PREMIÈRE PARTIE
OU t'ON yVkîUL UE DANGER QV'lL T A DE SE DÉGUISER EN TURe A auaS DE LÀ CONFIANCE QUE CE COSTUME INSPIRE.
Un soir pluvieux du mois de février 1846, je pris une grande résolution. Je décidai que j'irais au bal de TOpéra.
En conséquence de cette résolution subite et bizarre; je rentrai chez moi à minuit, et je m'ha-
)k LA VIE A VINGT ANS.
billai. Gomme Murât, je me faisais beau pour la mort.
Certes, le bal de l'Opéra est chose bien lugubre; certes, il est possible de réunir, dans une
jles plus grandes salles du monde, plus de gens qui s'ennuient, et cependant, par une attraction que
j'ai souvent subie sans la comprendre, j'allais, ce soir-là, encore tenter l'aventure et me mêler à cette réunion de fous tristes qui font, chaque semaine, veiller, pendant une nuit, la moitié de cette ville qui s'intitule la ville la plus intelligente du monde civilisé.
Je me faisais ces sages réflexions tout en m'habillant et n'osant même, du coin de l'œil, regarder mon lit, qui me souriait avec ses draps entr'ouverts, et qui semblait me dire : « Ici le sommeil et le rêve, » et le livre commencé qui me criait du fond de ses pages : « Ici le calme et l'élude. »
J'entendais les voitures bruyantes qui faisaient joyeusement résonner le pavé ; j'entendais les cris et les chansons de ceux qui, moins blasés par les plaisirs de la semaine, se font une fête de ce plai-
sir hebdomadaire; et je me disais, en réponse aux invitations astucieuses de mon lit et de mon livre : «Faisons comme les autres ; si ce sont les sages, étudions leur sagesse ; si ce sont les fous, partageons leur folie. »
Puis, après tout, que faire du samedi soir au dimanche matin?
Si, par hasard, on ne va pas au bal de l'Opéra, il arrive que le lendemain on se réveille de bonne heure, et partant on sort plus tôt que d'ordinaire; puis, si le bal de TOpéra est ennuyeux, le dimanche est insipide. On trouve, dans l'endroit où l'on va déjeuner, au lieu des figures amies de la veille, des gens qui, ces jours-là, se font un excès de ce qui compose votre vie quotidienne, et promènent niaisement dans la rue, ou assoient gauchement à côté de vous, dès dix heures du matin, la figure étonnée qu'ils ont tous les jours, et l'habit solennel qu'ils n'ont que le dimanche.
Ces braves inconnus, excellents pères de famille pour la plupart, ont, outre une figure épanouie, un rire énorme qui semble monter de leur poche k
leur bourse. On voit que, la semaine ayant été bonne, le dimanche a le droit d'être joyeux.
Eh bien, en passant cette nuit du samedi chez vous, et en vous levant à dix heures, vous vous exposez à toutes ces choses et vous assistez, sans pouvoir le partager ni même le comprendre, à c« rire si fort en dehors de vos habitudes et de votre esprit, qu'au lieu de vous égayer il vous attriste.
Encore si vous étiez deux à déjeuner, vous pourriez, en vous mettant loin de vos convives forcés, ne pas les entendre, et vous faire un aparté plus agréable et moins bruyant ; mais vous êtes toujours seul.
Vous êtes bien sorti avec la ferme intention d'aller chercher un de vos amis et de déjeuner avec lui, mais toutes les portes où vous avez frappé sont restées closes, parce que tous vos amis, moins vertueux que vous, ont été la veille an bal de TOpéra, et ne sont pas rentrés, ou, rentrés tard, dorment encore ; et vous êtes trop bien élevé pour déranger un homme qui mange om réveiller un ami qui dort.
n ne VOUS reste donc plus, pauvre âme abandonnée, qu'à errer seul, sur le boulevard, et à attendre Theure du diner pour rencontrer un de ceux sans lesquels vous ne pouvez vivre, un de ces mille amis dont Famitié constitue pour vous Tair bienfaisant de la capitale, et Tamour étemel de la patrie.
Cette heure arrive, le premier que vous apercevez vient se frottant encore les yeux et parait fort triste de s'être réveillé sitôt un dimanche; vous courez à lui, vous le magnétisez, comme Tépervier magnétise Toiseau, puis vous fondez sur votre proie et nulle force humaine ne peut vous faire lâcher le bras que vous avez saisi.
