Scène du Sabbat. Ronde bosse, esquisse en plâtre
Le buste de la reine, — bien que non achevé, parait-il, — eut grand succès. Bien avant le Salon, le grand article de L'Artiste l'avait célébré comme une merveille. D'un modelé délicat et savant, ce buste étonnait encore par la distinction de la physionomie, l'élégance des arrangements et enfin une surprenante habileté de (( rendu ». L'Artiste n'avait pas manqué de signaler l'audace de cette apparition du vêtement contemporain dans la statuaire : « le chapeau de gros de Xaples « moiré, avec du marabout, des brides en
(( blonde, un nœud sous la passe, l'écliarpe « de gaze sur le cou, la chaîne d'or à (( larges anneaux jetée sur la robe ». Traduire en marbre un costume de ce genre ne supposait pas seulement une habileté spéciale, qualité d'ordre inférieur, mais plutôt une indépendance de pensée qui surprenait. Les idées reçues, les idées communes en étaient bouleversées. Dans un Salon écrit, en 1836, pour la Bévue des Deux-Mondes, Musset s'indignait encore de ces nouveautés; à propos des statues de Bailly et de Mirabeau de Jaley, il écrivait : « Je suis fâché qu'elles portent (( des habits, car il m'est impossible de ^( comprendre le vêtement moderne en (( sculpture ». Cependant, Antonin Moine séduisit l'opinion, et le buste de Marie- Am^élie fut presque unanimement loué.
Je dirai, tout à l'heure, l'histoire des deux bas-reliefs pour Sèvres; je n'en veux retenir ici que les sujets : L'un représentait Léonard de Vinci peignant la Joconde en présence de François /^'V l'autre, Jean Goujon montrant à Diane de Poitiers la statue oit elle est représentée en déesse de la chasse appuyée sur une biche.
La Scène du Sabbat était une « diablerie » dont le Magasin pittoresque (que Charton
venait de fonder) donna un dessin avec un titre plus descriptif : Lutin tourmentant un dragon (1). C'est, en effet, une sorte de faune à queue de chèvre, ailé, monté sur une effroyable bête, ailée aussi, qu'il empêche de se dresser et de prendre le vol; allongé sur Téchine du monstre, le («■ Lutin ». de tout l'effort de ses deux bras, lui cloue à terre ses ailes de chauve-souris.
L'Artiste fît encore un succès à Antonin Moine. J'ignore qui écrivît le Salon qui n'est pas signé, Schœlcher ou Gustave Planche n'auraient pas mieux loué, mais certainement ne se seraient pas trompé.s au point de prendre pour du moyen-âge les réminiscences de Moine qui resta fidèle à son seizième siècle.
De tous les sculpteurs inspirés du moyen-âge,
le plus spirituel, celui dont le goût est le plus fin et le plus délicat, c'est incontestablement M. Antonin Moine. Il partage, avec M''' de Fauveau, le privilège d'exploiter en sculpture le véritable moyen-àge, compris dans toutes les merveilles de son art. Il n'a exposé que quatre ouvrages : deux bas-reliefs, une
(i) Magasin pittoresque 1833, t. !', p. 48. Le musée du Havre en possède un moulage en plâtre bronzé, donné par M.Couveley, conservateurdu musée. Long.O'^ôô, haut. O^SO.
