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Puis, il fallut bien disposer des œuvres laissées par le mort. Il semble que la première pensée ait été d'obtenir quelques achats pour les musées de l'Etat et pour le musée de Saint- Etienne. En vue de ce dernier projet, Paul Moine s'adressa à Janin qui répondit aussitôt ( I ) :
Oui, certes. Et Je ferai tout mon possible pour que notre chère ville natale ne soit pas privée de ses titres de noblesse en perdant les œuvres d'Antonin Moine ! Malheureusement, Je suis un des vaincus du lendemain, Je ne suis rien par moi-même; mais, au retour * de nos députés qui sont encore absents. Je parlerai avec toute Téloquence d'un homme qui aimait votre père d'une tendresse toute fraternelle et qui vous demande un peu de l'amitié que votre père lui portait.
Tout à vous.
.1. .Jaxix.
22 octobre 1849.
(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.
-IM ANTOMN MOINE
Janin oubliait quelque peu que les « vaincus du lendemain » formaient la grande majorité à l'Assemblée législative et que le maire de Saint-Etienne, Heurtier, député de la Loire, plus tard conseiller d'Etat de l'Empire, faisait partie de cette majorité de réaction. Mais le véritable obstacle à un projet d'achat, c'est que la ville de Saint-Etienne n'avait point de musée (I) — j'entends de musée de peinture et de sculpture — et que les commerçants et les industriels stéphanois avaient d'au-
(I) Le Musée de Saint-t^lienne a eu ses origines dans des collections faites sous lEmpire et la Restauration par un j-ieur Eyssautier. Bien que composées en vue d un caliinet dlustoire naturelle, ces collections comprenaient des médailles et deux ou trois vieux tableaux, quelqutsnns de véritable valeur. Elles étaient eonservéees dans une pièce faisant partie du local diin cercle fondé en 1817, dit « le jeune » par opposition à un autre cercle fondé en 1810, Ce jeune cercle était installé place du Peuple (alors place Royale), dans une vieille maison du XW" siècle dite jdors maison Larralon, démolie en 18.3(3 et remplacée par rimrneuble qui porte actuellement le n 20 (angle de la rue Gambetta). Celte vieille maison avait pour dépendance une autre maison — vieille aussi — en retour sur la place des Ursules : elle existe encore (n" 3). C'est là, place des Ursules, quêtaient les collections Eyssautier quand la Ville, on 1833, les acquit par un arrangement qui Iransfoirnnit le propriétaiie en conservateur. Elles furent, à ce moment, installées à rH«'»fel de Ville récemment inauguré (1831), dans une grande salle donnant sur la terrasse nord.
ANTONIN MOINi: ^215
très soucis que les collections d'art. Je ne sais si des pourparlers furent engagés, mais je ne suis pas surpris qu'ils n'aient eu aucun résultat.
On fit donc une vente. LWrtistc l'annonça ainsi (1) :
Plusieurs ventes inléressanles doivent avoir lieu procliainemenl. Sans parler ici de celle du cabinet du général Despiney, nous aurons, dans quelques jours, celle d'Antonin Moine, le charmant sculpteur^ le portraitiste regretté. Statuettes et pastels, toutes les œuvres qu'il a laissées sont exposées jusqu'au 20 décembre dans son atelier de la rueBoursault. C'est un pieux pèlerinage à faire et bien peu y manqueront. Le 25, une nouvelle exposition aura lieu à rH(Mel de la rue des Jeûneurs et le lendemain la vente commencera. Nous y serons, car il y a là des portraits, des paysages, des fantci4sies d'un goût excellent et lin.
La vente eut lieu, en effet, le ^2G décembi^e 1849. L'Artiste en rendit compte (2) :
Ainsi que nous l'avions annoncé dans notre dernier Bulletin des arts, on a exposé, le 25, dans la salle de la rue des Jeûneurs, les tableaux et les pastels laissés par Antonin Moine. Le lendemain, la vente a eu lieu, ^ ente curieuse assurément et pleine d'émotions imprévues. Antonin Moine était, avant tout, sculp-
(i) L'Artiste, 5™« série, tome IV, page 62. Cil Ibid., ô""" séi'ie, tome IV, pai;o 78.