Voilà mot pour mot la conversation qui s'engage entre vous et votre ami.
— Bonjour, mon cher.
L'autre, étant fatigué et par conséquent paresseux, vous répond seulement :
■— Bonjour.
— Vous vous levez?
— Oui, à rinstanl.
•— Vous avez passé la nuit?
— J'ai été à l'Opéra. Et vous?
— Moi, non.
— C'est vrai, je ne vous ai pas vu.
— Il y avait du monde?
— C'était plein.
— Vous vous êtes amusé?
Votre ami qui sait maintenant que vous êtes resté chez vous^ et que naturellement vous n'avez pas pu voir qu'il s'ennuyait comme de coutume, par fatuité et pour se placer dans la position exceptionnelle d'un homme qui s'amuse, même à l'Opéra, vous répond :
— Beaucoup I
Alors, vous êtes furieux d'avoir cédé aux tentations de votre feu, de votre chambre et de votre lit; vous avez plus que des regrets, vous avez des remords de n'être pas allé à ce bal, où, comme votre ami, vous vous fussiez amusé ; et vous vous promettez bien de ne plus en manquer un seul désormais.
Effectivement, le samedi suivant vous retournez
LÀ VI£ A VINGT ANS. il
à ropéra, et vous en revenez comme toujours en jurant de n'y retourner jamais.
Le résultat de toutes ces réflexions est qu'il faut aller à ce bal; vous avez, il est vrai, la presque certitude de vous y ennuyer; mais, au moins, vous vous y ennuierez avec six mille per^ sonnes, tandis que, si vous n'y allez pas, vous êtes sûr, par suite des raisonnements judicieux exposés ci-dessus, de vous ennuyer le dimanche» et tout seul.
Or, s'il y a une chose à éviter, c'est de s'ennuyer seul.
Cette vérité est si incontestable, que Louis XID, qui s'ennuyait toujours comme un roi qui a un grand ministre, prenait un gentilhomme de sa cour, et, le conduisant dans l'embrasure d'une fenêtre, lui disait :
— Venez vous ennuyer avec moi.
Ce soir-là, ma résolution était donc bien prise, je m'habillai, je descendis, envié de mon portier, qui regarde le bal de l'Opéra comme l'apogée du bonheur terrestre ; je montai eo voiture, tout gre«
luttant, j'arrivai rue Lepelletier, et, comme Curtius» je me précipitai dans le gouffre, qui se referma aus* sitôt sur moi.
Il y avait à peu près une heure que je me promenais, tantôt dans le foyer, tantôt dans les couloirs, cherchant au milieu de tous les visages dont j'étais entouré le visage de quelque ami, lorsque j'aperçus, appuyé contre la porte d'une loge, un spirituel garçon que je n'avais pas vu depuis six mois, époque à laquelle il était parti pour un voyage en Italie.
La rencontre était donc plus qu'agréable, elle était inattendue.
Je me disposais à me diriger vers lui, lorsque je vis qu'il causait avec un domino, lequel, en me voyant approcher, fit mine de disparaître. Par discrétion, je battis en retraite.
Mon ami me remarqua alors, et, me faisant signe quMl allait venir à moi, me fit, en même temps, signe d'attendre.
J'attendis, fier d'avoir trouvé quelqu'un avec qui causer, et prenant en mépris les malheureux qui, solitaires dans cette foule, regardaient tous les dominos, tâchant de reconnaître ou d'être reconnus, et faisant tout leur possible, enfin, pour être intrigués.
Quelques instants après, le domino mystérieux tendit la main à Emmanuel (c'est le nom que je donnerai à mon ami); puis il se pencha à son oreille, lui dit quelques mots tout bas et disparut en riant.
Emmanuel le suivit des yeux, tout en venant à moi et en murmurant :
— Qusl problème que la femme I
— Eh bien ! lui dis-je en lui tendant les mains, d*où diable viens-tu?
— De nulle part, me répondit-il.
— Tu es donc à Paris ?
— Depuis trois mois.
— Alors je ne te demanderai plus d'où tu viens,
mais ce que tu deviens ?
«^ Je suis amoureux !
— Alors tu deviens fou ?
^— Mais, ttt le sais, ajouta-t-il en souHant, la femme qu'on aime est le pays le plus éloigné ; elle vous isole de tous vos amis, coomiie de toutes vos habitudes.
— C'est plein de vérité, ce que tu me dis là, et, sans indiscrétion, pourrais-je savoir si ce charmant domino est le pays éloigné qui nous sépare?