ronde bosse et un buste. Nous avons eu déjà l'occasion de parler dans L'Artiste des deux bas-reliefs et du buste de la reine. Ce buste, quoique non achevé, est remarquable par la grâce et l'élégance du costume, il est impossible de travailler le marbre avec plus de finesse et de légèreté, de mieux lui donner toute la transparence et toute la souplesse de la gaze et de la blonde. Peut-être pourrait-on reprocher à M. Moine d'avoir trop prodigué les ornements, d'avoir trop chargé son buste de riches parures. Les deux basreliefs représentent l'un, Henri II et Diane de Poitiers, dans latelier de Jean Goujon, montrant à Diane la statue qu'on voit au petit musée des sculpteurs modernes, où elle est figurée en déesse de la chasse, appuyée sur une biche ; l'autre, Léonard de Vinci, peignant au milieu d'un concert, sous les yeux de François T', le célèbre portrait de la Joconde. Tous les personnages sont groupés avec beaucoup d'art, les costumes sont exécutés avec cette fidélité et cette délicatesse qui caractérisent les œuvres de M. Moine ; nous avons remarqué des têtes de femmes pleines de douceur et d'expression. Léonard de Vinci se détache bien de l'ensemble des bas-reliefs et impose par la gravité de ses traits et l'attention admiratrice avec laquelle toute cette cour suit le travail du sublime peintre. Le Lutin tournientant un dragon est une jolie création fantastique, puisée dans la mythologie du moyen-àge, la tête du lutin exprime bien la malice et l'espièglerie, celle du dragon la douleur et la rage. Le lutin serre les ailes du monstre pour l'empêcher de s'envoler, les efforts du dragon pour s'enlever.sont parfaitement rendus par l'énergie avec laquelle il écarte ses griffes et les appuie fortement contre le rocher.
M. Moine ferme la liste des talents originaux que uous présente l'exposition de sculpture... (1).
Gustave Planche qui venait d'entrer à la Revue des Deux-Momies n'a laissé dans son Salon de jugement que sur le buste de la reine :
J éprouve un plaisir très vrai à louer deux jeunes gens qui, par leur persévérance et la grâce toute spéciale de leur manière, peuvent prétendre à de légitimes encouragements ; j'entends parler de MM. Ghaponnière et Antonin Moine....
Le buste de la Reine par M. Antonin Moine résoudra une grande question dans l'histoire de la sculpture moderne. Après avoir admiré, comme nous l'espérons, en toute sécurité, le masque, la coiffure, la robe, les plumes et la chaîne, personne ne voudra plus nier la convenance de notre costume dans l'exécution d'un buste de femme. Les femmes de la cour de Henri II, qui semblent, dans les galeries du musée d'Angouléme, attendre le retour des fêtes du vieux Louvre, ne sont pas plus gracieuses ni plus vraies. Sans plagiat, sans pastiche, sans mesquine imitation, M. Antonin Moine a trouvé moyen de rappeler la sculpture de la Renaissance. C'est un grand bonheur qui n'était réservé qu'à des études sérieuses. Nous aurons plusieurs chicanes à faire sur l'architecture du masque, sur la solidité des masses principales, nous critiquerons peut-être certains détails d'ajus-
(Ij L'Artiste, U* série, t. V, p. 154.
lement ; mais il faut nous réjouir de cette nouvelle conquête de l'art.
Il est fâcheux que le buste de la Reine de M. Moine ne soit pas terminé. Cette circonstance, ignorée du public et même de plusieurs critiques de profession, a donné lieu à des jugements précipités. On a déclaré impossibles des qualités qui n'attendent que le ciseau pour se révéler. Le modèle en plâtre que j'ai vu est beaucoup plus charnu et plus lln que le marbre du Louvre.
C'était peut-être la manière du critique d'exciter les artistes à exagérer leurs qualités. En ce même Salon, il donne encore ces conseils à Barye : « faire des '( sacrifices, trouver des masses.... effacer « les détails trop nombreux >;.
A cette exposition de 1833 se rattache une œuvre de critique artistique peu ordinaire, très oubliée aujourd'hui, et qui intéresse autant l'histoire de l'art français, la petite histoire littéraire de Saint- Etienne que la biographie d'Antonin Moine. C'est un livre de 399 pages in-S», publié en livraisons, intitulé : Le Salon de
1833 (1) pctj' G. Laviroji et B. GalbaciOj, orné de cloute vignettes à Veau-forte par Alfred et Tony Johannot, Gigoux, etc.
(Paris, Abel Ledouœ, 1833).
Galbacio est un stéphanois, mais il importe de mieux expliquer.
J'ai dit que Gigoux et Moine étaient des amis très sincèrement attachés. Je trouve la trace de cette bonne amitié dans les souvenirs si affectueux qu'elle a inspiré à Gigoux dans ses Causeries sur les artistes de mon temps.