teur et pourtant son atelier ne renfermait à sa mort qu'un modèle en plâtre, la tigure symbolique de la République, esquisse mouvementée et vivante. Peintre, il avait longtemps fait du paysage ; de nombreuses études au pastel tapissaient son atelier ; on a tout vendu ; il nous seml)le même que l3eaucoup de croquis évidemment par trop imparfaits n'auraient pas dû être exposés. Je ne sais si vous en jugez comme moi, mais rien n est triste, à mon sens, comme ces exhibitions posthumes. Elh'S nous font entrer trop avant dans la \'ie intime, dans les rêves cachés de Tartisle, et, en vous dévoilant le mystère de son inspiration, les hésitations secrètes de son travail, elles le diminuent souvent à nos yeux et le rabaissent. Terrible chose que la mort quand elle vient si vite, quand elle frappe un peintre si Jeune encore dans son art, si inquiet de sa propre voie, si peu sur de son talent ! Le pastel était pour Antonin Moine la séduction constante, le songe éternel de ses nuits. Amoureux de la grâce, il ne s'est pas arrêté de^•ant l'affétprie; amoureux de la couleur nouvelle, il alla volontiers jusqu'au mensonge. Mais son crayon avait du charme, et, dans le beau monde bariolé de la fantaisie et de la manière, son nom restera aimé.
Un peu après, le Î9 janvier I80O, L'Illustration revenait sui^ cette vente caractétérisée pai^ « quantité d'ébauches et « d'études » et elle signalait « l'empres- « sèment religieux » du public.
On ne vendit pas tout puisqu'il reste trace de démai^?hes postérieures — infructueuses — pour des achats au compte des
musées nationaux. Le directeur de ces musées, Xieuwerkerke, s'était d'abord engagé; le 18 janvier i8o0, on le voit adresser ses excuses et ses regrets à Madame Moine (1): il avait oublié que le règlement n'autorisait d'achat que pour les œuvres d'artistes morts depuis plus de dix ans. L'intervention auprès du directeur des Beaux-Arts. Charles Blanc, qui, au dire de Nieuwerkerke, aurait pu davantage, ne donna, si elle fut tentée, aucun résultat: le gouvernement n'acheta rien.
Cependant, on fît acheter pour 200 fr., par le président Louis-N. Bonaparte, un (( Masque du roi de Rome ». Les lettres de l'intermédiaire, la baronne de Forget née Lavalette (2), ne permettent pas de dire si ce masque est un simple moulage sur nature — rare peut-être — ou une œuvre artistique à laquelle un moulage sur nature aurait servi.
(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint-Etienne.
(2) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne. — Les lettres sont datées 15 et 25 janvier, sar s millésime 1 1850 /)
U Illustration du 19 janvier 1850, avec les renseignements sur la vente et des appréciations sur l'artiste et son œuvre (citées en partie plus haut), donna aussi un portrait d'après on ne sait quel document. Même avec la faiblesse du rendu, cette gravure sur bois est intéressante puisqu'elle nous donne la dernière physionomie. C'est presque un profil: la tête légèrement inclinée sur la gauche et le regard un peu voilé accusent une curiosité calme d'analyste ; n'était cette douceur, les cheveux ras. la barbe en fer à cheval, la musculature plutôt sèche feraient croire à un soldat.
Etait-ce une œuvre d'Antonin Moine ce portrait donné en ce temps par sa veuve à Cordellier-Delanoue qui l'en remercia avec tant d'effusion (i)?
28 jauvier ls50.
Je trouve en rentrant, Madame, le portrait (|ue vous avez eu la bonté de faire remettre chez moi. It
(1) Dans les papiers at-quis par la BiMiotlièqne de Saint- Ktienne.
mVsl impossible de vous dire jusqu'à quel point cet envoi m'a touelié, venant de vous dont l'àme est en deuil pour toujours, comme la mienne. Les traits de notre cher et regretté Antonin sont là, tidèlement retracés comme ils le sont dans mon cœur...
Gordellier-Delaxoue.
Le silence se fît bien vite... et puis, l'oubli.
A en croire la Biofjrapliic Michaud, un sculpteur, P.-D. Tragln, fit d'Antonin Moine, son ami, un buste en bronze exposé au Salon de I800 et destiné à la ville de Saint-Etienne. Il y est inconnu.
Récemment, en 1897. le Louvre a reçu do M. Garnier-Hildewier un portrait d'Antonin Moine peint par Madame Dehérain.
Sur la famille de Moine, je ne sais que très peu.
Son fils André-Paul, dont les études à l'Ecole polytechnique avaient été si dou-
loureusement interrompues, sortit le dernier de sa promotion (99™*-' sur 99) et s'en alla (l'Ecole, en ce temps, recrutait pour l'infanterie) sous-lieutenant au 67^6 de ligne (U'ï" octobre 1851). Il devint successivement lieutenant (i*'^" décembre 18oi), capitaine (8 septembre 1801), capitaine adjudant-major (âo février 1865). chef de bataillon au G"^^ de ligne (29 juin 1873), et, enfin, major au iiime (3 octobre 1873). Il fut retraité, en cette qualité, pour ancienneté de services, le 2 octobre 1879 et mourut trois mois après, à Paris, le 22 janvier 1880 : il n'avait que cinquantedeux ans.
