‹ AntonielleChapitre 8 sur 13 · LXXXVI · texte numérisé non relu

LXXXVI

Ses camarades, voyant qu’il était plus instruit qu’eux et qu’il continuait à étudier silencieusement dans ses heures de liberté, avaient conçu pour lui autant d’amitié que de considération. Il les soignait gratis, à l’exemple de son maître, dans leurs rares et légères maladies ; la reconnaissance s’était jointe au respect. Il ne participait à

ANTONIELLA.

aucun de leurs libertinages de soldats; ses officiers mêmes le citaient comme un modèle de discipline et de bonne conduite ; ils le firent monter en peu de temps au grade de sergent. Il n’en travaillait qu’avec plu:; de zèle.

Vers cette époque, une vieille vivandière des faubourgs de Naples vint rejoindre son mari et ses deux fils dans l’armée de Sicile. Cette femme, curieuse et causeuse comme toutes les femmes de soldats, raconta un soir, devant Lorenzo, le crime d’infanticide qui avait été commis par deux scélérates

ft

ANTOMliLLA.

du faubourg de San-Martino. Ce récit groupa les soldats pour l’entendre, et fit frémir d’horreur tout l’auditoire.

« J’ai bien connu, dit la vivandière, la femme de l’invalide, Annunziata. C’était pourtant une bonne mère, qui avait refusé de vendre ses jumeaux à une bohémienne.

Elle avait la physionomie d’une Madone après le crucifiement de son fils, bien pâle, bien souffrante, mais bien douce ! Comment se fait-il que tant de maternité se soit tout à coup -changé en tant de férocité?

— Elle aura voulu sauver la réputation de la jeune servante Antoniella, laquelle lui aura demandé ce service, s’écria un caporal qui avait écouté l’histoire. Ces jeunes filles ont souvent plus mauvais cœur que les autres, parce qu’elles ne connaissent pas

le mal et qu’elles perdent la tête en se voyant déshonorées. »

Ce nom d’Antoniella fit dresser la tête au sergent Lorenzo.

« Qu’a-t-on su, dit-il à la vivandière, sur Antoniella? Quel âge avait-elle? D’où sortait-elle? Est-ce qu’elle était parente de l’assassin, pour lui demander un tel service?

— Tenez, lui répondit la vivandière, voici toute l’histoire, telle que je l’ai achetée moi-mêçne sur le môle de Naples, d’un des poètes lazzaroni qui la vendent avant le

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supplice de ces misérables. Lisez vousmême! »

Alors Lorenzo, qui seul savait lire couramment dans la compagnie, déroula la complainte des deux infanticides, et la lut à haute voix à ses camarades.

« Il y avait dans le faubourg du Pausilippe, disait le poëte, une jeune fille belle comme la fille de Mahomet, et féroce comme lui.

« Sa mère, née dans la montagne, paysanne de la Barbarie des côtes de l’empire du Maroc, s’était enfuie, avec un esclave sicilien, sur les chameaux de Ben-Saïd, son vieux père.

« L’esclave avait emporté aus^i les bijoux de sa jeune maîtresse. Ils arrivèrent à

ANTONIELLA.

Naples. Elle se fit chrétienne, épousa son amant, et en eut une fille qu’elle appela Antoniella... »

— Dieu! murmura Lorenzo, Antoniella était le nom de la jeune enfant que j’avais connue au chevet de son père, et dont un fil de sa quenouille me lie éternellement à elle !...

Il continua :

« Noirs étaient ses cheveux, plus noirs encore ses beaux yeux, comme si un poison mortel de séduction y avait été répandu par la main d’Édris.

« Mais sa bouche trompeuse était douce comme le lait de la chèvre qui l’avait nourrie... »

— Se peut-il! s’écria de nouveau Lorenzo, tout tremblant et tout pâle, comme

un homme qui voit lentement approcher un fantôme.

Il reprit d’une voix plus lamentable sa lecture, et poursuivit :

« Seize ans h peine étaient l’âge de celte sauvage beauté. Son père mourut; on lui tua sa chèvre nourricière ; elle se sauva pour aller se jeter à la mer près du palais abandonné de la reine Jeanne ;

« Lorsqu’elle rencontra sur sa route Annunziata, femme d’un invalide pensionné, qui la mena dans sa maison, la traita et la nourrit comme sa propre fille, et lui confia ses enfants, -

« Mais l’invalide étant venu à mourir, la pension cessa, et Antoniella dit à son amie : « — Ne. t’inquiète pas; j’irai le soir au

ANTONIELLA.

« cimetière, et j’en rapporterai de quoi « nourrir les jumeaux. »

« — Va, lui dit Annunziata; Dieu parce donne les péchés commis à bonne inten- « tion. » Et elle alla, et au bout de neuf mois, elle parut enceinte.

« — Viens au cimetière, dit Antoniella, « Aide-moi à me délivrer de mon enfant « sur la tombe de mon père; une servira « pour deux, et tes chers jumeaux vivront. »

« Et Annunziata fit ce que la jeune fille lui avait dit; et, dans la crainte qu’on ne déterrât le petit cadavre pour les confondre, elles le déterrèrent, et Annunziata le lança par les pieds dans le torrent du Lin.

« Mais apprenez, ô âmes chrétiennes !

comment les païennes récompensent les criminels dévouements de leurs complices.

ANTONIELLA.

Antoniella courut à l’instant dénoncer à la police le crime d’Annunziata et le sien, et Annunziata fut condamnée à l’échafaud, et Antoniella, à cause de sa dénonciation, fut condamnée à expier sa faute aux Repenties de Capo-di-Chino.

