CHAPITRE PREMIER
ou lui conseilla-t-il de se débarrasser du secrétaire, du confident, de l'agent de son frère? S'il le poussa par ses conseils à cette extrémité, fut-il guidé par la raison d'État ou par un intérêt particulier? Lui persuada-t-il de se défaire d'Escovedo, parce que celuici exaltait l'imagination ambitieuse de don Juau et le nourrissait de projets dangereux; ou se servit-il de ce prétexte, en trompant Philippe II, pour se débarrasser lui-même d'un homme qui gênait et blâmait ses amours avec la princesse d'Eboli, veuve de Ruv Gomez de Silva. dont ils étaient l'on et l'autre les créatures? Ces amours, que révoque en doute un historien ingénieux, plein de savoir et d'autorité 1 , ont-ils un fondement réel, et ont-ils mis en rivalité, comme on l'a toujours cru, le roi et le ministre, Philippe TI et Ferez? La disgrâce de Perez, ménagée avec une dissimulation habile, poursuivie avec une dureté implacable, doit-elle être attribuée a la politique de Philippe II, qui sacrifia Perez en laissant peser sur lui toute la responsabilité du meurtre d'Escovedo; ou faut-il en rechercher aussi la cause dans la jalousie vindicative de ce prince, qui se montra inexorable dès qu'il sut que Perez l avait trompé? Telles sont les questions que j'aurai a examiner et k résoudre.
Philippe II était sévère et défiant. Il n'accordait jamais entièrement sa confiance, et l'on n'était pas assuré de la posséder encore , lors même qu'il en
« M. Ranke.
donnait les plus apparents témoignages. On ne s'apercevait de la perte de sa faveur qu'au moment même où il frappait. Aucun signe, aucune impatience, aucun refroidissement, ne trahissaient d'avance le changement de ses volontés ou de ses affections 1 . 11 traînait en longueur ses disgrâces comme toutes les autres choses. C'est ce qu'éprouvèrent plusieurs de ses ministres et entre autres le cardinal Espinosa, en 1571, et Antonio Perez, en 1579. Malgré sa défiance, il suivait les conseils de ceux qu'il avait investis de son autorité. Dès 1561, Michèle Suriano remarqua, en le comparant a son père, que Charles- Quint se conduisait, en toutes choses , d'après sa propre opinion, tandis que Philippe II se dirigeait d'après celle des autres*. 11 avait, en effet, l'esprit lent, peu inventif et assez irrésolu. Quoique trèsimpérieux, il était indécis, et sa volonté était plus exigeante encore qu'arrêtée.
Sa manière minutieuse de gouverner le conduisit, autant que son naturel ombrageux, a, se servir d'hommes qui différaient d'esprit et de vues, et que
* « Dissimula li pensieri che uutrisce nel cuore, ne niai si conoscc che sia ailerato ô irato verso alcuna persona se non quando si vede il premio b il casligo. » (Relazione del clarissimo eignore Tomaso Contarini, ritornato ambasciatore di Spagna, ms. des affaires étrangères.) — a E stimato che sappia dissimulare ottimainenlc ingiurie per vindicarsene à* tempo... non hehbe alcuno aviso o buonoo reo che fosse da altérai* la faccia o le parole di lui... » (Antonio Tiepolo, Relazione délie coae di Spagna, an. 15(58, ms. de la Bibl. roy., n" 1203, fol. 219 v\)
* « Quello (Charles-Quint) si govcrnava in tulle le cose per opinion sua, queslo ( Philippe II) per quella d altri. » (Ms. n" 1203, fol. 198.)
divisait entre eux l'ambition. 11 dirigeait par écrit les vastes États de la monarchie espagnole; tout passait sous ses yeux, les petites choses comme les grandes, il consultait beaucoup, hésitait longtemps et décidait tard, par suite de son irrésolution et de la lenteur inévitable qu'imprimait aux affaires l'habitude de tout lire, de tout annoter, de tout ordonner lui-même. Bien qu'il fut très-appliqué et extrêmement laborieux, il ne pouvait pas suffire a tant d'occupations. Aussi y avait-il toujours du retard dans ses volontés et dans ses mesures. Les conseils nombreux, fondés par son père et par lui, instruisaient les diverses affaires qui étaient de leur compétence et lui donnaient leurs avis dans des consultes. Indépendamment de ces avis motivés, il demandait a ses ministres de lui exposer leur opinion par écrit. Pendant plus de vingt années, de 1558 a 1579, il conserva auprès de lui deux partis rivaux entre lesquels il partagea sa confiance et son pouvoir. En agissant ainsi, il avait pour but de s'éclairer de leurs opinions contradictoires, de recourir, selon les occasions, aux qualités différentes de leurs chefs, et d'être servi avec plus d'émulation.