— Non.
— Puis-je faire une supposition 1
— Fais.
— Il me semble alors, à la façon dont tu causais avec lui, que, si ce n'est un pays conquis, c'est un pays que tu veux conquérir.
— C'est un pays conquis.
— Depuis longtemps?
— Depuis deux mois environ.
— Ici je m'embrouille.
— Pourquoi?
— Tu es amoureux depuis trois moisi -^Oui.
— Et, depuis trois mois, de la même femme?
U VIB A VINGT ANS. 15
— Oui.
— Et cette femme n'est pas celle avec qui tu causais ?
— Non.
~ Alors ttt n'es pas aussi amoureux que tu le dis.
— Pourquoi?
— Parce que, si tu Tétais réellement, tu n'aurais pas quitté» au bout d'un mois, ne fût-ce qu'une minute, le pays dont tu me parlais tout à l'heure pour en occuper un autre.
•— Ce n'est pas moi qui ai été le chercher. -*« Alors il a fait invasion chez toi?
— Justement.
— Fat!
— Je te jure !
— Tu m'intrigues!
— Tu es bien heureux d^étre intrigué.
-— Je ne suis venu ici que pour cela.
— Quelle candeur !
— Tu n'as donc jamais été intrigué, toi î
— Oh! si.
10 LÀ VIE A YIKGT AlO
— Souvent?
— Heux fois.
— Et sérieusement?
— Je le crois bien.
— Moi, je n'ai encore trouvé, au bal de l'Opéra , que des femmes qui me prenaient le bras, me disaient mon nom, prétendaient m'avoir rencontré sur le boulevard ou au spectacle^ et terminaient là leur répertoire.
— Oh 1 moi, c'est autre chose.
— J'écoute.
— Il faut que je te conte mes aventures.
— As-tu quelque chose de mieux à faire ?
— Non.
— Conte alors I
— Tu sais que le bal de TOpéra est le rêve des collégiens?
— Je vendais mes dictionnaires pour y venir.
— Et t'y amusais-tu?
— Allons donc ! chaque fois qu'une femme m'approchait, je tremblais qu'elle ne me parlât,
— Alors qu y veuais-tu faire?
LA ?I£ A VINGT ANS. il
— J'y venais pour dire le lendemain à mes ca* marades que j'y étais venu, et pour avoir Tair dun affreux débauché.
— Eh bien ! mon cher, admire-moi : j'y venais croyant m'y amuser.
— C'est plus fort I
— Mais tu vas voir si j'en ai été dégoûté vite. Un samedi soir^ je parviens à m'échapper. Je cours chez Babin, et je prends un costume.
— Quel costume ?
— Un turc, ohl mais un vrai turc, un turban rouge avec un croissant dessus, une veste bleue trop courte avec un soleil jaune dans le dos» une culotte flottante en calicot, un gilet semblable à celui d'Odry dans les Saltimbanques , et des bottes à double semelle; fausse barbe en crin, faux nez en carton, rien n'y manquait ; vingt francs noués dans mon mouchoir : voilà ton ami I
— Tu devais être bien comme cela?
— Superbe I
— J'arrive, et, contre mon attente, je ne m'amuse pas. J'étais seul, au milieu de gens que je
ne connaissais pas, de femmes qui me faisaient rougir, et j'étais occupé à me dire que cette escapade n'aurait d'autre résultat que de me faire mettre trois mois, sans doute, en retenue, lorsqu'un débardeur, d'une voix fort douce et que voilait à peine un masque à barbe de velours noir, me demanda pourquoi je paraissais m'ennuyer tant au milieu de la joie générale.
Je Texamioe : cette femme avait le pied mignon, la main fine, les cheveux noirs; je prends le bras qu'elle m'offre et je lui offre de danser.
-* Ah I tu dansais ici ?
— C'est ma seule excuse.
— Continue.
— Elle accepte mon invitation ; nous voilà dansant. Mon éducation chorégraphique avait été assez négligée ; mais j'y suppléais par des cabrioles et des contorsions qui étaient à Terpsychore ce que Quasimodo est à l'Antinous. On m'avait dit que les hommes les plus comme il faut en faisaient autant, et je prenais tous ces gens ivres qui envoyaient leurs pieds par-dessus leurs têtes et qui se ilan-
quaient des coups de poing pour des Montmorency ou des Rohân^ tandis que c'étaient des garçons coiffeurs, amants au cachet de fiUes quelconques. Mais ce qui me flattait le plus, c'était Tidée que j'avais fait une femme, comme on disait.