« Priez pour que Dieu accorde à Annunziata une sainte mort et le paradis, et . pour que la jeune Africaine passe dans les larmes une sainte vie! »

La complainte tomba des doigts de l’infortuné Lorenzo. Il resta longtemps muet et inanimé, comme un homme foudroyé par

ANTONIÜLLA.

le tonnerre ; puis, interrogé par ses camarades, il ne répondit rien, et, le lendemain matin, on trouva à la diane sa chambre vide, et, sur son lit, une lettre adressée à

son lieutenant.

La voici, cette lettre; je l’ai encore, et

je vous la confie pour me la rendre avant .

mon dernier soupir.

« Palerme, la nuit de ma désertion.

« Mon lieutenant,

« Les hommes sont trompeurs ; mais ils sont plus souvent trompés.

« Hier, la vivandière nous a apporté une complainte de Naples, où une jeune fille, certainement innocente comme l’enfant qui vient de naître, est accusée du plus grand des

; A MO NIELLA. 225

crimes... Non, elle ne l’a pas commis, j’en suis sûr; je la connais, c’est une infâme calomnie!

« Elle était la pureté même; je puis attester que le mal lui était inconnu. C’est

quelque erreur de la justice ou quelque

insinuation inexplicable de la malheureuse qui lui avait donné asile pour la perdre en essayant de se sauver.

« Je vais à Naples faire reconnaître son innocence. J’espère que Dieu, s’il en est temps encore, m’en fournira les moyens.

Je reviendrai ensuite au régiment, pour y subir la peine, quelle qu’elle soit, que ma désertion mérite; mais le premier devoir, c’est de rendre à l’innocence ce qu’on lui doit, l’attestation de sa vertu.

« Loee.mzo, sergent, n

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Cette lettre écrite, Lorenzo laissa tous

ses effets militaires au régiment; il remit tout ce qu’il avait pu recevoir, en trois ans,

de dons de ses camarades et des pauvres

reconnaissants pour les maladies qu’il avait guéries pendant ses loisirs; il loua seulement sur le port une petite barque de pêcheur avec laquelle il franchit le détroit, et il débarqua dans la nuit suivante, sous un rocher de la côte de Calabre ; de là, son sac sur le dos, comme un militaire en congé, il s’achemina rapidement vers Naples. Il marchait jour et nuit, comme si la mort était

ANTONIELLA.

sur ses talons. Mon image marchait devant lui.

XCÏII

Arrivé à Naples, où il ne trouva plus ni mère ni connaissances, il se logea dans le Yomero, pour retrouver au moins quelques traces du passé dans les lieux qu’il avait habités.

Son premier soin fut de s’informer sur le môle, où l’on sait tout, du jour où devaient être jugées les deüX femmes infanticides.

Les poètes du môle qui avaient l’habitude de faire les complaintes sur les grands crimes du peuple, lui apprirent que ces

^28 ANTONIELLA.

deux femmes, emprisonnées ensemble à la Vicaria, seraient transférées quelques jours après dans la prison criminelle, et jugées immédiatement par le tribunal.

Une sueur glacée inonda son front; il courut errer autour des murs de la Yicaria, et, à forcé de tentatives auprès des marchands d’oranges et de cocomeros qui vendaient leurs fruits dans la prison, il put me faire parvenir dans une orange un billet contenant ces mots ; « Lorcnzo est ici. »

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Je lus ce nom, et tout mon passé du vivant de mon père se réveilla en moi; je

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revis Lorenzo comme un homme à qui on a rêvé trois ans, et qu’on, trouve, à son réveil, assis au pied de son lit.

Il me sembla que la Providence évanouie reprenait tout à coup sa place dans le monde, et que le fil que Lorenzo avait emporté de moi allait suspendre de nouveau toute ma destinée. Mais, hélas! ce n’était qu’un fil!

Tous les jours j depuis ce jour-là, je reçus, par la même voie, tantôt un mot, tantôt un autre; je tâchais d’en deviner le sens, je me consumais en vaines conjectures; je croyais comprendre que Lorenzo me jugeait innocente, et qu’il attribuait à la malheureuse Annunziata le crime ou la calomnie dont seule j’étais coupable. Je n’avais aucun moyen de lui répondre;

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j’étais forcée de laisser s’égarer ses pensées bien loin de la vérité !

Enfin, quand le jour du jugement public à l’audience fut fixé et que les crieurs de Toledo se mirent à le vociférer dans Naples, je reçus un dernier mot plus bref que tous les autres, et qui me faisait redouter autant qu’espérer la présence de Lorenzo : « J’y serai! »

En effet, à l’heure fatale oü l’on vint nous chercher pour comparaître devant les juges et devant l’immense multitude du

peuple qui nous attendait, j’aperçus, à, quelques pas de mon banc d’infamie, le jeune et beau Lorenzo, qui me regardait fixement, avec quelques larmes dans les yeux, et qui, du mouvement de ses lèvres, me balbutiait des mots inarticulés que je n’essayais pas même de comprendre.

Annunziata fut interrogée la première, parce que, du fond de notre cachot, elle avait demandé à se démentir elle-même et

à faire des révélations.

— Parlez, lui dit le président, et racontez-nous comment et pourquoi vous êtes devenue coupable.

Annunziata, convaincue par moi que la mort et la honte étaient pour nous le seul moyen de sauver ses jumeaux, et leur faisant sans regret le sacrifice de sa réputa-

tion et de sa vie, se leva, et, d’une voix ferme et élevée, dit aux juges :

« Que Dieu me pardonne comme vous me pardonnerez après ma mort! J’ai voulu vous tromper; mais le dernier moment me rend à la vérité et à la justice des hommes.

