ! enfants te doivent, et ils te, devront ce v que leur mère, au cœur de mère, n’aurait jamais eu la force de leur ^donner : la vie, aux dépens de sa mort et de son honneur I Cet honneur, tu le rendras avec usure à mon nom, après mon supplice. On ne dira plus : « Cette mère a tué un enfanté”» pn dira : « Cette mère s’est laissé tuer pour ses fils! » J’accepte! j’accepte! j’accepte! Fais et dis 'ce que tu

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voudras, je ne te désavouerai point , et tu . ne te désavoueras toi-même que quand la hache du bourreau aura rendu Terreur irréparable. Je me fie à toi : tu ne me sur-

vivras que le temps nécessaire pour m’innocenter ! »

Après ces mots, elle me serra sur son cœur comme autrefois, et nous restâmes ainsi inondées de larmes et étouffées de sanglots et de balbutiements confus, comme deux sœurs conduites au même échafaud.

Les huit derniers jours avant le jugement

d’appel s’écoulèrent pour nous dans la

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même tendresse qu’avant mon accusation. Annunziata ne se souvenait plus que de ma première enfance , soignée et veillée par elle , à défaut de ma mère morte dont elle tenait la place ; puis de ma découverte à sa porte, au moment où le délire me conduisait à la mer du Pausilippe; de l’asile donné si généreusement par son mari à. sa requête; de ma passion d’enfant pour ses petits, et de nos souffrances inouïes en<semble dans la nudité de sa demeure, où j’avais partagé, comme une autre mère, son dévouement pour les jumeaux. La parenté la plus complète et la plus indissoluble existait entre nos âmes ; en sorte qu’elle, moi, les deux jumeaux, nous ne formions pas deux familles, mais un même sang.

Nous répétâmes d’un commun accord

ANTO’UKLLA.

nos rôles et nous demandâmes à Dieu de nous inspirer ce qui pouvait le mieux égarer l’arrêt de nos juges. Nous nous plongeâmes si bien dans notre crime imaginaire, que nous finîmes presque par nous convaincre nous-mêmes des détails de notre culpabilité. Qui n’a pas éprouvé cette hallucination complète dans des cerveaux échauffés par l’uniformité d’une pensée?

En vérité, à la fin, nous ne croyions plus mentir en affirmant aux autres ce que nous nous étions ainsi affirmé k nous deux, dans un but louable quoique faux.

ANTONIELLA.

Oa nous laissa ainsi plusieurs mois dans le dangereux contact d’une conviction maladive et contagieuse. Nous ne savions réellement plus laquelle de nous deux avait conçu, la première, la pensée désespérée qui nous conduisait à la mort. La mort n’était plus pour nous que l’ardente aspiration au repos. Nous avions trop souffert pour n’être pas à jamais lasses de la vie.

Notre seule consolation était de nous entretenir des deux jumeaux, auxquels nous allions léguer le bien-être avec l’innocence que nous consentions à. perdre pour eux.

ANTOMELLA.

Cependant, je dois dire que je regrettais encore quelque chose avec la vie. Il est bien rare qu’une jeune fille de mon âge n’ait pas, en traversant seulement la première matinée de son existence, aperçu et emporté quelque image fugitive de ce que l’existence peut offrir de plus enchanteur et de plus éblouissant. C’est comme l’ombre indécise et anticipée de l’avenir qui se jette, au lever de l’aurore, entre l’âme et la réalité. Oui, je portais cette ombre dans mon cœur, mais si profonde, si cachée, si mêlée de nuages, que je ne cherchais pas

à l’éclairer, et que jamais, dans nos longs

ANTONIELLA.

entretiens et dans nos rêves à, deux avec Annunziata, je n’avais senti le besoin de lui en parler. Parle-t-on des impossibilités de ses songes?

Ce souvenir indéfinissable, qui n’étail pas même un souvenir, mais un je ne sais quoi surgi d’un seul mot dans le cœur et dans l’excès du malheur, réveillait de temps en temps la mémoire, et me faisait rêver l’impossible. C’était Lorenzo! Lorenzo, le disciple muet du vieux médecin qui avait soigné mon père, et qui, au moment même où le vieux médecin mourait avant son

ANTONJELLA.

malade, avait été enlevé de la maison de sa mère pour aller servir le roi dans l’armée de Sicile.

Je le voyais souvent, le jour ou la nuit, devant le lit de mon père, debout derrière son maître le vieux praticien, les deux mains jointes sur sa pauvre robe d’écolier, le front baissé par la modestie, ses deux beaux yeux noirs demi-fermés, pour mieux entendre et pour mieux retenir, ses longs cheveux pendants sur son habit ; je ne sais quoi de gracieux et de féminin dans l’expression, quoique de sérieux et de triste dans la physionomie, et laissant échapper par moments un regard vague qui m’enveloppait comme une atmosphère, et qui me semblait aussi tiède qu’un vent d’été sur la mer du Pausilippe.

ANTONIKLLA.

Et puis, quand je me sentais toute réchauffée de cette image aérienne, et que je cherchais à m’expliquer pourquoi j’v pensais ainsi, le son de sa voix venait s’y mêler, et je croyais entendre cette parole si sonore, si grave et si pénétrante, lorsqu’il m’avait dit, en acceptant un seul fil au lieu d’un écheveau de ma quenouille : « Non, je ne veux qu’un fil; mais il ne se brisera jamais! »

La figure rougissante de ce beau jeune élève du vieux médecin, en se retirant après avoir laissé échapper ces mots, les seuls

ANTOMELLA.

mots d’amour ou d’intérêt que j’eusse entendus jusque-là dans :na vie, était devenue pour moi une apparition qui laisse un retentissement éternel dans l’oreille, un éblouissement ineffable dans les yeux.

J’y pensais depuis trois ans, toutes les fois que j’étais libre de me livrer à mes rêveries.

« — Mais lui, me disais-je, il n’y pense plus! La mer et l’armée emportent dans leur tumulte tous les serments inconsidérés de la première enfance. N’y pensons donc plus! »

Et j’y pensais toujours.

ANTONIELLA,

Eh bien, je me trompais : il y pensait sans cesse; et vous allez voir qu’il y pensait plus que moi-même.

Lorenzo, enlevé subitement, il y avait trois ans, à la pauvre veuve, sa mère, et à ses études médicales auprès de son vieux maître, le médecin des pauvres de San- Martino, avait été emporté en Sicile par un brick napolitain. Il y avait passé trois ans, pendant lesquels sa mère était morte de douleur à Naples; il n’avait plus dans cette ville ni parents ni amis ; un seul souvenir l’y rappelait encore : c’était celui de

ANTONIELLA.

cette jeune fille, presque enfant, qu’il avait vue au chevet de son père expirant, efrdont il n’avait voulu recevoir, pour tout cadeau, qu’un fil de sa quenouille, en disant tout bas : « Il ne se rompra jamais ! »

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