A la tête de ces deux partis furent longtemps le duc d'Albe et Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli, dont l'un était aussi altier et résolu que l'autre était adroit et prudent 1 . Dans le conseil d'État, où ils
1 a È gentil huonio Ruy Gomez alïabile, di buono ingegno, aceorlo c discrcto in ogui cosa. » [Antonio Titpolo, Relazione délie cose di
exerçaient la principale influence, ils ne voyaient et ne concluaient jamais de la même façon*. Quiconque réussissait auprès de l'un échouait auprès de l'autre*. Philippe II n'était pas lâché de leur rivalité, qui allait jusqu'à l'inimitié; elle rassurait son caractère ombrageux, tout en ajoutant bien des fois aux incertitudes de son esprit par la divergence des sentiments que ces deux principaux conseillers de sa politique manifestaient sur les matières soumises a leurs délibérations. Au fond, il préférait Ruy Gomez, qui était son sommelier de corps, qui l avait accompagné en Angleterre a l'époque de son mariage, ne l'avait plus quitté depuis, et le servait comme il aimait a être servi, avec un dévouement absolu et discret, en le conseillant sans paraître le diriger.
Cependant le duc d'Albe sembla l'avoir emporté un moment sur Ruy Gomez lorsque survint l'insurrection des Pays-Bas. Mais, ayant échoué, comme nous allons bientôt le dire, dans la mission qui lui
Spagna, an. 1568, me. «le la Bibl. roy., 1203, fol. 217 V.) — « Ruy Gomez principe de Eboli d'anni 50 è, molli anni sono, in gran eonsiderazione c ticne il maneggio suprcmo. » (Ibid., an. 15*71» M. 293 r\)
1 « Vcro è che tutto clic siano sette clic consigliano, se puô dîr non dimeno doi solamente, percio che tutli dependono 6 dal duca d'Alva, 6 da Ruy Gomez, li qnali son fra loro di pareri quasi sempre diversi. » [Ibid., fol. 217 vM
* a S'accresce infinila diifitollà nel negoliare. che vole il favor del duca d'Alva perde qucllo di Ruy Gomez, e quello che cerca quello di I\uy Goinez non ha qucllo del duca, c puô bene ringraliar Iddio clii si govcrna in modo con l'uno et con Tallro, che non s'acquisla contrario o l'uno o l'allro.» {Relaziont di Michèle Sur iano,ms. 1203jfol. 199.)
avait été confiée de rétablir violemment l'obéissance en Flandre, le duc d'Albe avait vu décliner son crédit. L'heureux Ruy Gomez avait repris tout son ascendant, et il était mort en 1573 en laissant son parti plus puissant que jamais. Ce parti, auquel étaient également attachés Antonio Perez et Juan Escovedo, créatures, l'un et l'autre, de Ruy Gomez, et que don Juan d'Autriche illustrait au dehors par l'éclat de ses victoires et de sa renommée, domina jusqu'en 1579 dans les conseils du roi d'Espagne, d'où il n'exclut point, mais où il annula presque entièrement le parti contraire.
Voici en quels termes il est parlé des deux partis dans une relation italienne manuscrite faite en 1577 l . un an avant le meurtre d'Escovedo, meurtre qui opéra la décomposition de la faction dominante, causa sa ruine peu de temps après, et amena un changement de personnes et de direction dans les conseils et les affaires d'Espagne.
« La cour est aujourd'hui réduite a très-peu de monde, car on n'y voit que ceux de la chambre du roi ou de son conseil, parce que beaucoup de cavalieri privati, qui y étaient ou pour servir le roi ou pour solliciter des faveurs, trouvant que Sa Majesté vil toujours dans la retraite ou a la campagne, se laissant peu voir, accordant rarement des audiences, donnant peu et tard, n'ont pas pu y rester sous le poids des dépenses sans plaisir ni profit. Elle est
1 Relazione délie cose di Spagna, ms. n° 1203, fol. 269 v\
très-ouvertement divisée en deux factions. La première est celle de l'archevêque de Tolède t du marquis de los Vêlez, d'Antonio Perez, de Mateo Vasquez et de Santoyo. Elle apparaît comme étant le plus en faveur et la plus puissante en ce qui regarde l'administration des affaires qu'elle a entre les mains, quoiqu'elle ne semble pas avoir pour cela une puissance et une autorité extraordinaires 1 . L'autre est celle du duc d'Albe, du prieur don Antonio (de Tolède), du prince de Mélito, du marquis d'Aguilar et de Zayas. Chacune cherche a combattre la faction contraire du mieux qu'elle peut*. »
L'auteur de la relation italienne ajoute, sur les principaux personnages de ces deux factions :
« Le duc d'Albe est tenu pour dissimulé, artificieux, d'une grande expérience, mais jaloux et méchant. Le roi lui montre beaucoup de bonne volonté, mais il l'emploie peu. Il n'a aucune autorité, et il est par terre. Aussi y a-t-il peu de gens qui tiennent compte de lui. Pour cacher son peu de faveur et sa mauvaise fortune, il ne s'éloigne jamais du roi 3 .
1 « È divisa in due fattioni assay scopertamente : la prima è l'arcivescovo di Tolclo, il marchese de 1ns Vêles, Antonio Perez, Malteo Vasquez et Sanloio. et questa apparisce per favori ta et più potcnle, rispelto aU'amministratione de negotii che a in mano, non gia che se vcda potenza 6 autnrità extraordinaria. » [Rttazione délie cose di Spagna, fol. 278 V.)
1 Ibid.
s « Il duca d'Alva è tcnuto per porsona cupa, arteficiosa et di molto sapere, ma invidioso et maligno. Il re gli mostra buona volunlà, ma non l'adopcra mollo.Non hà autorité alcuna, e è per terra ; e son pochi che lenghino conto di lui. Ma per ricoprire la sua poca gralia c inala