‹ AntonineChapitre 5 sur 10 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Si VOUS croyez que fa poésie de h jeunesse dure, jusqu'aux derniers jours ;

Si vous vous asseyez encore sous l'arbre fleuri de vos illusions;

Si vous ne voulez connaître que le côté heureux de la vie ;

Si vous niez le mélange de bien et de mal avec lequel la nature a pétri le cœur humain ;

Si rien ne vous a failli dans ce monde, si Tami que vous aviez il y a dix ans est votre ami d'aujourd'hui, si la temme que vous aimiez ne vous a pas trompé ; sî^ vivant encore avec elle, votre âme a conservé pour elle

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ses premières impressions, si vous n'avez pas de larmes à donner au passé, aumône que ce grand mendiant veut toujours qu'on lui jette ;

Si vous croyez que, lorsqu'on a épousé la femme qu'on aime, que Ton vit, que Ton est riche et que Ton se porte bien, on n'a rien à souhaiter ni à regretter, fermez ce livre sur le dernier chapitre que vous ave» lu; car, à vous qui pensez ainsi, je n*ai rien à dire que vous puissiez croire, car j'aurais honte de troubler votre âme dans ses croyances, et je veux vous latsâer, si vous vous êtes intéressé au héros de mon livre, la joie de l'avoir vu guéri, heureux, aimé, lui que la mort avait déjà touché du doigt.

Mais si, au contraire, vous avez déjà fait Texpérience des choses terrestres, si vous savez que le cœur ne peut pas se nourrir toujours des mômes joies, comme Testomac ne peut accepter toujours les mêmes aliments, si la tombe vous a pris quelques-unes de vos amitiés, si le doute a détruit quelques-unes de vos illusions, si vous passez sans émotion près de celle que vous ne regardiez jadis qu'en tremblant, si vous dites déjà froidement les noms dont les syllabes vous ont fait tressaillir, causons ensemble, car nous nous comprendrons, et vous vous direz comme moi, après le dernier mot de ce livre :

f C'est triste, mais c'est vrai, t

Certes, Edmond était heureux, et, lorsqu'il devint à Paris, il eût été difficile de trouver dans la capitale du monde un homme plus content de son sort que lui. Il venait de voir Nichette, dont il n'avait jamais parlé à

Gustave depuis le mariage de ce dernier, dans la crainte de lui faire de la peine, mais qu'il avait toujours.espéré revoir et presser dans ses bras, car la reconnaissance était une des vertus d'Edmond. Il avait donc fait, en passant par Tours, ce qu'il devait faire, et c'était le cœur riche d'espérances et léger de regrets qu*il rentrait dans la chambre où Ântonine s'était donnée la première fois à lui.

Les souvenirs d'amour Tavaient accueilli et s'étaient mis à chanter quand il avait ouvert la porte, comme des oiseaux familiers dont on ouvre la cage, Tous les objets qu'il avait quittés avec la presque certitude de ne pas les revoir lui souriaient. 11 éprouvait ce que Gustave avait éprouvé en revoyant la chambre de ,Nichette, seulement il n'avait pas, comme son ami, la douleur de causer un chagrin à la femme qu'il avait aimée, car la femme qu'il avait aimée, lui, il l'aimait encore.

C'est presque un sacrilège que d'aller s'embusquer, comme nous allons le faire, derrière les haies en fleur qui bordent le chemin d'Edmond, afin de surprendre les moindres actions de sa vie et de les commenter au profit de la froide réalité. Ne vaudrait-il pas mieux faire comme les conteurs d'autrefois, ou comme les vaudevilles de tous les temps, nous arrêter au mariage* et laisser au lecteur supposer ce qu'il voudrait, c'est-àdire que les époux s^aimeront toujours, comme Philémon et Baucis, et auront beaucoup d'enfants, comme les paysans de Florian?

