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Avan^ de te faire le récit des infortunes d*A* manda, je veux, mon ami, que ta sois bien pénétré des miennes, et que tu comprennes la position d'un rhétoricien qui s'est cru en bonne fortune^ qui, depuis huit heures, vit d'illusions, et qui finit par être pris dans un pareil traquenard.
•^ Monsieur, me dit Amanda, figurez*yous que je suis née en 1780.
Nous étions en 1840, et elle cachait au moins dix ans.
Je te laisse à penser combien cet aveu me toucha.
— Mon Dieul madame, lui dis^-je avec une as* sez grande envie de rire, qu'il me fallut le souvenir de ma position pour réprimer, j'ai déjà eu Thon* neur de vous dire que je sui^s attendu ; vous seraitil indifférent de commencer votre histoire dans ce siècle-ci, à moins que vos malheurs ne vous aient prise au berceau?
— Monsieur, me répondit-elle d'un air piqué, il est probable que, si la femme était jeune et jolie, vous ne lui feriez pas une semblable observation.
— Je vous ferai seulement remarquer, ma-
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dame, que, si la femme était jeune et qu'elle me racontât son histoire, il est probable que cette histoire ne commencerait pas en 1780, et ne promettrait pas de durer ce que probablement durera la YÔtre} je n'aurais donc pas besoin de lui faire Tobservation que je me suis permise.
Je voyais venir le moment oh elle allait me faire une véritable scène; c'eût été plus original qu'amusant, et je préférai m'en abstenir.
Je croisai les bras et j'écoutai.
— Eh bien I monsieur, reprit mon adversaire, car, comme tu le comprends, nous cessions d'être amis, je passerai ma jeunesse, quoiqu'il m'eût été bien doux de vous communiquer mes rêves de jeune fille, et je commencerai le récit de ma douloureuse existence à partir seulement de mon mariage. Je me mariai en 98.
— Si jeune I m'écriai-je, en voyant que je ne gagnais que dix-huit ans à ce sursis.
— Oui, monsieur; du reste, j'étais assez jolie, fit-elle d'un ton sec, je vous prie de le croire, pour me marier à cet âge-là.
36 Là VIE A VINGT ANS.
— Je n'en doute pas, madame.
— Je vous fais seulement cette observation, monsieur, parce que, depuis que je veux bien vous faire connaître les secrets de ma vie, vous parais* sez prendre à tâche de m'interrompre : c'est sans doute pour me faire parler plus longtemps.
— Oh 1 madame, pouvez-vous croire à une pareille idée de ma part? On voit bien que vous ne me connaissez pas.
— Enfin, monsieur, vous êtes venu, et je ne vous ai pas forcé de venir.
— Au contraire.
— Alors veuillez m*écouter.
Comme il n'y avait pas moyen de faire autrement, je consentis.
— Je me mariai donc en 98, à un jeune homme de dix-neuf ans ; c'était un mariage d'amour, nous nous aimions malgré nos parents.
— Comme Roméo et Juliette.
— Yous dites, monsieur?
— - Je dis : comme Roméo et Juliette.
LA VIE Â VINGT âHS. 37
— Je ne comprends pas, fit Âmanda d'un ton piqué.
— C'étaient aussi deux jeunes gens qui s'aimaient malgré leurs familles.
Amanda fit un mouvement de mauvaise humeur, et reprit avec un soupir :
— C'était un mariage d'amour, nous nous aimions à la folie ; nous étions si jeunes tous les deux! Nous n'avions pas une grande fortune : moi, je n'avais rien; Anatole, c'est le nom de mon mari, ne pouvait rien obtenir de ses parents; de sorte...
— De sorte que non-seulement vous n'aviez pas une grande fortune, mais encore vous étiez dans la plus profonde misère?
— • Oui, monsieur, vous avez deviné.
— Ce n'était pas difficile ; continuez, madame, continuez.
J'espérais, par ces fréquentes interruptions, irriter Amanda et me faire mettre à la porte ; mais je vis que ce moyen ne me réussissait pas, et je
résolus de ne plus l'employer que pour me distraire.
