CHAPITRE PREMIER
pagnole. Après avoir défendu un peuple opprimé, il pouvait constituer un État libre; car il avait les qualités audacieuses d'un chef de parti, et l'habileté prévoyante d'un fondateur.
C'est pour remédiera une situation aussi dangereuse que Philippe II fit choix de don Juan d'Autriche. Ce choix était excellent. Fils naturel de Charles-Quint, dont le souvenir était resté cher aux peuples de Flandre, il semblait très-propre a les apaiser ou a les soumettre. 11 était précédé d'une grande renommée. Depuis plus de cinq ans il commandait la Hotte espagnole dans la Méditerranée. Après avoir vaincu, en 1569, et dompté, en 1570, les Maures révoltés dans les montagnes de Grenade, il avait reçu la mission d'arrêter les progrès menaçants des Turcs. A la tête des forces combinées de l'Espagne et de l'Italie, il avait gagné sur eux la bataille de Lépante en 1571, et s'était rendu maître, en 1573, de Tunis. Le souvenir de son père, l'éducation forte que lui avait donnée son précepteur Quixada, le rôle important qu'il avait été appelé a jouer dès sa plus tendre jeunesse, les habitudes guerrières qu'il avait contractées dans les camps, les succès éclatants qu'il avait obtenus, avaient développé dans cette nature ardente et généreuse des idées nobles, des sentiments magnanimes, des désirs impétueux et quelque chose d'aimable et d'héroïque. 11 y avait en lui de l'imagination et du bon sens, de l'astuce et de la loyauté, et le dévouement n'excluait point l'ambition.
Don Juan voulait conquérir ou se faire accorder une souveraineté. Ferez prétend qu'au lieu de démanteler Tunis, conformément à l'ordre qu'il en avait reçu, il avait fortifié cette ville dans l'espoir qu'elle deviendrait la capitale du royaume dont il rêvait l'acquisition. Le pape Pie V s'était intéressé à son projet et l'avait recommandé à Philippe H. Mais ce prince, qui n'entendait faire servir la valeur de don Juan qu'à la grandeur de la monarchie espagnole, n'admit point une pareille prétention, tout en répondant au pape d'une manière gracieuse et en le remerciant de l'intérêt qu'il prenait à son frère. Il supposa en même temps que cette ambition était suggérée a don Juan par le secrétaire Juan de Soto, que Buy Gomez avait placé auprès de lui dans la guerre contre les Maures de Grenade, qui l'avait accompagné dans ses expéditions maritimes de la Méditerranée, et dont les conseils furent alors réputés dangereux. Philippe II, pensant qu'il fallait soustraire don Juan a cette influence pernicieuse, nomma, a la place de Soto, Escovedo, qu'il croyait d'une fidélité plus sûre, et qui reçut, avant de partir pour l'Italie, la recommandation de diriger don Juan dans d'autres voies. Afin de ne pas mécontenter son frère en retirant tout a fait Soto d'auprès de lui, Philippe 11 l'y laissa avec la charge de payeur de l'armée 1 .
Escovedo ne répondit pas à la confiance qui lui
1 Las Obras y Relation** de Antonio Perez. Genève, 1644, in-8\ — Mémorial, segunda parle, p. 294-98.