Gigoux, né à Besançon en 1806, avait eu pour compagnon d'enfance un brave garçoUj tête ardente qui vint aussi à Paris où il fit delà littérature et de la peinture. Il se nommait Laviron. Sur ce Laviron son intime ami, Gigoux ne donne pas d'autres renseignements que les suivants, savoir qu'en 18i8, il prit part à l'affaire du io mai et qu'il fut tué au siège de Rome en 4849, où il était devenu général de l'artillerie de Garibaldi. Rien qu'en feuilletant
(1) Ce Salon inspira d'autres volumes de critique : Le Salon de 1833, par A. Annet et L. Trionon, (Paris, Delaunay/; le livre de Ch. Lenormant : Les artistes contemporains aux Salons de 183 ï et 1833. Paris, in-i^, 2 vol., 10 pi. : etc.
la collection de L'Artiste on peut apprendre qu'il écrivit des études étonnantes, par la vivacité de l'impression, sur Léonard de Vinci, André del Sarto, Balthazar I eruzzi, etc. (1).
AntoninMoine avait, lui aussi, un ami d'enfance à Paris : Bruno Galbacio. Ce Galbacio était né, comme Antonin Moine, en la rue Neuve, de Saint-Etienne, un peu après lui, le 20 germinal, an VI (9 avril 1798). Il était fils d'un plâtrier, probablement piémontais. Jean-Antoine Galbacio, ou, plus correctement selon l'état civil, Garbaccio ; sa mère s'appelait Marie-Anne Olagnier (2). Le père Garbaccio — on disait Garbache, à Saint-Etienne — parvenu à quelque fortune, fit édifier l'immeuble où la sous-préfecture fut assez longtemps logée (rue Gambetta, 41).
Bruno Galbacio, élevé avec Antonin Moine dans la même petite rue étroite, probablement instruit comme lui au collège communal, était allé comme lui à Paris. Il y faisait de l'architecture au dire de Gigoux qui fait de lui ce portrait :
(1) L'Artiste, l^e série, tomes VIII et IX.
(2) Je ne vois pas si quelque lien de parenté rattache celte Marie-Anne Olagnier au maître graveur Olanier.
Ce Galbacio avait bien la conversation la plus intéressante et la plus variée du monde, sauf qu'il concluait toujours par la négation de toute chose. Pour lui, l'admiration et l'amour étaient des duperies. Métions-nous de ces esxjrits malsains
Gigoux et Laviron, Moine et Galbacio formaient un quatuor, deux paires d'amis. On est d'abord tenté en lisant Le Salon de 18SS de voir Laviron et Galbacio jouer un peu le rôle des confidents de tragédie, on les juge orgueilleux du talent de leurs amis, poussés par le désir de clamer leur renommée et leur gloire ; on suppose que leur livre est sorti de ce désir. La supposition ne résiste pas à une plus grande connaissance des choses.
Galbacio et Laviron étaient des artistes de grande originalité et de talent : l'un architecte et l'autre paysagiste, tous deux écrivains alertes et curieux d'érudition, ayant tous deux belle idée de leurs aptitudes. Ils entraient bien armés dans des combats d'esthétique qui avaient pour corollaires la destruction des influences dispensatrices des honneurs et des commandes ministérielles.
Ils -collaboraient tous deux à une publication fondée en août 1832 : La Liberté,
journal des arts (hebdomadaire), puis revue des arts (bi-hebdomadaire). J'ignore les destinées de cette publication dont je n'ai sous la main que huit numéros (I). Quand je dis que les deux amis collaboraient, c'est pour ne rien exagérer, car l'abondance de cette collaboration (la bonne moitié de la copie) prouve que la publication était à eux ou à bien peu près. Bruno Galbacio y dissertait d'architecture et d'art industriel et soutenait des thèses qui, reprises par Viollet-le-Duc, ont fait leur chemin (-2). Gabriel J. -H. Laviron dissertait sur l'histoire et l'enseignement de l'art, sur les institutions artistiques : académie,
(l) J"en dois la communication à M. Dumas. La publication était faite à Paris, chez Normand, in-8\; d"abord avec 16 pages (hebdomadaire) puis avec 32 pages ( bi-hebdomadaire) : 15 francs par an : paraissant le dimanche. Le 13« numéro termine le premier volume de 208 pages. Les couvertures portent les annonces de Renduel : Le Fils de la. bossue, de Hugo, etc.