— Nous nous aimions tant, me dit-elle, que nous oubliions dans les bras Fun de l'autre le côté matériel de la vie. Il y a même un monsieur qui faisait des vers bien jolis à cette époque-là et qui m'en fit quatre, que je me rappelle encore. Voulez-vous que je vous les dise?
— Inutile, madame, d'autant plus que la connaissance de ce grand poëte de 1798, quoique ce fût un présage de grandes infortunes, ne me parait qu'un des petits malheurs de votre existence.
— Il y avait, continua Amanda, un an à peu près, que nous savourions, Anatole et moi, les douceurs de l'hymen, je me sers de l'expression de ce poëte, qui est devenu académicien et qui s'appelle...
-^ Le nom n'ajoute rien à l'expression, qui est charmante, fis-je en m'inclinant.
' — Quand, un matin, Anatole sortit pour aller acheter du tabac; lorsqu'il revint, j'étais bien changée.
-^ Lorsqu'il revint d'acheter du tabac?
— Oui.
— Il revint donc bien tard?
— Seize ans après.
— Seize ans après ! m'écriai-je. ^ Oui, monsieur.
— Comment, c'est à vous, madame, qu'est arrivée cette aventure? dis-je à Amanda, ne pouvant contenir le rire qui me débordait.
— Oui; monsieur, fit-elle avec un soupir.
— C'est très-curieux.
— Vous connaissiez cette histoire?
— Parfaitement.
— Eh bien, monsieur, je vous le répète, c'est à moi que cette aventure est arrivée.
— Ceux qui me l'ont racontée, dis-je alors, n'ont jamais pu m'en apprendre la fin ; je redouble d'at* lention. Qu'avait fait votre mari pendant ce temps?
— Il avait suivi Bonaparte, dont il était fanati* que; il avait été à Austerlitz, où il avait reçu la croix ; en Russie, où il avait eu les pieds gelés ; à
40 LA VIE K YHfGT ANS.
Waterloo, où il avait laissé un bras : G*est dans cet état qu'il me revint, monsieur.
— Il était encore plus changé que vous, alors.
— Je ne le reconnus pas ; lorsqu'il se présenta chez moi, j'étais avec le poète dont je vous ai parlé tout à l'heure ; je me levai, et je m'apprêtais à faire une révérence pour un étranger, lorsque ce monsieur me dit :
— « On dirait votre époux, chère Amanda 1 » n était méconnaissable, monsieur; au lieu de
cette jolie figure imberbe qui le faisait ressembler à Phœbus, c'est ainsi que s'exprimait le poète, je revoyais une sorte de dieu Mars, c'est toujours l'expression de monsieur...
EDe allait me dire le nom de son poète, lorsque je l'interrompis; j'avais un parent éloipé, et dont je m'éloignais, qui était académicien, et je tremblais qu'elle ne me nommât ce parent.
— Mon époux, continua-t-elle, était manchot ; sa âgure, rougie par les fatigues et le vin, était traversée d'un coup de sabre; de grandes moustaches en forme de crochets lui descendaient aux
deux cAtés de la bouche, et il /installa chez moi en jurant à faire trembler les vitres.
J'étais confondue ; cependant, toute au bonheur de le revoir, je me jetai dans se$ bras.
— Dans son bras? voulez^vous dire.
— Oui, monsieur, reprit Amanda en souriant de cette mauvaise facétie ; il me repoussa. Je l'ap< pelai mon Anatole chéri, il ne me répondit pas; je lui fis des reproches, alors il me battit, et, depuis ce jour-là, il n'a pas cessé...
— De vous battre ?
— Oui, monsieur.
— > 11 vit donc encore?
— Oui, monsieur.
— n est à Paris?
— Oui, monsieur.
— Et il demeure ici?
— Oui, monsieur.
A ce dernier a oui, monsieur, » je me levai et m'apprêtai à sortir.
— Où allez-vous? s'écria Amanda en me barrant la j^orte.
43 LA VIE A VINGt ANS.
— Je m^eii vais.
— Pourquoi?
— Anatole me fait pear.
— Et voiw m'abandonnez?
