‹ AntonineChapitre 8 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

OU U IBCTfiUii VA TROUVER DES CHOSIS f AAlEi*

— Tu sais, me dit Emmanuel lorsque nous nous fûmes installés devant le perdreau traditionnel des soupers dé la Maison d'or; tu sais que je ne mens jamais?

— Je le sais.

— L'histoire que tu veux que je te conte est donc en tous points vraie, quoique invraisemblable. Du reste, comme j'ai eu l'honneur de te le dire,

ce n'est qu'une esquisse et non un tableau ; c^est un simple incident de ma vie, sans commencement ni fin.

— Mon cher, dis-je alors à Emmanuel, je ne voulais pas venir au bal de l'Opéra ; je ne sais quoi m'y a poussé, la Providence, sans doute, puisque je t'y ai vu ; je comptais m'ennuyer comme on s'ennuie à ce bal ; non*seulement je rencontre un ami que j'aime, mais un ami qui a deux histoires inédites, et tu veux que je lâche cet ami avant d'en avoir exprimé ces deux histoires depuis le premier mot jusqu'au dernier ! cela ne se peut, cher ami, cela ne se peut ; résigne-toi donc et raconte.

— Je commence.

— • Je suis tout oreilles.

— Un jour, je cherchais des appartements, et, chose bizarre, j*en trouvai un tel que je le désirais, rue Neuve-des-Mâthurins, au quatrième; vue, d'un côté sur des jardins, de l'autre sur la rue.

A cette époque, j'étais fort triste ; je quittais une

maison où j'avais été très-heureux, où je revoyais, chaque jour, la trace des choses passées et qui ne devaient plus reirenir; ce qui m'attristait comme la vue d'un écrin où il n'y a plus de bijoux, ou d'une bourse où il n'y a plus d'argent.

J'étais amoureux, mon pauvre ami, et amoureux comme on Test toujours, trop tard ou trop tôt. Tu sais combien le collège fausse le cœur, tu sais queUes mauvaises études on y fait et quelles sottes théories on y puise. Tout jeune homme qui sort du collège est sceptique par genre, et pense qu'il n'y a d'élégant et de spirituel au monde que les gens qui ne croient ni à Dieu ni aux femmes. J'en étais là, ou plutôt je croyais en être là. Je voyais le monde à travers les grilles du collège, et je le croyais beau ; mais je le voyais aussi à travers les récits de mes camarades, et alors je le méprisais.

Tu connais ces camarades débraillés et vicieux, aux yeux cerclés de bleu, aux joues amaigries.

Lorsqu'ils sortent le dimanche, m lieu d'aller dans leur famille, s'ils en ont, ou d'aller, s'ils n'en

S8 LA Vœ À VINGT âhs.

ont pas, à la campagne voir les arbres et les fleurs, cette famille éternelle du coeur et de Tesprit, tu sais où ils vont, et, le lendemain, se faisant les apôtres du vice et de la corruption, ils jettent dans Fâme de ceux à qui ils parlent les théories infectes dont je te parlais tout à Theure.

Us ne connaissent les femmes que dans certains quartiers et à partir d'une certaine heure, et, pour eux, toute la race se réduit à cette espèce ; ceux qui croient toutes les femmes semblables à leur mère et leur sœur ont peine à se convaincre qu il y ait au monde des êtres comme ceux dont ils en* tendent parler. Ils s'étonnent d'abord, puis, peu à peu, ils s'habituent à ce langage, et ils attendent le lundi avec impatience pour avoir le récit de quel» que orgie et de quelque débauche, récit qui use leur cœur, énerve leurs sens et fatigue leur esprit >

Je suivais la loi commune. Le lundi matin, je me mêlais au groupe de fidèles qui écoutaient leurs oracles, et j'emportais ma.large part de scepticisme et de dégoûti

Lorsque ]e sortais, j'insultais les femmes dam

I9 rue, et je me regardais comme un graud débauché, quoiqu'une voix secrète me répétât sans cesse qu'il est mal d'insulter ceux qui sont faibles, et que la femme, le vieillard et l'enfant, doivent être sacrés pour le fort.

Une fois sorti du collège, je crus que ces beaux principes allaient faire de moi quelque Bassompierce, quelque Lauzun, quelque Richelieu du dixneuvième siècle. Je regrettais cette époque où Marie de Médicis était la maîtresse du premier, madame de Montespan du second, et mademoiselle de Valois du troisième ; et, enfin , j'étais fort étonné que même les vertus les moins farouches me repoussassent rudement lorsque je me présentais avec mes façons de caserne.

Cependant j'eus, j'allais dire quelques bonnes fortunes, quoique ce ne soit guère le nom qu'on puisse donner à ces sortes d'amours faciles qui s'écoulent toujours entre le dîner de la veille et le déjeuner du lendemain, et qui ne laissent pas plus de traces dans notre cœur que Toiseau ne laisse de trace dans l'air*

Ces liaisons achevèrent mon éducation et confirmèrent mes théories.

Pourtant, je dois avouer que j'avais quelquefois remarqué, sur le visage de ces jeunes femmes qui passent pour indifférentes et plus souvent pour vicieuses, qui, pour vendre convenablement leur amour, sont forcées de Tenvelopper de gaieté et de sourire, j'avais cru remarquer, dis-je, parfois, certaines teintes mélancoliques qui me semblaient le dernier reflet de lueurs passées, et le dernier regret d'un bonheur disparu. A cette époque, je n'approfondissais pas ces sortes de contrastes. Je ne voyais, dans la tristesse des femmes, qu'un résultat des nerfs on qu'un manque d'argent, et je m'en allais presque toujours, n'étant ni médecin ni banquier, et attendant, pour revenir, que les nerfs fussent calmés ou que la caisse fût remplie.

Depuis, quoique je ne sois pas encore un grand humanitaire, ni un grand philosophe, j'ai bien changé sur le compte de ces filles livrées par la misère, cette conseillère puissante, à une vie de prostitution et de mépris. Certes, je ne me fais pas

l'apologiste de h débauche et du vice , certes, il y a parmi les courtisanes des natures basses et des cœurs avilis dans lesquels jamais n'est descendu ni ne descendra un rayon d'amour ou d'espérance, et qui ressemblent à ces antres mystérieux et sombres peuplés de reptiles, et où jamais, depuis six mille ans, n'a pénétré un rayon de soleil ; mais il y en a d'autres dont la gaieté n'est que de la fièvre, dont l'indifférence n'est qu'un mensonge, de pau* vres créatures qui s'étourdissent le plus qu'elles peuvent, et que Ton fait pleurer en leur parlant d'innocence, d'amour et de famille, trois choses qu'elles n'ont jamais connues et qu'elles ne doivent jamais connaître. Ainsi, moi, j'ai vu, lorsqu'il m'arrivait de parler de ma mère et de mes sœurs devant ces pauvres filles, lorsque, par hasard, sans y penser, je nommais les êtres chastes et sacrés dont notre berceau s'entoure, lorsque enfin je soulevais, aux regards de ces créatures abandonnées, un coin du voile qui leur cache les bien* faits de hi fami||e et du foyer, je les voyais jeter les yeux sur i^fti avec envie, rêver, puis, sans

dire un mot, laisser tomber leur tête dans leurs mains et fondre en larmes; et, crois-moi, tant que tu verras pleurer une femme, ne la méprise pas, car elle tient encore à Dieu par quelque chose, et, si elle n'a pas Tâme de la Vierge qui prie, elle a peut-être le repentir de la Madeleine qui souffre.

Il est vrai que, le même soir, je revoyais ces femmes au bal, le front couvert de fleurs, le sourire sur la bouche, étaler en riant leur insouciance et leur débauche forcées.

Pardonne-moi, mon cher ami, cette longue digression, et revenons à mon aventure.

J'étais donc ce que les grands parents appellent un mauvais sujet.

Au milieu de mes orgies, qui consistaient à sou* per de temps en temps et à me cacher dans le fond d'une avant-scène derrière quelque minois connu, ce qui, pour le bourgeois, constitue le raffinement de la corruption, une femme s'était passionnée pour moi.

Cette fois, c'était une vraie bonne fottune.

Figure-toi que mon onde, tu sais, celui c[ui avait

LA VIE A VINGT AiSS. 63

fait obtenir un bureau de tabac à madame Anatole, était un ancien libertin retiré pour cause de fin de bail. II avait Toulu le renouveler, mais son médecin

■- lui avait conseillé un déménagement complet. Il connaissait donc la vie ; il m'aimait beaucoup, et

i voulait m'arracher aux mauvaises fréquentations dans lesquelles il avait laissé lesl deux tiers de sa fortune et les trois quarts de sa santé. 11 voulait qu'à rage qu'il avait à cette époque je fusse bon à autre cho&e qu'à être un député du centre. A cet effet, il résolut de me présenter dans ce qu'il appelait le vrai monde. Il avait pour ami Léopold G..., le grand pianiste, dont la maison était une des plus amusantes dé Paris, et la femme une des plus distinguées qu'il y éflt, qu'il y ait, puisqu'elle vit encore. M. C... recevait chez lui cette société intelligente, artiste, qui est le contrôle mobile de toutes les réputation^ parisiennes, société à part, qui ne relève que d'elle-même, qui a son langage particulier, son esprit, ses allures, ses mœurs à elle, à elle seule, qui a horreur du bourgeois, qui tst impitoyable pour toute chose commune, che^

ei U VIE A VINGT ANS.

qtti le talent entre sans se faire annoncer, chez qui les nullités font inutilement antichambre, descendissent-elles des croisades. Les familiers de cette maison valaient quelque chose par eux-mêmes : pas un qui n*eût fait son livre, son opéra, son ta* bleau, sa statue» sa gravure, son mot, son bruit.