La vérité trouverait- elle son compte à ce dénoûment

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simple? La vie est-elle dans la jeunesse, l'année estelle dans le printemps? Faut-il perpétuellement dire aux hommes : a Marchez sans cYainte, la vie est belle, rien n'y ment, rien n'y trompe, rien n'y change! » Si vous traversiez un chemin et que vous y fussiez arrêté par des voleurs, ne vous plaindriez-vous pas que ceux qui connaissent ce danger ne vous eussent pas prévenu? Or le roman est plus qu'un miroir, c'est un avertissement. Il doit reproduire la vie sous deux faces, et montrer les deux visages de ce Janus moral qu'on appelle le cœur humain. Si l'on en fait une lorgnette enchantée montrant à ceux qui regardent dedans la nature sous un jour faux, ou même une fausse nature, verte l'hiver comme l'été, éclairée dans toutes les saisons du même soleil, il fera plus de mal encore que sL sans autre commentaire que le fait, il reproduit comme une glace ce qui passera devant lui! Â quoi bon un guide, et le roipan doit en être un, si ce guide ne me prévient pas des précipices et ne me dit pas que je vais tomber dans un précipice lorsque je crois mettre le pied sur des fleurs?

Le bonheur de longue durée est-il dans la vraisemblance humaine! sur douze mois, la nature n'est-elle pas dépouillée pendant six de rayons et de feuilles? »Quel peintre de mœurs, désireux de rester vrai, a jamais osé présenter un homme constamment heureux? Aucun. Tous se sont courbés devant cette fatale nécessité qui a placé la vie de l'homme entre ces deux mots ; l'espérance et le regret.

Prenons les trois livres typiques de cœur, de jeu-

pesse et de passion : Pavl et Virginie, Werther et Jifonon Lescaut. '

Ni Bernardin de Saint-Pierre, ni Goethe, ni l'abbé Prévost, n'ont osé foire vivre le héros de leur livre dans les conditions de bonheur où ils Tavaient placé. Toute la poésie de leur œuvre vient presque de la mort de celui que le lecteur voudrait voir vivre.

Faites que Virginie vive et épouse Paul ; faites que Werther ne se brûle pas la cervelle et épouse Charlotte ; foites que Manon ne trompe plus Des Grieux et vive avec lui comme il veut vivre avec elle, vous aurez, |e l>voue, un grand moment de joie en voyant heureux ces types aimés et sympathiques. Hais suivez ce bonheur» et vau» verrez ce qu'il deviendrai... Vous vous apercevrez bientôt qu*il est impossible, et que la m^t seule pouvait poétiser ces amours jeunes, ces rêves passionnés, «es illusions charmantes que la vie, en se prolongeant, eût déchirés à toutes les ronces, eût foulés à chaque pas.

Oubliez que les trois poètes ont fait mourir leurs héros, fermez les yeux et cherchez dans votre esprit ce qu'ils auraient été un jour.

Voyez-vous Paul et Virginie, ces deux êtres charmants, frais, jeunes, chastes, amoureux, poétiques, les voyez-vous devenir vieux', voyez-vous leurs joues se creuser, leurs cheveux blanchir, leur dos se voûter, leurs dents choir?.,*

Voyez-vous Werther et Charlotte, ridés, jaunis, marcher à pas tremblants, chantant : Souvenezi^vous-en, comme H. et madame Denis, de Désaugiers?...

Voyez-vous Hanon et Des Grieux, ces deux symboles de l*amour terrestre dans ce qu'il a de plus fougueux et de plus insensé ; les vcfez-vous tous deux, perclus dinfirmités, en raison de la vie sensuelle qu'ils ont menée, asseoir face h, face, dans deux grands fauteuils^ leurs décrépitudes catarrheuses?...

Toyez-vous ce que la vie et Fâge auront fait de ces êtres charmants, parfums visibles, rayons animés, poésies vivantes?... Rien ne restera de leur passé, leur âme sera usée, leur cgrps sera méconnaissable, leur visage repoussant.

Allez donc demander à ces vieillards un écho d^ mots qu'ils disaient autrefois. Peut-êthe sont-ils sourds.! peut-être ne se les rappellent^ ils pas! peutrêtrç en rient-ils!

Oui, si Ton veut laisser pur dans Pesprit le souvenir des types que Ton a créés, il faut les faire retaurn^er jeunes à Dieu; 11 faut que Fempreinte qu'on prendra de leur visage après leur mort soit agréable à voir et rappelle Fbeureux temps de la vie ; il faut qu'uit sourire entr^ouvre leurs lèvres muettes, il faut que leur mort ait Fair d'un sommeil; il faut que les illusions soient venues s'asseoir à leur chevet, et qu'ils aiçnt cessé de vivre en leur souriant.