(•2) Jai relevé de Bruno Galbacio les articles suivants: Jadis et l'Académie des Beavx- Arts en 1832. — Architecture. Ateliers d'enseignement. — Architecture. Troisième article sur les travaux publics. — Architecture. Fréfaci^. — De l'exposition de nos manufactures royales et de leurs produits co 'sidérés sous le rapport du progrès de l'art. — Poésies d'Hippohjte Tampucci. — Les principes avant les hommes. — De la statue de l' Empereur. — Machines à briques, tuiles^ etc.
jury, direction des Beaux-Arts, etc. A côté de ces participations capitales, on trouve dans ce petit recueil des articles de Jeanron, de Pétrus Borel , d'Eugène Delacroix , d'Alexandre Decamps le frère du peintre, une note posthume de Géricault, des vers d'Auguste Barbier, etc.
Cette publication était un outil de combat. On y soutenait les initiatives osées, la musique de Berlioz, par exemple. L'attaque contre l'Académie des Beaux-Arts, les grands ateliers et le gouvernement (direction des Beaux-Arts) y était menée tambour battant. On y était républicain, on reproduisait de La Tribune, d'Armand Marrast et de Godefroy Cavaignac, des articles qui paraissent du Galbacio et du Laviron tout pur.
Le Salon de 18-33 est une œuvre que la petite revue n'aurait pu supporter, non seulement à cause de son étendue, mais surtout à cause des volées de bois vert administrées à droite, à gauche, et même à Delacroix dont elle publiait la prose. Dans la préface de leur livre, les deux auteurs expliquent qu'ils se sont contentés de La Liberté iiidini q\Vi\ ne s'est agi que de a discuter des principes, d'attaquer des « abus, de faire la guerre aux exploiteurs
ANTOXIN MOINE 71
« d'hommes », mais qu'ils se sont crus obligés au livre « quand il a fallu arriver -à <t des questions où les amours-propres (( se trouvaient engagés ».
Ce livre est, en effet, une œuvre d'ardente lutte et passsionnée, d'injuste appréciation. Il est écrit de verve, à l'envolée de la plume, avec esprit, avec les mots qui portent, qui font image, qui restent. Mais de toute cette « blague », il sort comme un soufïïe de méchanceté. C'est cruel, mauvais. On n'est pas surpris que dans ses Causeries, Gigoux ait oublié ce livre d'un « esprit malsain ».
Les artistes y sont divisés en trois écoles: les Académiciens, les Romantiques et les Naturalistes. Dans cette dernière : Gigoux, ^[oine, les Johannot, Decamps, Barye, etc. On voit l'arbitraire du groupement, sa parfaite insignifiance. Les Casseurs de pierre et l'Enterrement cVOrnans n'avaient pas encore appris ce qu'était la peinture naturaliste.
Les académiciens, Gros, Gérard, Ingres, Pradier et même David d'Angers, sont nettement massacrés avec une joie féroce. C'est un feu de peloton. Les romantiques et à leur tête, Delacroix, ne sont guèremieux traités. Après l'exécution de ces a préten-
/:2 ANTONIX MOINE
« lions du passé » vient la critique de «-l'école naturaliste » où les exécutions sont encore nombreuses, mais où on trouve quelque repos dans les louanges adressées aux amis.
Gigoux, avec le Petit lever de Madame du Barrii et deux ou trois portraits ( entre autres le Dvernicki qui est au Luxembourg) est célébré en quatre pages élogieuses. Très célébrés aussi Johannot, Sigalon. Decamps. Théodore Rousseau, Cabat, Rude, Rarye, Aug. Préault, Daumas, Feuchères, etc. 11 est clair qu'à ne chercher que la grande originalité, les deux écrivains ne se sont guère trompés; mais quel volontaire aveuglement leur inspirait tant de sottises à propos du portrait de Bertin et tant de fastueux éloges au •Dvernicki ?
Inutile de dire qu'Antonin Moine est aussi loué dans la plus grande mesure et placé au premier rang. Deux autres foréziens sont fort inégalement traités: Foyatier très « blagué « pour un Astydanias, et Jaley (i) encouragé avec bienveillance pour
(î) I.éon-Louis-Xicolas Jaley, né à Paris, le fils du médailleur stéphanois Louis Jaley.