Je suis coupable, frappez-moi. Je vous remets toute ma vie; j’ai mérité le supplice, et je ne vous le reprocherai pas sous le glaive qui tranchera mes jours.

— Comment avez-vous été conduite à cet excès d’horreur, et quelle a été la cause de ce forfait? demanda le juge.

— J’y ai été conduite par la misère et par l’amitié, répondit-elle. J’aimais Antoniella; elle m’avait été remise dans les mains comme une fille chérie par la Providence. Disposez de moi et ayez de l’in-

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dulgcnce pour cette malheureuse enfant, presque innocente de mon crime, et ordonnez que mes pauvres jumeaux sans mère seront soignés et nourris à la Miséricorde. » Une impression d’horreur mêlée de pitié courut sur tout l’auditoire j un profond silence suivit cette confession.

XGVI

Tout à coup, une voix terrible sortit de la foule, et s’écria :

« Ce n’est pas vrai! cette femme peut être coupable ; mais Antoniella est calomniée, c’est moi qui l’afTirme !

Les gendarmes se jetèrent sur le déser-

ANTONIELLA.

teur; ils voulurent lui fermer la bouche avec la main; ils le firent asseoir sur le banc, non loin de moi, et les juges m’interrogèrent à mon tour.

« Parlez, Antoniella, » dit le président.

J’éprouvai alors un des plus affreux supplices qui soient réservés à une créature humaine sur cette terre : s’accuser innocente, dire son crime, et cela devant qui?

devant le jeune homme qu’on aime, qui vous aime, et qui refuse de croire à. votre culpabilité, qui la déclare impossible, et qui

accuse de calomnie une autre innocente aussi pure que vous-même! Se faire soimême coupable du mensonge le plus criminel et le plus digne du supplice, au moment où la sainte prévention de l’amour

ANTONIELLA.

vous en déclare incapable, de la seule autorité de son amour pour vous! Le démentir dans sa croyance obstinée en vous, et lui dire : « Non ! vous vous trompez, je suis coupable, et vous vous perdez pour une criminelle mille fois indigne de vous!... »

' Dire cela, et être innocente! dire cela et repousser obstinément la vertu qu’on vous rapporte ! dire cela, et contrister, en le disant, le seul cœur qui jurât de confiance en vous, et qui préférât mourir à perdre l’opinion de votre pureté, ah! voilà ce qu’il me restait à faire, et ce que je fis en n’osant regarder Lorenzo et en espérant me réhabiliter seule dans le ciel !

ÀNTONIELLA.

qu’elle se perdait.' Condamnez-Ia, mais ne m’absolvez pas! »

XCYIII

Des cris sourds d’horreur éclatèrent dans l’auditoire. Lorenzo seul resta impassible.

Il se leva, malgré les deux gendarmes, sourit avec amertume, et s’écria une seconde fois :

« Non, c’est impossible ! Regardezla, et dites si la parfaite innocence et le crime achevé peuvent s’associer ainsi sur la même figure! Soyez sûrs qu’une raison secrète a déterminé en elle cette accusation contre elle-même, et que vous pleurerez

ANTONIELLA.

plus tard l’arrêt que vous voulez porter!

— Taisez-vous! interrompit une voix formidable. Qu’on éloigne ce perturbateur de la justice, et qu’on le mène au corps de garde pour savoir qui il est, et de quel droit il prend ainsi la parole entre le tribunal et les accusés !

— Je suis un soldat du roi dans son armée de Sicile, dit Lorenzo. Informezvous à mes officiers et à mes camarades :

ils vous diront qui je suis. J’ai connu Antoniella enfant; nous nous sommes promis attachement et fidélité tant que ce fil de sa quenouille ne se romprait pas. Le voilà !

ajouta-t-il en tirant le fil de son sein avec son rosaire, auquel il l'avait attaché. Il est intact, et l’honneur de celle qui me l’a donné l’est également. Je jure que l’enfant

ANTONIELLA.

. qui vient de naître n’est pas plus pur que son corps et que son âme, et que, si elle confesse un forfait qu’elle n’a pas commis, c’est pour un motif que nous ne pouvons pas connaître! »

J’étais tombée à genoux, la tête dans mes mains, contre le rebord de ma stalle, aux premiers accents de la voix de Lorenzo. Je continuais à l’entendre comme du fond d’un rêve. Je me réveillai, et je me soulevai tout à fait, en tendant vers lui les bras, au moment où les gendarmes l’entraînaient, au milieu d’un grand tumulte, vers le corps de garde de la place Médina.

ANTONIELLA.

Là, les officiers de la police Pintcrro—

gèrent. Il ne nia 'pas qu’il fût déserteur, mais il affirma avoir quitté le régiment sans avoir dérobé une seule cartouche ou un seul grano, et dans le seul but de revoir Antoniella avant sa mort, . d’attester son innocence, dont il était aussi sûr que de sa vie, et de retourner ensuite au régiment pour y subir son jugement et sa peine.

En considération de ces circonstances atténuantes et de la force de l’amour, qui compte pour tant à Naples, Lorenzo fut mis simplement, en attendant des éclaircissements de Sicile, dans la prison de police de Santa-Chiara, espèce de caserne pour les militaires qui ne sont prévenus que de quelque faute pardonnable.

Il s’y rendit sans murmurer, heureux de

souffrir pour moi. Tout le reste de ma situation était comme un nuage autour de sa tête. • .

Cependant le tribunal, certain du crime

d’Annunziata par son aveu, incertain du mien par ma jeunesse, prononça un jugement conforme au premier : Annunziata fut condamnée à être mise à, mort par la main du bourreau, sur la grande place du Marché où l’infortuné Conradin avait été décapité; et moi, à être enfermée aux Repenties pendant dix ans.