— Comme on dit encore.
— Soit !
— Cette femme, je la supposais la plus belle du monde ; ce masque couvrait un visage à faire pâlir celui de la Vierge à la Chaise, et ce costume, des formes à faire oublier celles de la Vénus de Milo. Très-bien !
Je dansai toute la nuit. Mais ce n'était pas tout, il s'agissait d'avoir le dernier mot de cette bonne fortune.
Je tournais au Richelieu, et je mettais à avoir radresse de mon inconnue une insistance sous laquelle on n'eût jamais deviné un élèvô de rhétorique, lorsqu'elle me tint à peu près ce langage :
— J'ai confiance en vous.
Je poussai une exclamation de joie.
—Dites-moi votre nom, ajouta-t-elle.
— Je le lui dis.
— Seriez-vous parent du député de ce nom ?
— Oui.
— Vraiment ?
— Oui.
— Votre parole d'honneur?
— Ma parole.
Elle paraissait émerveillée d'avoir fait la conquête d'un homme si distingué. Je te laisse à penser si je me rengorgeais^ si je faisais ma tête, comme on disait alors.
— On le dit toujours.
— Je ne vous crois pas, fit-elle tout à coup,
— Je vous jure.
— Prouvez-moi que vous êtes bien la personne que vous dites.
— Comment cela ?
— Donnez-moi votre carte.
•— Je n'en ai pas une seule.— Tu te figures bien qu*au collège je ne me faisais pas faire de cartes de visite.
— Eh bien (et tout en parlant elle déchirait un
feuillet blanc d'un portefeuille et me tendait un crayon), eh bien, écrivez là-dessus que vous vous engagez, sur Thonneur, à faire tout ce que vous pourrez pour me rendre le service que je vous demanderai demain.
Cette circonstance ajoutait encore aux charmes de la rencontre en y mêlant du mystérieux.
J'étais jeune, je pris le crayon, le papier, et j'écrivis ce qu'elle me demandait.
— Et où vous verrai-je demain ?
— Au passage de TOpéra, me dit-elle.
— Pourquoi pas chez vous? lui dis-je du ton le plus c/Uin que je pus trouver.
— Vous montrerez- vous digne de cette confiance?
— Je vous le promets.
— Eh bien ! vieille rue du Temple, n° 32.
— J'avoue que l'adresse me fit une certaine impression, et l'ange que j'avais rêvé me fit l'effet d'avoir voulu déguiser un peu trop sa divinité ; enfin j'étais trop avancé pour reculer, puis la maison pouvait être belle malgré la rue, l'appartement agréable malgré la maison, et la femme charmante
22 ' Là VIE A VINGT ÂRS.
malgré l'appartement. Je pris donc l'adresse, et, sans avoir pu obtenir que mon inconnue me montrât ses traitS) je quittai le bal.
Je m'en allai chez le costumier, je repris possession de mes habits civils, et, ne pouvant ni me présenter chez mes parents, ni me rendre à mon collège, j'entrai chez un restaurateur avec cette cranerie que donne la première aventure d'amour.
A deux heures, je m'acheminai vers la vieille rue du Temple. Je montai, à cet effet, dans un cabriolet qui mit environ une heure, le temps que la malle met à faire quatre lieues, pour me con« duire à mon rendez-vous.
Je dois à la vérité de dire que, devant cette maison noire et de désillusionnante apparence, je fus sur le point de fuir< ni plus ni moins que ces
24 Li VIE A VINGT ANS.
conscrits qui, sur le champ de bataille, aiment mieux risquer ^ se faire fusiller que de se battre.
Cependant, comme tout le long de la route j'avais raconté mon aventure à mon cocher; car rien ne provoque l'expansion comme la joie, et Tindiscrétion comme le cocher de remise, une fausse honte me prit, et je franchis le seuil de cette maison.
Le dehors était laid, le dedans était hideux.
J'avançai encore.
J'avais déjà, à cette époque, le caractère résolu, qui est mon plus bel ornement.
Je cherchai la loge du portier, je ne la vis pas, je la sentis.
Elle était comme un nid de hibou, perchée dans l'angle de l'escalier le plus tortueux qu'on pût voir.
Une tête parut au carreau, la seule tête qui put convenir à cette loge; je te laisse à penser ce qu'elle était.