Tous les mardis, le salon bourdonnait comme une ruche; et quel miel on faisait làl Un essaim de jeunes et jolies femmes se donnait rendfôs-vous dans cette maison, et les épigrammes, les coquetteries, les rires perlés, l'esprit sous toutes les formes, bondissait d'un bout à l'autre du salon comme un volant sur les raquettes des pensionnaires. Il y fallait payer comptant, et je compris, en mettant le pied dans cette réunion, que je n'avais que le temps de laisser à la porte mes théories de faux roué. Je ne les dépouillai cependant pas assez vite, et je gardai une certaine défiance, non pas de Fesprit de ces dames, mais de leurs vertus. Tu sais qu'une des traditions les plus scUes de notre pays est que, tant que la vertu n'est pas ennuyeuse, nous ne devons pas y croire. Cette glorification de l'ennui

s*applique à tout, du teste. Un écrivain n'est réputé sérieux qu'à la condition d'ennuyer, et beaucoup doivent leur réputation à ceci : qu'on aime mieux les admirer que les lire.

Mon oncle était adoré de tous les amis de M. G... Aussi fus-je accueilli, je dirai presque avec injustice. On ne me fit pas passer par les épreuves ordinaires. Cette facilité m'humilia même un peu. Onavait Tair d'admettre que jepouvais être bête, et qu'il ne fallait pas m'embarrasser, par respect pour mon oncle. Je me trompais, on ne faisait pas attention k moi, parce que j'étais là chez moi comme tous les gens admis y étaient chez eux. C'était à moi de prendre, par mon genre d'esprit, la place que je voudrais occuper. On me laissait dioisir.

Dans ce temps-là, j'avais assez de verve; puis je voulais faire mes preuves le plus vite possible. Après les présentations partielles, au lieu de rester collé à mon oncle comme un timide, j'escarmouchai d'abord avec quelques groupes ; puis je me jetai bravement dans la mêlée générale. Il y avait

une discussion ; je ne me rappelle plus sur quoi : tout ce que je sais, c'est qu'on me demanda mon opinion et que je la développai au centre d'un cercle de silence qui ne manquait pas de solennité. Je me montai la tête. Il fallait vaincre ou mourir. Je trouvai quelques mots heureux, quelques paradoxes adroits. J'entendais de temps en temps le maître de la maison dire à mon oncle : «c II est charmant. » Bref, au bout de ma périodCi je débarquai dans une approbation à peu près unanime. J'étais classé dans les amusants.

A cet endroit de son récit, Emmanuel poussa un soupir.

— Qtt'est-oequi te prend? lui demandai-je.

— Rien. Je regrette cette maison.

— Elle n'existe donc plus?

— Si ; mais je n'y vais plus maintenant.

— Pourquoi?

— Parce que je suis devenu un imbécile, pardieu I

^ Et pourquoi es-tu devenu un imbécile?

— Ah ! voilà. Tu le sauras toujours assez tôt.

Revenons à mon histoire.

Je venais d'obtenir mon petit succès, et e cœur

me battait encore, car je venais de jouer là une grosse partie, pour un gamin comme moi, quand la porte du salon s'ouvrit et que le domestique annonça madame d'Harnebey.

— La femme de l'architecte?

— Oui. Tu la connais?

— De réputation , je ne l'ai jamais vue. Les uns disent qu'elle est très-jolie- d'autres, qu'elle est affreuse ; mais tout le monde s'accorde à dire qu'elle est, ou plutôt qu'elle était assez légère, car je n'entends plus parler d'elle depuis quelque temps.

— Tu vas voir. D'abord , c'est la plus belle créature que j'aie jamais rencontrée. Rien ne peut te donner une idée de la fierté de sa marche, de la distinction de ses lignes, dn bonheur de ses poses. Ce qui fait qu'on a beaucoup nié sa beauté, c'est qu'elle avait une couleur de cheveux dont les brunés et les blondes peuvent dire du mal. Elle était

rousse. Si tu n'aimes pas les rousses» dis-le-moi, je ne continuerai pas le portrait.

— Je les adoré ; mais entendons-nous.

— Je sais bien ce que tu vas me dire. Il y a rousse et rousse. Celle-là avait des cheveux d'un mètre et demi, du ton de l'or anglais, ondes naturellement ; les sourcils et les cils presque noirs, et les yeux bleu de Sèvres, un profil à frapper en médaille, un léger duvet sur la lèvre supérieure, les lèvres ardentes et les dents blanches comme des perles; la comparaison est vieille, mais c'est encore la meilleure. Figure-toi que, quand cette femme entra, il me sembla que toutes les autres tremblotaient comme des fantômes, et rentraient dans la muraille comme des personnages de tapisserie. Cette femme écrasai!; tout en apparaissant. Son costume avait laudace d'une supériorité incontestable à qui tout est permis. Elle avait la véritable coiffure d'une bacchante, faite de feuilles d'acanthe, de vigne, et de grappes de raisin, mêlées aux ondes de ses cheveux, qui retombaient derrière et jusqu'à la moitié du cou en un lourd chignon dont s'échap-

paient quelques boucles provocantes. Elle entra comme chez elle, sans avoir été le vêtemefit qui couvrait sa toilette de bal. Ce vêtement éUilt un boumous de cachemire rouge, avec un simple liséré d'or, le véritable boumous d'investiture que la France donne aux chefs arabes qui font leur soumission. Il fallait être cette femme pour oser le porter. Elle marcha droit à la maîtresse de la maison, comme s'il n'y eût eu qu'elles deux dans la salle, et lui tendit une main dégantée, sans bague, blanche, souple, et qui, par ses doigts roses et légèrement recourbés du bout, semblait faite exprès pour les caresses de Tamour. Dans ce mouvement, elle découvrit un beau bras nu, sans autre ornement qu'un gros anneau d'or semblable à celui pour lequel Tarpéia livra Rome aux Sabins. Puissance magique de la beauté! Depuis que cette femme était là, tout le monde se taisait. Il n'y avait plus d'esprit à faire ; il n'y avait plus qu'à regarder et admirer, et, en regardant et en admirant, je commençais à comprendre l'antiquité païenne, pour

qui la forme était une espèce de religion. Uu iu-

70 LA VIE A VIKGT AHS.

stant, le salon où j'étais disparut; je me crus à Athènes ; le bournous rouge tombait : cette femme n'était plus qu'à demi voilée par cette gaze qu'Horace appelle de l'air tissu ; elle se nommait Mnaïs ou Phryné ; elle était allongée sur des coussins de pourpre, la tête rejetée en arrière, les cheveux déroulés, sommeillant à demi à la lueur opalisée d'une seule lampe de marbre, tandis que son esclave nubienne, ébène vivante, soulevait d'une main le rideau de la chambre, et de l'autre appelait un jeune Grec caché dans un massif du jardin, appel qui faisait sourire sous un bosquet la statue du dieu Pandémos.

Tous les hommes se resserrèrent autour de la nouvelle arrivée avec un murmure d'admiration, tandis qu'elle daignait se rappeler qu'il y avait là d'autres femmes, et leur sourire ou leur tendre la main.

— Comme vous voilà belle, chère ! et c'est pour nous? demanda madame C...

— Non, c'est pour l'ambassadeur ottoman.

~ C'est vrai, il y a bal ce soir à l'ambassade.

U VIE A VINGT ÂKS. 71

-^ Et je suis Tenue me montier un peu avant d y aller.

— Otez donc ce bournous, qu'on voie b belle

robe.

Madame d'Harnebey tira un des glands d'or, et le manteau, glissant sur ses épaules rondes, tomba de tout son poids, sans qu^elle fit rien pour le retenir. J'étais auprès d'elle ; par un mouvement madiinal, j'étendis les mains, et reçus le vêtement dans mes bras. Elle me remercia d'un petit mouvement de tête, en arrêtant un instant les yeux sur mon visage, qui lui était inconnu. Je me sentis rougir. Elle sourit. Cette rougeur d'un garçon de dix-buit ans, qui n'avait pas l'air trop bête, lui en disait et lui agréait plus sans doute que tous les compliments des gens qu'elle connaissait. Ce qui séduit le plus les femmes habituées aux éloges, c'est l'expression naïve, fUt-elle même brutale, de l'admiration qu'elles causent. J'ai entendu des femmes du monde dire que les compliments qui -i les avaient le plus flattées étaient ceux des hommes lè. du peuple quand elles passaient dans la rue, et gy^^

72 LA VIE A VraGT ANS.

dans leur langage vigoureux, ils exprimaient avec un juron un désir qu'elles devaient avoir Tair de ne pas entendre.

Or la femme que j'avais sous les yeux était une vraie femme. Son bournous tombé, elle nous apparut sous un autre aspect. Figure-toi la réalisation vivante d'un croquis de Vidal. Je n'ai pas besoin de te dire autre chose. Dentelles, soie, ruban, or, perles, et sous tout cela, grâce à la sobriété des lignes, grâce à Tharmonie des plis, on devinait un beau corps, souple et ferme, et qui, devant Phidias, eût laissé tomber aussi fièrement sa robe que la robe venait de laisser tomber le manteau devant nous.

