‹ Antonio Moro; son œuvre et son tempsChapitre 16 sur 48 · L'INFANTE DONA JUANA · texte numérisé non relu

L'INFANTE DONA JUANA

D'après un prototype de Moro ?

(Musée royal, Bruxelles.)

négrillon, peut-être introduit plus tard, n'accusent pas avec netteté l'intervention de Moro.

Mais comme il n'y avait alors en Espagne de portraitiste apte à rivaliser avec lui, nous hésitons à assigner à un autre le point de départ d'une version, affaiblie sans doute, mais où demeure le reflet de sa maîtrise.

Nous rendons à van Mander cet hommage qu'il s'aventure rarement à la légère où il s'agit d'une date. Pourtant son assertion touchant la présence de notre peintre à Madrid, au cours de l'année i552, s'accorde mal avec un témoignage dont l'exactitude peut être difficilement récusée. Bertolotti, au cours de ses recherches dans les archives judiciaires, relève un texte venant établir la présence à Rome, au mois de novembre i55i, du fameux portraitiste néerlandais.

L'on peut d'autant moins hésiter à l'y reconnaître que le « peintre flamand Antoine » habitait le palais du cardinal de Santa Flora, c'est-à-dire Guido Ascagno Sforza, lequel prélat portait le titre de « protecteur d'Espagne ». Moro était donc à Rome en une qualité presque officielle.

Pour les circonstances qui nous valent l'information, elles sont, en l'espèce, assez imprévues. Une blanchisseuse de linge avait été victime du vol d'une chemise ; elle mettait en cause une flamande, Marguerite. Il semble que celle-ci, étant ivre, avait fait don du produit de son larcin à un jeune homme, apparemment un de ses adorateurs. Antoine ayant été témoin du fait, son témoignage était invoqué (i).

Pour ce qui est de la durée du séjour de notre artiste dans la Ville éternelle, et sur les œuvres auxquelles il donna naissance, nous en sommes réduits à des conjectures.

Ce serait se montrer aventureux d'y vouloir comprendre une œuvre particulièrement fameuse du musée du Prado, le portrait

(i) Bertolotti : Artisti Belgi ed Olandesi, p. 47.

d'un jeune cardinal rangé, ajuste titre, parmi les productions capitales de Raphaël.

Ce morceau incomparable, fait pour reléguer au second plan le « Spasmo di Sicilia » et la Visitatioit , classe son auteur au premier rang des portraitistes. Par la noblesse de son style, par l'admirable précision de sa ligne nous ne pensons pas qu'il soit surpassé dans l'œuvre du peintre des Stances.

Et pourtant, un récent ouvrage fait connaître qu'au revers de cette éminente peinture, se trouve inscrit le nom de Moro (i).

Déposséder Raphaël d'un de ses chefs-d'œuvre pour le donner à un peintre travaillant quarante années après sa mort et dans les Pays-Bas, s'appelât-il Moro, est chose trop grave pour être perpétrée à la légère et sans autre témoignage qu'une inscription d'origine incertaine ! Une chose toutefois est à signaler : l'incertitude où l'on est à Madrid touchant la provenance de la peinture et le nom du personnage représenté.

Tour à tour désigné comme Julien de Médicis, pape sous le nom de Clément VII ; ensuite comme le cardinal Bibiena; enfin, très hypothétiquement, comme le cardinal Alidosio, les identifications apparaissent actuellement impossibles. Il importait néanmoins de ne point laisser sans mention la curieuse rencontre de deux peintres si peu faits pour être confondus.

Granvelle, que l'on a vu précédemment signaler à Leoni le départ de son peintre pour le Portugal, est amené, dans une missive subséquente au même, à se plaindre de la longueur de son absence.

« Mon peintre prolonge son séjour en Espagne plus de temps qu'il ne l'avait annoncé, dit l'évêque d'Arras (2). Il voudra peut-être compenser le retard en rapportant avec lui plus de ce qui peut me faire plaisir. Dieu veuille qu'il en soit ainsi car je l'attends avec la plus vive impatience » .