Un poëte qui m'est oher a dit :

C'est un bienfeit da ciel àé mourir i vingt ans, El éifi ne pas sea^r de nos jeunes amiéet Se. ftétrir 9 im (^t« Wfi caiw9iw«» fanéee.

Il avait raison.

Le livre que nous écrivons aujourd'hui est fait sur ces trois vers. Si cependant, quand vous vous serez identifié avec votre personnage, ^uand vous Taurez fait jeune, beau, amoureux, aimé, vous n'avez pas le courage de le tuer au milieu des enchantements dont vous Tavez entouré; si vous voulez lui laisser boire jusqu'à la dernière goutte la coupe où il vient de poser ses lèvres; si, en le laissant vivre, vous lui donnez tout ce qu'il souhaitait avoir, et que vous l'abandonniez là, sans dire ce qu'il devient, vous faites un livre charmant pour les peûtes filles de quatorze à quinze ans, mais vous faites une œuvre incomplète poui les hommes sérieux.

Si vous suivez votre personnage, il faut tôt ou tard que vous en arriviez au point que je disais tout à rheure; car vous ne pouvez laisser à l'homme de cinquante ans le visage et les sensations que vous donnez à l'amoureux de vingt ans.

Eh bien , j'ai voulu faire cette étude sans partialité, sinon sans regret. J'ai doté Edmond de tous les enthousiasmes, de toutes les poésies, de toutes les illusions, de tous les amours de la jeunesse, je l'ai frappé d'une maladie dont il devait mourir à vingt-cinq ans.

Quand il a été au moment de mourir, quand sa mère, sa femme, son ami, personnifications de toutes les amours qui peuvent abriter Thomme, pleuraient à son chevet, parmi les quelques personnes qui veulent bien s'intéresser au développement de ce livre, et que je connais, je n'en ai pas trouvé une qui ne m'ait dit : a Ne faites pas mourir Edmond. »

Ainsi la vie, c'est tout!... Respirer librement, boire, manger, avoir Texercice de toutes ses facultés, voilà le bien suprême!... Et rendre tout cela au malade (|ui se débat contre la mort, c'est lui donner le bonheur, surtout quand, comme Edmond, il trouvera autour de lui, en rouvrant les yeux, une mère, une femme, un ami, la jeunesse^ la fortune, enfin toutes les conditions du bonheur humain...

Soit !

Edmond a vécu, dans mon livre, comme il vit en réalité ; car je ne me suis pas donné la peine d'inventer cette histoire : je l'ai écrite, calquée même sur les personnages qui vivent encore pour la plupart ; seulement je demande la permission de les suivre quelque temps après leur retour à Paris.

Deux ans après les événements que je viens de raconter, tous les personnages qui ont figuré dans cette histoire, à l'exception de Nichette, étaient réunis et dînaient dans la salle à manger de madame de Péreux.

Un enfant .blond et rose, âgé de treize ou quatorze mois, était assis entre Gustave et Laurence.

Ce jour était le second anniversaire du mariage d'Antonineet d'Edmond.

Celui-ci n'était presque pas reconnaissable.

Au lieu du jeune homme pâle et mince que vous connaissez, figurez-vous un homme plus visiblement beau, enrichi d'un certain embonpoint, portant barbe et moustache. *

30n ANTOl^INE.

M. Devauxse complaisait dans la vue de cette transformation qui était son ouvrage

— Eh bien , il y a aujourd'hui trois ans que vous êtes mariés, mes enfants, dit le docteur ; que de choses en trois ans !

— Que de choses heureuses ! répondit madame de Péreux en souriant à son fils.

— Guérison complète, reprit M. Devaux, cela ne se voit pas une fois sur cent. Allons, à la santé d'Edmond!

Chacun des convives leva son verre de vin de Champagne en signe d'adhésion, le porta à ses lèvres et le replaça sur la table.'

Edmond but le sien d'un seul trait, comme pour confirmer ce que le docteur venait de dire.

Le père d'Antonine le regarda faire avec admiration.

— Quelle cure! s'écria-t-il de nouveau. Il y a trois ans, ce verre de vin de Champagne, bu de cette façon, vous eût fait cracher le sang le lendemain et vous eût donné la fièvre pendant huit jours au moins. Ce soir, vous dormirez comme si vous aviez bu de Teau. Quelle belle mission que la médecine, cette résurrection que Dieu a mise entre les mains de certains hommes ! Moi, je ne guéris pas un malade sans éprouver une émotion toute chrétienne.