ANTONIN xMOINE 73
un Buste de M. rie Sninf-Aidaire et la Prière.
Je vais montrer ici Antonin Moine jugé par son ami d'enfance, Bruno Galbacio.
Page 39 :
Déjà à la précédente exposition, deux liommes
d'une conviction profonde, Barye et Moine, débutèrent sur le terrain vierge des individualités, en prenant la place que leur assignent un talent spirituel et un faire original.
Page 197 :
En sculpture, Barye, Moine et Daumas ont pris
leur place à un rang où l'art n'a élevé aucun des élus de l'école. Leur individualité a fait leur titre comme le Spartacu^ avait fait celui de Foyatler.
Pages "20i-207 :
On se rappelle que nous avons rangé Moine
dans l'école des naturalistes, c'est la place que lui assignent ses œuvres ; on ne saurait le contester ; nous le mettrions en tète des sculpteurs de cette école, que la naïveté et l'originalité de son talent nous le permettraient encore ; mais serait-il raisonnable de classer un artiste qui a un « faire » si individuel ? Nous ne le pensons pas.
Le nom de Moine est devenu populaire, comme celui de Gharlet, de Granville. Cependant, Moine n'a pris aucun de ses degrés chez les académistes pas plus que le Dominiquin chez les Carraches. Il est du nombre
i4 ANTON IN MOINE
de ceux qui ne tiennent rien de personne. Un jour, il dit : Je suis sculpteur, et il le fut : voilà Moine.
Le Buste de la reine, ce marbre qu'il a exposé, quoique non fini, fait présumer ce qu'il de^-iendra à la dernière main, quand on songe à tout le parti que son talent peut tirer de la perfection des détails. Le costume de la reine est celui de la vie privée, mais il est plein de goût et d'ajustement. Après les bustes de l'Empire qui nous présentaient toutes nos dames en Agrippiue, en Julia, en Gornélie, celui-ci a dû paraître un peu audacieux. Mais déroger aussi ouvertement aux habitudes des sculpteurs choragiques, c'est ne vouloir être ni plagiaire, ni absurde. Autrefois, une œuvre faussement grecque ou romaine servait souvent d'excuse à la médiocrité ; ici, il n'y a rien à emprunter nulle part. Le Buste de lareine a voulu être le portrait delà reine, et il est son portrait. Peu de figures de l'exposition atteignent mieux ce but. Moine était peut-être le seul qui pût l'atteindre aussi simplement. Il ne lui eût pas été plus difficile défaire une Gornélie ; mais il aurait fallu oublier la nature que ce sculpteur affectionne; il est resté fidèle à la vérité, quoiqu'avec son talent il eut pu faire du romain et du grec.
Tout le monde sait l'histoire de ses médailles du moyen-âge : elle a réalisé de nos jours ce qu'on raconte de Michel-Ange faisant des « antiques ». Les connaisseurs s'y trompèrent, les érudits à brevet raffolèrent, et quand l'erreur fut dissipée, les académiciens rougirent. Moine avait deviné Philante (1) et Victor
(1) Il y a une erreur d'impression oubhée aux Errata. C'est PhilanHe qua voulu écrire l'auteur, pour .Vntonio Filarcte, le médailleur du XV«.
ANTONIN MOINE io
Pisani (1), de même que Raphaël, Herculanum et Pompéi. Son plâtre d'ua Cavalier e?i voyage est digne de faire suite au Jean Paléologae.
A peine mis au Jour son Grand médaillon de jeune fille passa pour un chef-d'œuvre. Alors, cependant, le classique était à son comble.
Les bas-reliefs de Léonard de Vinci peignant la Joconde et de Jean Goujon montrant à François I" la statue de la belle duchesse de Valentinois que la manufacture de Sèvres avait si mal à propos dorés et enluminés, reparaissent aujourd'hui ce qu'ils sont, des compositions du genre de celles qu'on n'apprend point à l'Académie et dignes du temps qu'elles représentent.