Le murmure d'admiration devint un concert. La réputation de beauté de madame d'Harnebey était si bien établie dans cette maison, que les femmes elles-mêmes ne songeaient plus à la lui contester, fût-ce même par un clignement d'yeux, quand son excentricité la présentait, comme ce jour-là, sous un costume plus ou moins discutable.

Pendant ce temps, son mari la regardait avec

tout le monde, mais sans orgueil, ou bien comme un homme qui, ayant sa valeur personnelle, n'a pas besoin de la beauté de sa femme pour être remarqué. M. d'Harnebey était âgé de quarante-cinq ans. Il passait pour un mari philosophe, occupé d'immenses travaux commandés par TEtat, il laissait toute liberté à sa femme de faire ce qu'elle voulait ; elle en abusait, disait-on. Une circonstance que j'avais oubliée traversa tout à coup mon esprit quand j'eus revu madame d'Harnebey. Deux ans auparavant, j'avais été conduire à Marseille mon oncle, qui partait pour Tltalie ; je l'accompagnai jusque sur le bateau à vapeur, le Rhamsès, je crois, et je revins h terre avec quelques amis à nous.

— Votre oncle a du bonheur, me dit un d'eux.

— Comment cela? demandai-je.

— Il fait la traversée avec madame d'Harnebey, qui va rejoindre son mari à Rome.

— Qu'est-ce que cela que madame d'Harnebey?

On me l'expliqua eu ajoutant :

assise. Tout ce qui était jeune tournait. La valse dura dix minutes.

— Vous voyez, dit madame d'Harnebey en s'arrétant : intacte.

En effet, on eût dit qu'elle venait d'arriver. Sa robe était aussi fraîche, son teint aussi rose, sa respiration aussi tranquille que lorsqu'elle était entrée; seulement... ah! seulement, le mouvement lui donnait un charme que je ne lui soupçonnais pas. On eût dit que toutes les fleurs avec lesquelles Dieu avait pétri ce beau corps s'entr'ouvraient en même temps pour laisser échapper chacune son parfum longtemps concentré, si bien que de toute sa personne il émanait cette odeur pénétrante, comprise de ceux-là seulement qui ont eu Tesprit de venir au monde avec l'amour de lâ femme. J'étais étourdi, grisé. Je ne sais ce qui me retenait d'aller me poster derrière madame d'Harnebey, et de la respirer à plein cerveau, jusqu'à ce qu'il y eût ivresse complète. Je fis part de ma remarque à mon oncle, et ne pus m'erapécher de lui dire :

•*-Tu es bien heureux I

— De quoi?

— D'avoir été Tamant de cette femme.

— Moi I jamais.

-^ Et la traversée de Marseille à Gênes?

— J'ai été malade tout le temps. Elle s'est assez moquée de moi.

— Vraiment 1

— Oui.

— Ainsi, il n'y a rien eu?

— Rien.

Je fus au moment de danser de joie.

Madame d'Harndbey passait près de nous.

— Savez-Yous ce que me dit mon neveu? lui dit mon oncle.

— Dites.

— Il me dit qu'il est fou de vous !

Elle s'éloigna en riant, sans répondre. Moi, je devins tout rouge ; c'était la seconde fois.

Dix minutes après, elle était partie pour le hal de l'ambassade; elle n'était plus là, mais son parfum y était toujours, me poursuivant partout, et

je ne pensai qu'à elle toute la soirée, et je ne rêvai que d'elle toute la nuit.

Étais-je amoureux? Non. Seulement cette femme avait vivement agi sur mes sens. Je ne Faimais pas, je la désirais. Il se passait même en moi quelque chose d'étrange : par moments, il me semblait la détester; j'aurais voulu lui faire du mal. Elle s'était trop et trop peu occupée de moi. Il s'agissait de la revoir, mais comment? et puis, que lui dire? Je n'oserais jamais lui faire la cour. Eh bien , où étaient donc mes théories infaillibles? Je m'apercevais que je n'étais qu'un écolier, et c'était à elle que je m'en prenais. Je causai d'elle avec des amis communs, et je la traitai par-dessous la jambe, comme on dit vulgairement.

— Je me passerais bien un caprice avec cette femme-là, disais-je, — ou bien je demandais qui était son amant, — ou j'essayais de faire croire que je l'avais été; enfin toutes sortes de petites lâchetés propres à la génération dont je faisais partie.

En attendant, je ne la revoyais pas. Le printemps était venu; les réunions de Léopold G... étaient

renvoyées k Thiver suivant. Il fallait attendre jusque-là ou n'y plus songer ; mais mon oncle était un malin. Il avait tout deviné, et, comme il avait hâte de me voir une liaison honorable, il arrangeait mes affaires sans que je m'en doutasse, et sans vouloir paraître s'en mêler.

Un matin nous déjeunions ensemble, il me dit :

— Hier, j'ai rencontré madame d'Harnebey.

— Ah!

— Oui ; et nous dînons demain chez elle.

Au dîner, il n'y avait que M. d'Harnebey, sa femipe, ses deux enfants, mon oncle et moi. Tout le temps elle m' étudia sans en avoir l'air. En sortant de table, elle causa tout bas avec mon oncle ; il était bien certainement question de moi. Le soir, il vint quelques personnes. Madame d'Harnebey était distraite, triste parfois. Je n'étais certainement pour rien dans cette distraction, dans celte tristesse, bien que de temps en temps elle me regardât à la dérobée. Un chagrin de cœur avait, à coup çûr, traversé récemment la légèreté apparente de cette femme. Elle cherchait peut-être en

moi la possibilité d'une consolation. Telle fut Tim* pression que je rapportai de cette soirée.

Trois jours après, je vins faire ma visite.

— Tu diras a madame d'Harnebey que je voulais t'accompagner, me dit mon oncle, mais que cela m'est impossible aujourd'hui.

En réalité, il voulait me faire trouver seul avec elle.

Elle était sortie ; M. d'Harnebey aussi. Je laissai mes cartes.

Le lendemain, je recevais une lettre où elle m'exprimait ses regrets de n'avoir pas été à la maison quand je m'étais présenté, puis elle me donnait l'heure à laquelle on la trouvait sûrement.

Je vins à l'heure dite. Elle était seule; elle me reçut avec assez d'indifférence : notre conversation fut molle ; je n'y dis rien de bon. Ce fut l'entrevue d'une femme blasée et d'un amoureux maladroit. Dans la poignée de main qu'elle me donna quand je pris congé d'elle, il me sembla qu'il y avait ceci : Eh bien, décidément, cela ne prendra jamais.

Je sortis humilié.

Là VIE À VINGT ANS. SI

Quelques jours après, mon oncle me dit :

— Tu es un fier nigaud !

— Comment cela?

— Tu pouvais avoir pour maîtresse la plus jolie femme de Paris, et tu n'as pas su y arriver.

— Qui donc?

— Madame d'Harnebey.

— Qui t'a dit cela?

— Elle-même.

— Elle-même?

— Oui. J'avais dit tout le bien imaginable de toi ; c'était dans un bon moment, elle venait de rompre avec Jules de Vercy...

— Le peintre?

— Oui.

— Et maintenant?

-7 Maintenant, il est trop tard, ils sont raccommodés.

J*étais furieux.

— Qu'est-ce que cela me fait ? dis-je h mon oncle; elle ne me plaisait pas.

— Eh bien, toi, tu lui plaisais; et je suis sûr

qu'elle ne s'est réconciliée avec Jules que parce ^ue tu n'as pas su prendre sa place.

— Il lui faut donc toujours un amant?

— Il paraît. " Que faire? retourner chez madame d'Harnebey,

c'était courir la chance du ridicule; n'y plus aller, c'était me faire oublier volontairement. Cette grande coquette devait me trouver souverainement niais. N'étais-je définitivement pas de force à pénétrer dans les hautes régions des amours du monde? devais-je naïvement m'avouer vaincu? J'en étais incapable, par amour-propre surtout : se reconnaître insuffisant dans une première affaire d'amour, c'est faire des excuses dans une première affaire d'honneur ; on en a pour toute la vie, on ne s'en relève Jamais. J'étais piqué au vif, j'avais une revanche à prendre. Il me fallait cette femme» moins pour l'avoir que pour l'avoir eue.

Quant à elle, il est bien évident que dans ce moment-là elle ne pensait plus à moi. A la fin d'une de ces liaisons commandées d'avance par les relations du monde dans lequel elle vivait, liaisons sans

nouveauté, qui font de Tamant un second mari, et tiennent au mariage comme l'ombre tient au corps, désœuvrée comme une femme Test toujours entre une habitude rompue et une habitude encore inconnue à prendre, madame d'Harnebey m'avait vu. J'avais^trahi par un regard, puis par cette parole que mon oncle lui avait répétée, l'impFession qu'elle m'avait produite ; quelque chose de jeune avait tressailli en elle. Une bouffée d'illusions avait traversé son cœur, et elle s'était dit : a Voilà une âme toute neuve où il ferait bon se réchauffer. » Elle ne savait pas ce que de mauvaises théories avaient déjà éteint dans cette âme. Cependant elle ne pouvait pas se jeter la première à ma tête. Elle m'encouragea peut-être bien un peu ; je fus sans persévérance, maladroit. Ce qui s'était éveillé en elle , à mon sujet, se rendormit sur l'habitude contractée avec un autre. Elle referma cette porte entre-bâillée de son cœur, par laquelle je pouvais pénétrer, et tout fut dit.