ANTONIELLA.

Quand l’arrêt fut promulgué, et que je vis que, malgré mes dénégations, je n’avais pu obtenir de mourir de la même mort que mon amie, tout mon plan se renversa dans ma tête comme un édifice sapé par la base. Je me jetai alors, en enfant ou en insensée, dans le plan contraire. Trompée par le mensonge dont j’avais prétendu égarer les autres, je me réfugiai dans la vérité comme dans mon dernier asile ; je me levai de mon banc avec frénésie; j’en appelai à Dieu, et je déclarai à haute voix, aux juges et au public, que tout ce que,

Diq iti zed b;

ANTONIELLA.

Annunziata et moi f nous venions de confesser, n’était que feinte et qu’imagination, et que nous étions aussi innocentes du prétendu infanticide que l’air qui soufflait du ciel par les fenêtres de l’audience. .

Annunziata, au contraire, heureuse de mourir sans m’entraîner dans sa mort, persévéra obstinément dans son silence, et laissa croire à sa faute, brûlant de donner sa vie pour ses jumeaux et pour moi.

Le tribunal, bien qu’il eût prononcé, parut consterné de cette nouvelle face que prenait inopinément le procès. Il ordonna un sursis à l’exécution pour faire un supplément d’enquête.

Nous fûmes reconduites, Annunziata

dans le cachot des condamnés à mort, moi

aux Repenties de Capo-di-Chino,

IU

Peu de jours après, les magistrats nommèrent une commission d’enquête parmi eux, pour s’assurer de la vérité des faits.

On vint me prendre aux Repenties, pour me conduire avec Annunziata, d’abord dans la maison de San-Martino que nous habitions au moment du prétendu assassinat. Nos voisines, interrogées, répondirent qu’elles ne savaient rien du fait, mais que nous en étions bien capables, attendu qu’on ne nous confiait plus, depuis longtemps, ni chemises à blanchir, ni dentelles à repasser, de peur que l’extrêmo

ANTONIELLA.

misère où nous paraissions réduites ne nous poussât à les mettre en gage ou à les dérober; que la faim pouvait bien nous avoir conduites au cimetière, et qu’il n’y avait pas loin du libertinage à l’assassinat d’un enfant.

# Je répondis ce que l’innocence m’inspirait pour les confondre, sans nier toutefois que j’eusse été au cimetière prier sur la tombe de mon père, et me faire arrêter, pour qu’on enlevât les jumeaux affamés à l’amour meurtrier de leur mère.

Mais cette explication, quoique vraie, parut si éloignée de toute probabilité , que les voisines se prirent à rire, et que mon délire de la nuit fatale leur fit l’effet d’une imagination de folle qui ne pouvait £tre crue par des hommes de bon sens.

2iO

AN TONIE LL A.

Jusque-là, Annunziata ne me démentait ■i pas ; mais, en ce qui touchait mon accouchement dans le cimetière, elle soutenait fermement ses premiers aveux. J’avais mis au monde un enfant, fruit involontaire du crime d’un inconnu; je m’étais évanouie;

elle avait profité de mon évanouissement

pour me dérober mon enfant, et pour aller * le jeter aux vagues turbulentes et débordées du Liri. Le clair de lune nous éclairait.

Mais là une contradiction .étonnante de • l’astronome de San-Martino donnait par sa science un démenti absolu à l’affirmation

d’ Annunziata : il avait consulté ses éphé-

mérides et les notes de la température au

mois et au jour où l’événement devait, selon nous, s’être accompli, et il en résultait deux mensonges évidents d’Annunziata : le

ANTONIELLA.

premier, c’est qu’il n’y avait point eu de lune dans le ciel de Naples cette nuit-là, et .7 que nous n’avions pu, par conséquent, descendre la longue colline qui mène du cimetière aux bords escarpés du fleuve; le second, c’est qu’au jour où elle dépeignait le Liri comme turbulent et débordé, il .n’était pas tombé une goutte d’eau, à Naples ni dans les environs, depuis deux ~ mois, et que le fleuve, à sec depuis ce temps, n’était qu’un lit de sable et de pierres entre lesquelles l’herbe poussait comme dans une prairie.

Que devenaient donc ces affirmations sur

la lune éclairant notre course au Liri, sur

notre arrivée au bord de l’eau, et sur le petit cri qui avait révélé que l’enfant était vivant au moment du meurtre?

ANTON IELLA.

aux Camaldules, à uno grande distance du cimetière. On l’y conduisit, on rechercha au pied de tous les arbres de l’antique forêt; les racines la démentirent comme les tombes. Mais, comme elle ne cessait pas de s’accuser elle-mêfDe, et qu’on ne pouvait trouver raisonnablement d’autre motifs que le remords à, cette obstination, on la remit au cachot.

On fit un mémoire au roi pour soumettre au retour en grâce le crime de la mère • infanticide, et, la grâce ayant été refusée par la cour, l’exécution fut ordonnée, et on commença à élever l’cchafaud sur la place de Conradin.

ANTONIELLA.

On me tira une seconde fois des Repenties, pour adoucir, par mon entretien, les derniers jours de l’infortunée Annunziata.

Je fus logée dans un cachot séparé mais contigu, afin que nous pussions parler ensemble à travers le grillage de la porte * dp communication. Le jour, les religieux,

les. sœurs' de la bonne mort, toujours pré- * * *"

sents, gênaient nos entretiens secrets; mais „ la nuit nous rendait à la liberté et à l’entière confidence de nos pensées. Nous en profitions pour causer du bonheur des enfants, quand notre mort leur aurait à jamais

ANTONIELLA.

assuré la nourriture de la maison des

orphelins. -

Ànnunziata, aussi convaincue désormais que moi que le sacrifice de sa vie était l'irai-* que moyen d’appeler sur eux la providence de l’État, attendait avec impatience l’heure de son supplice. Elle ne pleurait pas sur la longue réclusion à laquelle, après elle, j’étais condamnée! mais j’avais la certitude de ne pas lui survivre. Je croyais que la V douleur me tuerait avant peu de mois, et je ne mettais aucune différence entre son

sort et le mien.