— Et moi, me guérirez-vous, docteur, demanda madame de Péreux, moi qui, depuis qu'Edmond a été malade, ai des douleurs de cœur qui m*étouffent parfois?

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— La médecine n'a rien à faire à cela, répondit M. Devaux. C'est une douleur morale qui vous a rendue malade, c'est le bonheur qui vous guçrira. Êtesvous heureuse?

— Comment ne le serais-je pas?...

— Alors vous n'avez rien à craindre.

Pendant que cette conversation avait lieu, Anlonine regardait attentivement son mari. Celui-ci, qui avait très-grande faim, paraissait ne prêter qu'une médiocre attention a ce que disaient sa mère et M. Devaux.

— Qu'est-ce que tu fais ce soir? demanda-t-il tout à coup ii Gustave.

*^ Je reste ici» répondit Daumont ; et toi?

— Moi, j'ai promis d'aller faire visite à M. de ***. Tu le permets, ma obère mère, tu me donnes congé ce soir?

•rr^ Va, cher enfant, va. h te permets tout, excepté d'être malade.

Aiitotiine leva sur Edmond un regard presque suppliant, que celui-ci évita, mais qui n'échappa poim à Gustave.

Quand le diAer« qui touchait à sa fm, fut terminé, Gustave s'approcha d'Edmond.

— r Tu devrais ne pas sortir, lui dit-il.

•— Pourquoi ?

. — Parce que cela fait de la peipe à Antoniae.

—- Antopine est une enfant, répondit Edmoud. Si je Fécoutais, je ne sortirais jamais d'ici.

— Il faut lui pardonner cela, elle t'aime tant!

-^ Les fepiinçs sont fiinsi faites, que tôt ou tard leur

308 ANTtfNINE.

amour devient de la tyrannie. Quel mal y a-t-il que j'aille faire une visite à M. de ***, chez qui j'ai dîné Tauire jour?

— Antonine est jalouse.

— De qui?

— De la femme de M. de ***.

— Elle est jalouse de tout le monde. Elle est folle! Pendant qu'Edmond et Gustave causaient ainsi, Antonine s'était approchée de Laurence.

— Vous voyez, lui dit-elle, il y va encore ce soir.

— Voyons, ne vous faites pas de peine, répondit Laurence; vous vous inquiétez à tort. Edmond vous aime plus que jamais*

— Qui m'aurait dit cela? fit Antonine avec un soupir d'une tristesse infinie.

— Qu'y a-til? demanda tout bas H. de Hortonno en s'approchant des deux femmes.

— Il y a, répliqua Laurence, qu'Antonine est peinée de voir que son mari va si souvent chez M. de ***. Elle croit qu'il fait la cour à sa femme.

— Laissez-le aller, dit M. de Mortonne, c'est le moyen qu'il revienne. Plus vous voudrez Ten empêcher, plus il s'y entêtera. Qu'est-ce que cela vous ferait qu'il fît un peu sa cour à madame de ***? Vous savez bien qu'il n'aime que vous.

— Triste consolation! murmura Antonine, dont les yeux commençaient à se mouiller.

— Voyez donc comme il est fort et bien portant! disait madame de Péreux à M. Devaux en lui montrant

Edmond qui venait d'allumer un cigare. Que je suis heureuse, docteur, et combien ne vous dois-je pas ! . . .

— M'accompagnes-tu un peu, dit Edmond à Gustave en prenant son chapeau ?

— Non, je reste avec ces dames.

— Adieu, alors.

— Tu t'en vas déjà? dit Ântonine à soïi mari, on le voyant sô disposer à sortir.

. — Rentreras-tu bientôt?

— Dans une heure je serai ici.

— Bien sûr?

— Bien sûr.

Ântonine tendit son front à son mari, qui Tem-brassa.

— Ne sors pas ce soir, lui dit-elle tout bas en essayant de le retenir.

— Ah çà ! pourquoi tiens-tu tant à ce que je ne sorte pas?

— Il y a aujourd'hui trois ans que nous sommes mariés, tu peux bien me sacrifier toute cette journée.

Edmond haussa les épaules et remit son chapeau sur la table avec un geste d'impatience.

— Sors, puisque tu y tiens tant, lui dit sa femçae.

— Non, puisque tu veux que je reste;

— Je ne le veux pas, je le désire, à cause de nos amis, qui sont venus ici fêter cet anniversaire.