Cependant, il y avait eu un moment où, dan» son esprit, j'avais cessé d'être tout à fait un étrau-

8«i LA VIE A VINGT ANS.

gcr pour elle. J'avais joué un rôle d'uue minute dans sa vie; j'avais été une possibilité dans les éventualités de son avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour reprendre pied sur le terrain où j'avais glissé une prenoière fois. Il s'agissait de trouver un moyen ingénieux ; malheureusement, j'étais comme tous les faux sceptiques, je n'étais pas roué. Je cherchai mille combinaisons; je ne parvins pas à ^lettre la moindre suite dans mes plans, seulement j'en arrivai, a force de m'occuper de cette femme, à me monter la tête pour elle, et, un beau jour, comme un véritable écolier, honteux d'avoir recours à une platitude de ce genre, je lui écrivis ; c'était bête, mais je crois qu'en amour les moyens bêtes sont les meilleurs. Toujours est-il qu'elle me répondit qu'elle ne comprenait pas trop bien ma lettre, mais qu'elle ne demandait pas mieux que je vinsse la lui expliquer.

Du moment qu'elle acceptait le combat, elle pouvait être vaincue : je courus chez elle. Elle me demanda pourquoi elle ne m'avait pas vu depuis longtemps. Je tirai assez bon parti de la situa-

tion, c'est une justice à me rendre Je lui répondis» en demandant pardon pour ma franchise, que j'avais eu la hardiesse de Taimer, et qu'en apprenant le retour, dans sa maison, d'une personne que j'en croyais exilée à tout jamais, j'avais désespéré de moi. Je me fis aussi enfant que possible.

— Pourquoi je vous ai écrit, lui dis-je à la fin de mon discours, je ne saurais l'expliquer; c'a été un acte en dehors de ma volonté; quelque chose de j^lus fort que moi m'a mis la plume à la main. Ne me pardonnez pas, madame, dites-moi que vous m'en voulez de cette audace ; cela me fera peutêtre revenir à la raison, etc., etc.

Tu devines tout ce que je pus dire sur ce texte.

Un Chérubin véritable n'aurait pas mieux dit.

Elle m'écouta en souriant. La forme dont je me servais parut ne pas lui déplaire. Nous entrâmes en plein dans le marivaudage traditionnel qui prélude à ces sortes d'amours ; elle me permit de lui écrire sous prétexte qu'elle s'ennuyait et me promit de me répondre. Elle me soumettait ainsi

86 LA VIB A VINGT ÂKS.

aux épreuves franc-maçonniques par lesquelles une femme un peu exercée aux choses d'amour fait passer tout candidat nouveau. Je ne perdis pas de temps, j'écrivis en rentrant chez moi. Il faut être très-habile pour savoir écrire à une femme la première lettre qu'elle vous autorise à lui écrire C'était encore trop fort pour moi. Je voulus mener les choses rondement. Ma lettre était d'un fat de province. Le lendemain, je reçus cette réponse :

m Vous êtes un maladroit. La première partie ne compte pas. Recommencez. »

11 était impossible d'y mettre plus de grâce. Je déchirai ma lettre qu'elle me renvoyait, et j'en écrivis une autre.

Cette fois elle me répondit :

c C'est mieux. Continuez, »

A partir de ce moment, je n'avais plus qu'à aller tout droit ; on me montrait la route.

Âs-ttt la mémoire des dates, toi? Moi, je l'ai, et je me rappellerai toujours le 11 avril 18...

L'année était précoce. Les lilas étaient en fleurs. £Ue arriva vébie comme pour une fête. D y avait

ane heure que je l'attendais et que mon cœur batlait comme s'il avait parié battre en une heure toutes les pulsations d'une journée.

— J'ai cru que je ne pourrais pas venir, me dit-elle en entrant et eu levant son voile.

Ohl les amis! me dit Emmanuel en s'interrompant lui-même, si toutefois on peut donner ce nom à ces parasites de sentiment dont un homme de vingt ans est entouré.

Les amis I ces envieux de votre gloire, de votre fortune ou de votre femme, qui, en associant leur nom au votre, ont toujours cette arrière-i)eusée

qu'il leur en reviendra quelque chose et que le monde leur supposera, dans la maison, la place qu'ils ambitionnent, et que, comme Tartufe, quelquefois ils veulent prendre.

Les amis I ces êtres oisifs qui se font les gardiens de votre honneur, les juges de votre conscience, qui vous marient, qui vous ruinent, qui vous font battre et tuer, sans votre consentement, et qui se drapent ensuite dans cette phrase : a J'ai fait ce que je devais faire, d

Aussi, excepté Oreste et Pylade, qu'il faut conserver pour la comparaison, on ne devrait jamais parler des amis et Ton devrait rayer ce mot de la langue, surtout dans l'acception banale qu'il a maintenant.

D'ailleurs» Tamitié est-elle dans la nature, et Dieu n'a-t-il pas, en nous donnant la familte, l'épouse et les enfants, prévu ce besoin de sympathie que l'homme a dans le fond de son cœur? A moins qu'elle ne soit déshéritée du regard du Seigneur, toute créature humaine est accompagnée, pendant 8a vie, d'amis naturels qui ne doivent pas la

tromper et qui rendent inutiles tous les amis fortuits.

L'enfant a-t<il de meilleure amie que sa mère? rhomme, de meilleur ami que la femme qu'il aime? le vieillard, de meilleurs amis que ses enfants? ^, si dans le courant de sa vie, il est trompé par cette triple affection, pourquoi vouloir qu'il se fie à celle d'étrangers qu'il aura trouvés sur sa route et qui n'ont pas, coBune la mère, Tépoux et l'enfant, reçu de Dieu la mission de l'aimer?

La raison qui fera que l'amitié existera éternellement, de nom du moins et par habitude, c'est qu'elle a l'air de protéger, et qu'en protégeant elle domine.

Or la plus grande vanité de l'homme, c'est la domination.

J'abuse des digressions, mais que veux-tu ? jo ne puis résister au besoin, quand je tombe sur un paradoxe accepté si follement par les hommes, de <5rier contre ce paradoxe, comme certains esclaves criaient autrefois contre les triomphateurs.

h sais que je ne débiiirai pas plus une habitude

reçue par toute une société que les esclaves né détruisaient le faux triomphateur soutenu par tout un peuple; mais, au moins, je protesterai.

J'avais donc des amis.

Or ces amis, auxquels, auparavant, je donnais tout mon temps, auxquels je racontais toutes mes actions, ne me trouvaient plus chez mol quand ils venaient, car presque toutes mes journées se pas« salent à courir là campagne avec madame d'Harnebey.

Du reste, il faut reconnaître aux femmes, quelles que soient les classes où vous les allez prendre, une soif éternelle des choses magnifiques de Dieu. Il est bien peu de femmes, si perdues qu'elles soient, si insensibles qu'elles semblent à toute poésie et h toute affection, qui ne se laissât per-« suader par le soleil, les fleurs et les champs.

L'immensité de la plaine et le mystère des bois les isolent et les relèvent à leurs propres yeux. Lorsqu'elles sont au miheu d'une campagne tranquille, silencieuse, calme, les ombres de leur passé traversentun horizon si loiutain,quà peine si elles

les distinguent, et que, quelquefois, elles les oublient. 11 est bien rare alors qu'elles u'' appartiennent pas, corps et âme, h celui qui les accompagne, et que r homme qui soutient leur bras ne soit pas Télu de leur cœur.

C'est alors qu'elles font ce rêve fantasque dont

leur nature a incessamment besoin : de se retirer

avec cet homme au sein de cette nature éclatante et mystérieuse à la fois, dont la sérénité est un pardon et au milieu de laquelle elles mourraient au bout de quinze jours de retraite si Thomme était assez fou pour accepter ce sacrifice.

Enfin mes amis, puisqu'il faut les appeler de ce faux nom ; mes amis me rendaient très-malheureux. C'étaient d'incessantes questions :

« Que deviens-tu? On ne te trouve Jamais chez toi? Où passes-tu donc tes journées?

« On dit ceci; on dit cela.

c< Tu as donc une nouvelle maîtresse? On prétend que c'est madame dllarnebey. Est-ce V4rai?

Moi, j'ai dit que non. Elle n'est plus jeune. Elle est rousse. Elle est laide. Elle n'a pas de cœur. Elle a été avec un tel. 11 m'a raconté telle et telle chose sur son compte. »

Je n'avais pas le cœur assez ferme pour me mettre au-dessus de toutes ces attaques. Il me semblait que je serais ridicule si j'étais amoureux, ou même si je prenais le parti de cette femme. D'un autre côté, je n'étais pas fâché qu'on sût que j'étais son amant, et, pour concilier toutes ces mauvaises petites vanités qui me tiraillaient, je ne trouvais rien de mieux que de compromettre ma • dame d'Harnebey en parlant d'elle comme je n'aurais peut-être pas parlé d'une fille entretenue. Je croyais avoir l'air ainsi d'un grand débauché. Je jouais, ou plutôt je trichais au séducteur, car je n'étais pas franc dans ce rôle-là.