« Le martyre plaît à Dieu! disais-je.

Je suis la cause du tien, et j’espérais qu’il aurait accepté le mien ; mais mes tergiver^ sations quand j’ai osé t’accuser et quand ensuite j’ai voulu te défendre, ont jeté un

ANTONIELLA.

tel nuage sur la cause, que l’irrémédiable

égarement des juges t’a fait condamner et m’a fait presque absoudre.

, » — J’accepte tout, me répondait Annunziata; et, pourvu que mes jumeaux soient à

l’abri de l’horrible situation où mon malheur

et le tien les avaient réduits, non-seule-

ment je te pardonne mon supplice et ma honte, mais je me fie à toi seule pour rendre à mon nom l’innocence que tu connais seule avec moi. »

Ce qui. lui paraissait le plus difficile à soutenir , c’étaient les exhortations des sœurs de la bonne mort, qui venaient, pendant le jour, lui demander comment, elle qui paraissait pieuse et bonne, elle avait pu accomplir une telle atrocité.

* J’avais beau leur dire que ce n’était pas

ANTOMELLA.

vrai et accuser l’ignorance du tribunal, elles ne m’écoutaient pas et attribuaient mes paroles k l’alïection désordonnée que nous nourrissions l’une pour l’autre.

Annunziata, heureuse de son arrêt, gardait le silence en rougissant, et passait pour hébétée par la peur de l’échafaud.

Pendant cette longue semaine, Lorenzo, qui soupçonnait la vérité sans la savoir tout entière, et qui épiait le jour du supplice, afin d’en profiter pour me délivrer sous l’échafaud et pour me soustraire, dans la

ANTONIELLA.

confusion, aux gendarmes qui devaient me reconduire aux Repenties, s’était évadé facilement lui-même du corps de garde de la place Médina.

Muni de l’argent qu’il avait gagné en Sicile, comme élève médecin, doué d'une audace que son air de simplicité et de douceur n’aurait pas fait supposer, animé de sa passion irréfléchie pour moi, éclairé d’une intelligence bien supérieure aux instincts de la foule, il avait cherché, à prix d’or, des complices parmi le populaire des faubourgs de Naples, leur donnant libéralement et leur promettant davantage s’ils voulaient s’unir à lui, tel jour, à telle heure, sur la place de Conradin utour de l’échafaud, pour crier grâce et pour l’aider à enlever sa maîtresse, injustement accusée

ANTONIELLA.

de participation à un crime qu’elle n’avait pas commis.

Il parvint à en grouper une trentaine et à les séduire, moitié par argent, moitié par promesses, et aussi par son éloquence.

Il les rassembla au bord de la mer, dans les ruines du palais de la reine Jeanne, et les harangua au bruit des flots qui battaient contre les murs. Il leur raconta ma naissance au Maroc, la fuite romanesque de ma mère avec mon père, l’aisance de ce père élevant son enfant dans l’oisiveté, sa mort, le pillage de sa maison par le fisc, l’expulsion de l’enfant, recueillie par l’ancienne servante Annunziata, femme dont il ne voulait rien dire, dans la crainte de la calomnier ou de l’absoudre injustement; l’espèce de complicité imaginaire convenue

ANTONIELLA.

entre Annunziata et sa jeune amie, pour faire croire à un crime impossible; l’innocence, à coup sûr, de la jeune Moresque, condamnée pour le forfait d’une autre ; enfin sa propre désertion à. lui, pour la sauver ou périr sur l’échafaud.

Ces récits, cet exemple, cette audace, ces sommes versées dans ces mains avides, col honneur de sauver l’innocence, ces promesses surtout à moitié accomplies avant l’action, fanatisèrent ces hommes sans rcsrponsabilité, et les portèrent à s’engager dans l’entreprise. Lorenzo leur distribua les rôles, leur désigna la place, leur assigna l’heure, et leur révéla les signes de reconnaissance.

Une felouque, garnie de vigoureux rameurs, serait apostée vers la porte de Mad-

ANTONJELLA.

dalena; et la Moresque, délivrée et embarquée, s’enfuirait vers les côtes de la Calabre avant que les gendarmes fussent réunis pour l’atteindre.

Tout réussit comme l’avait combiné Lorenzo. Voici quel était son plan après l’évasion :

En passant en Calabre, pour venir à Naples comme déserteur, il avait appris, à Foggio, le mouvement extraordinaire que le gouvernement napolitain des Bourbons, après leur restauration sur le trône, se

ANTONIELL A,

donnait pour éteindre les restes du brigandage allumé par lui-même pendant qu’il régnait en Sicile; c’étaient les derniers vestiges de la guerre civile triomphale soulevée et dirigée par le cardinal RufTo.

Un certain Vandarelli, Napolitain d’une famille infime, mais d’un génie audacieux et avide de bruit, sergent dans un régiment de la garde royale et mécontent de son sort, avait pris la résolution de s’illustrer en levant une bande de déserteurs comme lui; et, tantôt en attaquant, tantôt en défendant le gouvernement dans les provinces encore mal soumises du royaume, il avait recruté à Naples, d’abord deux de ses frères, dévoués par le sang à sa cause, et ensuite une cinquantaine de soldats ou de bandits prêts à tous les rôles, pourvu que

ANT0N11SLLA.

la solde et l’impunité leur fussent assurées.