Il avait servi en Afrique du 17 octobre 1863 au 10 juin 1865 et pris part à la grande guerre dans l'armée de Bazaine; il fut fait prisonnier à Metz le 29 octobre 1870. A son retour de captivité, il passa au l^"" régiment provisoire (le 13 avril 1871) avec lequel il retourna en Afrique le 13 juin 1871 ; il y resta jusqu'au 21 juillet 1873. Il était chevalier de la Légion d'honneur du 27 décembre 1867.
Sa femme, Marguerite-Louise Bernier.
lui survécut longtemps.
Aux témoignages de profonde estime et de grande sympathie que lui donnèrent les amis de son mari, on voit combien elle fut digne de lui et combien elle mérita l'amour si constant qu'il lui donna. Ces témoignages, ils sont dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint-Etienne; je ne puis les rapporter ici. Celui de Lizinka de Mirbel qu'on a lu plus haut est touchant; tous sont unanimes : elle l'eût rendu heureux, s'il eût pu l'être.
Un artiste de talent, Léon Noël, a laissé d'après elle, une lithographie qui a été reproduite dans un livre récemment publié (1). C'est un portrait à grandes manières dans un décor de palais :
colonne où s'attache une lourde draperie, rampe à balustres, et, dans le fond, les grands arbres et les statues d'un parc. Elle est vue de dos et retourne la tête
(1) John Grand-Carteret. XZX«e siècle (en France/. Paris, Didût 1893. In-8°.
"l^lîl ANTON IN MOINE
comme la Fille à fa cassette de Titien; elle a les épaules nues et le visage vu presque de profil est fin et beau; elle est vêtue d'une robe de velours sombre avec des manches de tulle et elle est coiltée d'un grand chapeau Rubens avec des panaches.
Ce portrait — fantaisie d'artiste — doit être de l'époque lieureuse. vers 183:2.
Elle vivait en 18(36; on l'apprend par une lettre de Janin qu'on va lire. A ce moment, elle se trouvait dans je ne sais quelle « peine » pour laquelle elle demandait l'appui du compatriote de son mari qui regrettait de ne pouvoir lui obtenir une « faveur » qu'il avait vainement sollicitée de la ville de Paris, en I8i0, pour le fils d'Alexis Monteil . Toutes conjectures seraient vaines.
Madame,
Il y avait bien longtemps que je désirais savoir des nouvelles de la veuve et du fils de mon illustre compatriote Antonin Moine, el, certes, j'aurais été )3ien heureux de savoir que le fils était digne de son père et que vous étiez, Madame, dans une condition digne de vous. Mais ma joie est sensiblement troul)lée on apprenant votre peine et me voyant dans rinijinsslbilité de vous venir en aide. Hélas! en LS4-8, j'avais comme une certaine autorité (jue j'employais bien ^•olontiers au service de mes amis ; mais, à cette heure, je ne suis plus connu et je ne serais plus
servi de personne. Ce qui me console un peu, c'est qu'en 1840, quand nous étions quelijue chose et que M. le Préfet de la Seine s'appelait Kambuteau (l),,j'ai été refusé net, demandant à la ville la même faveur pour le tlls de M. Monteil, l'excellent historien des Divers étais. On me donna tant de motifs pour diminuer la cruauté du refus que sachant la bonne A'olonté de M. le Préfet, je demeurai persuadé que la chose élait impossible. A plus forte raison à Theure où nous sommes. Si pourtant vous vouliez adresser une pétition au Préfet de la Seine et la faire apostiller par le compatriote tout puissant, M. de Persigny, peut-être auriez-vous quelque chance d'obtenir cette justice. Quant à moi, je ne vois que ce moyen-là.
Pardonnez-moi, je vous prie, mon peu de crédit. Acceptez, cependant, les meilleures déférences de ma chère femme qui a gardé de vous les meilleurs souvenirs.
Je suis, avec la plus vive sympathie et le plus grand respect, votre obéissant et tout dévoué serviteur.
Jules Janin.
Passy, 17 décembre 186G.
Sur son pure, sa mère, ses frères et ses sœurs, je suis très peu renseigné; ce que je sais se résume ainsi :
(1) Préfet de la Loire en 1814.
I. M<iine. marchand de Saint-Victor- Malescourt. marié à Marie Héraut,
dont issu :
IL Moine André (17o8-18. .?), marchand de rubans, à Saint-Etienne (t), marié le 8 juin rm à Marie Lardon (1760-18. .?). fille de Paul Lardon, marchand, et de Anne Louison,
dont issus :
lo Benoîte, née le 2i mai i78o;
2o Marguerite, née le 15 juin 1786;
3o Pierre, né le 6 juin 1787;