— J'avais oublié que cet anniversaire fût aujourd'hui.

— Déjà ! dit Antonine. Tu ne m'aimes donc plus» Edmond? •

Edmond reprit son chapeau.

— Si c'est pour me faire une scène de sentiment que tu me retiens, dit-ii, cela ne sera pas amusant.

— Sors, mon ami, c'est moi qui ai tort. Embrasse* moi encore. Ainsi, dans une heure» tu seras ici?

— Dans une heure.

Antonine sourit à son mari, qui quitta le salon.

— Il ne sera pas de retour à minuit, murmurat-elle.

— Qu'avez-vous donc, chère enfant? dit madame de Péreux à Antonine, vous paraissez triste !

— Je n'ai rien, ma mère, répondit Antonine, rien, en vérité.

— Edmond qui sort un peu souvent, c'est cela qui vous chagrine ? Mais il ne sort que parce qu'il sait que vous n'êtes pas seule et que nous sommes avec vous. Tous les jeunes gens sont comme lui. Songez donc qu'il n'a que vingt-six ans, et qu'à cet âge un homme a besoin de distractions.

Quoi qu'il fût arrivé, madame de Péreux eût toujours donné raison à son fils* La santé et le bonheur de de son enfant, c'était tout ce qu'elle voulait; aussi n'é- Cait^e pas à elle qu'Antonine venait se plaindre, car elle savait bien à quoi s'en tenir là-dessus.

Gustave, le commandant, madame de Hortonne et le docteur se mirent à une table et commencèrent un whist. Gela n'amusait pas beaucoup Daumont, mais

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cela amusai't tant les trois autres partenaires, que, pour leur faire plaisir, il se mettait toujours de la partie.

Avant de s'asseoir à la table, Gustave embrassa son fils et sa femme, qui avait pris l'enfant sur ses genoux et qui causait avec Automne sur un canapé, tandis que madame de Péreux allait prendre un livre et en achevait la lecture aux derniers rayons du jour.

Antonine regardait à chaque instant la pendule. Une heure et demie se passa ainsi.

Tout à coup Ântonine se leva.

— Où allez-vous? lui dît Laurence.

— Je vais un instant chez moi.

-* Voulez-vous que je vous accompagne?

— Sans doute.

Laurence voyait Ântonine si triste, qu'elle ne voulait pas la quitter, tant elle craignait que cette tristesse ne se changeât en désespoir.

— Mon Dieu, mon Dieu ! que je suis malheureuse !».. fit Antonine en se laissant tomber sur une chaise et en pleurant à chaudes larmes.

— Voyons, mon amie, ma sœur, lui dit Laurence» ne pleurez pas ainsi.

— 11 aime cette femme, répétait Antonine, j'en suis sûre..., il devrait être de retour depuis une demiheure.

— Vous vous alarmez à tort, calmez-yous. Il aura été retenu malgré lui.

— S'il n'y avait que cela, je ne dirais rien, répondit Antonine ; mais je vois bien comme Edmond est changé.

Si vous Taviez vu autrefois, vous ne le reconnaîtriez plus, il était jaloux de mes moindres pensées, il ne voulait même pas que ma femme de chambre me touchât. Maintenant il me laisse seule des journées entières. Il est vrai que maintenant il a tout Tavenir devant/ lui, tandis qu'à cette époque il croyait sa mort prochaine. Son amour ne venait-il que de cette conviction? Il y a des moments où je le crois. Eût-il donc mieux valu que mon père ne le sauvât pas? La mort seule eût mis un terme à son amour, tandis que, je vous le répète, Laurence, je suis sûre qu'il aime une autre femme que moi.

En ce moment, Gustave entra.

— Je vous ai vues sortir ensemble, dit-il aux deux femmes, qu'arrive-t-il?

Laurence montra Ântonine à Gustave.

— Elle pleure! dit-il.

— Mon bon Gustave, lit Ântonine en prenant la main de Daumont, vous ne faites pas de peine à votre femme, vous...

— Vous êtes une enfant, dit le jeune homme à Ântonine, Edmond vous aime.

— C'est ce que je lui disais, ajouta Laurence.

Mais elle regarda Gustav^ comme une femme qui sait qu'eïle ne dit pas ce qu'elle pense.