Ils étaient partis de Naples par petits groupes, mais bien armés, et s’étaient rendus dans les Calabres, où de premiers brigandages leur avaient fourni des occasions de dépouille et de célébrité: La bande, bientôt montée, équipée et ardente au combat, avait passé, avec la rapidité de la pensée, d’une province dans l’autre, attaquant toujours à propos la gendarmerie et les troupes royales envoyées par les généraux contre eux.

Leur réputation d’invincibilité était devenue proverbiale; tous les détachements de l’armée avaient été défaits par ce petit corps de cavalerie, partout présent, partout invisible.

Des capitales de province avaient été

SCO ANTON! ELLA.

maintes fois visitées et soumises par les Vandarelli, c’était le nom qu’ils avaient reçu de leur chef. Une discipline sévère y maintenait leur autorité; la mort était la seule peine de leur code; Vandarelli luimême l’appliquait, de sa propre main, à ses compagnons, à la fois général absolu, juge et bourreau.

Quelque temps avant le passage de Lorenzo par la Capitanate, le gouvernement avait résolu de dissiper à tout prix ce noyau de sédition en traitant avec les Vandarelli.

Des négociations s’étaient ouvertes entre

eux et le gouverneur de la province, pour les faire passer au service du roi ; un traité avait même été signé entre les bandits et les généraux du gouvernement; tous leurs crimes et ceux de leurs partisans étaient non - seulement amnistiés, mais encore récompensés et encouragés ; la bande était transformée en compagnie de gendarmes à la solde du roi, pour assurer la tranquillité publique. Le chef, Gaetano Vandarelli, recevait cent ducats de solde par mois, appointements de colonel; ses

officiers recevaient cinquante ducats; ses moindres soldats, trente. On les payait d’avance, le premier jour de chaque mois.

Ils promettaient, à ce prix, obéissance et fidélité à tous les gouverneurs et généraux .du royaume.

io.

ANTON IELLA.

CVIÏI

Les Vandarelli prêtèrent le serment convenu, observèrent les conditions stipulées, et purgèrent la Calabre et la Capitanate de tous les bandits isolés qui l'infestaient.

Cependant ils gardaient des soupçons prudents contre le gouvernement , qui , après les avoir assujettis par une bassesse, pouvait les détruire par une perfidie. Ils n’entraient plus dans les villes, où ils craignaient des pièges, et ne consentaient à être passés en revue qu’en pleins champs ; la moitié de la bande veillait sous les armes pendant que l’autre moitié se reposait.

ÀNTONIELLÀ.

Le crime d’un des leurs entraîna cependant leur ruine. Ce misérable, épris de la beauté d’une jeune fille du village d’Écruri, leur quartier général le plus ordinaire, et

dont les habitants, isolés dans la montagne, étaient pour la plupart leurs complices, leurs parents, leurs amis, lui fit violence et l’enleva à sa famille.

Le frère de la jeune fille jura de la venger. Il anima d’une colère égale à la sienne ses compatriotes et prépara silencieusement sa vengeance.

Un jour que tous les Vandarelli étaient,

sans défiance, réunis sur la place d’Ecruri, des coups de feu tirés des fenêtres de toutes les maisons, étendirent mort Gaetano Vandarelli, ses deux frères, ses principaux officiers, et mirent en fuite toute

ANTONIELLA.

la bande. Le frère de la jeune fille offensée, sortant alors de sa maison, se jeta sur les cadavres, plongea sa main, à plusieurs reprises, dans les mares de sang répandu autour d’eux, et s’en barbouilla le visage avec le geste d’un homme qui se lave; puis, se tournant, tout couvert de sang, du côté du peuple, il lui rappela l’injure qu’il avait reçue des Vandarelli et s’écria d’un air triomphant :

« La tache est lavée ! »

Les Vandarelli se plaignirent au gouvernement, qu’ils crurent d’abord complice

ANTONIELL A.

des assassins de leurs chefs et de leurs camarades. Le gouvernement, soit avec sincérité, soit avec ruse, affecta d’y être étranger. Il leur promit vengeance contre

ceux d’Ecruri, et envoya une commission judiciaire dans le village, pour rechercher et punir les coupables.

Ces punitions accomplies, le général Amato, commandant de la province, offrit de procéder à une reconstitution et à, un$ .

réorganisation complète de la compagnie des Vandarelli ; ils s’y prêtèrent et se rendirent à Foggio, pour recevoir de nouveaux officiers choisis au scrutin par eux-mêmes.

Excepté huit d’entre eux, plus défiants que les autres, ils consentirent à être passés en revue par le général. Au jour assigné, ils entrèrent à cheval à Foggio, au milieu d’un

grand concours de peuple, vêtus de leur plus riche uniforme, et poussant des cris de « Vive le roi ! »

Le général, avec une figure ouverte et joyeuse, les reçut du haut d’un balcon, et leur adressa, de là, des paroles d’amitié, puis envoya le colonel Sivo sur la place, pour les inspecter en détail, les louant sur la beauté de leurs chevaux, et prenant, en apparence, des notes sur chacun d’eux. Le colonel rejoignit ensuite le général à sa fenêtre.

Les Vandarelli restèrent à peu près l’espace de deux heures, chacun descendu de sa selle, à pied et debout à la tête de son cheval. Pendant ce temps, les troupes du roi, descendues du fort, gagnaient sans bruit les avenues de la place et en fermaient

toutes les issues. Elles n’attendaient plus qu’un signal pour commencer le feu.

ex

Un coup d’espingole le donna du haut du balcon. La balle tua le chef des Vandarelli; le cheval et le cavalier roulèrent sur le pavé de la place comme s’ils eussent été foudroyés par un coup du ciel.