« Oui, c'est ma maîtresse, disais-je; mais elle a couru après moi. Je ne pouvais pas faire le Joseph. Je ne Taime pas, mais autant celle-là qu'une autre. »

lit je montrais ses lettres, et, dans nos soupers,

fausses orgies de faux débauches, je laissais jouer avec ce nom. J'allais jusqu'à divulguer les mystères les plus sacrés de notre amour. Il ne me manquait plus que de réunir mes amis chez moi pcn« dant que cette pauvre femme y était et d'ouvrir les rideaux derrière lesquels elle m'attendait. Je sentais bien que je me conduisais lâchement, car je tt*avais rien à lui reprocher, et cependant je m'en prenais k elle de ce que je ne savais pas la faire respecter, de ce que je n'osais pas Taimer franchement, de ce que je n'avais pas le courage de m'abandonner aux seuls conseils de mon cœur. J'allais jusqu'à lui faire un crime de s'être donnée si vite. Je voyais dans cette facilité la suite d'une habitude. Deux ou trois fois je le lui fis sentir.

— Vous avez raison, me dit-elle ; mais ce n'est pas à vous de me le reprocher.

Je lui parlais de ses amours d'autrefois. Je lui nommais les noms que la rumeur accolait au sien.

— A quoi bon me parler du passéîme disait-elle. Ce n'est pas généreux, et d'ailleurs il ne vous regarde pas. Vous êtes trop jeune pour comprendre

toutes les raisons qui font vaciller le cœur d'une femme jusqu'à ce qu'il ait trouvé sa véritable place. Voyans, depuis que vous me connaissez, ai-je l'air d'une coquette? Ne suis-je pas toute à vous? Je suis votre maîtresse, je ne suis pas votre femme. Vous n'avez le droit de me demander compte que du présent; le reste regarde mon mari.

Il n'y avait rien k dire à cela, sinon qu'au fond j'étais amoureux d'elle, sans vouloir me l'avouer, et que, par conséquent, je devais être jaloux.

Cependant c'est une étrange manie que cette jalousie rétrospective. On voit une femme que l'on ne connaissait pas dix minutes auparavant, qu'on ne soupçonnait pas devoir connaître un jour ; par quelque raison que ce soit, par caprice, par amourpropre, par occasion, par amour, on fait la cour à cette femme, elle résiste ; on persévère, le désir s'accroît, on ne pense plus qu'au bonheur à venir qu'on croit goûter avec elle ; on la trouve la plus belle, la plus spirituelle, la plus charmante des femmes, — elle cède. A partir de ce moment, on redescend justement dans cette partie de sa vie sur

laquelle on n'a aucun droit, dans le passé. On le fouille, on le commente, on répluche, on le calomnie. Il faut, parce que cette femme vous connaît, qu'elle n'ait jamais aimé avant vous ; il faut qu'elle ait deviné qu elle vous rencontrerait un jour, qu'elle vous aimerait, et que jusque-là elle ait tenu bon contre toutes les autres tentations de la vie. Mais, imbécile que vous êtes, c'est justement parce qu'elle en a aimé d'autres qu'elle vous aime ; c'est parce que son cœur a contracté l'habitude de l'amour qu'elle vous écoute à votre tour, vous qui ne valez pas mieux, qui que vous soyez, que ceux qu'elle a écoutés avant vous ; si elle était ce que vous voudriez qu'elle fût, elle ne vous aurait pas écouté, elle serait vertueuse, et vous vous désespéreriez dans son indifférence, au lieu de vous tourmenter dans votre bonheur.

Prenons donc une bonne fois la vie pour ce qu'elle est, mettons à nos sentiments leurs véritables étiquettes, et n'usons plus notre cœur à demander à nos maîtresses ce que nous ne pouvons trouver que dans notre femme. Le mariage est là

pour nous donner droit en même temps sur le passé, sur le présent et sur l'avenir d'une femme. En dehors de celte légalité du cœur, l'amour n'est qu'une convention fortuite, plus ou moins durable, et dans laquelle le passé surtout garde tous ses droits.

Ce sont Ih des vérités dont on ne prend possession que trop tard. Je suis payé aujourd'hui pour me repentir de les avoir méconnues. Je pouvais être si heureux et je pourrais l'être encore» tandis que...

C'est que tout concourait h me faire l'existence la plus charmante : j'étais jeune, j'avais ma liberté, autant d'argent que j'en voulais. La vie ne me demandait rien. Je n'avais qu'à consentir à vivre.

J'habitais, dans un des seuls quartiers de Paris oh il reste encore des jardins» un appartement que m'avait choisi ma mère, et que son amour avait abrité comme un berceau et parfumé comme une chapelle. A midi, je me mettais à ma fenêtre, el je voyais, quelques instants après, la robe que j'attendais. A peine la visiteuse m'avait-elle aperçu,

LA VIE A VINGT ANS. iOl

qu'elle hâtait le pas, et que, craignant qu'on ne devinât, à la direction de son regard, à qui elle pensait et chez qui elle venait, elle détournait la tête et prenait un air indifférenf que trahissait, à la dérobée, quelque coup d'œll confidentiel.

Puis je l'entendais monter mes trois étages, j'allais au-devant d'elle, et nous restions ainsi deux ou trois heures ensemble ; ou nous nous échappions comme deux écoliers^ et, je te le répète, nous allions courir dans la campagne;

Les jours où elle ne pouvait venir, elle m'écrivait.

Tu vois que je devais être heureux ; mais notre nature humaine est si basse et si ambitieuse h la fois, qu'elle doute de tout et ne se contente de rien.

Lorsque cette femme me tendait la main et s'asseyait auprès de moi, au lieu de l'aimer pour ce qu'elle faisait, au lieu de baiser ses petits pieds, qui, pour moi, quittaient leurs pantoufles de velours et leurs coussins soyeux ; au lieu de remercier ce cœur que Témotion faisait battre ; au lieu,

enfin, de m'agénouiller devant cette créature qui consentait à me faire connaître, à moi, qu'elle eût pu ne pas voir, à moi, être nul ou méchant, les trésors de son âme et les révélations de son amour, sais-tu ce que je faisais?

Eh bien I comme ces enfants sans cœur qui pren« nent des oiseaux pour leur arracher des plumes au lieu de les écouter chanter, je torturais cette femme, \ Je lui arrachais, une à tiue, les illusions qu'elle se faisait sur moi, et, arrivée le sourire h la bouche» elle s'en retournait les larmes aux yeux et ta rougeur au front.

Il y avait à peu près trois mois que les ehoses étaient dans cet état, que le matin elle m'envoyait des fleurs ou une lettre, et que, dans le jour, elle venait causer ou travailler même auprès de moi , lorsqu'un dimanche, je m'en souviendrai toujours, j'allai dîner à la campagne, chez vn ami; et, au dessert, la conversation tomba, ^qit par hasard, soit volontairement, sur cette pauvre femme.

Les jeunes gens qui assistaient à ce diner savaient ou ne savaient pas ma liaison avec elle, je rignore ; tout ce que je puis te dire, c'est que, pendant que, sans doute, elle pensait à moi, et que, toute au souvenir de la veille, elle attendait le lendemain; on s'occupait beaucoup d'elle à Saint- Mandé, où je dînais, et, cette fois, ce ne fut pas seulement du passé qu'on parla, mais du présent.

En effet, un de ces hommes qui étaient là affirma sur l'honneur que, depuis huit jours, cette femme était la maltresse d'un de ses amis.

Je pâlis.

Un instant, rapide comme la pensée, je voulus souffleter cet homme d'un démenti.

Puis cet orgueil qui fit chasser Lucifer du paradis s'empara de moi, et la crainte du ridicule, si ridicule en elle-même» me rejeta violemment dans le silence. .

J'écoutai le commencement et les détails de la liaison.

Rien n'y manquait, j'étais trompé.

Je ne réfléchis pas, la colère aveugle toute rai-

son, que ce récit qu'on me faisait était impossible, et qu'aux heures où ma maîtresse passait pour avoir des rendez-vous avec un autre, elle était toujours avec moi.

Cependant je dissimulai assez bien ce que j'éprouvais, et nul, je le crois, n'eût pu dire, en voyant mon visage, ce que j'avais au fond du cœur.

Quel magnifique triomphe je remportais làl

Je rentrai che^ moi.

J'écrivis à cette femme une lettre honteuse. Je la chassais comme une courtisane.

Cependant je dormis peu la nuit.

Le lendemain, soit par habitude, soit par pressentiment, j'attendais midi avec impatience.

Je ne me mis pas à la fenêtre, ou plutôt je ne m'y mis pas visiblement. Je fermai mes persiennes, à travers les lames desquelles mon regard plongeait dans la rue.

Je la vis venir, non pas vêtue de blanc ni de rose, mais vêtue de noir.

Elle regardait mes fenêtres, sans se cacher cette fois.

106 LA VIË ▲ VINGT ilNS.

Puis elle entra dans la maison.

L'oreille collée à la porte, je rentendHa «idnter Tescalier.

J'avais envie de la faire souffrir enatre e» ne lui ouvrant pas.

Mes pensées se heurtaient violemment, et sans suite, dans mon esprit, a Mais, me disais-je, si une femme qu'on n'aime pas vous bouleverse ainsi, dans quel état vous met donc une femme qu'on aime? i»

Elle frappa.

J'ouvris.

