MUNICIPALITÉ. DÉCÈS DU MAÎTRE. SON HÉRITAGE
Que, durant toute cette période, Moro eût établi ses pénates à Anvers à peine est-il besoin de le dire. Nous sommes d'ailleurs en droit d'admettre que sa résidence y était assez lointaine. Alors que, du haut en bas de l'échelle sociale, la population avait également à souffrir des exactions du duc d'Albe, des agissements brutaux de sa soldatesque, de la perfidie de ses séides, les artistes, particulièrement, étaient atteints dans leurs intérêts.
Au nôtre, dont le portrait avait créé le renom, Bruxelles bien moins encore qu'Anvers, à ce moment, offrait un milieu favorable à la pratique de son art.
Les lettres de Gresham tracent un tableau navrant des affaires, dans un pays où le plus grand comme le moindre des citoyens pouvait, à tout moment, se voir l'objet des suspicions d'un pouvoir oppresseur. Moro savait à quoi s'en tenir sur la déprimante atmosphère des cours et, si plein de condescendance que pût se montrer envers lui le duc d'Albe, les caresses mêmes du redoutable dépositaire de la puissance royale n'étaient point pour le rassurer tout à fait sur leur danger. N'en avait-il eu la preuve récente par ses agissements envers Egmont et H ornes ?
Quoi qu'il en soit, une année avant le départ de l'impitoyable
proconsul, nous trouvons le peintre ayant à Anvers un établissement régulier et y faisant admettre, par la gilde de Saint- Luc, un élève : Guillaume van Wybergen. Jusqu'ici le nom de ce peintre n'évoque le souvenir d'aucune production. Il se borna sans doute à concourir aux travaux de son maître.
Ce que l'on peut affirmer avec plus de certitude est que Moro avait trouvé un auxiliaire précieux en Joachim Beuckelaer. Ce peintre excellent, « mort aux derniers temps de la présence du duc d'Albe dans les Pays-Bas, à l'âge de 40 ans», dit van Mander, louait ses services à tant la journée. Moro lui donnait à peindre les ajustements de ses portraits, au prix d'un florin ou un florin et demi par jour (1).
La venue à Anvers du grand portraitiste avait dû précéder d'un temps raisonnable la mort prématurée du pauvre Beuckelaer(2). S'il n'en eût été ainsi, l'association des deux artistes méritait à peine d'être enregistrée par le consciencieux historien de la peinture flamande. L'inscription de Guill. van Wyberghen à la gilde de Saint Luc, précisément en 1572, soit un an avant le départ du duc d'Albe, est de nature à faire supposer que Moro trouvait en lui un remplaçant de Beuckelaer.
Les dernières années du peintre sont jusqu'à ce jour environnées de beaucoup d'incertitude. Virtuellement, son rôle était accompli. Dans le domaine où lui même avait remporté ses éclatants succès, d'autres avaient atteint un degré suffisant d'éminence pour rendre possible, même à des connaisseurs éprouvés, la confusion de ses œuvres avec celles de maint confrère.
Pour ne mentionner que les plus notoires, n'y avait-il point Adrien Thomasz Key, dont la signature, suivie de la date i5j5,
(1) Le musée de Bruxelles possède de Joachim Beuckelaer une intéressante peinture, L'enfant prodigue dissipant ses richesses, dont le procédé trahit avec une complète évidence la main d'un collaborateur de Moro.
(2) Une ancienne rue d'Anvers porte le nom du « Pauvre Beuckelaer ». Nous ignorons si ce nom se rapporte à l'artiste. La rue du & Riche Beuckelaer » lui fait suite. Thys, dans son Historique des rues d'Anvers, ne précise pas le sens de ces appellations.
authentique le grandiose portrait d'ensemble de la famille Smidt, un des joyaux de la galerie d'Anvers ?
Daté en chiffres absolument identiques, de la même année et sans doute par la même main, le musée de Vienne possède le magnifique portrait de dame flamande . (N° 787), attribué à Moro lui-même.
Voici, d'autre part, le grand et austère François Pourbus, premier du nom, fauché dans la fleur de l'âge et dont un magnifique portrait de Gilles de Smidt, encore, figure au musée de Bruxelles, sans oublier le précieux ensemble du portrait de la famille Hoefnaegel de la collection Camberlyn d'Amougies. C'étaient-là, sans doute, pour Moro, des concurrents sérieux, sinon des rivaux. Est-ce à dire que lui-même, encore dans la force de l'âge et dans la possession entière de ses moyens, ne fût de force à soutenir le prestige de son nom illustre? Assurément non. Aussi bien y a-t-il parmi ses productions mêmes de quoi nous édifier pleinement là-dessus.
A cette période nous rattachons le superbe portrait d'homme à barbe brune, de la Galerie nationale, à Londres, (N° 1281 du catalogue), morceau de beauté supérieure.
Les œuvres les plus récentes que nous sachions avoir rencontrées sous la signature du maître semblent, comme celle-là, avoir été créées pour l'intimité. Dans cette catégorie se rangent les remarquables portraits en buste de Jacques de Moor et de sa femme Elisabeth Ruyschenberg, œuvres datées de 1576, envoyées par M.C. Schôffer, d'Amsterdam, à l'exposition historique d'Utrecht, en 1894. L'image du mari, surtout, âgé de 34 ans et porteur de la barbe pleine, de nuance rousse, était digne du pinceau de son auteur (1).
(1) Nous avons signalé plus haut les portraits d'autres membres de la famille de Moor, appartenant au chev. Vict. de Stuers, à La Haye, et au chev. Alph. de Stuers,
à Paris.
DAME INCONNUE
(Musée de l'Académie, Venise.)