A cette vue, les Vandarelli ne se trompèrent pas : ils s’enfuirent comme des lions qui viennent de découvrir le piège, abandonnant sur la place leurs chevaux invincibles, et se jetèrent précipitamment et confusément dans une boutique ou cave

profonde, qui s’ouvrait et s’enfouissait par plusieurs degrés de l’autre côté du marché de Foggio, en face du palais du général.

Ils avaient leurs sabres et leurs carabines pour défendre leur vie contre les traîtres; mais les troupes du gouvernement qui débouchaient des rues voisines se pressèrent à, la porte du souterrain et tirèrent au hasard dans les ténèbres sur les fugitifs.

Ceux-ci ripostèrent de leurs carabines, en sorte que l’entrée et les degrés du souterrain, jonchés de morts, devinrent, en peu de minutes, un lac de sang où les troupes et les Yandarelli donnaient et recevaient des coups mortels, aux cris et aux imprécations de la foule.

ANTONI 15LLA.

Pas un des Vandarelü ne demanda à capituler; leurs clameurs diminuaient après chaque décharge des soldats ; à la fin un silence terrible tint les haleines suspendues sans que personne osât descendre au risque de sa vie dans la fosse muette, craignant quelque piège sous cette immobilité. Quarante - neuf Vandarelü étaient entrés dans la caverne; on ne supposait pas que les coups tirés à l’aventure eussent anéanti les brigands; on ne se rendait pas compte d’une fusillade précipitée qui avait signalé, au fond de la boutique obscure,

ANTONIELLA.

les derniers moments de la résistance; on prêtait l’oreille le long des murs et des soupiraux : on n’entendait plus rien et l’on attendit.

On écouta et on attendit ainsi près d’un quart d’heure sans que personne se décidât à descendre, de peur de tomber aux premières marches sous le coup de carabine d’un des derniers brigands. Les officiers retenaient par signes leurs soldats et la foule, leurs fusils à l’épaule et en joue sur le vide, prêts à lâcher la détente, devant l’escalier du souterrain. Les chevaux abandonnés et

caracolant dans toute la ville semblaient comprendre la surprise et le meurtre de leurs cavaliers à chaque décharge qui retentissait dans les airs.

Quelques femmes seules, renfermées dans leurs maisons, se montraient de temps en temps échevelées aux fenêtres de la place; on eût dit une ville prise d’assaut, dont tous les habitants disparus s’étaient réfugiés dans les caves, et où quelques groupes de soldats errants attendaient, pour la fusiller, qu’une tête se montrât aux fenêtres.

En ce moment un sourd gémissement parut monter du fond de la cave sur la

ANTONIELLA.

place; des soldais s’avancèrent machinalement pour regarder au fond; une jeune femme apparut toute couverte de sang et appelant au secours les premiers qui l’aperçurent.

Elle était pâle comme la Madone quand elle portait dans les plis de son voile la tête inanimée de son fils détaché de sa croix.

Un beau jeune homme, la cuisse cassée par une balle, avait le bras passé autour de son cou et reposait demi-mort contre sa poitrine. Cette jeune femme c’était moi, et c’était Lorenzo, vêtu en paysan des Calabres; sa ceinture de cuir et quelques restes d’uniforme, ainsi que des boutons de cuivre à sa veste, lui donnaient encore un certain air militaire mal effacé. Ses cheveux noirs encadraient sa figure évanouie :

— Ne tirez pas ! ne tirez pas! m’écriai-je, il n’est pas mort ! nous ne sommes pas de la bande des vandarelli ; ils sont tous morts, ils se sont tués les uns les autres.

« A ces mots, je m’affaissai sur la dernière marche de l’escalier, tenant toujours le corps de Lorenzo de ma main crispée.

Ce groupe, autour duquel commençaient à se presser les soldats, les officiers et quelques femmes attendries par l’émotion plus que par l’horreur, présentait au peuple une énigme qu’il ne pouvait s’expliquer :

comment deux jeunes gens si beaux et si innocents sortaient-ils de cette caverne de brigands? À la fin, le chirurgien militaire d’un des régiments se mit à genoux et reconnut qu’une balle de ricochet était venue heurter, on ne sait comment, le corps du

jeune homme, lui avait cassé l’os de la jambe, sans pénétrer, faute de force, dans les parties plus délicates du corps. Il n’y avait qu’à l’arracher des chairs et à laisser agir la nature pour ressouder la rupture de l’os.

« Pendant ce temps, des femmes pitoyables supportaient sur leurs genoux la tête de ce jeune étranger, pressaient sur ses lèvres décolorées des écorces de limon pour lui rendre la sensibilité et la vie. Les soldats, descendus dans le fond de la cave, remontaient deux à deux, rapportant sur la place les quarante-neuf cadavres des vandarelli.

« Le général donna l’ordre de conduire Lorenzo à l’hôpital ; les femmes charitables m’emportèrent dans un couvent de pauvres abandonnées dans un faubourg.

ANTONÏE LLA.

— Et comment vous êtes-vous trouvée en compagnie de ces malfaiteurs? lui demanda la supérieure du couvent quand elle eut entièrement repris ses sens. Dites-moi avec confiance la vérité.

— Eh bien, répondit Antoniella, vous , allez tout savoir, et l’heure de tout dire est venue.