(1) Narciso Sentenach, loc. cit., p. 19.

(2) Cette lettre, dont le manuscrit original appartient à la Bibliothèque du roi, à Madrid, est malheureusement sans date. Plon : Leone Leoni, page 85.

Ces lignes si intéressantes pour notre sujet ne nous tirent malheureusement pas d'incertitude sur la durée du séjour de l'artiste à l'étranger. L'on se demande si, en s'éloignant de Rome, au lieu de reprendre directement le chemin des Pays-Bas où l'attendait Granvelle, il ne retourna pas, au contraire, en Espagne, sollicité par Philippe II. De là peut-être la réflexion de l'évêque d'Arras sur l'absence trop prolongée de son peintre.

Philippe, à la clôture de la Diète d'Augsbourg, s'était acheminé vers l'Italie, où, au mois de juillet, venait le retrouver le roi de Bohême. De compagnie, les deux-beaux frères mettaient à la voile à Gênes, débarquaient à Barcelone, pour se rencontrer à Saragosse avec Dona Maria, que venait rechercher son époux pour la ramener en Allemagne. Au mois de novembre ils étaient de retour à Gênes (i).

Ce fut durant leur séjour dans cette ville, selon M. de Loga, que dut voir le jour le grandiose portrait de Dona Maria (i55i). Il nous a paru plus logique d'envisager cette imposante création comme datant de la présence de son auteur en Espagne. La question, comme tant d'autres, doit d'ailleurs rester ouverte.

Sans cesser d'être au service de Granvelle, Moro autant que son maître lui-même, était le serviteur du souverain ; un mot de ce dernier suffisait donc pour le ramener en Espagne. Les faits seraient ainsi d'accord avec l'assertion de van Mander touchant la présence du peintre à Madrid en i552. Quant à la nouvelle effigie du roi dont elle fut l'occasion, l'œuvre reste à identifier, plus justement à découvrir.

A l'appui de cette dernière conception des choses, on pourrait invoquer qu'au mois de septembre 1SS2 la reine Catherine de Portugal envoyait aux contrôleurs de ses finances l'ordre de porter

(1) Renseignements dûs à l'obligeance de notre érudit confrère M. Ernest Gossart, dont les études sur la période espagnole de notre histoire jouissent d'une autorité légitime.

au compte de son trésorier, D. Alvarez Lopez, une somme de cinq cents cruzados qu'elle destinait à « Antoine Moor, peintre flamand qu'envoya de Flandre ma sœur, la reine de Hongrie, pour faire d'après nature les portraits du roi mon maître et le mien, lesquels 200,000 reis vous devez sans faute lui remettre par l'entremise dudit trésorier » (1). Assurément ceci dénote que si Moro avait quitté déjà le Portugal, il était néanmoins à portée et n'avait point regagné les Pays-Bas, puisqu'il s'agissait de remettre la somme.

On constatera que l'ordonnance ne fait nulle mention du portrait de l'infante Marie, à ce moment fiancée à Philippe d'Espagne, chose qui pourtant, selon van Mander, aurait motivé le voyage du peintre.

Utilisant le texte de l'ordonnance prérappelée, un auteur lui donne pour date l'année 1542 (2). Inutile d'observer le désarroi que cette différence de dix ans a pour effet de jeter dans la conception qu'il se faut faire de la marche du talent de notre peintre. Alors, par exemple, que Granvelle l'introduit à la cour en 1549, il se trouverait avoir accompli déjà une mission en Portugal ! Mieux encore, il a peint le portrait de la première femme de Philippe II, la mère de Don Carlos ! Nous sommes heureusement en mesure de pouvoir affirmer que l'année i552 est bien celle du document (3).

(1) Raczynski : Les Arts en Portugal, p. 254.

(2) Alfr. Michiels : L'art flamand dans l'Est et le Midi de la France, p. 106.

(3) Nous devons ce précieux résultat à l'obligeance de notre savant et regretté ami le conseiller V. Deslandes de Lisbonne, lequel avait bien voulu faire vérifier pour nous la pièce aux archives portugaises.

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