— Reste avec elle, dit tout bas Gustave à Laurence, moi je vais aller au-devant d*Edmond, et j'aurai une explication avec lui, car ce qu'il fait est mal.

— C'est cela; tu nous retrouveras ici.

Gustave serra la main de sa femme et disparut. ^ M. de ***^ chez qui Edmond était allé, demeurait sur

le boulevard des Italiens; Gustave était connu çle lui;

il n'y avait donc rien d'étonnant qu'il vint lui faire

visite.

— Monsieur n'y est pas, répondit le domestiqua à Daumont; mais madame y est. ,

— Ânnoncez-moi. -

Gustave trouva Edmond avec madame de ^*. Tous deux furent assez étonnés de le voir. Gustave était résolu à frapper un grand coup tout de suite.

— Je vous demande pardon, madame, dit-il, de me présenter si tard chez vous, mais madame Ântonine de Péreux est indisposée et je venais chercher Edmond, que je savais ici.

Du moment qu'il était tard pour se présenter chez une femme, il était tard pour y rester.

Madame de *** comprit l'intention de Gustave, elle rougit, et, s'adressant à Edmond, elle lui dit :

— Je ne vous retiens pas, monsieur, et je vous prie de présenter mes sincères compliments à madame de Péreux, dont, je l'espère, l'indisposition sera sans gravité.

Les deux jeunes gens prirent congé de madame de***. ;

— Que signifie cela? dit Edmond à Gustave quand ils furent dehors.

» Cela signifie, mon cher ami, répondit Daumont d*iine voix un peu sévère, que tu te conduis mai avec Antonine.

— Et c'est toi qui t'es chargé de me faire de la morale ?

— - Tu as eu tort, parce que la morale ne m'amuse pàli.

— Tu l'écouteras cependant.

-^ Je sais que c'est un des droits de l'amitié. Parle.

— Tu trompes Ântonine.

— Cela ne regarde que moi, en tout cas.

— Gela me regarde, moi, qui, il y a trois ans, ai été demander à mademoiselle beVaux qu'elle consentît à être ta femme; car à cette époque tu n'aimais qu'elle, et tu me sautas au cou quand je t'annonçai à ^a porte qu'elle voulait bien t'épouser.

— Il y a trois ans de cda.«.

— Eh bien?

— Eh bien, mon cher, il se passe bien des choses en trois ans. A cette époque-là^ je crachais le sang, je croyais aroir deux ans à vivre ; maintenant je me porte comme toi^ et la vie m'apparaît autrement. J'aime toujours Antonine , mais je l'aime comme on aime après trois ans de mariage passés continuellement avec sa femme. On ne peut pas toujours être aux pieds de sa femme comme aux premiers jo^râ. L'amitié, l'affection tranquille, succèdent aux premiers emportement!) ; puis^ je le répète, quand on croit que l'on va mourir, on dit et Ton fait bien des choses que l'on troiTte presque ridicules quand on est guéri.

J'ai vingt-six ans, je suis marié; mais, que diable!

je ne compte pas ne vivre qu'avec ma femme, comme si ]m%i^ s^i^^nte ans.

— : Et alors, tu la feras souffrir pour un caprice que mas?

-^ La vie se passe à cela, mon cher; et si Antonine n^était pas entourée de gens qui lui montent la tête, elle ne souffrirait pas.

— Est-ce pour moi que tu dis cela?

Edmond ne répondit rien.

— Tu n'Jas donc plus rien dans le cœur ! lui dit Gustave; tu oublies tes amitiés! C'est mal, Pdmond, c'est bien mal. L'oubli, dans certains cas, c'est de {'ingratitude.

— Est-ce que tu te souviens ^eîlipheUe que tu aimais tant, toi? Non.

— Mais enfin, c'est a % Devau^ que tu dois la vie, et, par reconnaissance, sinon par amour, tu devrais rendre sa fille heureuse. Tu pç réponds pas?

— Non.

— Pourquoi?

— Parce qu'à la tournuTe que les choses prennent, je ne suis pas bien sûr que je lui sois reconnaissant de ce qu'il a fait.

— Que dis-tu?