— Parfaitement.
— C'est affreux I
— Votre mari va rentrer*
— Eh bien?
— S'il me trouve ici .•;
— Après ?
— Il croira...
— Que croira-t-il? fît-elle m Partant les mains comme la Vierge immaculée des médailles d'argent.
— Ce qui n'est pas.
— n sait que vous êtes ici;
— Il le sait?
— Oui.
— Qui le lui a dit? i
— Moi.
— Et pourquoi le loi avez-vous dit?
— Pour l'apaiser et le faire sorfir.
— Je ne comprends plus.
— Rasseyez-vous, jeune homme, et vous comprendrez.
Je me rassis; Amanda en fit autant.
— A compter du moment de son retour, repritelle, la maison conjugale devint un enfer. Quand il apprit que l'empereur était à Sainte-Hélène, il entra dans une telle fureur, que, ne se contentant plus de me battre, il battit le poète, qui cessa de venir nous voir, ce qui nous retira nos dernières ressources ; car il était aussi charitable que grand. Lorsque l'empereur mourut, Anatole fit une charivari du
diable dans le quartier, et pendant trois mois il alla en prison.
En vain j'ai postulé pour le faire entrer aux Invalides ; on a des griefs contre lui, à cause de ses opinions trop exagérées.
Ajoutez à^cela qu'il boit tout ce que je gagne et que tous les jours il rentre ivre mort, quand il rentre; enfin, monsieur, termina Amanda en pleurant, sauvez-moi.
Je crus qu'elle voulait se faire enlever et je ne répondis pas.
— Vous ne me dites rien? fit-elle.
— Que puis-je vous dire, madame?
— Comment ! vous voyez une pauvre femme qui souffre et se roule à vos pieds, et vous ne faites rien pour consoler cette pauvre femme I
— J'ignorais, madame, que vous fussiez aussi malheureuse, et le costume dans lequel je vous ai vue cette nuit...
— C'est Anatole qui me le fait porter.
— Anatole?
— Oui, monsieur.
U VIE A VINGT Ans. 41
— Qud intérêt a-t-û?
— Il m'a dit : a U faut qae ta obtiennes un emploi qui nous fasse vivre, puisqu'on m'en refuse un à moi. Mets-toi en débardeur, c'est le goût du jour, et va au bal, jusqu'à ce que tu trouves un député, les députés peuvent tout; alors, avec nos dernières ressources, j'ai acheté un costume, une perruque et un masque, et depuis le commencement de Thi- ?er je cours les bals sans pouvoir rencontrer le député qu'il me faut. Enfin hier, monsieur, je vous ai vu ; vous aviez l'air distingué ; le costume de Turc que vous portiez a excité ma confiance ; j'ai dit : « Voilà un jeune homme naïf; b j'ai pris votre bras.
Quelque chose m'avertissait que vous seriez mon sauveur; vous m'avez dit votre nom, j'ai su que votre oncle était député et je suis rentrée dans ma chambrette, pleine d'espérance. J'ai réveillé Ânatôle, je lui ai donné vingt sous pour aller boire, et je lui ai dit la rencontre que j'avais faite et la visite que j'attendais.
U va rentrer, monsieur, et, si je n'ai pas une réponse à lui donner, il me tuera, sauvez-mûi.
— Mais que faut-il faire ?...
-^ Il faut me faire obtenir un bureau de. tabae.
Comprends-tu cette conclusion, mon ami : aller au bal en Turc, croire à une bonne fortune, et le lendemain, lorsqu'on espère trouver au lieu du rendez-vous au moins une grisette, trouver une vieille femme qui vous demande un bureau de tabac, et un vieux troupier qui se jette à vos genoux et complique ce tableau touchant?
Car j'oubliais de te dire qu'au moment oii la vieille m'avait demandé son bureau de tabac , TAnatole, qui depuis quelques instants sans doute écoutait derrière la porte, s'était précipité dans la chambre et s'était jeté à mes pieds, avec ces larmes d'attendrissement que donne l'ivresse, et ne cessant de me répéter :
— Jeune homme, vous qui étiez en Turc, et qui avez un oncle député, ne . ous abandonnez pas.