— Mademoiselle Amanda, demandai-je.
— Au cinquième I me répondit une voix aigre faite pour la tête comme la tête était faite pour la
loge. Au cinquième I vous prendrez le corridor à droite, vous tournerez à gauche, et e*est la quatrième poite après la seconde fenêtre.
Je priai Thomme de répéter, mais le cerbère aboya et ne répéta pas.
Je tâchai de rassembler les détails de cette indication et je montai, ce qui était encore plus diffi-* cile que je ne m'y attendais.
Un instant j'eus Tidée de me cacher dans l'escalier le temps nécessaire pour que mon cocher crût à la réalité de ma visite, mais je m'aperçus bientôt que si la vue, l'ouïe, le toucher et le goût y consentaient, le cinquième sens, c'est-à-dire l'odorat, s'y refusait obstinément.
Je me dis qu'on pouvait trouver, après tout nue beauté sous les toits, et l'amour dans une mansarde.
J'arrivai ainsi au q!)atrième étage, je croyais que le portier s'était moqué de moi, car il me semblait que l'escalier finissait là, lofôque, mes yeux s'habi-
26 LA Vil-: A VINGT ANS.
tuant peu à peu à l'ombre, je découvris une sorte de caverne, dans le genre de celle par bquelle Dante fait descendre Virgile aux enfers.
Arrivé au faite de Tescalier, mon embarras fut grand. Les indications du concierge commençaient h se brouiller .-dans nda tête par suite des nombreuses émotions qui avaient accompagné mon ascension. Je me trouvais, non pas sur un carré, mais dans un carrefour, une allée à droite, une à gauche, une en face, une derrière ; on eût dit Tétoile de la Porte- Verte qui se trouve au commencement de la forêt de Saint-Germain ; enfin je t'épargne le restant de mes douleurs pour ne pas
t'arraclier trop de larmes; et je te dirai seulement
qu'après avoir compté les fenêtres et les corridors, j'arrivai à la porte de ma mystérieuse bien-aimée.
Je frappai avec un battement de cœur, en me disant que, s'il y a une justice au ciel, j'allais en avoir ma part, et que j'avais droit même à cette récompense là où j'étais, c'est-à-dire à mi-chemin du ciel.
Je frappai donc.
Une petite vieille avec des cheveux blonds et six
dents de moins sur le devant de la bouche vint m'ouvrir.
—Je me trompe sans doute, madame? lui dis-je.
— Qui demandez-vous, monsieur? me dit-elle. Un frisson glaça mon sang; il me sembla, dans
la voix de cette duègne, reconnaître la voix douce de mon débardeur.
— Mademoiselle Amanda, répondis-je.
— C'est ici.
Et elle referma la porte.
Je respirai ; elle n'avait pas dit : <f C'est moi. i»
Je jetai un regard sur la chambre, cherchant, avec une perspicacité qu'avaient encore augmentée mes pérégrinations dans les cinq étages, une seconde porte qui conduisit à une seconde chambre, mais, si perçant que fàt mon regard, je ne découvris rien.
La petite vieille m'offrit une chaise ; je m'assis, elle en fit autant et sembla attendre que je lui adressasse la parole.
Je ne «» avais que dire.
J'aurais donné mon onde pour ne pas être venu.
28 LA YIE k VINGT ANS.
J'allais dire quelque chose, lorsqu'en regardant le lit j'aperçus le costume de débardeur.
— Elle est sortie, pensai-je, et cette vieille est chargée de me recevoir ; d'ailleurs mon inconnue est brune, et celle-ci a dû être blonde.
Cette découverte me donna du courage, et, dans la joie que cette supposition me causait, je m'écriai, comme si j'avais supposé que mon interlocutrice dût être sourde :
— Mademoiselle Amanda ?
— C'est moi, monsieur.
J'avais, au collège, reçu bien des coups de poing sur la tète, mais je n'en avais jamais reçu un de cette force-là.
Je faillis m'évanouir.
Je fus rappelé à la vie par ces paroles, dites avec le ton de la prière :
— Monsieur, vous êtes homme d'honneur?..,
— Oh! soyez tranquille, madame, m'écriai-je.
— Et vous ne voudriez pas tromper une pauvre femme?...
— Je m'en garderai Dieii.
— Ah I c'est bien cela, monsieur, et Diea vous récompensera.
Et elle me regardait avec attendrissement.