Elle était pâle comme une morte ; elle passa devant moi sans me dire un mot, avec un regard triste» mais fier à la fois.

J'allai à elle.

Elle paraissait en proie k une violente agitation. On sentait que la volonté seule l'avait santemie jusque chez moi, mais qu'elle était au bout de ses forces.

Elle tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, sur une chaise.

Elle arracha les brides de son chapeau, et, fondant en larmes, elle couvrit son visage de ses mains.

Je fus attendri.

Mais un spectre inconnu se dressa entre cette femme et moi ; le sang me monta à h t4te, et je lui dis :

— Pttis-je savoir^ madame, à quoi je dois Phon^ neur de votre visite?

— A la lettre infâme que vous m^avez écrite hier, et que je vous rapporte, car vous devez vous en repentir comme d^une lâcheté.

— Je ne me repens jamais de ce que je fais, ne faisant jamais rien sans réflexion.

— Ainsi vous croyez, reprit-elle en aéchant ses larmes tout à coup, vous croyez ce que vouç m'avez écrit?

«*-*- Oui, ooiadam^.

~ Et si je vott» i^tm (m ^'^^ f^^^^

— Je croirais encore.

— Et si je vous prouvai3 (pie cet homme, dont

VOUS m'accusez d'être la maîtresse, ne me connaît même pas.

— Je croirais toujours.

— Alors, Emmanuel, reprit-elle avec de nouvelles larmes» il eût été plus loyal de me dire que vous ne m'aimez pas et que, ne m'aimant pas, vous ne voulez plus me voir ; je me serais peut-être résignée en pensant que je m'éloignais de vous avec votre estime; mais me chasser avec votre mépris, mais m'accuser d'une trahison et m'écrire ce que vous m'avez écrit, faire souffrir, enfin, une femme qui vous aime, c'est horrible, et un jour, je l'espère, vous vous en repentirez.

— Ne parlons pas de repentir, madame, lui dis-je, car qui sait si l'on doit se repentir de n'avoir pas aimé assez ou d'avoir aimé trop?

— C'est encore une insulte, n'est-ce pas ? je vous la pardonne, comme je vous ai toujours pardonné ; car peu de jours se sont passés, depuis que je vous connais, sans que vous me jetiez quelque affront au visage.

Vous êtes encore jeune, Emmanuel, et vous ne

connaissez ni le bonheur de Tamour ni la volupté du pardon ; plus tard, vous aimerez une autre femme qui aura peut-être un passé plus triste que le mien, c'est alors seulement que vous comprendrez le mal que vous me faite», et que vous me tendrez la main en me disant : ce Vous aviez raison. »

Ces paroles étaient dites avec une telle conviction, que je sentais, malgré moi, la supériorité de cette nature franche sur la mienne, et que je comprenais quel ignoble rôle j'avais pris.

Si je n'avais écouté que mon cœur, je me fusse jeté dans ses bras en lui demandant pardon ; mais l'orgueil parla plus haut, et je n'écoutai que lui. Je cherchai à me convaincre qu'elle me trompait et je m'endurcis dans mon impassible méchanceté.

Elle me regardait... et, à travers ses larmes, je devinais Témotion de son cœur.

Je profitai de cet avantage et je lui dis:

— Je vous remercie de votre morale, madame, mais je la crois aussi fausse que votre amour, et

VOUS me permettrez de ne pas plus profiter de Tune que de l'autre.

— Vous vous faites violence pour me dire de pareilles choses, Emmanuel, ou quelqu'un, que je ne connais pas, vous irrite contre moi ; revenez à vous, mon ami, il est impossible que ce soit votre cœur qui vous dicte de pareilles infa-* mies.

Vous êtes bon, je le sais, je vous ai vu souvent pleurer au récit d'une souffrance et il ikut que quelque chose vous aveugle pour que vous ne voyiez pas ce que je souffre ; voyons, dit-elle en me prenant les mains, voyons, avouez-moi que c'est une épreuve que vous avez voulu faire, dites-moi que vous vouliez être certain de mon amour, et que vous ne m'avez écrit cette lettre que pour juger de mon cœur en voyant ce que je

ferais.

— Non, vous vous trompez, lui dis-je ; si cruelle que soit cette lettre, elle n'est que l'expression simple de ma pensée,* et si elle vous fait souffrir aujourd'hui, moi j'ai souffert hier.

— Mais VOUS savez pourtant bien que je ne vous trompe pas?

— Qui me le prouve?

— • Tout I Voyons, raisonnez un peu ; asseyezvous auprès de moi : dites, quel intérêt ai-je à vous tromper? pourquoi vous tromperais-je? êtes* vous, mon mari, mon frère, mon fils? les liens qui nous unissent ne sont-ils pas de ceux que la volonté dénoue et que Tindifférence brise?

Si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à venir chaque jour ici supporter vos colères sans raison et vos mépris sans cause ?

Eh bien, si je viens, c'est que je vous aime, si je viens, c*est que dans ces mépris mêmes je trouve un charme, et que je vous aime mieux avec vos colères qu'un autre avec son amour ; c'est que, vous voyant jeune, je vous crois bon, c'est que je veux, pardonnez-moi cette vanité, que vous me deviez le bonheur de votre vie, et que, lorsque vous ne m'aimerez plus assez pour être mon amant, vous m'aimiez encore assez pour rester mon ami. Je sais bien à quoi je m'expose en étant

la maîtresse d'un homme de votre âge, aux indiscrétions, aux dédains y aux infidélités, me dit-elle avec un sourire d'amour et de pardon.

Eh bien, si je brave tout cela, si j'humilie à à vos pieds ma réputation, mon orgueil et mon cœur, il faut pourtant bien qu'il y ait une raison, et, comme je ne suis pas une courtisane, cette rai« son ne peut être dans l'intérêt et n'est que dans l'amour.

Voyons, ajouta-t-elle, dites-moi un mot, tendezmoi la main.

Si je ne vous aimais pas, serais-je ici après h lettre que vous m'avez écrite ?

N'avais-je pas mille prétextes pour ne pas revenir?

Il n'y avait rien a répondre.

; Quelque chose me disait qu'elle avait raison, et, cependant, j'entendais, dans le fond de ma vanité stiipide, une voix qui me criait : « Elle te trompe et rira de toi. Tu n'es pas le premier homme qu'elle aime, vois si elle se souvient des autres; femme qui jure, bouche qui mont. »

LA VIE A VmGT ANS. 113

— Cependant, lui dis-je, vous connaissez cet homme dont on vous dit la maîtresse ?

* - Oui.

— Il vient cbe? vous ?

-Oui,

— Souvent?

— Tous les soirs.

— Et pourquoi ?

— C'est un ami de mou frère, et tous les soirs mon frère dîne chez moi.

— Et cet homme ne vous est rien î

— Rien, qu'un ami, mais un ami dévoué,

— Il n'y a dévouement chez les hommes que quand il y a amour. Cet homme est votre amant !

— Vous allez recommencer : mon Dieu ! par quoi faut-il donc jurer pour vous faire croire ?

— Ne jurez pas ; faites.

— Que faut-il faire?

— Ne plus voir cet homme.

— C'est impossible.

— Vous voyez! dis -je en revenant à mes doutes.

— Réfléchissez ; c'est un ami de mon frère, un camarade de collège à lui, j'étais encore en pension quand je Tai connu; mon père Taime. Quel prétexte aurais-je pour ne plus le recevoir, et, d'ailleurs, pourquoi ne le recevrais-je plus?

— Cet homme vous compromet.

— Qmledit?

— Tout le monde.

— Qui le croit?

— Moi, et cela suffit.

— Vous êtes un enfant.

— C'est possible, mais vous choisirez entre l'homme et l'enfaqt, entre l'amant et l'ami. .

— Que voulez-vous dire ?

^— Je veux dire que je ne permettrai jamais un soupçon, fttt*il injuste, sur ma maîtresse ; je dis que ce soupçon, que je ne puis démentir sans vous compromettre, devient une réalité si vous ne m'aidez à le détruire ; je dis que, si honorable qu'elle soit, je n'accepte la rivalité de personne ;

LA TES A TINGt ANS. ii5

je dis, enfin» qu'il faut, ou que vous cessiez de revoir cet homme, ou que vous cessiez de venir chez moi.

A peine avais-je prononcé ces mots que, toute pâle, elle se leva ; je me repentis, mais trop tard de ce que je venais dire ; et je fis un mouvement pour me rapprocher d'elle.

EOe étendit la main pour m'arréter.

— C'est mal, Emmanuel, me dit-elle ; le mot avec lequel on chasse une femme qui aime, est un mot dont le cœur se repent toujours. Adieu 1

Je baissai la tête.

Il y avait dans la voix de la pauvre femme tant de larmes et de vérité, que je commençai à comprendre ; mais, ce que je venais de faire était si affreux, que je n'osai même pas en demander pardon.

Je la vis jeter, en ouvrant la porte, un dernier regard sur moi pour que je la rappelasse.

Je ne bougeai pas.

Elle crut, sans doute, que c'était de l'indiffé^ rence : c'était de la crainte; et, je le répète, la

faute me paraissait si énorme^ qu'il me semblait impossible de la racheter.

Lorsque la porte se fut refermée, je voulus me convaincre que je venais d'assurer mon bonheur, et je m'écriai :

— Enfin I je suis libre !