Je te laisse k penser où j'aurais voulu être.
Je relevai Anatole, qui semblait pleurer toute
Teau qu'il aurait pu mettre dans son vin, et qui se tenait assez mal sur ses pieds gelés en Russie.
Je fis rasseoir Amanda, j'eus l'air d'essuyer une larme avec mon mouchoir, et je promis à Anatole et à sa femme de m'occuper d'eux.
— Ce que tu te gardas bien de faire?
— NoUi ce que je fis. Au moment où j'allais m'en aller, Anatole me prit à part et me dit : a Monsieur, je n'ai pas encore mangé d'aujourd'hui, prêtez-moi vingt francs. » Je lui donnai une pièce d'or» il la regarda longtemps et dit d'un air dédaipeux :
— C'est un Louis XVffl.
— N'en voulez-vous pas? lui dis-je, dans l'espérance que ses opinions me feraient rentrer dans ces vingt francs, qui me représentsûent trois dietionnaires.
— J'aurais mieux aimé un Napoléon, me dit-il en mettant le louis dans sa poche, mais je vais le changer tout de suite pour n'avoir pas de remords.
Et il s'apprêta à sortir.
Amanda s'approcha alors de lui en lui disant d'un ton piteux.
60 Là Vl£ k VilSGT ANS.
— * Si tu emportes tout, avec quoi ferai-je à dtner?
<-» Avec les restes d'hier.
«— Hier nous n'avons pas dîné.
— Silence alors» et serre ta robe, fit Anatole en levant la seule main qu'il avait sur Amanda.
Je l'arrêtai au milieu de son geste, il me dit :
— Voyez-vous, petit, faites-lui avoir son bureau de tabac, et croyez ^atole, ne vous mariez jamais. Les femmes, ça ruine les hommes.
Et d'un pas chancelant, après m'avoir donné une énergique poignée de main, il descendit tant bien que mal les cinq étages que j'avais eu tant de peine à monter.
Je restai seul avec Amanda.
La pauvre femme m'attristait, je m'approchai d'elle, je lui donnai le dernier louis qui me restait, et je lui dis : « Je penserai à vous. »
Je rentrai au collège, mon escapade était connue» je fus chassé. Mon père me gronda fort, mais la tempête paternelle s'apaisa comme toutes les tempêtes. Je raomtsù mon aventure à mon oncle» qui fit entrer Anatole aux Invalides et obtint un bureau de taba:^ pour sa veuve.
Je dis sa veuve, car à peine Anatole était-il entré aux Invalides; d'où il sortait encore pour venir
piller la caisse de sa femme, qu'un soir, en rentrant ivre comme toujours, il se laissa choir si violemment dans un fossé, qu'il ne s'en releva plus.
— Amen, fis-je.
— Voilà ma première histoire.
— Et Âmanda?
— Amanda vit toujours au sein des délices et de son bureau de tabac.
Tu me connais assez pour comprendre qu'après un pareil début je jurai de m'abstenir éternellement du bal de l'Opéra.
— Bahl... Où crois-tu donc être aujourd*hui?
— Aujourd'hui c'est autre chose, j'y suis par ordre.
— Et l'ordre te vient?
— Du domino que tu as vu.
— Du pays étranger?
— Justement, et maintenant, adieu 1
— Tu t'en vas?
— Oui.
— Et ma seconde histoire?
— Celle-là, je la gardcw
— Pourqaoi?
— Elle est trop longue*
— Mauvaise raison.
— Tu es trop bavard.
— C'est tout ce qui t'arrête?
— Oui.
— J'écoute alors.
Mon ami ne put s'empêcher de rire de cette conclusion, et, m'emmenant hors du foyer, il me dit :
— Allons souper, de cette façon tu prendras en même temps la nourriture du corps et celle de l'esprit.
— Ton histoire est donc instructive?
— Très-instructive ; c'est une esquisse de femme.
— Dépêchons, alors.
— Mais tu me jures de te taire?
— Plus que jamais.
Voici ce qu'il me conta :