J'étais dans la position la plus ridicule où un homme puisse se trouver. Je tournais mon chapeau dans tous les sens et je me représentais le bienheureux moment où j'allais enfin revoir la figure de mon cocher.
— Pardon, madame, dis-je enfin; mais c'est bien vous qui étiez hier au bal de TOpéra?
— - Oui, monsieur •
— En débardeur?
— Oui, monsieur.
— Qui m'avez donné votre adresse?
Moi-même.
— Et qui m'avez fait signer un papier?
— Que voici.
— C'est étrange I
— Que trouvez- vous d'étrange là dedans ?
— C'est que cette nuit vous étiez brune. Amanda se leva et me montra sur le lit une perruque noire que je n'avais pas vue.
50 tkYJEk YHIGT A5S.
J'étais ermfoiidn, ma demière espénmoe m'échappait.
— Je cache mes cheveux pour ne pas être reconnue et ne pas me compromettre.
Je ne répondis rieo.
- Tous vos doutes sont-fls levés?
- Oui, madame, lui dis-je d'un ton morne, quoi* que résigné.
— Vous paraissez triste?
' — Au contraire, je suis ou ne peut plus heureux.
— Merci de ce mot, jeune homme ; il me donne Tespérance que vous ne m'abandonnerez pas.
— Que puis-je faire pour vous, madame?
-7 Vous pouvez faire mon bonheur,
Je crus qu'elle allait me demander de l'épouser. Je frissonnai !
— Comment me trouvez-vous, monsieur? me dit-elle.
— Mais, madame, je vous trouve fort bien.
— Et croyez-vous que Ton puisse s'occuper de moi sans rougir?
LÀ VIË A VINGT ANS. Si
— Certainement.
— Eh bieul monsieur, il faut que vous vous occupiez de moi.
— Je suis prêt.
Tu ne peux te figurer tout ce que ce mot renfermait de courage.
— Monsieur, me dit-elle, vous devez comprendre que ce que j'ai fait hier est en dehors de mes habitudes, et que je ne suis pas une femme de bals masqués.
Je fis un signe d'assentiment.
— Nais j'ai tant souffert...
— Que vous avez voulu, et c'est bien naturel, vous donner une distraction
— Non, monsieur, vous vous trompez, je n'étais pas au bal de l'Opéra par plaisir, mais pour affaires.
— Ahl vraiment?
— Oui, monsieur.
— Je ne nà'explique pas-.;
— Vous allez comprendre, monsieur. Lorsque vous êtes venu ici, vous avez sans doute cru à ua
de ces^rendez-vous comme on en donne tant au bal de TOpéra, rendez-vous d'amourettes.
— Je l'avoue,
— Vous vous êtes trompé. \ Je respirai plus librement.
— Permettez-moi une question, madame ; pourquoi ce costume de débardeur?
-— Parce que ce costume me facilitait les moyens d'obtenir ce que je n'ai jamais obtenu sous d'au^ très. Ainsi il est probable que, si vous n'aviez pas cru trouver une jeune et jolie femme, vous ne fussiez pas venu, et, si vous aviez supposé que ce costume cachât une femme de mon âge, vous n'auriez même pas pris le bras que je vous offrais.
— Ohl madame...
— - Il fallait donc que je vous attirasse, et , comme j'ai votre parole écrite que vous ferez tout pour m'accorder ce que je vous demanderai, je veux que vous connaissiez l'histoire de mes malheurs.
— Pardon, madame, mais je crois que, sinon la bonne volonté, du moins le temps me manquera;
si VOUS permettiez, je prendrais congé devons, et je reviendrais on autre jour.
Tu comprends, mon cher^ que j'étais loin de m*enthousiasmer à Fidée que j'allais écouter la narration des infortunes de la vieille Âmanda, qui me paraissait tout bonnement folle. Puis, comme j'étais sûr d'être au moins trois mois aux arrêts pour cette belle équipée, qui, comme tu le vois, avait un si beau résultat, je me disais que, pendant ce temps, mon inconnue mourrait probablement de vieillesse.
Malheureusement j'étais tombé en de bonnes mains; elle ne me lâcha pas, et il fallut entendre, ni plus ni moins que si j'avais été à la chambre et que mon oncle eût parlé.
Je me résignai : si la volonté rend fort» la résignation rend sublime.
Certes, si sévère que fût le proviseur, s'il avait su ce que je subissais, il n'eût pas exigé d'autre punition, j'en suis bien sûr.