A Moine, on ne doit point donner de conseils sur son art, il sent mieux que tout ce qu'on peut lui dire, parce qu'il a tout ce qui ne peut s'enseigner. Gracieux et naïf, qu'il continue de donner au public la suite de ses Médailles flamandes, gauloises (2) et françaises, ou bien quelques-unes de ces femmes qu'il sait faire si belles, souples et vivantes, du genre de celles dont nous avons parlé ; lui qui a pris l'art au point où il finit pour les autres, à la nature dont il est l'élève, à elle qui est un niait re qui ne trompe pas, comme ceux qui se mettent à sa place. Nous ne craignons pas de le citer pour exemple contre ceux qui disent que l'art est un métier qu on enseigne.
(1) Il faudrait Pisano : il s'agit du Pisanello qui fit la fameuse médaille de Jean Paléologue.
(2) Je ne vois pas bien ce que pouvaient être des médailles gauloises.
Sans que j'en puisse fournir la preuve, je suis bien convaincu que l'œuvre de dénigrement passionné de Laviron et Galbacio porta grand préjudice à Antonin Moine ; j'inclinerais même à croire que ce préjudice a été décisif et l'a perdu. Tenu pour un groupe d'implacables et dangereux ennemis, le quatuor des camarades subît l'inexorable loi de la guerre. Des quatre, un seul survécut : Gigoux. Les trois autres, brisés comme artistes, moururent avant leur jour, deux pour avoir perdu toute espérance, le troisième dans une béroïque et folle entreprise de révolte.
A la suite du Salon, par une mention.
Moine voyait bien sa seconde médaille rappelée. Mais nul avancement dans la notoriété artistique et son nom ne figurait plus dans la liste des commandes du gouvernement (1). C'est vainement que LWrtiste (2) avait — par pure suggestion
(1) L'Artiste. U* série, torne V, p. 193.
(2) Ihid., lr« série, tome VI, p. 38.
— annoncé que le Ministre donnait des commandes à Chenavard, Moine, Etex, Barye, etc. ; il fut obligé, quinze jours après, de dire qu'il y avait contre-ordre (l). Etcependant, le camarade, Barye, entrait dans la Légion d'honneur le 30 avril 1833, et le bruit courait qu'il était chargé de quatre groupes pour le pont de la Concorde. C'était l'occasion de la gloire. Rude avait aussi, disait-on, les quatre trophées de l'arc de l'Etoile. On disait encore que six autres statuaires étaient appelés à l'Intérieur pour des commandes. Toutes ces nouvelles ('2), qui ne devaient se réaliser qu'en partie, Antonin Moine, oublié, ne dût les apprendre qu'avec le sentiment amer de sa déchéance dès le premier etïort. Celui dont le nom était si fréquemment associé au sien que Teffet était presque celui d'une raison sociale, Barye, lui, encore heureux, montait : le gouvernement venait de lui commander en bronze Le Lion et le Serpent, et L'Artiste tressait la couronne au triomphateur en un magnifique article orné d'un admirable portrait
(1) L'Arlisle, l^e série, tome VI, p. 61
(2) Ibid.j U^ série, tome V, p. 276.
par Gigoux (1). Quelle différence des destinées! Antonin Moine, si impressionnable, en dût sentir comme un déchirement. Dans ces situations, les forts deviennent des révoltés dédaigneux et sont attendus parles triomphes définitifs: Tli. Rousseau, Decamps, Courbet ; les faibles ont bien aussi le dédain, mais, hélas! ils succombent, gardant aux lèvres on ne sait quel énigmatique sourire.
Les deux bas-reliefs pour Sèvres eurent de malencontreux destins. L'exécution ne sût pas conserver les finesses de la maquette perdues sous l'enduit de l'émail.
Ceux qui avaient vu l'œuvre d'Antonin Moine exprimèrent leur désappointement.
L'artiste pouvait-il se garder de l'accident ? La question ne saurait être posée. Ce qu'il faut dire, c'est quelatechmque des métiers a des exigences qu'il faut subir, que l'intelligence du compositeur doit lui faire
(l) L'Artiste, U<= série, tome V, p. 289.
discerner la relation du moyen au résultat et qu'il est absurde de demander à un sculpteur le modelé délicat et fin quand on veut le recouvrir d'un enduit formant épaisseur. L'œuvre d'Antonin Moine fut donc peinte, émaillée et... à peu près perdue.