— Je dis qu'il y a des moments où, si ce n'était que cela eût fait mourir ma mère, je me demande s'il ne vai^drait pas mieux que je fusse mort il y a deux ans. Je serais mort regrettant la vie, croyant à l'amour pur, convaincu que j'eusse été heureux dans ce monde,

516 ANTONINB.

tandis que maintenant, s'il faut que je te Tavoue, il me semble que' je n'étais pas fait pour le mariage; je sens que je rends Antonine malheureuse, et je ne puis faire autrement. Je m'aperçois que je ne Taimais peutêtre qu'en raison du peu de temps que j'avais à'vivre. L'autre jour, j'ai relu la lettre que je lui ai écrite en apprenant son consentement, et je l'ai trouvée... ridicule. J'ai dépensé en un an ou deux la somme de bonheur que j'avais reçue de Dieu, et, quand je me suis vu ■en face de longues années à vivre, je me suis trouvé dans la position d'un homme ruiné en face de ses dettes. Enfin, pour ne te rien cacher, il y a des jours, jours fréquents, où je m'ennuie et où je suis forcé d'aller demander au dehors les distractions que je ne trouva plus chez moi. Je sais qu' Antonine m'aime... je sais qu'elle est belle, qu'elle est dévouée, que je lui dois la vie, qu'elle mourrait demain si je mourrais; je l'estime comme une sainte, je la bénis comme ma mère...; mais, c'est triste à dire, je ne Taime plus, et il me semble que je ne l'ai jamais aimée.

— Pauvre Antonine ! fit Gustave.

— Je la plains comme toi, dit Edmond. ,

— Hais, au moins, es-tu heureux?

— Veux-tu savoir la vérité?

— Oui.

— Eh bieni je donnerais toutes les années que j'ai à vivre maintenant pour six mois comme ceux qui ont suivi mon mariage.

Ils étaient arrivés rue des Trois-Frères. Gustave était

ému et triste; Edmond passait de temps en temps la main sur son front, comme un homme qui voudrait chasser une pensée fatigante.

c D a raison, se disait Gustave. La vie est donc ainsi faite, qu'il faut que l'homme, tout en le regrettant, abandonne ce qu'il a aimé!... A peine si j'ai le droit de faire des reproches à Edmond. J'ai fait souffrir à Nichette ce qu'il fait souffrir à Antonine. Ai-je bien fait? »

En disant cela, il ouvrait la porte de la chambre d'Antonine, et Laurence, son enfant dans les bras, venait au-devant de lui, chaste, belle et souriante.

C'était une réponse affirmative à la question qu'il venait de se poser.

Edmond alla à Antonine et lui tendit la main. Celleci se précipita à son cou.

Le coour d*£dmond ne battait pas.

Tl y a dix ans que les faits que nous venons de raconter ont eu lieu.

Madame de Péreux est morte en souriant à son fils qu'elle croyait heureux, et cette mort, comme vous le

pensez bien, n'a pas guërl Edmond de ses désenchantements spr la yie. ~ C^pei^da»! il en parle aujourd'hui §aiïs éfl^otton.

H. et madame de Mortonne vivent toujours; seuleinent Qiadame de MortoiiPQ est paralysée,

H. ûevaui^ s^ porte à merveille, et la eure d'Edmond 9 augmenté sa clientèle.

Gustave et liaurence étaient dernièrement dans la petite église de Nice, où ils voyaient leur fils faire sa première communion. Depuis la maladie de madame de Mortonn0, ils sont retouméa habiter cette ville avec elle et le commandant.

Edmond est préfet à X^^**

Toulaa lea poésies de sa vie se sont réduites à cette pauvre ambition.

0 est Famant de la femme d'un avoué de la ville, femme d'une quarantaine d'années. Tout le monde le sait, jusqu'à Antpoino, qui en rit quand elle en parle !

Si vous allez à Tours, et que vous passiez dans la rue de Paris, vous verrez cette inscription :

Madame Lacroix; Modes et Mercerie.

Cette madame Lacroix, c^est Nichette, qui, deux ans après son arrivée à Tours, a épousé le fils d'un libraire, Içiquel ay^U son magasin en face du sien.

La voyant si triste, il lui prêtait des livres pour la d\st|r§ijQ, A forç^ d^ VQU^oir la «pnsoler, U m\ de-

vena amoureux d'elle ; elle a fini par Taimer, et Ton cite leur ménage comme un modèle d'union et de joies intérieures.

Madame Angélique a la goutte, mais elle a fini lé Château de KenUworth.

FTlt,

Paris.--îyp. Doiî<3ey-Dupie,T. StrLoniti 46.

LA VIE

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