Cependant je me rapprochai de la fenêtre, et je vis cette ombre noire qui, au tournant de la rue, envoyait un dernier regard à ma maison.

Je m'habillai et je sortis.

Je rentrai de bonne heure, demandant s'il y avait une lettre pour moi.

Il n'y en avait pas.

J'en fus étonné. Quelle étrange chose que rhommel

Le lendemain, même silence.

Alors j'écrivis, moi, une lettre ou plutôt dix let-

très, car je ne savais que dire. Les unes étaient pleines d'excuses, les autres pleines de reproches; je n'en envoyai aucune.

Le surlendemain, et cependant je n'aimais pas cette femme, je me donnai un prétexte pour passer sous ses fenêtres»

J'avais un ami, pas même un ami, une connaissance que je n'avais pas vue depuis un an, et que je n'avais aucune raison d'aller visiter, mais qui demeurait dans le même quartier qu'elle.

J'y allai.

Les fenêtres devant lesquelles je voulais passer étaient fermées.

Je ne trouvai pas mon ami^ ou plutôt mon prétexte.

J'en fus enchanté;

Je revins par la même route, bien entendu.

Rien de nouveau.

Deux jours se passèrent ainsi.

Le troisième jour, je reçus un petit paquet en rentrant.

U y avait une bourse dedans, et une lettre.

Lk VIE A VINGT ANS. lij

Voici ce que la lettre contenait :

a Quand on ne doit plus se revoir, il faut au moins s'acquitter ; recevez, Emmanuel, cette bourse que j'avais commencée chez vous et pour vous, et que j'ai terminée pendant ces deux dernières soirées; ce n'est pas un cadeau, c'est une dette.

« Gardez-la en souvenir d'une amie. »

Je répondis par une lettre froide.

En sortant, je rencontrai l'individu qui avait certifié, devant moi, la liaison de madame d'Hannebey avec un autre homme.

Je l'abordai d'un air indifférent et le questionnai de nouveau.

II me raconta les mêmes choses, et ajouta en^ core, voyant mon doute, que si je voulais aller le soir même à l'Opéra, je verrais cette femme avec son mari et son amant.

— Ils ne se quittent pas, disait-il.

Alors, je montai chez une de ces créatures dont

je te parlais tout à Theure et qui ont toujours leur soirée à la disposition de leurs amis.

Je lui demandai si elle voulait venir, le soir^ à rOpéra.

Elle accepta avec empressement, comme bien tu penses.

Je savais où était la loge de madame d'Harnebey, je louai la loge vis-à-vis.

 huit heures nous arrivâmes.

A huit heures et demie elle arriva avec son mari et Tarai en question.

Je ^avouerai que j'eus un battement de cœur affreux en voyant se réaliser la prédiction du matin.

Pour moi, c'était presque une certitude.

Elle était belle comme un ange, mais elle paraissait triste au milieu de ses fleurs et de sa beauté.

Tout à coup ses yeux se tournèrent de mon côlé.

En me voyant avec une femme, elle fit un mouvement involontaire pour se reculer.

Je triomphais.

U VlË A VC^GT ANS. m

Sans doute, elle prétexta une indisposition subite, car, avant la fin du troisième acte« elle se leva, sortit ; et la loge resta vide.

A compter de ce jour, je n'entendis plus parler d'elle pendant environ trois semaines. Tous les jours je demandais s'il y avait des lettres : pas un mot.

Cet oubli dans lequel elle me laissait, cette indifférence, ce mépris peut-être qu'elle affectait pour moi, m'huitailiaient, m'irritaient, me donnaient la fièvre ; et cette femme, que j'avais cru ne pas aimer autrefois, maintenant que je la soupçonnais de ne plus m'aimer et d'en aimer un autre, explique ce changement comme tu voudras, je Taimais, mais je l'aimais à en pleurer comme un enfant.

Je la cherchai partout ; mais, soit qu'elle m'évitât, soit qu'elle eût quitté Paris, je ne la trouvai plus nulle part.

Enfin, un matin, je n'y tins plus, je lui écrivis.

Mais, je a'osais lui dire de venir chez moi, je n'osais me présenter chez elle.

Je lui donnai donc un rendez-vous aux Tuileries.

<c Venez, demain à neuf heures, sur la terrasse du bord de l'eau, lui écrivais-je, venez comme s'il s'agissait de la vie d'un homme. x>

A huit heures et demie, le lendemain, j'étais ijur la terrasse. .

A neuf heures, elle arriva; eUe était un peu maigrie.

Elle vint à moi en me tendant la mam.

— Vous m'avez fait grand'peur, me dit-elle.

— Pourqfuoi? lui dis-je.

— Votre lettre était si pressante, que je tremblais que vous ne fussiez menacé d'un grand malheur.

Et, tout en me parlant ainsi, elle marchait dans la direction de deux chaises isolées.

— Si pressante que fût ma lettre, repris-je, elle ne pouvait cependant vous dire tout ce que je souffre.

— Vous souffrez?

— Oui.

— Et qui VOUS fait souffrir ainsi?

— Ecoutez, depuis que je ne vous ai vue, avezvous quelquefois pensé à moi?

— Tous les jours.

— Et vous me méprisiez?

— Je vous plaignais.

— Croyez-vous que, quelque faute qu'on ait commise, on puisse s'en repentir et se la faire par-donner?

— Je le crois.

— Même quand on a insulté une femme?

— Vous le voyez bien, puisque me voilà.

— Eh bien, il faut que vous oubliiez et que vous pardonniez, surtout les trois semaines qui viennent de s^écouler ; il faut que vous me rendiez un peu de cet amour que vous me donniez tout entier autrefois, ou je vous jure que je ne sais ce que je vais devenir.

Uo sourire triste passa sur les lèvres de madame d*Harnebey, sourire plein de regrets, mais sans triomphe, malgré la victoire qu'elle venait de remporter.

lai LA VIE A VINGT ANS.

— (Test impossible, me dit-elle.

— • Impossible! m'écriai-je; ne m'avez-vous pas îdit que tout se pardonnait ?

-— Mais j'aurais dû ajouter que rien ne s'oublie, et vous m'avez fait de telles blessures que je m'en ressentirai toute ma vie.

— Que voulez-vous dire ?

»— Je veux dire, mon ami, qu'à mon silence des premiers jours, silence qui n'était qu'un moyen de vous faire réfléchir et devons rappeler à moi, vous n'avez répondu que par de l'indifférence.

Je vous eusse encore pardonné cependant, car, à cette époque, je vous aimais encore.

Je dis qu'à la lettre que je vous ai écrite et dans laquelle tout honnête homme eût dû reconnaître de l'amour et du pardon, vous avez répondu par une lettre honteuse et que j'ai déchirée en pleurant.

Cependant, si vous m'eussiez demandé en ce moment ce que vous me demandez aujourd'hui, j'eusse tout oublié, car je vous aimais toujours ; mais rappelez-vous, Emmanuel, un soir que j'étais

à l'Opéra, non pas pour mon plaisir, mais par force, et parce que mon absence eût étonné celui qui a le droit de s'étonner de tout, un soir que, toute à ma tristesse, je retenais, au milieu des fleurs, mes larmes prêtes à couler, je vous ai vu, dans une loge, vous que j'aimais tant encore, vous afficher publiquement avec une fille.

Vous ne savez pas tout le mal que vous m'avez fait, car un moment, moment de transition entre Tamour et Findifférence, vous m'avez forcée à vous mépriser.

Ce que vous faisiez là était plus que méchant : c'était lâche.

Aussi, quoique j'eusse donné tout au monde pour avoir la force de supporter ce que je voyais, vous l'avez vu, je suis partie... Si vous saviez ce que j'ai versé de larmes dans cette nuit-là, et cependant je sentais que je vous aimais encore. Alors j'ai voulu mettre une barrière infranchissable entre vous et moi, car, nous autres pauvres femmes, nous n'avons pas comme vous notre force en nousmêmes, nous perdons tout de suite la tête, et nous

i26 LA VIE A VINGT ANS.

nous soutenons au premier appui que notre main rencontre, cet appui dût-il nous brûler la main; alors, Emmanuel, et voilà ce dont, surtout, vous devez vous repentir, alors... Elle s'interrompit.

— Alors?... repris-je, tremblant de deviner.

— Alors, reprit-elle, les paroles qu'on vous avait dites sur moi et qui, je le jure sur l'honneur, étaient fausses, le lendemain de cette soirée à FOpéra, étaient vraies.

Vous voyez, Emmanuel, qu'à compter d'aujourd'hui vous ne pouvez plus être qu'un ami pour moi; mais tout ce que l'amitié peut faire, je le ferai. A quelque heure que vous ayez besoin de moi, je serai là, et je vous répondrai si vous m'appelez.

Lorsqu'à votre tour vous aimerez une femme, consultez-moi et je vous dirai ce qu'il faut faire pour qu'elle vous aime.

— Vous me raillez, madame, ce n'est pas généreux, lui dis-je.

— Vous railler, pouvez-vous le croire, mon ami?

— Et maintenant, vous aimez cet homme?

— Qui vous a dit que je Taimais?

— Et cependant vous vous êtes donnée à luil

— J'avais la cerUtude que vous aviez une maîtresse.

— Qui vous prouvait que cette femme que j'accompagnais fût ma maîtresse?