J'ai dit queChenavard lui avait demandé aussi les figures de la partie supérieure etlesanses. Ces figures étaient «les bustes « des plus célèbres sculpteurs du seizième (( siècle )) et les anses étaient « formées de « tigres combattant avec des serpents « groupés autour des rinceaux ».
L'œuvre fut plusieurs fois présentée dans les expositions des produits des manufactures royales de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais.
L'Artiste, dans un article signé de Couches, de la fin de 1833 (i), apprécie de cette façon le résultat:
L'exécution des bas-reliefs est Fouvragede M. Moine ; c'est M. Moine encore qui a sculpté les tigures et les animaux.
La couleur des bas-reliefs nuit, sans aucun doute, à leur effet ; mais cependant, tout en tenant compte
(1) LArtisLe, \^<^ série, t. VI, p. 288-289.
de ce désavantage, j'avoue que j'aurais aimé un modelé plus serré, un fini plus profond et plus fouiUé. L'émaU vient là, qui étend sa robe sur l'œuvre du sculpteur et qui émousse ses finesses; qui les Aoile entièrement, si son ébauchoir n'a fait que les indiquer; qui, en un mot, transforme en une maquette un bas-relief saillant. 11 faut que l'artiste prévoie cet accident inévitable. Et, néanmoins, dans la part que AI. Moine a prise à l'exécution du vase, dans les parties surtout qu'a respectées la couverte d'émail, on retrouve cette allure libre, facile et vraie ; cet accent d'intime naïveté ; cette puissance de sculpture coloriste qui sait prêter l'âme et le mouvement à la pierre et disputer d'animation avec la peinture : toutes qualités qui constituent le talent d'Antonin Moine et sont ici parfaitement à leur place. Les anses surtout, de même que leurs accessoires, sont au-dessus de tout éloge. Inventées avec hardiesse par M. Chenavard, modelées avec feu et souplesse par le sculpteur, exécutées avec adresse et bonheur par le céramiste, c'est un chef-d'œuvre qui leur fait honneur à tous trois.
Et, plus tard, dans un autre article, non signé (1):
Les détails de l'exécution donnent un nouveau prix à ce petit monument d'appartement qui est consacré au souvenir delà renaissance des arts, en France, sous l'influence de François I". M. Antonin Moine a représenté, dans un bas-relief qui régne autour du vase, une scène où figurent les personnages célèbres de cette
1) L'Artiste, V série, t. l\, p. 190.
époque. Nous devons dire, cependant, que les figures du jeune statuaire ont perdu de leur caractère en se transformant en biscuit ; nous avons vu le plàtre-modèle et certainement le modelé des figures y était plus prononcé que dans le bas-relief du vase qui produit à rœil l'effet d'un ouvrage usé par le frottement.
De 1830 a 1833 et jusques vers 1836, Antonin-Mûine, à côté de ses travaux du Salon, donna une suite de petites œuvres par lesquelles il espérait démonti^er à tous la caractéristique de son talent : son sentiment de la forme vivante et sa fine intuition archéologique quiluifaisait voir, comme des contemporains, les gens des siècles passés. Ces petites œuvres éditées à bon compte — un morceau de plâtre de la valeur de quelques sous, — mises si facilement entre les mains de tous, ne pouvaient pas manquer d'attirer l'attention, de devenir le thème de discussions artistiques, défaire de la notoriété, j'allais presque dii^e de la popularité.
Le catalogue de ces opuscv.la est désormais chose impossible. Ces petits plâtres sontdepuis longtemps introuvables. Leur
nombre a dû être assez grand. J'en connais neuf dont je conserve des exemplaires mis en mauvais état par un enduit de laux bronze. Que discerner sur des plâtres dont les finesses de modelé sont empâtées d'une aussi malencontreuse manière? La disposition, TefEet général ? Quelque chose de plus, cependant, ce qui caractérise le talent de l'artiste : une pliysionomie vivante. On peut en juger par les deux que j'ai fait photographier ()) en têtes de chapitre :