Alors elle parla ainsi :

« Je ne suis pas Napolitaine ; je suis néo parmi les ennemis des chrétiens, dans une famille riche du royaume du Maroc. Un esclave chrétien de mon père convertit ma mère et l’enleva pour la conduire en Espagne. La mer conduisit les fugitifs dans le port de Naples, qui devint leur patrie. Us s’épousèrent, je fus le fruit de leurs amours. Peu de temps après ma mère mourut ; mon pauvre

père désolé devint à la fois mon père et ma mère ; à douze ans, je le perdis moi-même ; un vieux médecin, suivi d’un élève compatissant, fut son seul ami. Après sa mort, je restai seule à la maison avec ma chèvre.

L’élève du vieux médecin m’aima ; il s’appelait Lorenzo; c’est celui qu’on a rencontré avec moi et qui a été blessé par une balle en me couvrant de son corps dans l’horrible meurtre du souterrain. Voici comment nous y étions pendant la bataille.

« A quelques milles de Foggio, au sommet d’une montée, les vandarelli, qui venaient pour passer la revue dans la ville devant le général, nous aperçurent tout à coup et fondirent à l’improviste sur nous.

Lorenzo, que ses restes d’uniforme firent prendre pour un déserteur fuyant avec sa

ANTONIKLLA.

maîtresse, ne put me défendre et fut garrotté avec moi pour que leur capture donnât au général de Foggio une preuve

de leur vigilance et de leur utilité au gouvernement dans les provinces. Arrivés dans la ville, on nous déposa, Lorenzo et moi, sous la garde de la boutiquière, sur un peu de paille au bas de l’escalier, au fond de sa cave, jusqu’à ce que la revue fût passée; nous nous y endormîmes de lassitude.

« Les coups de carabine qu’on tirait sur les vandarelli en dehors nous éveillèrent.

J’essayai de monter pour voir ce qui se pas-

sait sur la place; mais les premiers groupes de bandits qui étaient descendus de leurs chevaux et qui s’engouffraient dans la boutique me refoulèrent sur Tescalier; j’y

tombai dans les bras de Lorenzo; alors il

tomba lui-même la cuisse cassée par le ricochet d’une balle ; je le soutins, il me couvrit de sang. Il se colla sur moi pour que son corps me protégeât contre la mêlée affreuse qui tourbillonnait autour de nous.

Ce fut le moment où ceux des soldats qui n’avaient pas été frappés à mort, désespérant d’être épargnés par les soldats qui leur avaient tendu ce piège, récitèrent le De profundis , baisèrent leurs chapelets et déchargèrent leurs pistolets et leurs espingoles les uns sur les autres, se donnant tous la mort et laissant l’immobilité et le silence régner là-bas dans la nuit. »

ANTONIELLA.

« A ce moment, ma sœur, nous n'attendions plus nous-mêmes que la mort, d’une des balles que les soldats lançaient au hasard du haut de l’escalier.

« Lorenzo me dit :

« — Adieu ; pardonne-moi de t’avoir dérobée à l’échafaud pour mourir avec des brigands ; mais je ne pouvais croire au crime impossible dont tu te laissais accuser ! Non, ce n’était pas possible! Maintenant que nous allons nous quitter pour jamais, dismoi la vérité afin que le Seigneur me pardonne; as-tu vraiment tué ton enfant?

AKTOMELLA.

Parle comme si j’étais l’ange du jugement dernier.

« Pendant mon récit, son visage, que j’entrevoyais dans l’ombre, était plus blanc de son anxiété que du sang qui coulait de sa blessure.

« — Oh! parle! parle vite, me répétaitil en me regardant d’un œil suppliant, 11e me laisse pas mourir dans ce doute, que je sache que ta figure innocente ne m’a pas trompé, et que, dans le ciel où je vais t’attendre, je te retrouverai pure et digne de ce serment que je te fis par le brin de laine de ta quenouille. As-tu tué ton enfant?

« — Non, m’écriai-je tout bas-, je n’ai jamais eu d’enfant parce que tu n’étais plus là pour m’aimer; je n’en ai point tué

parce que le crime m’eût à jamais rendue indigne de toi !

« — Et pourquoi allais-tu donc à la mort pour expier un crime que tu n’avais pas commis?

« — Oui, ami, j’y allais tranquille parce que j’étais innocente et victime de ma passion pour les fils d’Annunziata, plus innocents encore que moi. Annunziata et moi nous brûlions de mourir pour qu’ils fussent orphelins et adoptés par l’hospice des enfants trouvés. Je les aimais comme mes propres fruits, et, en mourant pour eux avec mon amie, ne devenais-je pas leur mère aux yeux du ciel!

« — Oh ! miracle de tendresse ! s’écriat-il. Et qu’espérais-tu?...

« En ce moment, la balle l’atteignit, et

ANTONIELLA.

il glissa de mon sein sur la terre... Vous savez le reste.

« La sœur frémit et pleura.

« Quand tout se tut parmi les cadavres dans le fond de la cave, je soulevai Lorenzo évanoui dans mes bras et je montai en gémissant jusqu’au jour. Le peuple jeta une clameur d’étonnement et d’horreur, et vous m’emmenâtes dans votre sainte maison. »

Voilà ce que j’appris de la fin de Phis toire d’Antoniella.

ANTONIELLA.

Ce récit extraordinaire et louchant impressionna fortement tout le couvent des saintes cloîtrées de Foggio. On versa des larmes sur la malheureuse mère, restée emprisonnée à Naples dans la maison de correction, et sur les jumeaux, jetés on ne sait où, pour y manger le pain de la charité publique. On eut les plus tendres soins pour Antoniella, à qui l’on permettait, accompagnée de la supérieure, d’aller visiter de temps en temps le malheureux Lorenzo pendant sa convalescence. Ils n’osaient se parler devant les témoins; mais leurs yeux se disaient par leurs larmes ce que la prudence les obligeait de renfermer dans leurs cœurs.

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