— Qui vous prouvait que cet homme fût mon amant? Vous voyez, Emmanuel, que je suis franche; c'est que, je vous le répète, à partir de ce moment il ne peut y avoir entre nous autre chose que de Tamitié ; mais étemelle et sincère de ma part, je vous le jure. Vous m'avez cent fois signalé mon passé comme un remords, je vous l'ai toujours pardonné. Souvenez-vous, et je vous le dis sans reproche, car maintenant nous n'avons plus rien à nous reprocher Fun à Tautre, souvenezvous combien vous étiez cruel avec moi, souvenezvous combien de fois vous m'avez jeté cette pierre que, du consentement même du Christ, personne n'osa jeter à la pécheresse; eh bieni mon ami, je vous eusse tout pardonné, car, dans vos offenses

mêmes, je pouvais deviner de la jalousie; mais, je vous le répète, cette soirée à TOpéra a brisé violemment les derniers liens qui pouvaient me rattacher à vous, et la journée du lendemain, les derniers liens qui pouvaient vous rattacher à moi. Ainsi donc, Emmanuel, reprenons chacun notre existence d'autrefois, c'est vous qui l'avez voulu.

Redevenez un homme indifférent, moi, ajoutât-elle avec un sourire amer, une femme légère ; mais emportez de cet enf r<*tien, le dernier peut-être que nous aurons ensemble, cette conviction que je n'ai jamais aimé véritablement que vous. Maintenant, adieu, et, si jamais vous souffrez et que vous ayez besoin de moi, souvenez-vous.

Elle me tendit sa main, que je touchai machinalement, et, sans ajouter une parole, elle disparut.

rétais anéanti I j'aimais cette femme.

Je rentrai chez moi avec la fièvre.

Je lui écrivis des folies, que sais-je, moi? je lui redemandais son amour, quand même cet jmour devrait être partagé avec un autre, je me mettais à ses pieds, à ses ordres ; j'immolais mon amourpropre à sa volonté, je me faisais, si elle le voulait, son esclave, son chien , sa chose.

Elle me répondit par des lettres d'une froide douceur, et en me détaillant, avec cette lucidité que donne Tindifférence, les impossibilités d'une liaison nouvelle.

Partout où je savais rencontrer Henriette, j'y allais, je lui écrivais tous les soirs ma vie de chaque jour ; elle me répondait, elle me donnait même des rendez-vous, je la voyais une heure, deux heures, puis j'étais une semaine sans la revoir.

Enfin, cette passion que j'avais pour elle fit tant de progrès, et son obstination à ne pas me céder fut si réelle, que je tombai malade... Je lui écrivis de me venir voir, elle m'écrivit, mais ne vint pas, croyant que je lui tendais un piège.

Alors je racontai tout à ma mère, qui me soignait, et, comme il s'agissait de la vie de son enfant, ma mère aller trouver madame d'Harnebey, la suppliant de me venir voir, ne f&t-ce qu'une minute par jour.

Ohl que l'amitié des femmes est une chose cruelle I

Elle vint, mon ami, me soignant comme ma mère, me consolant comme une sœur...

Enfin, je guéris et c'est alors que je déménageai.

Mais la commotion avait été si violente, que le médecin ordonna que je partisse pour le Midi.

Au risque de se' compromettre, elle m'accompagna jusqu'à la voiture, me promettant de m'écrîre.

Je partis.

Dans la première lettre que je lui écrivis, je lui demandais de me répondre le mot qui devait me faire revenir.

Elle me répondit une longue lettre ; mais ce mot ne s'y trouvait pas.

J'avais comme un besoin d'aimer qu'il fallait que je rejetasse sur quelqu'un ; je crus que je devenais amoureux, à Naples, d'une danseuse qui faisait fureur.

Je revins à Paris avec elle, et, comme je savais où madame d'Harnebey se promenait tous les jours,

j 'affectai de me promener avec ma nouvelle maîtresse dans les mêmes endroits qu'elle.

Mais, à la première fois que je la rencontrai, elle me salua de. la main et sans la moindre émotion, me fit comprendre d'un geste qu'elle trouvait ma maîtresse jolie et qu'elle m'en félicitait.

Je crus que, le lendemain, je recevrais une lettre; rien.

Pendant quelque temps je n'entendis plus parler d'elle ; mais, comme cependant elle me tenait toujours au cœur, j'entrai un jour dans sa maison et je demandai de ses nouvelles.

On me répondit que, sa petite fille étant morte, elle s'était retirée à la campagne.

Il y a huit jours environ, je l'ai vue passer tout en deuil; j'ai compris qu'une grande douleur avait, sinon effacé, du moins remplacé un peu mon souvenir et les autres émotions du passé.

Elle m'a fait un signe de la main ; — et je ne l'ai plus revue.

Après ce récit, Emmanuel avala un grand verre de vin de Champagne comme si c'eût été de l'eau

LA VIE A VmGT ANS. 133

du Léthé> puis il se leva, et, me tendant la main :

— Maintenant, il faut que je rentre, me dit-il. A bientôt.

Et il partit. Je pourrais presque dire qu'il se sauva.

A quelques jours de là, je flânais sur le boulevard, jouissant d'un de ces beaux jours d'hiver où le soleil parait d'autant plus doux qu'il est plus rare, lorsque, tournant la tête pour suivre de loin une de ces femmes aux jolis pieds que vous savez, et que j'aime tant, je me heurtai vivement contre un autre promeneur dont le rayon visuel avait dévié aussi de la ligne droite, probablement pour une cause semblable.

Je me retournai au contact de l'étourdi qui embarrassait mon chemin, et je reconnus Emmanuel. Nous partîmes d'un éclat de rire, et je lui présentai la main.

— Parbleu, lui dis-je, je te retrouve à propos; je révais h tes dernières confidences et regrettais vivement de n'avoir pas mon compte.

i34 LA VIE A VINGT ANS.

— Quel compte?

— Le compte de mes histoires.

— Après tout ce que je t ai dit, tu n'es pas encore content? ^

— Pas plus content qu'un homme affamé qu'on ferait asseoir à une table bien servie, et à qui l'on dirait, après le premier plat : et Allez- vous-en. i

— C'est très-flatteur; mais je n'avais pas le temps de te raconter autre chose. Je me suis laissé aller à un incident dont je t'ai fait presque un roman, et je crois que ce que j'avais commencé à te raconter serait à peu près sans intérêt après ce que tu as entendu l'autre soir.

— Dis-moi en quatre mots ce que c^est.

— Tu en as donc besoin?

— Eh bien, oui, j'en ai besoin.

•— Ah! malheureux, tu vas vendre mes douleurs et mes souvenirs à la page.

— Justement.

— Tu t'es voué à la carrière des lettres? fit Emmanuel en me riant au nez,

— Oui.

•— Eh bien, invente. S'il faut que je fasse tes romans, c'est moi Thomme de lettres.

— On n'invente pas, mon cher, on raconte.

— Eh bien I tu as deux histoires auxquelles il te faut une contre-partie ?

— C'est comme si tu avais les deux côtés d'un triangle, le troisième n'est pas difficile à trouver.

— Aussi n'est-ce pas le sentiment que je cherche, mais le détail. Le type, je l'ai ; mais je suis sûr que tu as les incidents, et ce sont les incidents que je veux.

— Explique-toi.

— Voilà, répliquai-je : madame d'Harnebey, c'est la femme qui laisse la trace de son passage dans le cœur ; c'est la passion.

— Bien.

— Antonia, avec qui tu vis maintenant, c'est la folie qui ne laisse guère de traces que dans la poche; c'est la liaison pure et simple, c'est le plaisir, c'est l'habitude.

— Très-bien.

— Maintenant, pour que ta vie soit complète, tu dois avoir eu un autre genre de femme.

— J'écoute.

— n me manque, pour mon tout, la femme que Ton a vue une fois, que Ton ne revoit plus, qui ne laisse de souvenir que dans l'esprit, et qu'on appelle le caprice. Cette femme, on Ta aimée pendant deux jours. Quand on la rencontre, on lui serre la main avec plaisir, et l'on se sent prêt à l'aimer encore, car elle n'a ruiné ni notre esprit, ni notre cœur, ni notre fortune. C'est un rêve charmant qui a une forme, c'est un idéal qui a eu un corps pendant cinq minutes. Si j'en crois mes pressentiments, la femme à qui tu parlais au bal quand je t'ai aperçu est une de ces femmes-là.

— C'est vrai.

— Eh bitn I montons au cercle, allumons un cigare, et raconte-moi ton aventure avec elle.

— Ecoute, me dit Emmanuel en prenant la rampe de l'escalier de la maison dans laquelle nous

venions d'entrer, je veux bien tout te conter, ofiais à une condition.

-Dis.

— C'est que, si tu publies cette histoire, tu changeras les noms.

— Bien entendu.

— Ce n'est pas tout. Tu attendras que je t'écrive le moment où je t'autoriserai à la livrer au public.

— Et pourquoi tous ces mystères?

— Parce que cette aventure» sans importance dans ma vie, pourrait être d'une grande importance dans la vie de la femme qui en est l'héroïne.

Nous étions dans le salon du cercle, désert en ce moment; nous nous jetâmes sur le divan, et, après avoir allumé nos cigares et nous être arrangés commodément, Emmanuel pour conter, et moi pour écouter, je lui dis avec un geste solennel :

— J'accepte les conditions; parle, je t'écoute.

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